Propos croisés

– 12 euros
La Bible n’est pas un livre, mais un ensemble de livres, une Bibliothèque. Ces livres sont très différents les uns des autres, et autorisent des visions et attitudes de vie très diverses, et même parfois totalement opposées les unes aux autres.

J’ai eu le désir d’incarner ces différentes postures en des personnages différents, échangeant leurs idées sous forme de lettres, et dont le caractère et les options se découvriraient tout au long de la lecture. J’ai donc créé ce petit roman épistolaire, pour faire voir de façon plus vivante l’essentielle polyphonie de la Bible. Il suffira, parmi les différentes idées et attitudes qu’il verra ici incarnées, que le lecteur puisse choisir celle qu’il voudra, en fonction de son propre tropisme et de son propre tempérament : mais aussi il connaîtra les autres, et sera amené ainsi à la tolérance.

Michel Théron est agrégé de lettres, docteur en littérature française, professeur honoraire de Lettres supérieures et de Première supérieure au Lycée Joffre de Montpellier, chroniqueur et conférencier. Il a publié plusieurs ouvrages concernant la littérature, l’art et la spiritualité, dans une orientation interdisciplinaire, mais en mettant toujours l’étude du langage, sous toutes ses formes, au centre de ses préoccupations. On peut le retrouver sur son blog personnel : www.michel-theron.fr

Foi et fanatisme

Les « intellectuels » chrétiens « progressistes » affirment tous, avec l’indécrottable certitude qu’ils raisonnent bien puisque tout dogmatisme leur est étranger, que le christianisme est, de manière générale, une religion « ouverte », de l’accueil universel de l’autre, puisque ce qui est demandé à ses « fidèles » se résume en une formule : « Aime, et fais ce que veux », « Pèche fortement, mais crois encore plus fortement » (si la formule de Luther n’impliquait la formule d’Augustin comme son présupposé, elle réduirait la foi à une formule magique, ce qui est d’ailleurs peut-être le cas dans la conscience protestante commune, mais je ne saurais rien en dire de certain).

Le cas de ce prêtre lyonnais, appartenant aux mouvances intégristes et fondamentalistes de l’Eglise catholique, confondant, sur le plan éthique, une assistance du Bataclan avec un groupuscule de Daesh , serait simplement symptomatique des dévoiements dogmatistes de l’Église, qui, dans ce cas, devient celle de « Rome », c’est-à-dire du pape, de la curie, du magistère ecclésial, dont la plupart des évêques sont les défenseurs orthodoxes. Bref, en tant qu’institution religieuse, le christianisme est foncièrement libéral.

Comme le dit un auteur dans le dernier numéro de « Golias  », revue lyonnaise portant un regard critique sur l’Église catholique : « L’image d’une Église qui défend ses frontières contre l’intrusion de notions inacceptables semble faire du christianisme un ensemble d’idées figées, une école de pensée au contenu immuable […] Pourtant, dans l’Évangile comme dans les Épîtres de Jean, il n’est pas question de connaître la vérité, mais de la faire (Jean 3, 21 ; 1 Jean 1,6 ; 3, 18 etc.) : le christianisme n’est pas une idéologie, mais une praxis, une imitation en actes du Christ qui est « la voie, la vérité et la vie » (Jean 14, 6) : être chrétien, c’est agir dans l’esprit du Christ, ou du moins s’y efforcer » (Golias, N° 410, pp. 14-15.)

Un sophiste est quelqu’un qui construit son argumentation à partir d’un présupposé qu’il se garde d’examiner. Pour le croyant « ouvert », il n’y a pas de dogme ; tout article de foi est susceptible d’être soumis à un libre examen, sauf la foi qui vous fait franchir la frontière de l’institution religieuse. On est justement tolérant pour ne pas examiner les fondements de sa foi ou de la foi. Je ne reprendrai, ici, qu’un point du raisonnement ci-dessus : « le christianisme n’est pas une idéologie, mais une praxis, une imitation en actes du Christ qui est « la voie, la vérité et la vie » (Jean 14, 6). Il faut être d’une singulière naïveté – ou rouerie ? – intellectuelle pour affirmer, dans un même souffle, que « le christianisme n’est pas une idéologie », mais « une imitation en actes du Christ qui est « la voie, la vérité et la vie ». Devra-t-on supposer que c’est le Christ qui est l’idéologue mais pas ceux qui « croient en lui », étant donné que, puisqu’ils croient en lui en tant que « voie, vérité, vie », ils sont dispensés de réfléchir, et simplement invités à l’imiter ? Comment imiter cette « vérité  » qu’est le Christ sans se demander en quoi elle consiste ?

Nous qui ne nous en laissons pas conter parce que toute invitation à « faire confiance » (à avoir la foi) avant tout examen critique suscite notre méfiance, nous demandons aux « chrétiens », intégristes, dogmatistes ou bien « ouverts », tolérants dans leurs opinions et leurs croyances, de nous expliquer ce qui les fonde à « croire » en tout premier lieu (au sens de la foi qu’on engage envers quelqu’un) qu’il est bien vrai que Le Christ s’est adressé à un auditoire historiquement défini, et qu’il lui a dit : « La voie, la vérité, la vie, c’est moi » (et non pas l’autre, Moïse) ! La dernière chose que les « chrétiens  », et, je dirai, surtout les plus ouverts d’entre eux, sont prêts à examiner, c’est la foi, c’est la confiance qu’ils mettent en Christ. Car s’ils commençaient à l’examiner, c’est la cause sur laquelle ils ont fondé leur existence et pour laquelle ils sont prêts à se sacrifier, qui leur apparaîtrait sans aucun fondement, ni factuel, bien sûr, ni, surtout, idéel ou spirituel.

Puisqu’ils ont de la peine, faisons cet examen à leur place.

On pense qu’il est possible d’exprimer un ensemble de croyances et de règles de conduite tolérantes, ouvertes à tout autre, croyant ou non-croyant, de l’intérieur d’une institution religieuse (Églises – protestantes, catholiques ; les églises orthodoxes sont un cas particulier aujourd’hui ; Islam ; Judaïsme) dont la légitimité repose sur l’idée d’une Révélation transmise et remise en dépôt à chacune de ces institutions. On ne peut le penser qu’à condition d’escamoter un présupposé inavouable à l’arrière-plan de ce qui est exprimé, Pour aucune de ces institutions religieuses, il n’existe une garantie de dépôt autrement que sous la forme d’une manipulation textuelle d’un contrat dans le judaïsme et le christianisme, manipulation d’où la « révélation » coranique tire indirectement sa « légitimité ».

Dans le judaïsme, la légitimité du contrat repose entièrement sur un récit. Or ce récit est le produit d’une longue fabrication, dont la mise au point finale remonte à la période du retour d’exil de Babylone, entre 530 et 430, à peu de temps près en ce qui concerne le terminus ante quem (voir Thomas Römer, L’invention de Dieu, 2014). La première alliance, avec Abraham, motivée par la « foi » (la confiance) du « père des croyants » en la promesse divine en dépit de son absurdité, est une élaboration d’une équipe de rédacteurs, se rattachant probablement à la caste sacerdotale de Judée, de l’époque post-exilique. Elle n’a donc pas d’autre consistance statutaire que la fiction qui la met en scène ; la promesse divine n’est pas moins inventée que le personnage d’Abraham. L’alliance mosaïque elle-même a été élaborée dans la suite en quelque sorte logique de l’alliance abrahamique. Il est possible que Moïse ait été un personnage « historique » dont la tradition orale aurait gardé le souvenir ; il est certain que la donation de la Loi sur le Sinaï au XIIIe ou XIIe siècle est une fiction. Le monothéisme juif s’est mis en place au cours des VIIIe et VIIe siècles ; il n’a eu primitivement d’autre fonction que la centralisation d’un seul culte à l’adresse d’un seul Dieu d’Israël – et non d’un seul Dieu de tous les hommes – dans le temple de Jérusalem ; il n’a donc eu d’autre fonction que la stabilisation du pouvoir du roi de Judée assisté par ce que Thomas Römer appelle les « grands fonctionnaires » de la cour et par les prêtres, maîtres du temple. La représentation d’un dieu unique, supra-ethnique, a plus été inspirée par le mazdéisme perse que par les représentations religieuses égyptiennes ; elle s’exprime le plus clairement dans le deutéro-Isaïe, un texte de l’époque du retour d’exil. Les termes de l’alliance mosaïque ont été élaborés dans un contexte sacerdotal, après la disqualification du pouvoir royal ; ils font du temple le centre de la vie spirituelle juive ; ils ont pour fonction première de stabiliser le pouvoir des prêtres de Jérusalem et de faire de l’exercice des rites sacrificiels le centre du culte. L’idée d’une loi donnée par Dieu ne fait que renforcer le pouvoir sacerdotal puisque les infractions à l’alliance, la désobéissance quotidienne des adeptes de la loi mosaïque, requièrent un sacrifice perpétuel de réparation pour les manquements à des commandements divins.

Je rappelle (voir mon ouvrage Actes et paroles authentiques de Jésus de Nazareth) qu’une lecture attentive de l’évangile attribué à un personnage fictif appelé « Luc » permet de déduire que Jésus de Nazareth a non seulement dénoncé la pratique sacrificielle, mais encore démonté le mécanisme de la loi révélée : elle fonctionne comme une injonction paradoxale ; elle soumet l’individu à des exigences qui le conduisent nécessairement à des impasses. En outre, un Dieu, créateur, donateur de la vie, est incompatible avec un Dieu donateur d’une Loi. Il ne peut avoir créé le bœuf qui a soif tous les jours et, en même temps, avoir interdit de faire le geste (un acte réflexe) de le sauver le jour du sabbat au moment où, conduit à l’abreuvoir, le pauvre animal domestique glissait et tombait dans la mare. Un seul petit caillou dans l’engrenage suffit à enrayer toute la machinerie. En vérité, autant de commandements divins autant de petits cailloux.

En quoi consiste le contrat de confiance « chrétien » (la pistis, la foi) ? Il est impossible de le comprendre si l’on ne décompose pas le processus historique en deux étapes (pour le détail de l’argumentation, voir mon étude Jésus de Nazareth contre Jésus-Christ, 3 tomes, Publibook, Paris).

Première étape : à la suite de la crucifixion de leur maître, Jésus de Nazareth, ses disciples, au lieu de se disperser, forment une Assemblée (sur le modèle grec, ekklesia) probablement à Jérusalem, peut-être également dans d’autres centres urbains, en Galilée par exemple. Ils s’organisent en Assemblée parce qu’ils disposent d’un écrit, des notes prises de l’enseignement du maître par un disciple. Alors, au moment de la mort de Jésus, il n’existe aucun apôtre. L’Assemblée élit un Conseil de sept membres. Un pacte de confiance, une pistis, un contrat social lie entre eux les membres qui se constituent en Assemblée : ceux-ci « admettent » (ont pour ‘dogme’, ‘font le pari que’) le tombeau vide est un indice que Jésus de Nazareth a été relevé d’entre les morts par Dieu, lequel, par-là, atteste qu’il vaut mieux accorder sa créance (sa confiance, sa foi) dans l’enseignement de Jésus que dans la Loi mosaïque. Le pacte de confiance est un engagement pour l’enseignement du Nazaréen. Or l’enseignement de Jésus n’invite pas à l’obéissance, mais à l’accueil de l’autre, de tout autre homme et non seulement de ce que j’appellerai les « gens du Soi » (les membres de la société à laquelle on appartient) ou « un peuple élu ». Et il invite à être l’inventeur de règles de conduite en situation. Qu’il faille se soumettre aux lois du moment, c’est entendu. Mais ces lois, ce sont celles que les hommes se donnent pour vivre pacifiquement en société. Il est probable en outre que Jésus visait la mise en place d’une organisation sociale sans dominant. La première Assemblée nazaréenne a vu sans doute le jour dès l’année 30.

Deuxième étape : la dernière chute du temple de Jérusalem a des conséquences sur le judaïsme mosaïque et sur le nazaréisme, dont les membres sont encore en grande majorité juifs. De nombreux indices dans tous les textes du Nouveau Testament laissent percevoir l’intervention de spécialistes des écritures juives, spécifiquement de prêtres issus de la dissidence, que, pour simplifier la représentation d’un groupe probablement composite, j’appelle, avec d’autres, sadocides. A l’appui de la croyance de disciples de la première génération, dont Paul de Tarse, attendant le retour de Jésus en Messie céleste ou en Fils de l’homme, ces spécialistes des écritures ont élaboré un récit fondateur – fondateur de l’institution de ce qui devient Église, Assemblée d’initiés – de la mort sacrificielle, sur la croix, de Jésus, devenu, lui, Christ, roi et prêtre, Fils de Dieu, s’étant offert volontairement à Dieu, Père, pour réconcilier l’humanité, jusqu’alors désobéissante, avec lui (en vérité, Jésus de Nazareth a été condamné à mort, sur imputation inique du blasphème du nom divin, par le sanhédrin, à l’instigation de son Conseil. Voir le tome premier de Jésus de Nazareth contre Jésus-Christ). Ils ont créé un rite d’entrée dans l’Église – le baptême – et un rite de participation au sacrifice de Jésus sous la forme du repas « eucharistique », c’est-à-dire un repas qui anticipe sur la participation au banquet céleste et qui fait de celui qui croit un fils de Dieu. Manger, par métonymie, le corps du Christ et boire son sang ne signifie rien d’autre que cela : dès ce monde ci, le chrétien participe de la vie divine. Nos spécialistes des écritures n’ont pas pu ne pas élaborer des textes qui avaient pour fonction, de légitimer leur interprétation de la mort sur la croix ; ils ont adapté l’enseignement écrit de Jésus à la doctrine nouvelle qui le faisait Christ, Fils de Dieu, en noyant cet écrit dans une récupération de la loi mosaïque (évangile de Matthieu et de Luc), etc. Le pacte de confiance, « la foi  » de la première Assemblée a complètement changé de contenu : il est devenu ce que l’on demandait aux fidèles de chanter dans le « Credo ». La foi chrétienne, non moins que l’alliance mosaïque, repose sur une manipulation de l’histoire. Telle est la vérité du Christ.

Tant que les « chrétiens » refuseront d’examiner les fondements de leur « foi », tant que les spécialistes des textes fondateurs, parmi eux, refuseront d’examiner le processus de fabrication de ces textes, leur indignation devant les fondamentalismes, les obscurantismes, les fanatismes de ceux qui, chrétiens eux aussi, s’arc-boutent à la foi comme à un pilier fermement enfoncé dans le sol historique, alors qu’elle repose sur un mensonge historique, pas plus, pas moins que la loi mosaïque, leur indignation donc devant les intolérance de leurs frères croyants ne sera qu’une hypocrisie de pharisien bien-pensant proclamant qu’il n’a rien à voir avec le fanatisme vulgaire. Aussi longtemps qu’ils refuseront d’en examiner les fondements, leur foi en fait des fanatiques en puissance. Tout adepte de la loi mosaïque, tout membre de la synagogue, tout chrétien acceptant l’institution des Églises avec leurs évêques, leurs prêtres et leurs pasteurs, est fanatique en puissance. Et le meilleur garant du fanatisme islamique, ce sont les mensonges judaïques et chrétiens, d’où il dérive et dont il est une dérive.

Il y a dans certaines croyances, disons, pour simplifier, laïques, motivant l’action, quelque chose de pire que dans la foi juive, chrétienne ou musulmane, lorsqu’elles prétendent s’appuyer sur des lois de l’histoire, par exemple, ou sur une analyse « scientifique » du réel, car ce qu’elles escamotent c’est leur statut de croyances sous une rationalité apparente. Nous ne refonderons pas les espaces religieux sans refonder les espaces civiques ; nous n’y réussirons pas si nous ne commençons pas par soumettre à un examen résolu tout le système de nos croyances.

André Sauge

Voir, croire … et vivre

Cécile Ryon-Vercouter, âgée de 90 ans (oui, quatre-vingt-dix ans), témoigne de sa foi après toute une vie militante de femme du peuple dans le Nord-Pas-de-Calais.
Elle est née le 25 mai 1924 à Lille et a été engagée toute sa vie : JOCF, ACO, Mouvement de Libération Ouvrière (MLO), APF, CSCV, CLCV… tout en élevant, avec son mari Gilbert, lui aussi militant, puis permanent syndical, leurs trois enfants. Gageons que son écriture dynamique en entraînera plus d’un-e à suivre son exemple…

L’amour qui germe dans le monde
Unique chemin du bonheur durable …
Une histoire d’amour entre Dieu et les Hommes
Une histoire vraie ?
Le Royaume annoncé par le Christ
Mais où est-il ?
Le Christ présent aujourd’hui
Pourquoi ? Comment ?

VOIR, CROIRE … et VIVRE

Comme tout croyant en Jésus-Christ, j’ai le devoir de L’annoncer. Quand j’ai décidé d’écrire, je ne savais pas à qui et pour qui. Peut-être que mes pensées n’avaient aucune utilité, ou plutôt qu’elles me serviraient pour intensifier ma foi, et par là-même, me permettraient de mieux la communiquer ; puis, plus tard, j’ai essayé de mettre mes réflexions en ordre pensant qu’elles pourraient peut-être servir. A qui ? Sous quelle forme ? Je n’en savais rien. Ce dont j’ai besoin, c’est bien de communiquer ma foi, transmettre tout ce qui m’anime. Je sens que je pourrais être comprise si je pouvais dire tout ce qui fait que je crois et en quoi je crois. Tout d’abord, pourquoi ce besoin d’exprimer ma foi ? Je crois que c’est parce que j’ai acquis la conviction qu’il n’y a que l’amour de Dieu qui a de l’importance, que Jésus est vraiment l’envoyé de Dieu, et que cette foi chrétienne mène au bonheur si on en vit vraiment. Comment ne pas avoir envie de partager tout cela ? Tant pis si mon style est incorrect ! C’est une expérience personnelle que je veux partager. Tout ce que j’ai écrit n’engage que moi, et je ne prétends surtout pas convaincre ou avoir des leçons à donner à qui que ce soit. Mon désir de m’exprimer s’est développé progressivement. L’éducation chrétienne dont j’avais bénéficié dans mon enfance a été la base pour mon ouverture à une foi d’adulte. Mais heureusement, j’ai rencontré la J.O.C. (Jeunesse Ouvrière Chrétienne) qui m’a permis d’abandonner pas mal de « croyances » qui m’avaient été inculquées. Puis il y a eu le Concile Vatican II avec tout l’espoir qu’il a apporté à l’Eglise en lui permettant de s’ouvrir. De fait, l’Eglise a changé, mais sans doute pas suffisamment pour s’adapter à la Société d’aujourd’hui.

Au cours d’un pèlerinage auquel j’ai eu la chance de participer, un prêtre qui nous accompagnait répétait sans cesse qu’il fallait s’ouvrir au monde. Au bout d’un certain temps, il m’agaçait. C’était quoi le monde ? En A.C.O. (Action Catholique Ouvrière) où j’étais participante depuis sa fondation, en 1951, on ne parlait pas tellement du monde, mais surtout des personnes de notre entourage avec qui nous partageons notre vie. Le monde me semblait être une nébuleuse et je ne voyais pas comment un chrétien pouvait avoir un rôle à y jouer. Par la suite, je me sentais parfois mal à l’aise dans une Eglise à laquelle j’étais restée fidèle. Certains chants ou prières, ou sermons, me semblaient trop orientés vers la foi des « pratiquants » et pas assez sur la mission de l’Eglise. On en parlait de cette mission, comme on parlait du monde, mais dans la vie quotidienne, quels liens avec la foi ? C’est aussi la raison de ma décision : depuis quelque temps, je suis hantée par ce constat : la Société est de plus en plus éloignée de Dieu, et les efforts de l’Eglise pour provoquer son retour sont insuffisants. L’écart s’agrandit. Alors, je voudrais témoigner de ma foi, et même si cela peut paraître prétentieux, dire comment je vois une possibilité pour l’Eglise de vivre mieux cette mission qui est de rendre Dieu au monde et ce monde à Dieu. Ce que je veux exprimer, c’est ceci : L’essentiel de notre vie, notre raison d’être, c’est l’amour de Dieu pour nous et la réponse que nous lui donnons. L’amour qui se vit dans le monde ne peut venir que de Lui. L’Homme a refusé Dieu en pratiquant le mal, c’est-à-dire le manque d’amour, et Dieu lui a pardonné grâce à l’intervention du Christ. C’est de cela que tout chrétien doit témoigner personnellement et en communauté de croyants Notre foi est solide si elle prend sa source dans l’amour vécu.

L’AMOUR QUI GERME DANS LE MONDE UNIQUE CHEMIN DU BONHEUR DURABLE

Dans cette première partie, j’ai rassemblé les pensées qui m’étaient venues sur la manière dont l’amour est vécu ou non dans notre Société. Voici donc quelques réflexions sur ce qu’est l’Homme, comment je considère le bien et le mal, l’oubli de soi, l’abnégation, ce qu’est l’amour dans notre vie personnelle avec nos proches, mais aussi comment il se vit collectivement, à travers l’activité économique, la vie sociale, la politique, le fonctionnement de la Justice.

Que suis-je ? Qui suis-je ?
Notre vie est un grand point d’interrogation. Les êtres vivants et les choses qui nous entourent et qu’on appelle « la création » sont des réalités mystérieuses. Nous en sommes. Qu’est-ce que la création ? Nous n’en savons rien. Nous en percevons une partie, et grâce à la science, les hommes en découvrent plus. L’univers nous apparaît comme un espace sans fin et vide. Où s’arrêtent les galaxies ? Le néant c’est le « rien » absolu et nous ne pouvons que le concevoir infini. La création, est-ce seulement la matière ? Y a-t-il des êtres à la fois matière et esprit autres que les hommes ? Qu’est-ce qu’un esprit ? qu’est-ce qu’un être qui ne serait qu’un esprit ? L’éternité nous semble être un temps infini sur lequel nous n’avons aucune prise. Le présent nous échappe, puisque tout ce qui appartient au futur disparaît à chaque instant pour participer aussitôt au passé, sans espace de temps…

J’aime fermer les yeux et imaginer notre planète terre pirouettant sur elle-même à une vitesse vertigineuse, avec à sa surface une animation donnée par des êtres qui grouillent en s’accrochant à elle. Je vois cette planète se mouvant dans un grand tourniquet perpétuel avec d’autres astres … innombrables … Je comprends que ce n’est pas une vision, mais un énorme phénomène auquel je participe … Où suis-je dans cette immensité ? L’homme est ignorant et ne possède que ce qui lui a été donné : sa vie et tout ce qui lui est utile pour entretenir cette vie. Et si l’homme, à cause de son intelligence et de sa conscience, porte un regard responsable sur la vie, c’est avec un esprit d’humilité qu’il doit l’exercer. Dès son origine, l’humanité a dû, pour vivre, se donner des règles. Je suppose que, longtemps, les hommes ont vécu en tribus avant de se rassembler en villages, villes, contrées, régions, pour en arriver aujourd’hui à la mondialisation. Quelles que soient les civilisations, les croyances, l’Homme a toujours été partagé devant les actes qu’il avait à accomplir, partagé entre le bien et le mal

Je ne suis pas d’accord avec la manière dont on présente le bien et le mal, et je me suis rendu compte qu’au fond, personne ne m’avait jamais expliqué ce que c’était. Nos éducateurs, quand nous sommes enfants, nous indiquent ce qu’il faut faire et ne pas faire pour vivre en société. Ce qui est à faire est bien, ce qui n’est pas à faire est mal Mais quelle est la référence ? Bien souvent, l’amalgame est fait entre ce qui convient ou pas, ce qui est coutume ou pas, selon le contexte dans lequel on vit, la civilisation qui est la nôtre, les influences, les religions qui sont celles de nos éducateurs, ou selon lesquelles ils ont été eux-mêmes éduqués, nos lectures, les événements de notre vie … Les moeurs et les législations varient selon les époques et les régions du monde. On est atteint par des courants qui semblent erronés, comme la superstition qui donne du pouvoir à des objets dépourvus d’intelligence, ou comme le racisme qui laisse supposer qu’il y a des degrés de valeur dans les groupes humains. En quoi ces courants sont-ils erronés, pourquoi et en quoi les actes qu’ils nous font commettre sont-ils répréhensibles ? Nos vies sont-elles conduites uniquement par la nécessité de vivre ensemble, entre humains le mieux possible. L’Homme est engagé dans un processus de vie et de mort, il fait partie de la nature. Mais, à l’inverse des autres créatures, il est doué d’une intelligence et d’un pouvoir de décision. Même si une part de son être vit et meurt constamment à son insu et sans sa volonté, il est en partie responsable de ses actes. Logiquement, s’il utilise cette responsabilité, il choisira ce qui le fait vivre et qui fait vivre la nature qui l’entoure. Ses relations avec la création, il les aura avec ses semblables qui seront capables eux aussi de cette
démarche vers la vie. C’est pourquoi je conclus que le bien, c’est le respect de la vie, c’est une marche vers une vie toujours plus intense. Je ne pense pas qu’il faille présenter le bien et le mal comme deux notions à mettre en balance : Le bien est ce qui est normal. C’est l’ensemble des actes qui donnent ou entretiennent la vie. Le mal, c’est ce qu’on fait quand on est incapable de faire le bien. L’absence de bien, c’est déjà le mal. On est bien obligé de constater que, dans toute société, quelle que soit la référence, la norme, c’est l’amour, de soi et des autres. Le mal, c’est le mépris, la négation, la haine. Le mal engendre la souffrance. La logique de la vie, c’est le bien, c’est la perfection. Le bien, c’est l’amour, la vie, tout cela ne fait qu’un. Et cela engendre le bonheur. Le mal est fait par des êtres limités, imparfaits. Les êtres humains que nous sommes sont très préoccupés par les questions matérielles, le bien-être qui devrait apporter le bonheur. Mais les actes que cette vie nous demande ne sont des porteurs de bonheur que s’ils sont accomplis en vue du bien de soi-même et des autres. Pour créer du bonheur, tout doit être fait dans des relations d’amour. Le manque d’amour, c’est le mal. Le mal, c’est l’acte qu’on pose avec la volonté de détruire pour anéantir. C’est toujours un manque d’amour. Le bonheur, c’est le bien-être de l’âme. Il ne nous est donné que dans l’amour, c’est-à-dire dans la recherche de notre plein et réel épanouissement de nous-mêmes ou des autres. Toute la création produit du mal et en souffre, mais seul l’Homme en est conscient : par son « jeu » de vie et de mort, la nature fait mal à l’Homme. L’Homme ne peut éviter que le mal se fasse autour de lui, et même par lui, puisqu’il est, de nature, imparfait. Mais il peut vouloir aussi que le mal se fasse par lui avec sa volonté. Faire le mal, pour l’Homme, c’est vouloir anéantir. La vie de l’Homme est comme celle de la nature : il détruit, mais pour reconstruire. Il se détruit pour se reconstruire, incessamment. Alors que le mal détruit inexorablement. La souffrance nous atteint aussi sans qu’il y ait forcément de manquements à l’amour. Elle survient par la maladie, la mort, les phénomènes naturels, les catastrophes, où il n’y a pas toujours eu de faute commise par l’homme. Nous sommes des éléments de la nature. Mais, comme la vie est différente quand on s’aime !

Tous les éléments de la nature vivent les uns par les autres, se nourrissent les uns des autres, trouvent leur vie dans la vie des autres, dans les relations entre les hommes. Pour la nature comme pour les hommes, c’est l’échange qui crée la vie. L’homme qui vient d’être créé n’est pas un individu isolé. Il est en Société comme beaucoup d’autres espèces. Mais cette conscience qu’il vient d’acquérir et qu’il va développer peu à peu lui donne une noblesse, une dignité, qui doivent inspirer le respect de ses semblables. Il reste pourtant cet être imparfait, limité, qui souffre, se détruit et meurt. Le bien, c’est l’amour de l’autre. La domination, l’écrasement, c’est le mal qui engendre la mort. Aimer l’autre, c’est vouloir son bonheur, son épanouissement, la satisfaction de ses besoins, et c’est agir pour que tout cela se réalise. Pour aimer, il faut avoir une attitude de service qui permette à l’autre de grandir. L’amour, c’est le don, ce qui sous-entend que, pour aimer, il faut consentir à un
abaissement, un amoindrissement, parfois une privation, pour que l’autre soit comblé. La difficulté qu’éprouvent les hommes à vivre dans l’amour est due à l’ambigüité qui est en chacun. Nous avons en nous deux natures : comme l’animal nous cherchons à vivre et survivre, mais la raison et la liberté que nous avons acquises nous donnent une dimension et une noblesse inégalables. Cette dualité crée en nous des tensions difficiles à vivre. Aucun être humain ne peut réussir dans sa vie la plénitude du bien, car il reste imparfait et tenté par le mal, c’est-à-dire le manque d’amour.

Je pense qu’on a tort de parler d’abnégation quand on parle d’amour. L’oubli de soi n’est pas la négation de soi. Le repli sur soi mène à la destruction. Mais il y a des destructions, des morts de soimême qui sont bénéfiques. C’est le sens de l’éducation, de la pénitence. C’est la possession pour soi-même, la domination de soi-même sur les autres par égoïsme, qui sont destructeurs et ne sont pas orientés vers un renouveau de la vie. C’est l’égoïsme qui détruit. La recherche d’un réel épanouissement de notre être nous grandit. Je pense cependant qu’il vaut mieux être motivé dans notre action par l’amour des autres que par le souci de notre perfection et donc accepter la souffrance pour nous-mêmes plutôt que la provoquer volontairement. Je n’aime pas dire que nous avons des devoirs. Nos devoirs, c’est le respect des droits. Chacun de nous a des droits et doit se défendre pour les faire respecter. Le respect des droits pour soi-même doit avoir, je pense, le même objectif que le respect des droits des autres : le bonheur pour lequel nous sommes faits, envers notre corps aussi. Nous devons, dans nos actes, tenir compte de notre dignité et pas seulement la faire reconnaître par autrui. Je ne pense pas que la compétition soit à proscrire. Dans l’enseignement, le jeu, le sport, on peut se valoriser personnellement sans écraser les autres. Cela nécessite d’ailleurs beaucoup de mort à soimême que de chercher à aboutir à un succès qui procure une joie. Mais à condition de faire participer les autres à notre propre joie. Il faut aussi savoir perdre au jeu ou à un concours sans se croire amoindri ou dévalorisé.

Nous devons croire en nous-même. La souffrance et le mépris ne sont jamais bons, même s’ils nous concernent personnellement. Le bonheur peut venir aussi de l’amour que nous nous portons à nous-mêmes, du respect de nos droits propres. Le problème, c’est que nous sommes tentés de rechercher ce bonheur quelles que soient les conséquences néfastes que notre satisfaction immédiate peut entraîner. Aussi, nous sommes obligés de passer par une étape de renoncement à notre égoïsme pour nous libérer. C’est cette difficulté à éviter les actes mauvais qui prive l’homme de sa liberté : le mal qu’il fait ou qu’il subit par l’autre est un obstacle à son bonheur. On n’est pas libre de tuer son voisin, si on le fait, c’est parce qu’on n’a pas réussi à dominer ses pulsions, ou ses instincts, ou son mépris. La liberté nous est parfois supprimée par les autres, et nous nous attaquons parfois à celle des autres, mais elle est aussi au-dedans de nous-mêmes, et cette lutte pour notre propre libération est peut-être la plus nécessaire pour parvenir à respecter la liberté des autres. Etre égoïste, c’est rechercher pour soi-même le plaisir, l’intérêt, la valorisation, même aux dépens des autres. Aimer les autres ou soi-même, c’est agir pour que chacun puisse s’élever, s’embellir l’âme.

Nos relations avec les autres nous grandissent ou nous détruisent, les grandissent ou les détruisent. L’amour est un don. Le bonheur que j’éprouve en retour m’est apporté par le regard de l’autre, par l’importance que l’autre me donne. Je suis davantage devenue quelqu’un. L’amour, c’est le don des personnes. Les objets ne sont que des supports. C’est le surcroît de vie que l’amour apporte qui crée le bonheur. L’amour, c’est la volonté de faire le bonheur de quelqu’un. S’il s’y ajoute le désir de l’être aimé et le plaisir de l’aimer, et si, de plus, ce don, ce désir et ce plaisir sont réciproques, alors on atteint la perfection de l’amour. Aimer, c’est toujours agir : on peut aimer en pensée, en parole, en acte. L’amour peut avoir diverses motivations, selon les relations entre les personnes : l’attrait naturel, la sympathie, l’amitié, l’affection, la pitié, la solidarité … L’amour commence souvent par le désir, l’attrait. J’aime veut dire alors : ça me plait, il me plait (j’aime les carottes, ce chapeau)… Bien des couples prennent cette première phase comme l’unique aspect de l’amour. Mais au bout d’un certain temps, cet état privilégié s’estompe pour parfois disparaître complètement. On vit ensemble, on découvre progressivement les défauts de l’autre qui nous déplaisent, on se rend compte qu’on est tous différents, qu’on n’a pas forcément la même culture, les mêmes aspirations … Alors, on se dit : qu’est-ce que j’ai fait pour ne plus être aimé comme autrefois ? Qu’est-ce que je vais faire pour être davantage aimé ? Et après un temps plus ou moins long de difficultés, on est tenté d’abandonner et de chercher ailleurs le bonheur disparu. Mais une autre expérience peut conduire aux mêmes échecs. Alors qu’il n’y a qu’une question à se poser : est-ce que je fais tout pour le bonheur de mon compagnon de vie ? Qu’est-ce que je vais faire pour l’aimer mieux ? Ce n’est pas toujours aussi simple, c’est vrai. Il arrive parfois qu’après avoir vécu des années ensemble et avoir eu ensemble des difficultés, des circonstances font que l’amour devient impossible. Et pourtant, parfois, avec la volonté de faire le bonheur de l’autre, l’attrait et le plaisir renaissent. Un couple désuni qui veut se reconstruire peut parvenir à ce que « l’amour volonté » redevienne « l’amour désir » et combien plus solidement alors. Ce ne sont pas seulement des couples qui vivent ces situations, cela peut concerner toutes les formes d’attachement
réciproque.

L’attrait n’est donc pas indispensable pour qu’il y ait amour. Il peut venir plus tard et se produire à partir des gestes faits vis-à-vis de l’autre. L’important, c’est d’avoir l’autre comme objectif. L’autre n’est pas celui qui nous dérange, nous agace, nous empêche d’être heureux, ou nous blesse dans notre amour-propre, c’est celui à qui j’ai du bonheur à apporter, peut-être par un cadeau ou un don qui sera le support matériel à mon don, mais j’ai à lui apporter mon estime, mon amitié, peut-être mon affection, j’ai à le « considérer ». J’acquiers de la patience, de la joie d’avoir fait plaisir. L’échange est réciproque, la personne visitée ou accueillie se sent grandie, reconnue. On oublie les travers et les défauts qui auraient pu nous fâcher. On offre et on reçoit. Si cette attitude est réciproque, le bonheur est partagé. Il semble que l’idéal est atteint quand le bonheur de l’autre devient le nôtre. L’autre jour, deux amies sont venues passer un moment dans l’après-midi. L’une d’elles avait fait une tarte aux poires, très belle et très bonne. Mais, où était l’important ? Certainement dans le bonheur qu’elle avait trouvé en réalisant cette tarte, en nous l’offrant, en nous entendant dire qu’elle était bonne et qu’on était heureux de leur présence. L’important, c’est l’amour. Nous avons à changer notre regard sur la vie : déguster la tarte aux poires de Colette avec plaisir, en pensant que l’important, c’est Colette. Posons-nous souvent la question : qu’est-ce que je peux faire pour le bonheur des autres ? Et nous serons heureux. La vie n’a de sens que si elle apporte le bonheur. Si on s’aimait vraiment, on n’aurait pas besoin de courage. Du courage il en faut au début d’une relation avec une personne envers qui on n’éprouve aucun sentiment instinctif d’attachement, mais au cours de cette relation on ressent le bienfait que l’autre nous apporte, notamment la libération de nos préoccupations égoïstes. Alors l’aspect attractif de l’amour apparaît. Le courage n’est plus nécessaire. Cependant, l’amour a besoin de réciprocité, ce qui n’est pas toujours le cas. Je crois que la vie, c’est toujours communautaire. Un individu seul, quelle que soit son espèce, ne peut pas vivre. La vie implique l’échange. Le regard des autres peut contribuer à notre propre valorisation.

Bien souvent, on fait des projets pleins de générosité où le souci des autres est primordial. Mais en cours de réalisation, on oublie la finalité de ce qu’on s’était fixé au départ, ou on prend des moyens ou des objectifs secondaires pour des finalités : l’étudiant s’il ne voit plus que son diplôme à obtenir, le professionnel qui ne cherche plus qu’à bien faire son travail ou à nourrir les siens et qui oublie son projet … Même dans le jeu, on a ce réflexe. Par exemple, dans une partie d’échecs, le but est de neutraliser le roi ; or on a la tentation de prendre des pions à l’adversaire et d’en faire l’objectif premier. Cela est à remarquer dans d’autres jeux de société. Les jeux de société sont très instructifs aussi sur la manière dont nous vivons. Dans le jeu comme dans la vie, il faut sans cesse se remettre en question pour se focaliser sur l’essentiel.

L’amour se vit aussi collectivement. Logiquement, l’activité humaine a pour objectif de mettre à la disposition de toute l’humanité des produits de la nature. Dans un échange fraternel, la Société s’organise pour s’enrichir de la compétence des uns et des autres, et il faut souligner l’énorme travail de tous les acteurs de la vie économique qui permet à la population de vivre matériellement. Mais ce n’est pas vraiment de manière satisfaisante que ça se passe dans ce qu’on appelle la vie économique. Les entreprises qui ont pour rôle la transformation et la distribution des biens sont devenues les piliers de cette activité. Elles produisent pour être performantes, compétitives, de manière à récolter au maximum les fruits des échanges, allant même jusqu’à conditionner le
consommateur. Ce qui est important, normal et légitime, c’est la bonne marche et le maintien des entreprises. Les travailleurs, cadres et exécutants, comme les machines, sont utilisés pour cette production qui devient l’objectif premier. Le jeu du marché est libre, ou du moins très peu réglementé, il est surtout dépendant de la concurrence et de la demande des consommateurs. La valeur qui s’ajoute à celle d’un produit quand il est transformé et amélioré est inéquitablement répartie, ne revient pas totalement aux acteurs de cette transformation et sert des intérêts particuliers. Le montant de ce qui est sollicité en échange de l’offre n’a plus beaucoup de rapport avec celui de la valeur ajoutée par le travail des hommes et des machines. Des tractations financières sont effectuées sans lien avec les échanges de biens ou de services. Ce système cause des injustices. L’emploi est recherché par la population avec angoisse à cause de la rémunération, pourtant tronquée, qu’il procure, et qui permet d’accéder à la consommation des produits. De plus, il est injustement magnifié comme un moyen de valorisation humaine. Le travail vu sous l’angle de l’emploi professionnel est une nécessité mais n’ajoute rien à la dignité de l’homme. Ce qui fait la noblesse du travail, comme de toute activité humaine, c’est qu’il fait participer l’Homme à la Création et qu’il est un service rendu dans la solidarité. On peut être fier de se procurer par le travail professionnel la rémunération qui nous permettra de subvenir soi-même à ses besoins et d’acquérir ainsi son indépendance, mais il n’y a aucune honte à bénéficier de la solidarité quand on n’a pas la possibilité de travailler. La personne n’en est en rien diminuée. Ceci est une idée fausse véhiculée par une élite prônant une société à deux vitesses.

Il faudrait réfléchir à la possibilité de verser à tous un revenu minimum, indépendant d’un travail fourni ou d’une incapacité, qui serait la garantie concrète des droits fondamentaux de la personne : alimentation, santé, logement, formation … Cela pourrait supprimer toute notion d’assistance et irait dans le sens d’une plus grande solidarité. Je crois que cela n’est pas utopique et serait même réalisable à court terme. Beaucoup d’êtres humains ne jouissent pas normalement des richesses de la planète. Et cela permet au trafic financier de fonctionner avec les moyens qui auraient dû faciliter une juste répartition : l’argent et les autres « outils » d’échanges et de paiements. On accepte que, dans des pays pauvres, des enfants en bas âge soient exploités au même titre que les produits du riche sol de ces pays, détruisant leur santé, les privant d’une formation qui serait d’ailleurs utile à toute la Société, et écourtant leur vie. On ne craint pas non plus, pour être plus rentable, de spolier la nature, de l’abimer, de la détruire, d’inventer et d’agir, certes, en vue du progrès technique, mais parfois sans souci de la santé des êtres vivants. Il y aurait beaucoup à dire sur ce gâchis scandaleux, sur ces actes criminels. Et les systèmes politiques sont incapables de réguler ce marché monstrueux où les hommes ont abusé de leur liberté. Je pense aussi que la recherche de la croissance sans limite par chaque pays pour lui-même ne peut lui être bénéfique si elle n’emploie pas les moyens pour que cette croissance se produise et s’intensifie aussi dans tous les autres pays ; non pas bien sûr par des délocalisations, mais par l’emploi des capitaux inertes. Là encore, il n’y a de progrès réel possible que dans la solidarité. Le but de l’activité humaine c’est d’utiliser à bon escient la nature pour que les hommes vivent dans le bien-être, mais cela ne peut se réaliser que dans la solidarité. Or, l’individualisme qui nous ronge détourne nos actes de leur finalité. La cause profonde de tout ce mal réside dans le coeur de l’homme. Les échanges économiques, aujourd’hui mondiaux, sont truffés de gestes et actes immoraux pas toujours interdits par les lois : magouilles, vols manifestes ou masqués, détournements, injustices, atteintes aux droits de l’Homme. Le système économique dans lequel la Société s’est enfermée a pour cause le repli sur soi individuel ou collectif de ses membres. Les structures en place ne sont que le résultat de la volonté humaine. Ce n’est pas le bien-être de l’homme qui est recherché. Pourquoi s’étonner qu’on ne parvienne pas à le trouver?

Dans le domaine social, c’est aussi l’individualisme qui règne souvent, et malgré notre conviction apparente que l’égalité entre les hommes est un droit, notre organisation sociale crée des niveaux différents dans tous les secteurs. Il y a les normaux et les anormaux, les nantis et les pauvres, les bien-portants et les malades, les travailleurs et les chômeurs, les intégrés et les exclus, les jeunes et les vieux, les cadres et les exécutants, les intellectuels et les manuels, les beaux et les laids, les droitiers et les gauchers, les hétérosexuels et les homos, les blancs et les gens de couleur, l’élite et le peuple, les décideurs et les usagers , et évidemment les hommes … et les femmes.. Dans chacun de ces domaines, si on se trouve dans la classe du haut, une des causes de notre
situation est bien souvent la possession de biens matériels, ou de santé, ou de pouvoirs, et quand, dans notre propre vie, on a l’occasion d’être temporairement ou définitivement dans la classe du bas, on se rend compte de la lutte qu’il faut mener pour qu’une étape soit franchie afin que l’égalité des droits soit reconnue à ceux qui appartiennent à cette classe.

La démocratie est le système politique qui organise notre vie en Société. C’est le plus respectueux des droits de la personne. Mais il est difficile à exercer et n’est pas compris par tous de la même façon. Certains y voient surtout, ou même peut-être exclusivement, le mandat donné par le peuple à une élite responsable par le moyen du vote et la décentralisation du pouvoir. D’autres insistent sur la nécessité d’organisations intermédiaires entre le citoyen pris individuellement et les instances dites politiques. « Le » politique, c’est tout cela. Les organisations intermédiaires, ce sont les partenaires sociaux, les partis politiques, mais aussi les Associations de tous genres que la Société se donne. Et le rôle politique joué par tout ce monde est important pour que la démocratie fonctionne. La plupart de ces Organisations ont aussi elles-mêmes un fonctionnement interne démocratique, avec une pratique d’élections. Je pense cependant qu’il manque souvent un volet à ces constructions pour que la démocratie soit effective : une instance de concertation populaire, sans la présence ni l’intervention des élus, où les personnes directement concernées par les problèmes puissent s’exprimer et, par le canal de leurs porte-paroles, transmettre aux décideurs leurs remarques, suggestions, propositions, revendications. Le type d’organisation que se donne la Société influe sur les relations entre les hommes. La démocratie les favorise.

Il n’y a de véritable égalité de droits dans une Société que si l’on considère l’autre comme soimême. Et il y a heureusement beaucoup de gens qui vivent de cette manière. Les médias ne transmettent pas tout ce qui est fait de bien dans la vie quotidienne. Ce qui parvient à nos yeux et à nos oreilles sont des actes considérés comme héroïques. Il y a beaucoup de gens qui vivent l’amour des autres dans la discrétion, mais pas assez peut-être qui sont « engagés » dans des organisations, qui prennent des initiatives pour que le plus grand nombre puisse jouir du bien-être et pour lutter contre les erreurs et les dégâts de notre Société : par exemple l’économie sociale et solidaire basé sur le développement humain et la répartition des richesses, l’action politique si décriée et pourtant si noble, l’action syndicale qui vise à améliorer les conditions de vie des travailleurs, celle des écologistes, celle des associations caritatives, celle des associations d’usagers, de consommateurs, de locataires et de petits propriétaires …

J’ai aussi beaucoup réfléchi au fonctionnement de la Justice. Je ne me donne pas le droit de juger les personnes à partir de leurs actes. La Société se doit de sanctionner les délits, et je plains et j’admire les personnes qui exercent une profession dans le domaine de la Justice. Mais la manière dont cette Justice est rendue ne me semble pas toujours la bonne. Toute faute exige une sanction, mais pas nécessairement une punition, un châtiment. La sanction devrait être réparatrice, éducative, permettre au coupable de se réinsérer, l’empêcher de récidiver. Cela est souhaitable aussi pour l’éducation des enfants. Le châtiment auquel on soumet le coupable est une privation de droits, de liberté et même la mort. Parfois, en cas d’assassinat, les victimes ont besoin, pour faire leur deuil, que le coupable ait « payé », c’est-à-dire qu’il ait souffert à hauteur de la gravité de l’acte qu’il a commis. Etrange calcul ! C’est une sorte de vengeance, ce n’est plus de la Justice. La souffrance d’une personne ne peut jamais compenser la peine et la souffrance d’une autre. Elle ne fait que s’y ajouter. La « correction » physique donnée à l’enfant le dissuade sans doute de recommencer à faire mal à son copain, mais uniquement pour éviter une nouvelle souffrance pour lui et non par amitié pour sa victime, et cette crainte ne garantit pas une prise de conscience de son acte.
Si aujourd’hui la peine de mort est abolie en France, elle est loin de l’être partout, et elle ne l’est pas ans les esprits ; or, vouloir la privation et la mort pour quelqu’un, c’est contraire aux droits de l’Homme, de l’homme quel qu’il soit. La prison est rarement un remède, c’est une privation de liberté, non pas tellement pour protéger la Société mais pour punir. Il s’agit d’une « peine ». Une vraie réparation envers la Société, c’est un service à lui rendre en compensation, dont il conviendrait de rechercher la forme. La vraie réparation d’un coupable envers sa victime, hormis les réparations matérielles possibles, c’est le repentir, la demande de pardon, les marques de sympathie.

Encore faut-il que la victime ait le courage et la force de pardonner, et tout cela semble bien idéaliste dans le contexte actuel. Pourtant, je suis convaincue que la seule attitude logique vis-à-vis d’un coupable, c’est de l’aider à se reconstruire et à l’empêcher de nuire à nouveau, en évitant autant que cela est possible des souffrances bien souvent inefficaces. Si tous les hommes sont égaux, pourquoi certains pourraient-ils avoir droit sur d’autres, au nom d’une communauté humaine ? Bien sûr, les remises en question que doit faire un coupable après sa faute peuvent être douloureuses, mais je trouve inacceptable de considérer la peine comme paiement de la dette. Je suis persuadée qu’il y aura tôt ou tard une évolution dans la manière de concevoir la Justice dans les pays où les droits de l’Homme sont prônés. L’abolition de la peine de mort a montré le chemin. Hélas ! l’opinion publique est loin d’être prête à cette remise en question. Dans le système actuel, il y a aussi des comportements inadmissibles dans une Société dite civilisée, qui ne sont pas considérés comme tels, des « bavures », des humiliations, connues et tolérées, jamais punies, elles.

Et que vient faire ici l’argent ? Il est parfois normal qu’un préjudice soit effacé par un apport financier, mais pas comme moyen de remise de peine. Pourquoi les riches auraient-ils le privilège d’effacer leur faute ? Ce procédé est malsain et injuste. Heureusement, dans ce domaine comme dans tout autre, il y a des gens de bonne volonté qui essaient d’accompagner les détenus dans les prisons pour rendre moins pénibles leurs conditions de vie. Des associations se sont créées pour faciliter leur insertion à leur libération. Tout homme a droit à l’amour de ses frères dans toute sa vie. C’est peut-être uniquement de cela qu’il a besoin pour devenir éventuellement quelqu’un d’autre. C’est sûrement de cela qu’il a manqué s’il a gravement fauté.
Le monde a besoin de tendresse.

Cette manière de penser peut être considérée par beaucoup comme un « angélisme utopique ». C’est vrai que les hommes d’aujourd’hui sont bien incapables d’accéder à cette société idyllique. Il n’y a pourtant pas d’autre moyen pour faire vivre une communauté humaine dans le bonheur. On devrait plus souvent réfléchir à cette logique implacable parce qu’elle est mathématique : si chacun attend des autres sa part du gâteau, personne ne bénéficiera de rien ; si chacun cherche à apporter aux autres sa part de gâteau, les échanges se multiplieront à l’infini.

Affection, amitié, fraternité, solidarité, partage, ces mots et d’autres sont des manières de dire l’amour. Les préoccupations de la vie matérielle nous aveuglent en nous empêchant de voir l’essentiel. Si le soir venu, ou la semaine terminée, on essayait de faire venir spontanément à notre mémoire les faits les plus marquants auxquels on a assisté ou participé, qu’est-ce qui nous viendrait à l’esprit ? le bus qui s’est fait attendre indéfiniment, la montée des prix, la petite peine que quelqu’un nous a faite, le métro bondé, les files de voiture bloquées sur l’autoroute, le gâteau qu’on a loupé, le dernier fait divers relaté à la Télé ? Ou bien la visite d’un ami, le baiser d’un enfant, le licenciement d’un copain, l’annonce d’une maladie ou d’un décès chez des proches, les milliers de morts dans une catastrophe et la souffrance inouïe qui s’ensuit, le bonheur que j’ai essayé de donner … ? Quels moyens vais-je prendre pour voir l’essentiel ?

L’HISTOIRE D’AMOUR ENTRE DIEU ET LES HOMMES UNE HISTOIRE VRAIE

Les relations d’amour entre les hommes leur donnent une qualité de vie supérieure à celle de l’animal. Qu’elle soit individuelle ou collective, l’action humaine a une dimension spirituelle : on est toujours motivé pour agir, en bien ou en mal. L’action positive est toujours animée par une sorte de foi : on croit en soi, ou en l’autre, ou en ce qu’on fait, et pour les croyants, on croit en Dieu. Les aspects matériels ne sont que des moyens pour les relations entre les hommes, pour leur permettre d’exprimer entre eux ce qu’ils ressentent à l’égard d’eux-mêmes et des autres. C’est pourquoi ils sont indispensables.
Entre deux personnes qui accomplissent un acte d’amour, l’une croyante en Dieu et l’autre pas, il n’y a apparemment pas de différence. Alors, la foi, à quoi sert-elle ? C’est quoi la foi ? Croire ou pas, quelle importance ? Au cours d’une matinée de formation à laquelle j’ai participé, l’animatrice a posé cette question : Qu’est-ce qui nous incite à croire en Dieu ? La plupart des copains présents ont évoqué la solidarité dont ils ont été témoins ou bénéficiaires. Je n’ai compris que plus tard à quel point ils avaient raison, comment l’amour du prochain nous conduit à Dieu. Mais j’ai pensé surtout à la création et à ses merveilles. Je n’ai pu dire que quelques mots de ce que je pensais, puis j’ai noté l’ensemble de mes réflexions à ce sujet. Pour moi, Dieu est une évidence puisque nous voyons ses oeuvres. Comment peut-on prendre conscience de notre propre existence, de la réalité de ce qui nous entoure sans être convaincu qu’il y a un être supérieurement intelligent et puissant qui peut, de rien, faire surgir quelque chose. Si on regarde toute cette vie et ce qu’elle sous-entend, si on réfléchit à la complexité d’un organisme humain par exemple, que nulle machine ne peut égaler, si on essaie de percevoir ce qu’est un être, avec sa personnalité propre, son autonomie, non seulement on croit que tout a une source, mais on soupçonne sans pouvoir la mesurer l’extraordinaire et infinie puissance du créateur. L’infini nous tourmente parce que nous ne pouvons le comprendre et que nous sommes pourtant bien obligés de l’admettre. Le grain de poussière que représente notre « imposante » planète dans le monde des galaxies donne une idée bien faible de ce qu’est cet ensemble dans l’espace infini. S’il y avait un mur pouvant définir le périmètre de la matière créée, qu’y aurait-il derrière ce mur ? C’est pourquoi je ne crois pas au néant. Ce que nous appelons le néant est habité par la Vie. La Vie, c’est-à-dire le positif, le bien, l’amour, c’est Dieu. C’est l’être parfait, dont la puissance n’a pas de limites, la puissance de l’amour infini, chez qui le mal ne peut avoir de prise puisqu’il est faiblesse et conduit forcément à la dépendance. Je crois que l’univers infini est plein de Dieu Dieu est Amour, et Il n’est que cela parce qu’Il est Tout. Il n’y a que Lui qui existe, et tout ce qu’Il a créé ne vit que par Lui. On a tendance à imaginer un Dieu, immuable et imperméable, qui a un jour décidé de créer et qui s’est arrêté satisfait. Je crois que la création est une oeuvre constante, que les êtres et les choses créées n’existent aujourd’hui que parce que Dieu est toujours en train de les créer et que s’Il s’arrêtait de penser un instant à la moindre de ses créatures, au minuscule grain de sable, celui-ci disparaîtrait. La création est le témoin de l’existence de Dieu et de la puissance de son amour infini. Et son oeuvre, il l’aime infiniment. Pensons à l’amour que nous avons pour nos enfants, pour tout ce que nous réalisons, tout ce qui nous est proche. Ce n’est qu’un reflet de l’amour infini de Dieu. Pour moi, il ne peut y avoir d’autre sens à la vie. Tout ce dont nous avons conscience nous dépasse. Comment tout cela est-il apparu ? Je respecte profondément le point de vue des athées sincères, mais je ne peux les comprendre. On ne peut pas avoir surgi dans la vie « par hasard » : le hasard est justement un concours de circonstances qui n’a pour origine aucune volonté de la part d’un être intelligent. L’Homme est la créature la plus évoluée que nous connaissons. L’oiseau sur sa branche chante la gloire de Dieu. Il est là pour cela, pour la joie de l’homme et l’harmonie de la création. Mais il ne le sait pas et n’a pas les moyens de la comprendre. Il est un témoin. La fleur aussi me parle de Dieu. L’Homme est un animal, et ce statut peut déjà être pour lui une raison de fierté. Mais la branche animale dont il est issu a acquis une noblesse quand, au fil des temps, est apparue chez lui la conscience. L’Homme est-il la plus grande merveille de la création ? Nous n’en savons rien, comme nous ne savons rien des éventuelles évolutions dont il pourrait être l’objet dans les millions de siècles futurs. Ce que nous pouvons comprendre aujourd’hui, c’est que cette conscience lui a permis de jouir pleinement de tout ce qui avait été créé sur la planète où il vivait. Comment ne pas nous extasier devant les innombrables merveilles que la nature nous offre et dont nous pouvons bénéficier. De plus, l’Homme est capable d’ajouter à cette beauté et de participer à la création. Dieu en a fait son partenaire.

Je ne comprends pas pourquoi beaucoup de personnes pensent que la science empêche de croire en l’existence et l’action de Dieu. Les scientifiques ne créent rien, n’inventent rien. Ils ne font qu’expliquer tant bien que mal des manifestations de la nature qui ne sont pas évidentes à la raison humaine. Les nouvelles créations ne se font qu’à partir de ce qui existe déjà sur notre planète et sont l’objet d’une recomposition ; tout est déjà là. Et rien n’interdit de penser que Dieu est toujours là dans toutes les évolutions de sa création. De toutes façons, l’homme ne peut expliquer ni le néant, ni l’existence des choses et des êtres. Il ne peut que croire à l’infini qu’il est bien loin de comprendre. Beaucoup de personnes reprochent à Dieu, s’il existe, de laisser faire le mal, d’être une sorte de témoin passif. Cette attitude me surprend, car la situation est ainsi inversée : l’offensé, c’est Dieu. Quand les hommes se font mal entre eux, c’est parce qu’ils refusent toutes les tentatives que Dieu a exercées envers eux depuis l’origine pour leur faire comprendre qu’ils devaient vivre autrement. Comment Dieu pourrait-il cesser d’aimer sa création, et l’homme, sa créature privilégiée en particulier ? C’est Dieu que l’homme atteint d’abord à travers ses enfants. Mais il leur a donné la liberté et ils en ont abusé. Comment peut-on le lui reprocher ? Toute faute contre l’amour entre les hommes commise en pleine conscience est à mes yeux un sacrilège. Ma foi chrétienne, c’est donc bien plus encore que croire en un Dieu créateur de la nature.
Un jour que j’étais bouleversée par l’échec d’un couple qui m’était proche, j’ai tout-à-coup pensé à l’amour que Dieu avait pour chacune des deux personnes. J’ai alors retrouvé une certaine sérénité. J’en ai parlé à un prêtre qui m’a dit : « La foi, c’est croire en l’Amour de Dieu pour chacun de nous, et ce n’est que cela ». Longtemps j’ai repensé à cette phrase, et elle a nourri depuis ma vie spirituelle. Sur le coup, il m’a semblé que croire en l’Amour de Dieu « seulement », c’était un peu court. Plus tard, après avoir beaucoup réfléchi à la faveur des événements de ma vie, j’ai pensé qu’en effet, l’Amour de Dieu c’était tout, et que tout ce que nous croyons par la foi chrétienne en découlait, et surtout le centre de cette foi : Jésus, Fils de Dieu, Dieu Lui-même. C’est Lui qui est venu nous dire l’Amour de Dieu pour nous.

Il y a une prière que je n’aime pas, c’est le Credo. D’ailleurs, ce n’est pas une prière, même si on la récite au cours de la Messe. Bien sûr, il résume ce que nous devons croire, mais je n’aime pas ce catalogue de devoirs. Alors que l’important c’est que Dieu nous aime. A partir de ce que j’ai reçu et pu comprendre, voici ce qu’est pour moi la foi chrétienne : La foi en un Dieu unique créateur et tout-puissant qui anime aujourd’hui les chrétiens prend sa source dans des textes écrits depuis maintenant trente siècles environ par des habitants du pays
d’Israël pour le peuple juif. Ils ont commencé par leur histoire, leurs règles de vie. Ces livres divers, qui ont été écrits au cours de huit ou dix siècles ont été regroupés dans un ensemble nommé la Bible qui retrace l’histoire religieuse du peuple juif, sa foi en un être unique, créateur du monde. Cet ensemble, qu’on appelle aussi l’Ecriture Sainte, a fait l’objet de diverses traductions et existe aujourd’hui en plusieurs langues. Ces écrivains d’une autre époque nous disent dans un langage imagé que Dieu qui a créé le monde a aussi créé l’homme à son image pour son bonheur. Mais l’homme n’a pas obéi à Dieu et a connu le mal et la souffrance. Je ne crois pas beaucoup aux miracles et aux prodiges, bien que je pense qu’il en existe, des faits qui enfreignent les règles de la nature. Dieu a-t-il communiqué avec les hommes ? Ou les prodiges relatés dans les Ecritures sont-ils des images ? Ce qui est sûr, c’est que Dieu a transmis à l’homme un message. L’être ennobli par la conscience avait à poser sur son semblable un autre regard et le considérer comme son égal. L’égoïsme ne pouvait plus être de mise. Dieu lui proposait l’amour, se proposait à lui, et dans cette connaissance de Dieu et de cet amour, il trouvait le bonheur. Dieu invitait l’homme à être comme Lui. Sans doute, pour lui, n’existeraient plus la souffrance et la mort telle que nous les connaissons, avec leurs conséquences dramatiques. La créature humaine avait un privilège, une autre nature que les autres créatures. Ce que nous savons, c’est que l’humanité entière n’a pas écouté le message de Dieu. Non seulement elle a poursuivi les luttes fratricides par égoïsme et volonté de domination, mais elle a ajouté ce que son intelligence lui permettait : le mépris, la haine de l’autre, c’est-à-dire le contraire de l’amour. Je ne pense pas que l’homme aurait été capable de vivre vraiment comme Dieu. Il n’y a que Dieu qui soit parfait. Les plus grands saints n’y sont pas parvenus. Mais il y aurait eu, c’est sûr, sur terre, un très grand bonheur. Il y aurait aujourd’hui un bonheur inouï si tous les hommes vivaient dans l’amour, c’est-à-dire avec tout ce que cela comporte de préoccupations des autres et de pardon. Des hommes, des prophètes, qui vivaient saintement au cours des siècles pendant lesquels les livres saints ont été écrits, ont prédit que Dieu n’abandonnerait pas les hommes et qu’Il leur enverrait un sauveur, et, depuis des siècles, les juifs attendaient cet envoyé de Dieu, ce Messie. Or il y a environ 2000 ans, un événement s’est produit qui n’est pas passé inaperçu. Le pays d’Israël était alors occupé par l’armée romaine. L’empire romain régnait sur plusieurs pays dans cette région du monde et les juifs pensaient que le Messie viendrait les délivrer de cette occupation. Ils attendaient un combattant. Et voilà qu’un enfant vient au monde. Des bergers d’une part, des astrologues d’autre part, sont miraculeusement avertis de cette naissance et trouvent l’enfant et ses parents dans une étable. Il est couché dans une mangeoire d’animaux. La petite famille était en route pour s’inscrire lors d’un recensement et avait fait le voyage de Nazareth à Bethléem. La maman devait accoucher, mais il n’y avait pas de place dans les auberges. Jésus est né ainsi.

L’histoire de cette naissance est saisissante quand on sait que Jésus a passé toute sa vie dans la pauvreté et l’humilité, qu’Il est mort lamentablement, tout en déclarant qu’Il était Fils de Dieu et Dieu Lui-même. Quelle autre preuve peut-on donner qu’on est soi-même l’Amour ? Cette naissance avait aussi de particulier qu’elle n’était pas le résultat de l’union d’un homme et d’une femme. Marie, la mère de Jésus, attendait un enfant qui avait été conçu par l’Esprit-Saint suite à une intervention divine à laquelle elle avait répondu : « Je suis la servante du Seigneur ». Le salut du monde nous est parvenu par la disponibilité d’une petite jeune femme toute simple.

Nous avons appris par Jésus qu’il y avait trois personnes en Dieu, ou même que Dieu c’était trois personnes. Nous ne comprenons pas bien ce que cela veut dire, et même cela nous choque. On pourrait comparer Dieu à une Société ou plutôt une famille, dont les membres seraient si unis qu’ils ne feraient qu’un. Sans savoir l’expliquer, je me dis que l’union des trois personnes est faite d’un amour total où chacun vit par l’autre, et que cet amour est lui-même leur substance. Si les sentiments de l’un vis-à-vis des autres sont réciproques, c’est l’amour parfait, le bonheur parfait. Dieu ne peut pas être une seule personne. Il est Amour. Je crois que Dieu n’avait pas besoin de la création pour être l’Amour. Il est l’Amour en lui-même. Les trois personnes sont soudées. C’est l’Amour qui les fait exister. C’est pourquoi il faut admettre qu’Il est à la fois un et plusieurs. La création, c’est un surcroit d’amour, un don gratuit de la Vie. C’est Jésus qui nous a appris que les trois personnes étaient le Père, le Fils et le Saint-Esprit, qui dépendent l’une de l’autre et sont égales. Nous n’en savons pas beaucoup plus et cela nous dépasse. L’important pour l’Homme, c’est la relation entre lui et ces trois personnes. Je pense qu’on ne devrait pas dire : Dieu le Père, Dieu le Fils et Dieu le Saint-Esprit, mais le Père en Dieu, le Fils en Dieu, le Saint-Esprit en Dieu. Jésus n’est pas le Fils de Dieu, Il est le Fils du Père. Pourquoi, dans le Credo, dit-on : « Dieu le Père tout-Puissant » et plus loin « et en Jésus-Christ, son Fils ». C’est Dieu qui est tout-puissant, c’est-à-dire les trois personnes ensemble. Quant au Saint-Esprit, il vient bien plus loin dans cette « prière » et sans explication sur son rôle. Et c’est le Fils en Dieu qui s’est fait homme.

Bien sûr, la foi ne découle pas de raisonnements, elle nous est donnée; et nous l’acceptons ou pas. Mais il n’est pas interdit de réfléchir pour entrer davantage dans ce Mystère de l’Amour de Dieu. C’est merveilleux de penser et de croire que Dieu a voulu nous associer à sa vie d’amour. Avec notre intelligence, nous sommes capables de lui répondre. La moindre faute de notre part fait partie de la cassure que l’homme a commise dans ses relations avec Dieu. La foi chrétienne, c’est la foi dans la personne du Christ. Croire au Christ, c’est croire qu’Il n’est pas seulement un prophète enseignant un art de vivre à l’humanité. Avoir la foi, c’est croire qu’elle est vraie l’histoire d’amour entre Dieu et les hommes, c’est croire que Dieu qui n’est qu’Amour a créé pour le bonheur. Si toute créature est forcément destinée à la dégradation et à la mort, Dieu n’a pas voulu que l’Homme, avec sa raison et sa conscience, puisse en ressentir un mal dans son être, et sans doute l’a-t-il privilégié en lui permettant le bonheur s’il vivait dans l’amour. Et l’Homme a refusé cette alliance. Nous ne savons pas qui est Dieu, et nous sommes incapables de mesurer la gravité de nos fautes, mais nous pouvons comprendre qu’elle est immense et impardonnable.

Je crois que cette manière de concevoir la vie, l’histoire de Dieu et des hommes est la vraie. C’est l’histoire du salut de l’humanité par le Christ. On ne peut vraiment aimer que dans l’humilité pour que les autres vivent plus. C’est cette histoire qui est à la base de ma foi, et ma foi me dit qu’elle se poursuit toujours.

La souffrance humaine est abjecte, intolérable, et c’est vrai qu’on ne comprend pas toujours l’immobilisme de Dieu, alors qu’elle atteint tout le monde, y compris ceux qui n’ont pas commis le mal. C’est intolérable à tous les yeux. Dieu ne peut pas vouloir la souffrance des hommes. Le sacrifice de Jésus, c’est-à-dire son offrande
de lui à son père, et non pas sa souffrance, c’est cela qui a réparé la faute. Jésus a pris cette faute sur lui sans l’avoir commise et s’est présenté à son père comme étant l’humanité elle-même. Il s’est assimilé à l’humanité pour la diviniser en étant homme à I00 %. Ce n’est pas, à mon avis, la souffrance de Jésus qui a sauvé l’humanité, c’est son identification à cette humanité. Voici ce que je crois comprendre : toute créature est éphémère, elle ne peut qu’être mortelle. La mort est inscrite dans la vie, permettant de nouvelles vies, des re-naissances. Les espèces vivantes diverses de la création se tuent entre elles pour vivre ou survivre, alors qu’elles n’ont pas la volonté de faire le mal. Cela se produit incessamment depuis les plus petites cellules de notre corps jusque
dans les grandes catastrophes. A partir du moment où une créature a pu être consciente d’ellemême, sa raison lui a permis de connaître le bonheur et la souffrance. On ne sait pas comment Dieu s’est entretenu avec les premiers hommes, mais la Bible nous dit dans un langage imagé qu’Il leur a offert un lieu de bonheur à condition qu’ils ne fassent pas le mal. Le mal, c’est le péché, c’est l’offense à Dieu et aux hommes. Le mal implique la volonté. Or, l’Homme n’a pas été fidèle et a continué à vivre comme un animal en satisfaisant ses désirs égoïstes et en défiant Dieu. Et la réponse de Dieu à la folie des hommes a été de se faire homme lui-même pour pouvoir lui pardonner. Il s’est fait victime du mal parce que Lui seul pouvait réparer la faute. C’est le Mystère de l’Incarnation de Jésus. Toute l’humanité a été solidaire du premier homme qui avait péché, et elle a continué dans son erreur. Même les innocents ont partagé cette solidarité, et Jésus a pris la place de cette humanité pour demander pardon. Etant Dieu au sein de la Trinité, Il était l’offensé. Etant homme, Il est devenu l’humanité repentante. Ce n’est pas la souffrance des hommes qui a obtenu le pardon de Dieu, c’est le repentir et leur retour à lui, grâce à Jésus qui a fait l’inverse de ce qu’avaient fait les premiers hommes. Il a réconcilié l’humanité avec Dieu. C’est le Mystère de la Rédemption. C’est sa solidarité avec l’humanité qui l’a conduit à la croix. Dieu avait créé l’Homme par amour, avec un statut privilégié s’il Lui faisait confiance. L’absence d’amour, c’est l’offense à Dieu et à son frère humain, le mal, la haine … et en conséquence la souffrance. La souffrance fait partie du Mystère, aucune explication rationnelle ne peut nous satisfaire, mais les difficultés de notre vie peuvent nous servir. Nous avons tendance à les trouver moins insupportables quand elles frappent les autres que quand elles nous atteignent personnellement, mais il nous serait davantage possible de les vaincre si nous nous tournions vers les autres. Dieu nous aime à la manière d’un père ou d’une mère, pour qu’il grandisse, prenne sa dimension totale de personne humaine adulte pour qu’il jouisse du plein épanouissement de son être. Un enfant à qui on accorde tout ce qui lui plait ne se construit pas.

L’Homme a acquis son indépendance, sa liberté, il a la faculté de choisir, de décider. Il est capable de dire merci à Celui qui lui donne tout. Là où je suis sur mon chemin vers la Foi, je ne sais pas comment Dieu est intervenu auprès de l’homme qui l’avait renié, ni comment aurait été la vie de l’Homme s’il avait accepté ce que Dieu lui proposait. Ce dont je suis sûre, c’est que le bonheur était l’aboutissement de son accord. Toute cette humanité pécheresse, continuant de s’enfoncer dans son péché, comment pouvait-elle demander pardon ? Et que devenait son destin ? Il fallait que l’homme implorant le pardon de Dieu soit capable, en compensation de sa faute, d’un amour à la dimension de Dieu. Si le Christ est venu à un moment de l’humanité, je crois que tous les hommes depuis les premiers ont bénéficié de ce pacte d’alliance et ont été rétablis dans le coeur de Dieu Le sauvetage de l’humanité par le Christ s’applique à tous les temps. Les actes d’amour accomplis par chacun des innombrables hommes qui ont vécu et qui vivront, ont, grâce au Christ, valeur d’éternité, parce qu’ils sont cet amour que Dieu nous partage depuis toujours et pour toujours malgré le refus des hommes.

Je crois profondément que tout cela, c’est l’Histoire avec un grand « H », qu’on y croie ou qu’on n’y croie pas. Et donc que tous les hommes peuvent être sauvés, sauf ceux qui refusent ce salut. Ceux qui vivent dans l’amour accueillent, même à leur insu, l’Amour de Dieu que leur inspire l’Esprit-Saint. Qu’on y croie ou qu’on y croie pas, c’est ainsi, dans ce contexte, que se déroule la Vie mystérieuse de la Création, et notamment celle de l’Humanité. C’est ainsi que chaque homme va vers son destin. La foi n’est pas un petit superflu qui saupoudre nos vies. Elle est une vision de notre vie qui la prend tout entière et lui donne son sens. La foi, c’est croire que cet échange entre les hommes dans leur vie quotidienne, c’est l’Amour de Dieu partagé, c’est Dieu vécu, c’est croire que cette relation entre Dieu et les hommes a pu être rétablie par l’intervention de Jésus, Homme et Dieu, que le mal fait aujourd’hui et depuis l’origine par l’Homme est de ce fait déjà pardonné. C’est cela la foi, et « ce n’est que cela ». Tout ce qui fait la foi chrétienne est dit dans ces trois mots : Dieu est Amour. La création, par définition, est éphémère, L’Homme est la seule créature à qui Dieu a donné la possibilité d’aimer. Il est à la fois amour et matière. Quand mes enfants étaient petits et que je les portais dans mes bras, il m’arrivait de leur dire : « Tu es mon paquet d’amour ». Nous sommes des paquets d’amour de Dieu, créature lourde de matière avec pour mission de rayonner l’Amour de Dieu dans toute sa création. Si Dieu est Amour et si tout amour vient de Lui, cela nous remet en question dans la manière de considérer ceux qui disent ne pas croire en Lui : les expressions d’amour que se donnent les noncroyants sont inspirées de Dieu. Nous n’avons pas à savoir comment ces personnes qui disent ne pas avoir la foi seront jugées. Comme pour nous, les croyants, le bon grain et l’ivraie se mêlent dans leur coeur. Mais leurs gestes de fraternité, de solidarité, dans les actions individuelles comme dans les actions en associations, sont des témoignages de l’amour de Dieu et participent à la réparation du mal commis dans le monde. Ces personnes sont animées par l’Esprit-Saint même si elles n’en ont pas conscience.

Je pense en particulier à un ami, remarquablement attentif aux préoccupations des autres qui nous a dit un jour que nous avions beaucoup de chance d’avoir la Foi. J’ai vu aussi des couples illégitimes aux yeux de l’Eglise, et qui étaient pourtant unis par un amour aussi vrai que celui qui anime certains couples de croyants. Je me suis dit que si tout amour vient de Dieu, on était bien loin des textes du catéchisme de notre enfance présentant ces couples comme coupables de vivre dans le péché mortel, sanctionné par la condamnation éternelle … L’Esprit souffle où Il veut. Quand Jésus a expliqué au Docteur de la Loi qui l’interrogeait qui était le prochain, il lui a raconté la parabole du Bon Samaritain, après avoir rappelé que, pour posséder la vie éternelle, il fallait aimer Dieu et le prochain. Or, le Samaritain n’avait sans doute pas ressenti de l’attrait vis-à-vis du blessé. Sa motivation était sans doute de la pitié. C’est cet amour-là que Jésus a pris comme exemple. Ce sont les gestes du samaritain qui sont soulignés, alors qu’il est un étranger pour l’autre et sans doute un ennemi : le détour qu’il fait pour le conduire à l’hôpital, le dérangement causé, l’attention portée, même l’argent donné pour les soins. Amour-volonté, même s’il n’y a pas encore Amour-attrait, c’est déjà de l’amour. Les bien-pensants qui étaient passés avant lui avaient détourné leur regard. Oh ! ils n’avaient rien fait de mal, ils n’avaient « rien » fait. Et à cause de cela, ils n’auront pas la vie éternelle.

Une amie très croyante m’a dit un jour qu’elle ne voyait pas ce qu’elle faisait de mal au long de ses journées. Cela m’a surprise. C’est vrai que j’ai du mal à comprendre les cérémonies de l’Eglise où on nous dit de nous réconcilier avec Dieu. Dieu et moi, on n’est pas fâchés ! Mais on a, c’est vrai, une quantité de petites fautes à nous faire pardonner. Au long du jour, on pense, on parle, en jugeant les autres, en les blessant peut-être, en n’intervenant pas dans les conversations médisantes, en nous repliant sur nous-mêmes et sur nos petits problèmes, en manquant de patience et de tolérance. Tout cela, bien sûr, est entrecoupé de bonnes intentions et bons gestes. Nous avons en nous l’ivraie et le bon grain, et nous sommes capables de faire le bien et le mal dans un même élan. De nos jours, on n’a plus la notion du péché. Des offenses à Dieu et à son prochain, on en fait constamment. Les plus petits manques d’amour en sont. La plus petite pensée de mépris à l’égard d’une autre personne peut être le départ d’une escalade de la violence. Ils ont des répercussions sur notre relation à Dieu et créent quelque part, près ou loin de nous, une souffrance humaine. Quand l’Homme a refusé l’Amour de Dieu dès son origine, quand sa faute a rejailli sur toute l’humanité solidaire, celle-ci a poursuivi dans le même sens le mal qu’elle avait commis dans le bonheur. Dieu pense à chacun de nous, mais il voit l’être humain dans une immense communauté. Nous sommes faits à son image parce que nous sommes « amour ». Dieu est un foyer d’Amour ; nous sommes faits pour être un immense foyer d’amour. C’est comme cela que je comprends le péché originel. Le bébé qui vient au monde ne peut être accusé d’avoir offensé Dieu. Sa vie commence comme celle d’un petit animal, et quand sa conscience se développe progressivement, il faut qu’il apprenne à vivre avec ses semblables. L’éveil à l’amour lui est donné à travers ceux qui l’aident à grandir en humanité. Mais cette avancée ne se fait progressivement au long de sa vie que dans une lutte dont il ne sera jamais totalement victorieux. Le baptême n’est pas seulement l’entrée dans la communauté des croyants au Christ. Il est le signe du pardon de Dieu aux hommes de tous les temps et de tous les âges pour l’offense qu’ils lui ont faite. Il est l’adhésion personnelle et officielle à l’alliance proposée par Dieu ; Cela ne veut pas dire que ceux qui ne sont pas baptisés ne seront pas pardonnés et sauvés, Jésus nous l’a bien montré.

Au cours d’un partage de foi en A.C.O., j’avais exprimé mon incompréhension du mot « salut ». C’est quoi le salut de l’humanité ? Une copine m’a dit : C’est être pardonné de tous nos manques d’amour ». C’est là que j’ai compris que l’offense à Dieu et au prochain, c’est toujours un manque d’amour. Mais je crois que Dieu fait une différence entre les actes que nous faisons par un instinctif repli sur nous-mêmes et les actes que nous accomplissons en toute connaissance contre l’amour. Toute l’humanité est invitée à se faire pardonner. On n’a pas assez conscience de la dimension collective du péché et de notre responsabilité personnelle à ce niveau. On comprend facilement qu’on ne doit pas tuer son frère ou lui faire tort, mais il y a mille et une manières de lui nuire sans que cela nous culpabilise beaucoup : être peu consciencieux dans son travail professionnel, ne pas donner à ses salariés les conditions de travail respectant leur santé, polluer son terrain pour que la récolte soit plus abondante, prendre des bénéfices ne correspondant pas au service rendu … Il y a toujours des victimes, souvent inconnues, suite à ces actes. Il existe aussi des fautes d’omission : on louera comme un héros celui qui se jette à l’eau pour sauver quelqu’un qui se noie, mais on restera indifférent à la souffrance habituelle dont on est témoin.

Qu’est-ce qu’un homme pour le croyant ? La Société invente ses lois pour le protéger, le faire respecter, reconnaître sa dignité. Sans cela, il n’y aurait pas de vie sociale possible. Mais bien des gens qui ne pratiquent aucune religion sentent bien qu’il y a d’autres motivations à une vie épanouie que le souci de la cohésion de la communauté humaine. Jésus a beaucoup insisté sur l’amour du prochain dans son enseignement. Il nous a fait comprendre que nous étions frères parce que nous étions tous les fils d’un même Père et que c’était cela qui faisait notre dignité. Il a voulu ne faire qu’un avec l’humanité pour que l’humanité ne fasse qu’un avec ce Père. C’est pour cela que le mal devait être effacé. Jésus a été passionné par le monde à rendre à Dieu. Est-ce que ma relation à Dieu m’apporte une vraie joie ? Un désir de me rapprocher de Lui ? Est-ce que les paroles du « Notre Père » : Que ton nom soit sanctifié, que ton règne vienne, sont pour moi l’expression d’un véritable désir qui me passionne au fond de moi-même ? Est-ce que ce que j’ai dans le coeur vis-à-vis de celui qui frappe à ma porte et qui peut-être me dérange, me pousse à l’accueillir comme un autre moimême qui ressent les mêmes joies et les mêmes peines ? C’est pourtant là qu’est le secret du bonheur.

Nous avons des moyens pour aller à Dieu, nous rapprocher de Lui, vivre avec Lui quotidiennement, à condition de vouloir le découvrir. Il y a la prière, les sacrements, la parole de Dieu, les groupes de réflexion et de formation. Nous pouvons trouver Dieu dans la solitude, mais il y a aussi la communauté de croyants. Il y a une manière de voir l’amour de Dieu dans l’amour de nos frères et leur amour pour nous. J’ai progressivement compris à quel point l’amour du prochain mène à l’amour de Dieu. Ils avaient raison les copains de la formation biblique : l’amour de nos frères nous fait croire en Dieu. Mais aussi l’amour qu’ils ont entre eux nous parle de Dieu. Dernièrement, au cours d’une fête de famille, il s’est passé un petit fait très banal, qui est resté
inaperçu pour beaucoup de convives. Des enfants étaient sortis pour jouer. L’un d’eux, qui était pourtant bien captivé par son action, a aperçu une personne âgée qui tentait de descendre une marche aidée de sa canne. Spontanément, cet enfant de trois ans est accouru pour aider cette grand’mère en lui prenant la main. Puis, les autres l’ont imité comme si ce geste était un privilège. Cet enfant m’a dit l’amour de Dieu qui le faisait vivre. L’Esprit souffle où il veut et par qui Il veut.
Je me suis dit que cet adulte en herbe était armé pour sa vie d’homme, grâce sans doute à ses parents qu’il avait vu faire de même. J’ai aussi pensé que cet enfant élevé de cette manière avait des chances de ne pas sombrer plus tard dans la violence et que la Société avait la responsabilité d’aider à vaincre la délinquance plutôt que de (re)construire des prisons. Nous devrions apprendre à voir Dieu dans tous les gestes humains.

Quelque chose me frappe dans la parabole du Bon Samaritain : c’est que Jésus inverse les rôles dans sa conclusion : le Docteur de la Loi avait demandé : qui est mon prochain ? Alors que Jésus demande à la fin de son récit : qui est le prochain du malheureux ? C’est-à-dire en sous-entendu : les prêtres ? Ou le samaritain ? On retrouve la même idée quand Jésus dit à ses amis : « Si ton frère a quelque chose contre toi, va te réconcilier avec lui avant d’apporter ton offrande à l’autel ». C’est comme s’il nous disait : Tu es le prochain des autres ; c’est à toi de faire le premier pas et d’aller vers lui, c’est en étant le prochain des autres que tu auras la vie éternelle. L’amour que demande Jésus est exigeant. Dans la Bible, avant la naissance de Jésus, on lit que Moïse avait conseillé à ses compatriotes : « OEil pour oeil, dent pour dent ». Cela était un progrès par rapport aux moeurs de l’époque. Mais Jésus va plus loin : « Pardonnez, aimez vos ennemis, quand on vous frappe sur la joue droite, présentez la joue gauche. Aimez-vous comme je vous ai aimés » Oh !

Remarquons que les disciples de Jésus qui avaient tant de mal à le comprendre l’ont finalement suivi dans le concret de leur vie et en mourant de manière tragique au nom de leur foi en Lui. Cela peut nous aider à croire : Combien fallait-il pour eux que la cause du Christ soit essentielle et considérée comme telle par tous les hommes. Cependant, les préceptes de Jésus nous semblent parfois inapplicables. Théoriquement, on peut comprendre qu’il est indispensable de s’aimer, mais on a envie de dire : jusqu’à un certain point. Dans l’opinion publique, on approuverait plutôt Moïse que Jésus, les assassins « méritent » la peine de mort. Pour un croyant, il y a la prière du Notre Père où nous disons « Pardonne-nous nos offenses comme nous pardonnons à ceux qui nous ont offensés », mais on estime au fond de chacun de soi que le mal qu’on a fait n’est pas si grand. On comprend pourtant qu’il n’y a pas de frontières au-delà desquelles le pardon ne pourrait être donné. Là encore, si nous aimions vraiment, le pardon nous semblerait possible : si le délinquant est un proche, notre enfant par exemple, nous ne jugeons plus de la même manière. Mais si le mal nous est fait à nous-mêmes, alors c’est la vengeance qui nous tente, la spirale du mal qui entraîne la souffrance et la mort. Le pardon de Dieu n’est pas seulement accordé à chacun de nous individuellement, il est une réhabilitation de toute l’humanité. Je me fais la même réflexion pour nous, les fidèles, qui ne sommes pas de grands criminels que pour les bébés qui ne peuvent être accusés de fautes commises envers Dieu. Le pardon de Dieu s’adresse à toute la communauté humaine. Et c’est Lui qui est juge de la responsabilité réelle de chacun en ce qui concerne la gravité de ses fautes. Dans la vie quotidienne, nous avons souvent l’occasion de faire mal à nos proches sans évaluer assez la peine que nous leur faisons. Mais l’inverse aussi est fréquent, et notre première réaction est alors de riposter. Si nous gardons quelques rancunes vis-à-vis de la personne qui nous a fait du tort, c’est naturel mais contestable, le plus raisonnable serait sans doute de ne garder aucune animosité au fond de notre coeur. Nous en serions les premiers bénéficiaires. Pour vivre vraiment sa foi, il faudrait à chaque instant être en union avec Dieu. Alors nos relations avec les autres ne seraient plus les mêmes. On verrait dans chaque personne l’être aimé de Dieu.

On considère comme élémentaire dans la vie sociale de remercier la ou les personnes qui ont agi dans notre intérêt ou pour notre bonheur. Comment ne pas avoir de reconnaissance envers celui à qui on doit tout ? Avoir la foi, ce serait répondre constamment à celui qui constamment nous donne la vie. La foi ne peut pas se contenter d’un regard vers Dieu à l’occasion, quand on est plein de ferveur … ou de crainte. Tout peut être occasion d’exprimer sa foi : la nourriture, la capacité des hommes d’inventer, l’art, la musique, si surprenante et si mystérieuse, les gestes d’amour et de solidarité, les personnes qui nous accompagnent … Tout peut être occasion de dire merci.

Mis à part Jésus, il y a une personne qui n’est pas solidaire de l’humanité dans sa faute, c’est Marie, la mère de Jésus. Comme son fils, elle a contribué au salut de l’humanité en acceptant de mettre au monde celui qui devait concentrer sur lui le pardon de Dieu. Il me semble normal qu’elle n’ait jamais participé à l’offense envers Dieu. Je pense même que cela serait inconcevable. Elle n’a jamais failli à l’amour pour Dieu et pour ses frères humains. Sa vie a été parfaite. Elle a été partenaire du salut de l’humanité. C’est pourquoi je partage totalement la foi de l’Eglise et sa dévotion envers l’immaculée conception, même si ces termes sont assez éloignés de notre langage courant. C’est dommage que ce point de foi chrétienne soit mal compris dans l’opinion publique. Si Marie a été conçue sans péché, cela veut dire que dès le commencement de sa vie, avant sa naissance, dans le ventre de sa mère, elle n’a pas été marquée par l’offense de l’Homme envers ieu. Autre chose est l’intervention de l’Esprit-Saint auprès de Marie alors qu’elle était une jeune fille pour lui demander si elle acceptait d’être la mère du Sauveur. Pour Dieu, le temps n’existe pas. Elle était marquée dès sa conception. A propos de Marie, je me fais une remarque concernant l’appellation « vierge ». Cela signifie qu’elle n’a pas eu de relation sexuelle avec un homme, ce qu’avait craint Joseph. Les sens divers qui sont donnés à ce mot « vierge » sous-entendent bien que l’acte sexuel a été longtemps considéré comme un mal nécessaire, puisque le mot veut dire : pure, sans tache (une feuille vierge). Après les relevailles des mamans, il y avait autrefois une purification.

Personnellement, je pense que les relations sexuelles, à condition qu’elles soient expression d’amour, sont nobles, voulues par le Créateur qui associe ainsi les êtres humains à son don de la vie, et je ne comprends pas pourquoi on peut considérer que le corps de la femme est souillé par son union avec le corps d’un homme. En ce qui concerne Marie, on ne sait rien de la manière dont elle et Joseph ont vécu leur amour. C’est sûr qu’il devait être vrai et fort. Je comprendrais aussi volontiers que Jésus ait été le seul à habiter le corps de Marie. Si Jésus avait eu des frères et soeurs de sang, il est possible que les évangiles y feraient au moins allusion. Pour moi, tout cela n’est plus du domaine de la foi chrétienne. Marie est la mère du Fils de Dieu, et elle a été avant sa naissance conçue sans péché. Ma foi s’arrête là. Par sa maternité exceptionnelle, Marie fait partie du Mystère qu’est cette histoire d’amour entre Dieu et les hommes. Elle a été associée à Dieu pour le pardon de l’humanité.

Je crois que ce que Dieu demande à chaque homme, c’est la confiance en Lui, pas seulement la foi théorique qui consiste à croire en son existence, mais la foi dans son amour qui peut nous guérir. C’est cela que Jésus demandait d’abord à ceux qu’il guérissait. Et il leur disait que cette foi-là les avait sauvés.

Tout cela peut nous paraître utopique : on ne peut pas vivre sa foi sans avoir des doutes. Mais je suis convaincue qu’il me serait bien plus difficile aujourd’hui de ne pas croire à cette histoire d’amour que d’y croire. L’Homme ne peut se réaliser pleinement, c’est-à-dire atteindre toute sa dimension qu’en Dieu qui est l’Amour parfait. Je suis le fruit de l’Amour de Dieu, son reflet. Et cela est vrai pour tout homme. Pourquoi cherchons-nous à surmonter nos difficultés par des moyens que nous ne possédons pas ? Il nous suffit de nous tourner vers l’Esprit-Saint qui nous oriente vers la préoccupation des besoins de nos frères, seul remède à nos maux. C’est assez curieux qu’on lui demande de nous aider, alors que c’est Lui qui agit en nous. Nous n’avons donc qu’à nous laisser faire au lieu de résister. La confiance, c’est l’attitude du croyant qui ne sait pas nager, mais qui se jette à l’eau car quelqu’un est là pour le porter. Le regard vers les autres, y compris vers ceux qui sont volontairement ou non la cause de notre souffrance, voilà le seul moyen de retrouver la sérénité. L’amour de Dieu passe par nos mains, et c’est là qu’est le bonheur. Quels que soient les chemins empruntés pour parvenir à la Foi, celle-ci a besoin d’être éclairée et approfondie. Ce ne peut être qu’un simple mouvement du coeur. Croire sans réfléchir, c’est ouvrir la porte à la superstition. Alimenter notre foi, c’est mieux connaître le Mystère de l’Amour de Dieu et s’attacher davantage à Lui. Il n’y a que Dieu qui ait la Vie par Lui-même et qui ne l’ait reçue de personne. Et Il est la source de toute vie. Il ne faut pas s’étonner de nos moments de doute. Toutes ces pensées sur un autre monde, que nous ne voyons pas de nos yeux, peuvent par moments nous sembler imaginaires. L’amour peut nous aider : On ne le voit pas mais on le ressent, et les preuves matérielles de son existence sont là. C’est cela faire l’expérience de l’amour de Dieu. Il est dans tout amour. Si nous n’essayons pas d’en vivre, nous nous accrochons aux aspects matériels des faits.

LE ROYAUME ANNONCÉ PAR LE CHRIST MAIS OÙ EST-IL ?

Le croyant en Jésus-Christ fonde sa reconnaissance de la dignité de l’homme sur sa qualité d’enfant de Dieu, sur cette importance que Dieu lui a donné en le créant à son image : capable d’aimer. Ma réflexion a beaucoup porté jusqu’ici sur l’amour envers le prochain, mais cela ne fait qu’un avec l’amour qu’on doit avoir pour Dieu. Ce n’est pas facile d’aimer quelqu’un qu’on ne connaît pas, qu’on n’a jamais vu. L’amour du prochain peut nous y aider. Il faut aussi compter sur la richesse du contact avec Dieu par la prière, ainsi que l’attention à sa continuelle présence. Notre prière ne doit pas être seulement une prière de demande, mais un apport de notre vie, un remerciement constant. Le « Notre Père » est une prière superbe, extrêmement dense. Nous disons à Dieu que nous désirons que son nom soit reconnu, qu’Il règne sur la terre et que sa volonté y soit faite. Cela veut dire que nous croyons que c’est l’essentiel et que nous allons faire tout notre possible pour que cela arrive. La dernière partie de cette prière lui demande le pain, le pardon, la liberté et la victoire sur le mal. Pour moi, cette prière dictée par Jésus est une sorte de preuve de sa divinité. Aucun prophète n’aurait pu composer une prière aussi riche, aussi complète. On peut faire la même remarque à propos des paroles que Jésus prononce sur ses relations avec son Père, ou quand il s’adresse à son Père, comme nous le rapportent les évangiles. Ces paroles révèlent avec une intensité profonde le souhait d’une union et même d’une unité de l’humanité avec Dieu.

Les réponses de Dieu au croyant sont beaucoup plus « palpables » qu’on ne l’imagine quand on ne prie pas. Le « Notre Père » entre autres est porteur du souci de Dieu pour le monde. Cette prière nous fait comprendre que nous avons à nous remettre à Dieu en tout plutôt que de compter sur nos propres efforts. Les deux premiers souhaits que Jésus nous fait exprimer, c’est la reconnaissance de son nom et la venue de son règne, les présentant comme l’essentiel. Dieu veut donc régner sur le monde. Il est le principal personnage d’un royaume. Il est Roi. Jésus a maintes fois parlé du Royaume de Dieu, de « son » Royaume, du Royaume de Dieu qui est aux cieux ; Il a raconté beaucoup de paraboles pour expliquer ce que c’était, et il a dit : « Mon royaume n’est pas de ce monde ». Mais alors, où est-il ce Royaume ? Quand une personne humaine agit, qu’elle soit croyante ou non, elle intervient dans deux domaines respectifs : le temporel et le spirituel, la matière et la relation avec les autres. Pour le croyant, les relations avec les hommes sont d’un autre monde que le monde matériel. Celui-ci vient d’être créé il y a quelques millions d’années et disparaîtra. Le monde de l’Amour a toujours existé dans le foyer des trois personnes divines et remplit le néant pour toujours. L’Homme a en lui deux natures : la nature animale et la nature divine. Il appartient aux deux mondes. Il est normal que la Société établisse des règles de vie commune sans rapport avec la foi religieuse. C’est une forme de respect de la personne, une garantie de sa liberté. Jésus a dit : « Rendez à César ce qui est à César et à Dieu ce qui est à Dieu » Il a ainsi montré son accord avec la laïcité ! Nous faisons partie intégrante de ce monde créé, matériel. Mais, même sans le vouloir et sans y croire, tout homme participe à ce monde mystérieux de l’amour de Dieu. Le Royaume, c’est ce monde du divin. Ce que nous percevons avec peine et dont nous voyons pourtant les bienfaits, c’est la communauté des coeurs humains dans le coeur de Dieu. Sur terre, il est en construction : quelques « pierres », ou plutôt quelques rayons de soleil qui nous permettent d’apercevoir un horizon de pleine lumière.
Les régimes politiques du temps de Jésus étaient des royaumes : un chef et des sujets. C’est peutêtre pour cela qu’il a employé ce terme, mais pour désigner quoi ? Dans le Notre-Père, il nous demande de souhaiter le règne de Dieu ? Sur quoi ? Sur qui ? Les paraboles que Jésus a racontées à ses apôtres et qui sont relatées dans les Evangiles sont une explication du Royaume avec des mots et des images que nous pouvons comprendre. Dans celle du bon grain et de l’ivraie, il s’agit du champ du Fils de l’Homme, et le bon grain, c’est le bien. L’ivraie ce sont les fruits du mal qu’est venu semer le rival, et qu’il faut laisser pousser jusqu’à la fin du monde. Les ouvriers, ce sont les messagers de Dieu. Dans les paraboles, il est plusieurs fois question du grain semé : s’il devient la plus belle plante et porte du fruit, au centuple, c’est la parole de Dieu. Mais elle tombe parfois sur des terrains qui ne lui permettent pas de porter du fruit. Parfois, il s’agit d’une vigne où Dieu envoie les vignerons, mais les premiers sont les derniers, et la même somme, convenue d’avance, est remise à chacun, quelle
que soit la durée du temps de travail. Jésus parle souvent du Royaume, ou de la Vie éternelle, et pas seulement en paraboles, toujours pour dire que n’y entrent que les petits, Il dit que si on cherche le Royaume, le reste nous est donné par surcroît. L’important, c’est le Royaume, le reste, c’est du superflu, Dieu y pourvoira. Dans certaines paraboles, le Royaume est semblable à un père de famille, ou à un roi. Je pense que ce n’est pas sans raison que Jésus présente ainsi son Royaume. Le Royaume est « aux cieux », mais c’est le coeur de Dieu-Amour. Il est partout où est Dieu, aux cieux, mais aussi en nous-mêmes quand nous aimons. Sur la terre, c’est un peu comme si la porte du Royaume s’entrouvrait pour nous inviter, ou comme si le ciel, envahi de nuages, laissait passer la lumière, comme si l’ivraie faisait place au bon grain. Il est là, le Royaume, dans le coeur de ceux qui, tant bien que mal, essaient de vivre l’amour que Dieu leur propose. Mais il est à construire à chaque instant, tant que nous n’avons pas fait le pas qui nous permettra d’y entrer pour toujours.

Pour entrer davantage dans le mystère du Royaume, il faut aussi réfléchir à ce qu’est la toutepuissance de Dieu. Oui, Dieu est un roi tout-puissant, mais pas à la manière des hommes. Dans ce monde-ci, les tout-puissants sont des notables, des dirigeants, souvent autoritaires, parfois dictateurs, toujours dominants, prenant les sujets pour des subalternes. Ils ont acquis cette puissance, parfois légitimement, parfois non. Et quand ils agissent, c’est parfois pour faire le bien, c’est souvent aussi pour anéantir ou amoindrir l’autre. Dieu n’agit que pour le bien. Il a tout de Lui-même sans que ce pouvoir lui soit donné par quiconque, Il est la puissance même. Mais le puissant à la manière du Dieu-Amour exerce tout son pouvoir pour le bonheur de l’être aimé et pour cela il se fait humble. Non seulement Jésus a prôné l’amour des plus petits, mais il s’est fait humble lui-même, d’abord en prenant la nature humaine alors qu’il était Dieu, puis tout au long de sa vie terrestre depuis sa naissance. La leçon qu’il a donnée à ses apôtres, et donc à nous-mêmes par le lavement des pieds, préfigure l’autre abaissement, encore bien plus total, de son genre de mort. Il nous a dit que l’amour est un service. Accepter que l’autre nous serve est aussi une attitude d’humilité. C’est ce que Pierre a répondu à Jésus en se laissant laver les pieds par lui. L’humilité, c’est se faire petit pour que l’autre grandisse : Dieu, le tout-puissant, s’est fait humble. C’est, je crois, le témoignage de la vraie puissance. Accepter le service de l’autre, c’est aussi lui permettre une croissance personnelle grâce à un geste de lui envers nous, voilà la vraie humilité.

Ce n’est donc pas par goût du paradoxe que le Dieu tout-puissant s’est fait petit, c’est parce que c’est l’attitude de celui qui aime vraiment et qui ne s’impose pas. Dieu a choisi de devenir homme, cet animal raisonnable que nous sommes. Il a pour cela sollicité le concours d’une femme, l’être humain le moins considéré dans la société des hommes. Il est né dans une étable. Ce sont des bergers qui ont été prévenus les premiers. Son père nourricier était un petit artisan. Il a fréquenté des petites gens. Les amis qu’il a choisis étaient des pêcheurs. Il a guéri des exclus. Il est mort comme un bandit. Tout cela est fou à nos yeux. Voilà la puissance de l’amour. Ah ! non, le Royaume n’est pas de ce monde. Et c’est pourtant bien dans ce monde matériel, au milieu de nos préoccupations secondaires, que se vit le Royaume, dans nos petits actes quotidiens. Une amie m’a raconté qu’elle avait complètement désarmé son interlocutrice dans une discussion un peu houleuse en lui disant : « Je fais comme il est dit dans l’Evangile : tu me frappes sur la joue droite, je te présente ma joue gauche ». Et l’amitié entre elles est revenue. Je ne vois pas le Royaume comme un lieu fermé qui aurait besoin d’un entourage protecteur, mais comme un immense jardin sans frontières. Il n’est pas un rêve imaginaire de gens qui ont la foi. Il est là à notre portée, sous nos yeux, si nous acceptons de les ouvrir à l’essentiel, à portée de nos mains, si nous pensons à nous servir des richesses terrestres pour les mettre au service de l’amour. Par sa résurrection, Jésus a montré sa puissance, et c’était encore pour mieux nous faire comprendre notre destin. Le triomphe de sa vie d’homme, il ne l’a vécu qu’à la fin pour manifester qu’il était Dieu. Mais toute sa vie d’homme a témoigné de la puissance de l’Amour. Un fait s’est produit dans la vie de Jésus qui ne s’est pas renouvelé, c’est ce qu’on a appelé la Transfiguration. Pendant quelques instants, trois de ses amis ont perçu avec leurs yeux de chair ce que nous verrons sans doute aussi quand nous serons le Royaume. Mais nous sommes appelés à vivre maintenant une certaine transfiguration, à voir la vie humaine autrement, à changer notre regard et par conséquent notre vie.

Quand une nouvelle vie surgit dans le ventre de notre mère, nous n’en sommes pas conscients. Notre corps se développe, et quelques années après notre naissance, nous prenons conscience de notre existence, alors que la routine s’est déjà installée. Pourtant, ce qui s’est produit lors de notre conception est prodigieux : un nouvel être est là, c’est bien plus que la fusion de quelques cellules. Nous ne sommes pas que des animaux animés. Pourquoi cette vie nouvellement créée ne subsisterait-elle pas après la destruction de notre corps ? La science et l’intelligence humaine sont ici inefficaces pour nous éclairer. Mais penser cela ne suffit pas pour avoir la foi dans la vie éternelle. La résurrection de Jésus n’a pas seulement montré la gloire de Dieu et la garantie de son pardon, elle nous a permis de croire à notre propre résurrection. Si Dieu a conservé en vie tous les hommes qui sont morts depuis l’origine de l’humanité, où sontils ? De quelle manière ? Ils ne sont plus tributaires du temps et de l’espace. Et nous avons bien du mal à imaginer cette vie après la mort. Pourtant, combien de gens, même non croyants, ne peuvent accepter la disparition définitive des êtres chers qui les ont quittés. La mort d’un homme, ce n’est pas seulement la destruction d’un corps et d’un esprit, c’est un accroc dans le tissu des relations humaines, c’est une déchirure que Dieu n’a surement pas voulue. Je pense que le destin de l’Homme, c’est Dieu. Il veut qu’on le connaisse et qu’on vive de sa vie d’amour, toujours. Voilà ma foi. Pourquoi Jésus aurait-il tant insisté sur le Royaume s’il n’existait pas ?

Nous ne savons pas qui sera accueilli dans le Royaume, cependant Jésus nous l’a fait comprendre, surtout par les paraboles, mais aussi par son attitude dans toute sa vie. La parabole du Jugement dernier est très claire : les « maudits » sont ceux qui n’ont pas aimé. De ce fait, ils ne peuvent pas trouver le bonheur. Les « bénis » du Père sont ceux qui, sans le savoir même, ont fait à Jésus ce qu’ils pensaient seulement faire à leurs frères, à « ses » frères. J’entends Jésus dire à notre copain qui nous envie d’avoir la foi : « Viens, béni de mon Père … ». Sans doute, dans le Royaume, y aura-t-il les petits enfants, les pauvres, ceux qui auront lutté pour la Justice, les « bons samaritains », la « femme adultère », la Samaritaine et ceux qui avaient « soif », le brigand mort avec lui, ceux qui auront aimé leurs frères sans savoir que c’était Lui, ceux qui auront accepté de tout quitter pour le suivre, … à condition d’avoir revêtu la robe nuptiale à la couleur de l’amour, car on « se change » pour se présenter dans le Royaume.

La preuve de la divinité de Jésus c’est sa résurrection. Seulement voilà, nous n’avons pas de preuves de sa résurrection, sauf de croire ceux qui ont donné leur vie pour qu’on ait la foi. La mort nous fait peur parce que nous n’avons pas assez de foi. Et n’allons pas croire que c’est grâce à nos efforts ou à nos mérites sur la terre que nous entrerons dans le Royaume ! Ce qui cause ici-bas notre difficulté à faire le bien, c’est-à-dire à aimer se trouve en nous. C’est là le lieu de nos luttes. Le Royaume nous est donné gratuitement : il est la conséquence du pardon de Dieu à l’humanité grâce à Jésus. A nous de l’accepter ou non. Je pense à des amis, à des proches qui se disent incroyants, alors que leur vie est tournée vers les autres. Bien souvent, il ne s’agit pas de leur part d’un refus de Dieu. Ma coiffeuse m’a dit un jour : « Je ne suis pas croyante, mais si Dieu existe, à ma mort je lui dirai : Voilà ce que j’ai fait dans ma vie ». En faut-il plus ? Il y a beaucoup plus de gens qui prient
qu’on ne le croit. Ils sont souvent victimes de contre-témoignages. Le Royaume dans sa plénitude, c’est donc pour le futur, quand la grande communauté humaine sera rassemblée dans le coeur de Dieu. Nous en voyons les signes si nous ouvrons les yeux sur ce qui ne se voit pas et dont nous constatons les effets ; les effets de l’ivraie, hélas ! mais aussi ceux de l’amour qui germe déjà sur cette terre. Le soleil radieux nous est caché par les ténèbres du mal. Je pense qu’il faut partir de la vie des hommes pour y découvrir la vie de Dieu. Et si cette vision s’incruste en nous, tout le reste coule de source. Si l’amour c’est, à travers un geste ou une parole, le don de soi-même que l’on fait à quelqu’un, c’est ainsi que nous vivrons après notre mort, mais d’une manière parfaite. Dieu continuera de se donner en partage à tous les hommes, mais alors ils vivront de sa vie à chaque instant et éternellement, sans retour sur eux-mêmes. C’est cela notre destin. Au fond, la Foi, l’Espérance et la Charité ne font qu’un, puisque : avoir la Foi, c’est croire que Dieu nous aimera toujours. Ici, sur terre, nous avons besoin de la Foi et de l’Espérance. Dans la plénitude du Royaume, il n’y aura plus que l’Amour.

LE CHRIST PRESENT AUJOURD’HUI POURQUOI ? COMMENT ?

Jésus n’est resté que trente-trois ans sur la terre, et même ce que l’on appelle sa vie publique n’a duré que trois ans, un passage. Un des premiers actes de Jésus au cours de sa vie publique, c’est le choix d’une équipe à qui il a dit tout de suite : « Je vous ferai pêcheurs d’hommes. » Quand il les a quittés pour rejoindre son Père, il les a envoyés proclamer la bonne nouvelle du salut de l’humanité. Au cours de sa vie, il a maintes fois parlé à ses apôtres du rôle qu’ils auraient à jouer après sa mort. Dans le langage courant aujourd’hui, l’Eglise, ce sont ses Responsables : le Pape, les Evêques, les Prêtres. Dans l’opinion publique et les médias, c’est l’Eglise Institution qui est ainsi désignée. Mais l’Eglise, en fait, c’est surtout la communauté des croyants, clercs et laïcs. L’Eglise a évolué depuis que Jésus l’a fondée. Elle est passée par bien des épreuves. Et elle a commis aussi de graves erreurs. Elle s’est subdivisée en trois religions : l’orthodoxie, le protestantisme, le catholicisme. Elle est toujours vivante. Elle est à la fois hum aine et divine. Je n’ai pas fait assez d’études pour analyser ce qu’elle a fait au cours des siècles. Ce n’est d’ailleurs pas ce qui m’intéresse dans la réflexion que je poursuis. Bien sûr, c’est à l’Eglise catholique que j’appartiens, et c’est à ce qu’elle enseigne que je crois, celle qui, au-delà des troubles des siècles, a comme chef le successeur de Pierre. Mais, au-delà des aspects institutionnels, il y a une autre manière de considérer l’Eglise de Jésus-Christ. Le baptême est le rite normal qui marque l’entrée d’une personne dans l’Eglise. Or, il y a bien des gens qui ont reçu le baptême et qui ne se considèrent plus comme appartenant à l’Eglise. D’autre part, il y a des gens, baptisés ou non, dont la vie est semée de petits actes d’amour qui ne sont que des réponses (conscientes ou non) à l’amour de Dieu. Pour ces personnes, pour tous les hommes, Jésus a donné sa vie, et non pour les seuls croyants. Pour les sauver tous. A ceux qu’il guérissait, il disait d’abord : « Ta foi t’a sauvé ». Il semble donc qu’un geste d’amour accompagné d’un geste de foi suffise pour être sauvé. Qu’un peuple de croyants se retrouve pour exprimer ensemble sa foi, et l’entretenir, c’est indispensable. Mais tous les hommes sont dans le coeur de Dieu. Nous devons avoir le respect des convictions de chaque personne, et il ne peut être question de considérer comme chrétien quelqu’un qui ne souhaite pas l’être, mais je crois que, quelle que soit sa démarche religieuse, chaque personne reçoit la vie de Dieu, et même si elle semble loin de lui, elle est bien son enfant, qu’il soit baptisé ou non.

Bien sûr, il ne peut s’agir que de gens de bonne volonté : ceux qui sont enfermés dans le mal et qui refusent Dieu et son amour, qui vivent sans souci de leurs frères, quel est leur destin ? Sans doute, jusqu’au bout, Dieu veut leur donner leur chance. Dans la parabole du Jugement dernier, une phrase m’a récemment frappée : Après le paragraphe : J’ai eu faim et tu m’as donné à manger, j’ai eu soif … les personnes à qui cela s’adresse sont étonnées : « Quand, Seigneur, t’avons-nous fait tout cela ? » Cette interrogation prouve qu’ils n’ont pas su, dans leur vie, que c’était à Dieu qu’ils donnaient leur amour. Pourtant, ils seront sauvés. Cela ne m’empêche pas de croire en l’efficacité des sacrements que l’Eglise a institués. Pas à un pouvoir magique qui modifierait des données de la nature, mais à une efficacité spirituelle qui nous fait nous rapprocher de Dieu. On les reçoit à des moments précis de notre vie en union avec tous les croyants et ils « officialisent » notre adhésion à la foi à l’intérieur de la communauté. Ils sont en quelque sorte la signature de notre foi. Ce que j’aime dans les sacrements, c’est cette conjugaison de ce qui est divin avec le concret de notre vie : l’eau pour le baptême, le pain et le vin pour l’Eucharistie, l’absolution du prêtre pour la réconciliation, le « oui » des candidats au mariage … Tout cela nous rappelle que nous sommes de chair et d’os … Mais je crois que l’action de transformation de notre être nous vient de l’Esprit-Saint. C’est normal de souhaiter que le plus de monde possible partage notre foi et rejoigne la communauté des croyants, mais je ne crois pas non plus que tous les hommes doivent entrer dans l’Eglise-Institution pour être sauvés. Dieu agit en tous. Je ne pense pas non plus que toutes les manières de « lire » la vie de l’humanité sont les bonnes, que toutes les religions sont la bonne route. Il faut respecter les convictions de chacun, mais avoir les siennes. Je crois qu’un juif aura toujours du mal à croire que le fils du petit charpentier était le Fils de Dieu et qu’il n’a pas eu de père biologique. Mais l’Esprit souffle où Il veut. Nous sommes là dans l’Eglise « Mystère », ce qu’on appelle le Corps Mystique du Christ. Cette dimension de l’Eglise nous dépasse, c’est l’union spirituelle de tous ceux qui expriment leur foi au Christ même si cette expression est occasionnelle, même peut-être (?) si elle n’a été qu’un simple geste d’amour. Personne ne sait qui en fait partie.

L’Eglise a pour rôle de pérenniser la présence du Christ parmi les hommes, pour qu’Il continue par elle de leur dire que Dieu les aime. Les torts de l’Eglise à travers les siècles peuvent peut-être se résumer ainsi : elle n’a pas assez, dans son enseignement, mis l’accent sur l’amour de Dieu. On parle actuellement d’une « crise de l’Eglise ». Personnellement, je n’en crois rien. Y a-t-il même une crise de la foi ? Aux siècles derniers, la foi des croyants étaient une coutume entrée dans les moeurs plus qu’une conviction. C’est peut-être cela qui se répercute aujourd’hui. Mais actuellement, les problèmes à résoudre ne se situent pas dans la crise d’une institution, fût-elle divine, ni dans le recul d’une religion au sein de la société civile. Notre préoccupation de croyants, c’est la disparition, lente mais progressive, de la conscience de la présence de Dieu dans la vie humaine. Il se situe là, l’enjeu. Il nous faut dire au monde que Dieu nous aime et tout faire pour que le monde se réconcilie avec Lui, et ne pas avoir pour souci de comptabiliser les nouveaux baptêmes. Le Christ chérit cette Eglise qu’il a créée. Il l’a exprimé la veille de sa Passion en faisant comprendre à ses disciples à quel point il était, il restait, avec eux. J’aime mon Eglise, et c’est dans cet esprit que je m’exprime. Je n’ai pas l’intention de faire un bilan de ses actions ou de ses interventions depuis plus de deux siècles. Même si cela est déplaisant, je voudrais relever ce qui ne me convient pas dans ce qu’elle est aujourd’hui. Je le ferai sans prétention ni complexe, sans critique négative, et en sachant que mes idées peuvent être imparfaites et/ou inapplicables.

L’Eglise est faite pour le monde. Bien sûr, les croyants doivent s’exprimer à Dieu dans une prière communautaire, mais à condition de tout faire pour que cette communauté s’élargisse le plus possible aux dimensions du monde. Or, c’est bien de cela que je souffre. Mon Eglise est trop fermée sur elle-même. Depuis le Concile Vatican II, elle parle beaucoup du monde ; dans les prières, les homélies, il y a une invitation à aller vers le monde, mais dans la pratique, les croyants sont surtout invités à être fidèles, priants, unis à Dieu. On vient à la Messe, on pratique les sacrements, on essaie d’être généreux et d’aimer son prochain dans sa vie personnelle, on fait partie d’associations et de mouvements. On cherche à être un bon chrétien. Mais l’Eglise a été créée pour le monde. Comment est-elle perçue par le monde ? Comment essaie-t-elle de rapprocher le monde de Dieu ? Je pense que l’Eglise-Institution n’est pas assez préoccupée par sa mission d’évangélisation. Et quand elle en a le souci, elle n’emploie pas toujours les moyens adaptés à la société d’aujourd’hui. Ce qui est en question, ce n’est pas le nombre insuffisant de pratiquants pour remplir nos églises, c’est la connaissance de Jésus-Christ par le plus grand nombre, parce que, par la foi, nous savons que cela a un rapport avec la vie, le bonheur, de tous ceux que nous côtoyons et de tous les hommes, et que c’est cela le souci constant, la passion de Dieu. Je sens souvent une ambiguïté dans les prières et les chants de certaines cérémonies religieuses. Parfois je me demande si tous les croyants que nous sommes sont bien conscients que le Christ est mort pour tous les hommes, et non seulement pour ceux qui se réunissent en son nom. La mission qu’a confiée le Christ à son Eglise, c’est de L’annoncer à tous les hommes, d’annoncer l’amour de Dieu et tout ce qu’Il a fait pour le bonheur des hommes. Je ne pense pas que l’Eglise constituée du petit peuple des fidèles ait suffisamment conscience de cette mission à la réalisation de laquelle tout baptisé est invité. Il y a aussi la méthode. On ne peut plus faire comme les apôtres, et surtout comme Saint-Paul en voyageant dans tous les pays pour parler de Jésus. Les missions lointaines restent nécessaires, mais dans nos régions, dans nos sociétés matérialistes, le manque de conscience de la présence de Dieu est flagrant.

Je voudrais donc d’abord exprimer comment, à mon avis, l’Eglise pourrait remplir davantage sa mission. D’abord, en essayant de rendre le mieux possible le Christ présent, grâce à la profondeur de la foi de ses membres, et de l’expression de cette foi. Pour cela, il faut que les croyants entretiennent cette foi par une piété communicative et aussi par une formation continuelle qui leur permette de mieux lutter contre la routine dans la pratique religieuse. La cérémonie qui, par excellence, nous assure la présence du Christ est évidemment la Messe. C’est dans les récollections de la J.O.C. que j’ai – un peu mieux – compris ce qu’était la Messe, son sens profond. Et je regrette qu’on n’ait pas assez de formation à ce sujet, qu’on n’explique plus aux croyants ce qu’ils vivent quand ils participent à une Messe. Lors de son dernier repas avec ses apôtres, Jésus leur a fait comprendre qu’Il resterait présent parmi eux avec son corps et son sang dans un peu de pain et de vin, s’ils se mettaient à sa place en répétant ses paroles. On ne peut admettre par la foi cette surprenante initiative que si on la situe dans cette histoire d’amour entre Dieu et les hommes. Jésus est venu dans ce monde à un moment donné de la vie de l’humanité, mais sa démarche couvre l’ensemble de la vie de cette humanité, depuis son origine jusqu’à la fin. La mort et la résurrection de Jésus ont bien eu lieu il y a maintenant un peu plus de deux mille ans, mais son effet pour la réhabilitation de l’homme couvre tous les siècles. La Messe n’est pas un souvenir, elle est une démarche renouvelée jusqu’à la fin des temps, à laquelle nous pouvons participer. Une prière, à l’offrande, dite tout bas par le prêtre au moment où il met la goutte d’eau dans le vin, résume bien de quoi il s’agit : « Comme cette eau se mêle au vin pour le sacrement de l’alliance, puissions-nous être unis à la divinité de Celui qui a pris notre humanité ». Quand le vin sera consacré, la goutte d’eau sera toujours mêlée au sang du Christ. Nous sommes cette goutte d’eau. Une autre phrase avant la Préface est parlante aussi : « que l’Esprit-Saint fasse de nous une éternelle offrande à ta gloire ». C’est bien pour cela que nous avons été créés. Il y a eu beaucoup de progrès pour que les participants soient acteurs à la Messe, mais c’est bien loin d’être encore suffisant. Et pour ceux qui n’y viennent pas ou presque plus, ce rassemblement de croyants n’a pas assez de sens. On pourrait les y aider davantage, faire prendre conscience des différentes parties de la Messe, surtout la période courte où le Christ est sur l’autel avec son corps et son sang. Quelle bonne idée d’avoir récemment mis en valeur la prière qui termine cette partie et qui est une véritable ovation à la Sainte-Trinité. La présence du Christ au monde, c’est d’abord la Messe ; elle concerne tous les hommes, qui sont invités à y être des participants actifs.

Un autre point qui me semble important pour assurer dans le monde la pérennité de la présence du Christ, c’est l’esprit de pauvreté qui doit animer tous les chrétiens. C’est d’ailleurs un point essentiel à partir duquel beaucoup de gens reçoivent l’image de l’Eglise. Les pauvres, ces préférés de Jésus, on ne les voit pas beaucoup à l’église du quartier. Je ne suis pas une « personnalité » et ceux qui rentrent avec moi à l’église non plus. Mais, quand même, nous sommes des personnes « bon chic bon genre » qui s’avancent dans la nef, laissant à la porte des mendiants qui ne la passent pas. L’Eglise est humaine et réagit par ses membres de la même manière que toute la Société. Les pauvres sont une catégorie dont on parle, que l’on respecte, que l’on aide, mais qui ne sont pas intégrés à l’Eglise. On ne les met pas sur le même rang que nous. Nous ne sommes pas des riches, mais il y a beaucoup de gens qui ont du mal à joindre les deux bouts, qui n’ont pas eu la chance de faire des études, victimes d’un système économique qui les en a privés et d’un système social qui les exclut. Il leur manque ce que les riches ont en trop. Les pauvres étaient les amis de Jésus. Il fréquentait des gens simples. Ce sont des bergers qui ont été les premiers à apprendre que l’envoyé de Dieu était venu au monde. Il a choisi ses disciples dans la classe laborieuse, et c’est à eux qu’Il a confié de créer et de faire vivre son Eglise jusqu’à la fin du monde. L’Eglise devrait donner plus de responsabilités à des gens simples, sans instruction. C’est vrai qu’il y a une réelle évolution depuis le Concile, mais il y a encore trop de faste, d’autoritarisme, de culte de la personnalité, de considération des personnes à partir de leur formation ou de leur fonction. Faire honneur à Dieu, ce n’est pas se servir pour le célébrer des belles choses de la nature, qu’on ne se procure d’ailleurs qu’avec de l’argent. C’est prier avec ferveur, chanter, se réjouir ensemble. Voilà ce qui plaît à Dieu. L’Eglise est dirigée par un clergé qui a fait des années d’études, et à qui il a manqué la proximité avec le milieu populaire. Plutôt que des intellectuels bien formés, l’Eglise a besoin de prêtres passionnés pour Dieu et le monde. Je pense au Curé d’Ars entre autres … Quand il était sur la terre, Jésus était sûrement un homme simple. Nous l’imaginons et le représentons avec de longs cheveux, une barbe, une longue robe blanche. Tout cela lui donne à nos yeux une apparente dignité. Je pense qu’Il était tout simplement habillé comme les hommes de son temps et de son pays sans signe distinctif. Sa famille était modeste : il était le fils d’un charpentier d’une petite bourgade méconnue. Peut-être a-t-il aidé son père au cours de sa jeunesse et avait-il les mains calleuses et rugueuses ? Il parlait avec autorité quand il enseignait, mais son amour pour ses proches le rendait sûrement humble et accueillant. J’ai rêvé qu’un jour, quelqu’un ferait un film nous présentant Jésus tel qu’Il aurait été si sa venue sur la terre s’était produite de nos jours. Cela m’étonne d’ailleurs que cela n’ait pas encore été fait. Il s’appellerait … Rémi … ou Claude … ou Emmanuel … Il aurait peut-être les cheveux coupés, et la barbe rasée ? Ses amis seraient des ouvriers, des manuels sans doute. Il participerait aux manifs de solidarité. Il serait vêtu d’un polo, d’un pantalon et chaussé de baskets, et irait le matin faire son jogging. Il rentrerait boire un café au bar du coin, chez Simon, où il retrouverait ses copains … Une femme, une de celles qu’on rencontre autour des parvis, entrerait et viendrait pleurer en lui disant qu’elle regrette ses fautes et qu’elle l’aime. Et Il reprocherait à Simon de ne pas L’avoir accueilli comme elle … Peut-être ! … Ce portrait n’a-t-il pas de quoi scandaliser un peu nos yeux de croyant européen du vingt-et-unième siècle ? Ce qui est sûr, en tous cas, c’est que Jésus n’avait pas l’air d’un notable. Cela irait à l’encontre de ce qu’Il a dit et fait depuis sa naissance. Qu’auraien dit Pierre et les apôtres si, après le départ de Jésus, on les avait appelés « Sa Sainteté » ou « Monseigneur » ou « Eminence » ? Trônes, titres, apparat, sont attribués par la Société aux puissants qui règnent sur leurs sujets. L’Eglise a trop épousé les soi-disant valeurs du monde. Nous avons raison de chanter que l’Esprit de Dieu nous a choisis pour étendre le règne du Christ et nous pouvons en être fiers, à condition de garder la pauvreté du coeur, c’est-à-dire la conviction que notre coeur est vide si nous n’avons de cesse de le remplir de l’amour de l’Esprit-Saint.
On ne sait pas ce que Jésus dirait aujourd’hui en ce qui concerne les problèmes de société. Il a donné carte blanche à son Eglise. Toutes ces questions qui font l’objet de lois ou de règlements, différents selon les pays, intéressent normalement les religions, car elles ont un rapport avec la foi, notamment si elles concernent la dignité de la personne, le respect de la vie. La loi française sur la laïcité permet la liberté de conscience pour chacun. Si l’Eglise a le droit et même le devoir de s’exprimer sur ce qui touche à la vie en Société, elle devrait le faire dans cette attitude que Jésus avait quand il était sur la terre, de compréhension, de miséricorde, et surtout en tenant compte des difficultés, des exigences, des contraintes de la vie actuelle, en laissant plus de détermination personnelle à ses membres. D’ailleurs, dans le domaine de la sexualité, par exemple, peu de couples suivent ses consignes, car elles semblent bien souvent impraticables, et sont considérées par beaucoup comme trop strictes et trop rigides, à partir de principes considérés comme intangibles. On dirait parfois que, pour l’Eglise, il n’existe que faute et pardon. Je me souviens d’un procès où un médecin profondément croyant avait avoué, dans son témoignage, avoir dû, à contre coeur, procéder à des avortements. On n’a pas toujours été très scrupuleux, dans l’Eglise, pour admettre la guerre qui a tué des millions de personnes au nom de l’amour de la patrie. Il y a parfois concurrence entre les droits des uns et les droits des autres et on est parfois bien obligé d’en tenir compte. Il n’est pas nécessaire d’être croyant pour respecter la personne humaine et les droits de l’Homme ; et les décisions prises par la Société ne le sont pas sans débat dans ce cadre où des points de vue différents s’affrontent. L’Eglise a raison de rappeler les principes, mais leur application n’est pas toujours évidente.

Une autre manière pour l’Eglise de rendre le Christ présent dans le monde, c’est d’y être par ses membres. Dans l’Eglise, on parle un peu plus de nos jours de ce qu’on appelle « l’engagement ». Encore faut-il être d’accord avec ce qu’on met sous ce mot. Cette dimension de l’amour du prochain n’a pas été prioritaire dans l’enseignement de l’Eglise, et l’orientation voulue par le Concile Vatican II n’est pas encore assimilée. S’engager, que l’on soit croyant ou non, c’est participer à une action avec d’autres pour permettre à l’homme de vivre davantage dans le bien-être, et c’est donc en prenant place avec d’autres dans la vie associative ou politique, lutter contre tout ce qui cause la souffrance et le mal-vivre. C’est essayer d’agir pour être plus efficace que par des interventions individuelles qui n’envisagent souvent que des remèdes aux maux dont souffrent les hommes. Que l’on soit croyant ou non, c’est faire ce qui est normal pour tout homme, toute femme, tout citoyen.Ce qui motive quelqu’un qui s’engage, c’est bien son amour pour l’Homme. Faire du social, même si on n’a pas la foi, ce n’est pas forcément s’enfermer dans l’utilitaire et l’économique. Je fais mienne la phrase célèbre : « Je suis homme, et rien de ce qui est humain ne m’est étranger ». Si je participe à une action contre la faim des enfants dans le monde, c’est parce que je ne peux pas supporter que dans le monde d’aujourd’hui des enfants aient faim. Quand des chrétiens militent avec d’autres pour éviter des licenciements ou du chômage, c’est à cause de la catastrophe que cela représente pour les personnes et les familles concernées. Quand Jésus a pleuré au décès de Lazare, c’est parce qu’Il l’aimait, même s’Il était en train d’accomplir la mission confiée par son Père. Mais le citoyen qui a la foi en Jésus-Christ a d’autant plus de raison de pratiquer cette forme noble de l’amour du prochain que cet amour se conjugue avec son amour pour Dieu et lui donne tout son sens. Il n’y a pas Dieu, d’une part, et l’homme de l’autre : L’Homme est sacré. C’était cela l’esprit du Concile. Tout chrétien, aujourd’hui, devrait être engagé dans la vie sociale. Il est normal pour le chrétien de s’engager, mais il n’y a pas d’engagement « chrétien ». Et n’employons pas le mot « engagement » pour l’activité que le chrétien a à l’intérieur de l’Eglise. On noie le poisson ! Qu’on participe au fonctionnement de l’Eglise, à ses services, c’est normal. Mais l’engagement, c’est tout autre chose, c’est dans la société que ça se vit.

Rendre le Christ présent aujourd’hui, c’est bien un des aspects de la mission de l’Eglise. Comme nous le chantons : « C’est à nous de prendre sa place aujourd’hui pour que rien de Lui ne s’efface ». Mais il y a plus à faire. Nous devons prendre des initiatives pour réconcilier le monde avec Dieu. C’est bien pour cela que le Christ est venu. Il me semble que la méthode qui consiste à rendre l’Eglise accueillante pour que le monde vienne à elle n’est pas suffisante. Aujourd’hui, plus que jamais peut-être, nous devons nous sentir envoyés dans ce monde pour lui donner le désir de Dieu. Cette communauté humaine patauge dans le matérialisme et nous avons à lui faire redécouvrir le besoin de Dieu. Nos Evêques ont employé l’expression « proposer la foi », ce qui sous-entend qu’il ne doit y avoir aucune pression sur les consciences, c’est évident. Mais avant de proposer la foi, il y a bien souvent un long chemin à parcourir et des moyens à prendre pour que la foi se réveille dans le coeur des hommes. Bien sûr, il ne doit pas y avoir de prosélytisme de notre part, et notre engagement ne doit en aucun cas être un moyen employé pour proposer la foi. Ce ne serait pas honnête. Qu’on soit croyant ou non, on agit pour un monde meilleur Nous avons à témoigner de notre foi par nos actes et éventuellement par nos paroles, dans toute notre vie, ce qui est tout à fait différent.

C’est normal qu’il y ait dans l’Eglise une diversité, une pluralité, des sensibilités différentes, à condition qu’elles ne nuisent pas à l’unité. Certains croyants insistent plus sur la piété, la formation, la prière et les sacrements, d’autres davantage sur l’ouverture aux autres. L’important, c’est Dieu. Et le monde vit sans Dieu. Chaque chrétien doit en souffrir et se mobiliser. Il doit vouloir que tout homme sache que Dieu l’aime et veut son bonheur, que Dieu veut un monde où l’on s’aime. Le message d’amour du Christ, sa mort, sa résurrection, c’est pour tous les hommes. Que faisons-nous pour qu’ils le sachent et qu’ils y croient, pour qu’un jour toute l’humanité puisse dire « Notre Père » et réciter avec les croyants la prière que Jésus nous a apprise. Pour moi, c’est cela l’évangélisation. Ouvrir l’Eglise, ce n’est pas seulement accueillir ceux qui souhaitent y entrer, c’est implanter l’Eglise dans le monde par la présence active des chrétiens et par le témoignage collectif qu’ils en
donnent. La consigne du Christ, c’est un envoi. Des croyants, pas assez nombreux, ont ce souci de témoigner de leur foi dans leur vie, mais cela leur semble plus difficile à faire par des paroles que par des actes. Je pense qu’il est utile de prendre des initiatives pour que cette évangélisation se fasse collectivement, bien sûr dans le respect des personnes et de leur liberté. L’essentiel, c’est de partir de la vie des gens, de les faire exprimer ce qu’ils vivent et voient vivre, pratiquer des partages dans les quartiers, les lieux de travail pour permettre au plus grand nombre de réfléchir au sens de leur vie quotidienne, de leur action dans la vie sociale, leur donner une possibilité de dire leur foi dans ce qu’ils font, dans l’homme avec qui et pour qui ils agissent. Je pense que c’est par là que peut s’ouvrir le chemin vers la foi dans l’amour réciproque de Dieu et des hommes. Nous avons à provoquer et à écouter, donner envie d’avoir la Foi, faire mieux comprendre ce qu’est l’Eglise et la vivre dans le monde. Je pense qu’il faudrait davantage répandre ces pratiques que l’Eglise tout entière devrait encourager Ces démarches peuvent permettre une proposition de la foi. Et elles existent aujourd’hui dans l’Eglise. Récemment, à la fin d’un partage organisé par une équipe locale d’A.C.O. à l’occasion de l’Epiphanie, chacun avait été invité à écrire en conclusion de la rencontre une phrase sur un ballon. Un participant avait écrit : J’aimerais avoir la Foi comme les Mages (avec un grand « F »). Les Mouvements apostoliques sont de plus en plus nombreux et cherchent à s’adapter à la Société. Cependant, il y a un réel problème : la Paroisse est la base de la vie de l’Eglise dans les quartiers. Et il y a une sorte de clivage entre la Paroisse, pivot de la communauté des croyants, et les Mouvements apostoliques. Il y a de nos jours toute une vie de l’Eglise qui ne passe pas par la Paroisse et qui est ignorée de la plupart des pratiquants. La paroisse, structure traditionnelle, n’a pas réellement intégré l’esprit du Concile Vatican II au sujet des Mouvements, Et les Mouvements n’ont pas su convaincre les croyants du bien-fondé de leur démarche. Les bulletins paroissiaux n’invitent d’ailleurs qu’à des réunions et cérémonies paroissiales. L’activité « parallèle » des Mouvements est elle-même cloisonnée en différentes formations apostoliques qui ne se connaissent pas beaucoup entre elles. Les Mouvements sont représentés au niveau des diocèses par des Responsables, mais à la base les pratiquants ne sont pas suffisamment informés et concernés. Il y a une dualité de courants qui devrait s’estomper, voire disparaître. Je me souviens d’une Assemblée organisée il y a quelques années par ma paroisse (pourquoi n’y en a-t-il plus aujourd’hui ?) Il y avait beaucoup de monde. C’était vivant et priant. L’homélie, faite par un aumônier d’Action Catholique, invitait à l’ouverture et à l’action, mais n’a pas semblé en harmonie avec le bilan de l’activité paroissiale. Celui-ci a porté sur sept services et commissions concernant la vie interne de l’Eglise : prières, sacrements, cérémonies … A la fin, cinq minutes, prises sur le temps dépassé, ont permis à une militante de donner un aperçu de ce qui existait comme formations extra-paroissiales au niveau diocésain. Peu de choses ont changé depuis. On pourrait avancer vers plus d’ouverture au niveau local : – Intensifier les relations prêtres-laïcs par des « Conseils » les réunissant régulièrement, et par une direction collégiale par paroisse, – Associer réellement tout le peuple croyant aux décisions prises, mieux partager les responsabilités – Faire un inventaire des organisations apostoliques où parfois des chrétiens même non pratiquants se rassemblent. – Organiser des assemblées où tous pourraient s’exprimer publiquement sur ce qui est vécu par les habitants dans les quartiers et ce qui est réalisé collectivement, où les laïcs engagés dans la vie sociale et participant à un Mouvement apostolique présenteraient leur action à toute la communauté paroissiale. Il faudrait aussi des rencontres permettant à des prêtres de se retrouver, quelles que soient leurs fonctions, aumôniers, prêtres de paroisse … Faut-il élargir la paroisse et créer une structure qui englobe tout ? Faut-il créer d’autres Mouvements apostoliques, ou mieux reconnaître ceux qui existent ? Ce qui importe, c’est d’aider tous les croyants à se mobiliser pour étendre le règne du Christ. Les moyens qui sont employés par les uns et les autres qui sont soucieux de l’évangélisation aujourd’hui sont à divulguer beaucoup plus largement. Ceux employés par l’Action Catholique sont loin d’être dépassés parce qu’ils sont en phase avec le courant actuel de la Société tendant à instaurer plus de démocratie. Cette invitation à l’expression de la foi, de la part des croyants, ne peut être laissée à des initiatives individuelles. Elles ne peuvent se vivre qu’en Mouvements. Il est nécessaire que les partages ainsi organisés soient repris en équipe de croyants à la lumière de la parole de Dieu. Ces deux aspects : partages à partir de la vie et relecture par les croyants en « révision de vie » me semblent être une formule actuellement efficace, et je pense qu’il serait efficace de les appliquer davantage par les organisations apostoliques.

Pour le chrétien, l’amour de Dieu et l’amour de l’homme ne font qu’un. L’amour de Dieu est le moteur de son action, dans la mesure où son amour des autres est vrai dans la réalité concrète de sa vie. Je souhaite que l’Eglise invite davantage ses fidèles à réfléchir à l’importance de l’Homme pour Dieu, et par conséquent pour leur vie de croyant. On ne peut pas aimer le prochain sans vouloir son retour à Dieu. Jésus nous a dit de nous aimer les uns les autres. Nous les croyants, nous savons par Lui que l’amour qui se vit sur notre terre, c’est Dieu qui se donne. Nous avons ensemble à le faire savoir au plus grand nombre. Pour moi, c’est cela l’Eglise.

A SUIVRE

Pour résumer, voici ce que j’ai tenté d’exprimer dans les pages qui précèdent et qui est le fil conducteur de ma Foi :
Regarder notre terre comme un lieu d’amour
Comme un don En faire un paradis
Voir dans cet amour la réconciliation avec Dieu
Grâce à Jésus, le Christ
Qui a renouvelé en Lui l’Humanité
Préparer de cette manière la vie de plénitude
Dans le Royaume
Destin de l’Homme
En communauté de croyants, inviter le plus grand nombre
A la rencontre de Dieu
A partir d’un autre regard sur la Vie du monde.

Il est possible que l’envie me reprenne encore d’écrire ce qui me passe par la tête au sujet de la Foi. De toutes façons, je poursuivrai ma méditation d’une manière ou d’une autre jusqu’au bout du chemin. Cécile Ryon

Champeaux, Collégiale, Festival d’Art Sacré, le 15 juin 2014, en la fête de la Sainte Trinité

La Trinité, de nos jours, est mal aimée, parce qu’elle est mal connue, et souvent traitée de dogme incompréhensible.

Synonyme de mystère opaque, tout juste bon à exciter le goût de la spéculation chez les philosophes et les théologiens chrétiens, ne récoltant que le désintérêt (au mieux poli et déférent) des « simples croyants » et une bonne dose d’incompréhension têtue ailleurs : car il s’agit d’un article de foi litigieux, en plus, provoquant la réprobation séculaire des Juifs et des Musulmans, qui y dénoncent une grave rechute dans le polythéisme, par « associationnisme », comme disent les Musulmans — associer à Dieu un Fils ?

Quelle horreur ! Honni soit qui ose penser cela de Dieu. Dieu est l’Un, l’Unique, il est seul à jamais. Il est Transcendance absolue sans communion éternelle aucune, pour l’islam. Incomparable. À l’écart de tout. Force est de le reconnaître, même si l’on est engagé dans le dialogue interreligieux : Dieu est peut-être commun aux trois monothéismes, mais il n’y a pas de conception commune et partagée de Dieu.

Même parmi les chrétiens, la Trinité, de nos jours, est frappée de désamour. Rares sont ceux qui la fréquentent, la contemplent, la prient, se réjouissent d’elle et se confient en elle. Il n’en a pas toujours été ainsi, contrairement à ce qu’affirment parfois de grands historiens, faute d’avoir pris conscience du cortège de dévotions dont elle fut entourée au Moyen-Age : de l’existence des visions mystiques de la Trinité, peu connues il est vrai, qui commencent de se produire à partir des années 1100, des nombreux hymnes et poèmes en son honneur, de la place qui fut bientôt faite au Conseil de la Trinité dans les mystères joués sur les parvis des cathédrales, des peintures et sculptures ayant la Trinité pour sujet, innombrables à partir de la seconde moitié du Moyen Age, mais aussi du nombre de chapelles, de prieurés, d’églises, de monastères et d’abbayes, de villages qui furent placés sous sa protection et portent son nom — je gage que chacun de vous, tandis que je vous parle, a le souvenir d’un tableau, d’un village, d’une abbaye sous le vocable de la Trinité.

Il fut un temps où la Trinité était pour ainsi dire familière, où la dévotion envers elle était répandue et démonstrative, au point que certains théologiens, auxquels un historien néerlandais, Johan Huizinga (1876-1945) a su donner la parole dans un livre célèbre, L’Automne du Moyen Âge, dénonçaient justement un excès de familiarité avec elle, n’importe quel trio humain étant placé sous son patronage ou vécu comme une image d’elle voire un substitut parlant, un ersatz de présence, en particulier celui constitué par un homme, une femme et leur enfant — comparaison contre laquelle pourtant, saint Augustin mettait déjà en garde, ce qui n’empêcha pas mon saint patron, François de Sales, l’évêque de Genève, de développer, après Gerson, chancelier de la Sorbonne, l’idée que la Sainte Famille constituée par Jésus, Marie et Joseph est une « Trinité de la terre », reflet de la Trinité au ciel — je n’en crois rien, je dois l’avouer. Car le Fils n’a pas été porté dans le ventre du Père comme Jésus dans celui de Marie, même s’il est dans le sein du Père, en kolpoï tou patrou (Jn 1,18) ; pas plus qu’il n’est le fils adoptif du Père, comme Jésus l’est de Joseph, même s’il est le Fils bien aimé du Père ; et puis, il n’y a pas de rapports temporels entre eux, comme si le Père était plus ancien que le Fils, le Saint-Esprit étant le « puiné », le dernier arrivé ; il n’y a une génération d’âge ni entre le Père et le Fils, ni entre eux et le Saint-Esprit, là où il y en a bel et bien une entre Marie et Joseph d’une part, et Jésus d’autre part. Cette comparaison, que mon saint patron me pardonne, égare plus qu’elle n’éclaire, mieux vaut la laisser de côté, parmi les bijoux de famille plus encombrants que portables…

Car les Trois Personnes de la Trinité sont coéternelles. Que le Fils soit nommé ainsi ne signifie pas que le Père le précède, mais qu’il en est le Principe, auquel le Fils sait devoir tout, ne faisant rien qu’il ne l’ait vu faire par le Père, ne disant rien d’autre que ce que le Père lui suggère de dire, ne faisant jamais cavalier seul : car leur rapport est celui de la Source au Fleuve, de Fondement à Fondé, d’Engendrant à Engendré. Non que le Fils soit une sorte de clone dépersonnalisé ! Il est, comme ont osé le dire les théologiens thomistes, constamment empli de la joie « béatifique » d’être en totale communion avec un autre, réellement distinct de lui. Autrement dit, le Christ est totalement étranger à l’obsession qui frappe les humains, de nos jours surtout, celle de l’autonomie à tout prix, du « pour soi » coûte que coûte. De la même façon, il n’y a pas le Père Tout-Puissant d’un côté, et le Fils tout soumis et impuissant de l’autre côté, avec au bout le Saint-Esprit tout évanescent. Le Fils, saint Jean nous dit que c’est par lui tout a été créé et rien de ce qui fut ne fut sans lui ; il est donc tout-puissant lui aussi, même s’il a voulu, par choix, en ce Jésus de Nazareth auquel il s’est uni définitivement, être radicalement vulnérable et ne pas user de puissance et encore moins de contre-attaque lors de sa Passion, par consentement parfait, délibéré et non subi, à la volonté du Père. Et l’Esprit aussi est Tout puissant, même s’il exerce son œuvre de manière secrète, invisible, impossible à pister : on ne sait ni d’où il vient ni où il va… Et en même temps, il n’y a pas trois Tout-Puissants, qui se partageraient le pouvoir, ou agiraient tour à tour, ou seraient pour ainsi dire spécialisés, le Père comme Créateur, le Fils comme Rédempteur, l’Esprit comme sanctificateur, avec trois périodes dans l’histoire du monde, comme l’a cru et écrit à tort Joachim de Flore, celle du Père, puis celle du Fils, puis pour finir le temps de l’Esprit, censé commencer vers 1260 : Tota Trinitas operatur ad extra, dit un adage d’origine augustinienne, l’action de Dieu à l’extérieur de lui-même est à chaque fois l’action de la Trinité tout entière… C’est toute la Trinité qui crée, qui sauve, qui sanctifie et béatifie même si seul des Trois le Fils s’incarne, seul des Trois il meurt en croix, parce qu’il a été donné par le Père, ainsi que l’annonce l’évangile que je viens de lire, parce qu’il a accepté cette « mission » comme la clef de voûte et le sommet de sa propre réalisation, comme le plus haut accomplissement de sa Personne de Fils, l’Esprit lui-même étant le Don en Personne, envoyé par le Père et le Fils et procédant de l’un comme de l’autre.

Père et Fils sont des désignations masculines. Pourtant comme l’Esprit, la Trinité n’est pas plus masculine que féminine, elle ne doit rien au sexe ni à la différence sexuelle, ni à l’enfantement ni à la parentalité au sens humain de ces termes ; elle doit tout à l’amour, à la confiance, à l’attention mutuelle, à l’art de s’entre’habiter que peuvent expérimenter les amoureux, aussi bien ceux du coup de foudre encore actif que les marathoniens de la tendresse, du moins quand leurs relations se maintiennent dans la joie de la découverte et de l’attention mutuelle jusqu’à l’oubli de soi. Les « Personnes » de la Trinité sont au-delà du sexe, mais je ne dirais pas que leur union n’a aucun rapport avec le sexe ni avec l’amitié à son plus haut niveau, car elles s’entr’habitent durablement, heureusement, et parfaitement. Elles sont donc la réussite indépassable de ce que les amoureux les plus transis, les époux les plus affectueux, les amis inséparables n’atteignent que laborieusement, imparfaitement, fugitivement. Dans toute la doctrine chrétienne, de tous les articles de foi, il n’y en a pas qui soit aussi éclairant pour les humains, pour ce qui les passionne vitalement depuis l’enfance et la puberté jusqu’au quatrième ou au cinquième âge : à savoir la vie amoureuse plénière, sexe compris, au sens où la sensualité des corps et du toucher est quasiment inusable et peut jusqu’au bout se faire expressive de la dilection choisie.

D’où le paradoxe : le dogme chrétien le plus méconnu est aussi l’un de ceux que l’expérience humaine la plus commune, celle de l’amour amoureux, permet d’entrevoir et même, en partie, d’expérimenter. On a même le droit de se demander si le plaisir amoureux intégral n’est pas à chaque fois accompagné du pressentiment de ce que sont l’amour mutuel des trois Personnes de la Trinité, ou même, si la Trinité n’en serait pas le pôle magnétique ou le moteur secret, si l’on préfère. Je dis cela sans la moindre provocation, et dans le sillage des déclarations graves, presque solennelles faites par Jésus à ses disciples après la Cène, la veille de sa mort, selon l’évangéliste Jean. Le Père est en moi et je suis dans le Père, n’arrête pas de dire Jésus. Etre dans l’autre, un avec lui, au point qu’un troisième se forme, à savoir : Nous, c’est-à-dire Eux comme entité subsistante, leur dynamisme, leur chaleur, leur esprit commun, leur rayonnement, leur amour devenu feu contagieux : mais n’est-ce pas ce que la vie amoureuse déjà révèle, amorce de manière tâtonnante ? Le couple amoureux n’est-il pas l’un des spectacles les plus contagieux qui soient ? Nous, ce n’est pas l’addition de toi et moi, c’est une réalité tierce. Dans un couple malheureux, quand toi et moi sommes en guerre perpétuelle, elle ne se forme pas, pas de Nous substantiel ; dans un coupe harmonieux, qu’il soit de formation récente ou au long cours, le Nous prends corps et a une telle réalité que toi et moi, avant de prendre une décision, prenons conseil de Lui. La limite de la comparaison est bien sûr que le spectacle d’un couple, si heureux soit-il, ne donne jamais l’impression qu’ils sont trois… C’est de l’ordre de l’invisible, cet équilibre subtil entre Toi, Moi et Nous.
La vie parentale, c’est encore autre chose, même si elle suppose l’amour et en porte heureusement la trace… L’enfant n’est ni le produit ni le Nous des parents, car l’enfant est appelé à quitter père et mère, ce qui n’est pas le cas de l’Esprit. L’Esprit qui procède du Père et du Fils est bien envoyé par le Père et le Fils, mais c’est pour faire connaître et diffuser leur amour, l’amour du monde, non pour fonder à son tour une autre Triade…

Conséquence, frères et sœurs, conséquence concrète : Aimez de tout cœur, et vous devinerez la Trinité et sentirez même sa présence ; vous comprendrez en tout cas qu’il n’y a pas de frontière ni de divorce entre aimer et croire ; et aussi, que la Trinité n’a rien à voir avec un trithéisme. Dans toutes les formes de polythéisme, les dieux flirtent, rivalisent, se chamaillent, se combattent, se trompent et se trahissent ; car parentalité et descendance sont la règle de leur naissance, ce qui n’est en rien le cas parmi les Personnes de la Trinité. Aimez, priez en aimant, contemplez tandis que vous aimez, goûtez le bonheur qu’il y a de s’ouvrir à un autre, patiemment et fidèlement, et vous comprendrez que jamais le christianisme ne pourra renoncer à ce trésor doctrinal éclairant entre tous, comme s’il pouvait rester lui-même tout en cessant, pour des raisons soi-disant diplomatiques, d’annoncer que Dieu, loin d’être un solitaire ombrageux de conception plus ou moins machiste, est Un en Trois qui s’aiment, ou qui s’adorent, pour rester dans le vocabulaire religieux le plus traditionnel — au fait, que les amoureux l’emploient, ce verbe adorer, cela apporte plutôt de l’eau à mon moulin, ne trouvez-vous pas ?

François Bœspflug

La Samaritaine ou Jésus et les femmes

Elle nous révèle le regard de Jésus sur cette femme et en général sur les femmes.
Je m’appuie sur le commentaire de Maud AMANDIER et Alice CHABLIS dans Le Déni.D’abord, Jésus transgresse plusieurs tabous. Il s’adresse à une femme à l’étonnement des Apôtres. Il s’adresse à une étrangère, à une hérétique et à une divorcée. Elle est isolée car les femmes du village la tiennent écartée : elle vient chercher l’eau , seule, à la chaleur.

C’est auprès d’elle que Jésus , fatigué, demande à boire. Humilité de Jésus et relation d’égalité envers cette femme. Il la rejoint dans son activité quotidienne qui consiste à chercher de l’eau pour les autres.

Jésus s’intéresse à la personne. L’échange est réciproque. L’eau en est le symbole. Ils parlent non seulement de ce qui est indispensable à la vie de tous les jours mais aussi à la vie spirituelle. Le rôle assigné à la femme, puiser de l’eau, s’échange même avec celui de Jésus qui propose de donner l’eau de la vie éternelle : » Si tu connaissais le don de Dieu et qui est celui qui te dit » donne moi à boire », c’est toi qui aurais demandé et il t’aurait donné de l’eau vive » ( Jn 4,10)

L’eau est le symbole de la relation entre elle et Jésus et de la profondeur de la vie.
Ce qui compte, c’est l’identité de chacun, de cette femme comme de celle de Jésus, dans une confiance réciproque : «  Jésus lui dit : «  va, appelle ton mari et reviens ici ». La femme lui répondit : «  Je n’ai pas de mari »Jésus lui dit : « Tu dis bien : «  Je n’ai pas de mari » ; tu en as eu cinq et l’homme que tu as maintenant n’est pas ton mari. En cela tu as dit vrai._ Seigneur, lui dit la femme, je vois que tu es un prophète. »( Jn 4,16-19)

Jésus ne définit pas la samaritaine par son statut de «  femme mariée ». il ne la juge pas. La femme le reconnaît pour ce qu’il est, un prophète. Leur appartenance à une religion différente n’empêche pas le dialogue. La foi les rapproche et le discours devient théologique quand la samaritaine répond à Jésus : » nos pères ont adoré sur cette montagne et vous, vous affirmez qu’à Jérusalem se trouve le lieu où il faut adorer » ; Jésus lui dit : «  Crois moi, femme, l’heure est venue où ce n’est ni sur cette montagne ni à Jérusalem que vous adorerez le Père » . ( Jn 4,20-21)
Jésus ne sous estime pas son intelligence de la foi, d’ailleurs elle sait en parler avec passion : «  Je sais qu’ un Messie doit venir. Lorsqu’il viendra, il nous annoncera toutes choses ». Jésus lui dit : «  Je le suis, moi qui te parle » ( Jn 4,25-26)
L’identité des personnes est reconnue dans leur singularité, au- delà de toutes leurs différences, malgré tout ce qui les sépare.

Ce long échange met en scène le bonheur d’une rencontre fondée sur l’intérêt profond que chacun porte à l’autre.Nul besoin d’identité sexuée pour comprendre qui ils sont.
Jésus est indifférent à la question de la séparation des sexes et de la hiérarchisation entre les hommes et les femmes.

L’Evangile est au-delà des codes sociaux : il contient des récits capables de nous faire sortir des schémas masculin- féminin, positif- négatif, inférieur- supérieur propres aux sociétés patriarcales.

La prise de conscience que la différence sexuée est somme toute relative et que l’essentiel, c’est l’humanité partagée entre l’homme et la femme, permet de poser l’égalité comme base de relations et d’échanges.
J’ajoute :Jésus assigne l’adoration du Père à la conscience humaine, hors de tout lieu. L’Eglise n’est pas propriétaire de l’adoration et de la foi. La conscience humaine est le lieu de cette Révélation.

Que peut- on en conclure ?

Que l’attitude de Jésus envers la Samaritaine est subversive et encore pour l’Eglise aujourd’hui.
Qu’elle remet en cause la domination masculine, le refus des sacrements aux divorcés remariés et peut – être l’exclusion des femmes des sphères du pouvoir dans l’Eglise.
Une révolution évangélique serait à l’œuvre si on entendait les femmes que ce soit en théologie ou dans le gouvernement. Révolution évangélique attendue…
Marie- Hélène CLOCHARD

QUI DONC A PEUR DE L’ENFER ?

Dieu, Jésus, Mahomet, guerres de religions, terrorisme, mondialisation, surpopulation, racisme, démocratie, pauvreté à nos portes et dans le monde, chômage, angoisse et peur du lendemain, réchauffement et incertitudes climatiques, une jeunesse croissante sans repères…

… intellectuellement et moralement défigurée, cherchant dans la drogue, la violence et la prostitution le baume salutaire… autant de thèmes qui nous interpellent et avec lesquels nos enfants, acteurs ou futurs dirigeants, seront confrontés demain. Souhaitons-leur du courage et la capacité de penser autrement pour trancher cet épineux noeud gordien.Finalement, Dieu existe-t-il ou est-il une invention née de l’imagination de l’homme pour les besoins de sa cause ? S’il existe, est-il, comme le dit Jésus, un Dieu Amour de tous les hommes et de toutes les femmes de la terre qui envoie les bons s’asseoir à sa droite au ciel et les méchants et les assassins brûler en enfer ? Telle est la question fondamentale que la croyance populaire pose au moment de la mort. Pour le savoir, ouvrons la Bible, principal ouvrage de référence en la matière.

La Bible nous dit en effet que Dieu avait béni Noé, l’homme qui avait trouvé grâce à ses yeux, et ses fils avec lui. Qu’il avait ajouté : “ Ceci est le signe de l’alliance entre moi et vous. Toute âme vivante restera avec vous pour les générations à venir et les temps indéfinis ”.

Après le déluge, où tous les méchants portés au mal, hommes, femmes et enfants, engloutis, furent tués, Noé, charpentier de son état, s’installa vigneron. Le vin coulera à flots et, sans voisin pour l’entretenir de la pluie et du beau temps, Noé, pour tuer son ennui et son chagrin, se mit à boire, à s’enivrer et à se retrouver tout seul, tout nu, au milieu de sa tente, empestant la sueur et l’alcool. Son fils cadet, Cham, père de Canaan, le découvrira dans cet état triste, lamentable, pitoyable, et ira raconter sa découverte à ses deux frères Sem et Japhet qui labouraient leurs champs. Gaffe fatale !

Car Noé finira par se réveiller de son vin et apprendra sa déchéance de la bouche de ses deux autres enfants. Son secret étant ainsi devenu secret de polichinelle, Noé, furieux, s’écria : “Maudit soit Canaan. Qu’il devienne le dernier des esclaves de ses frères. Béni soit le Seigneur, le Dieu de Sem, et que Canaan devienne son esclave. Que Dieu octroie un vaste espace à Japhet, qu’il réside dans les tentes de Sem. Que Canaan devienne aussi son esclave”. Et le petit-fils payera de sa vie l’indiscrétion de son père car il n’avait pas trouvé grâce aux yeux du Dieu de Sem alias Allah.

Or, Canaan a l’oreille bien faite : travailleur infatigable, il ne prêtera aucune attention à la malédiction de son grand-père et, sans l’aide de Dieu, produira, à la force du poignet, du lait, du miel, des fruits et du bon grain sur cette terre ingrate, chose qui sera férocement convoitée par le Dieu de Sem alias Allah puisque c’est l’arme à la main qu’il fera main basse sur son minuscule lopin de terre fructifié à la sueur de son front. Alors que, créateur du ciel et de la terre, il avait donné à son grand-père ivrogne la Terre entière sur un plateau d’argent ! Canaan à qui on ne connaît, pourtant, qu’un seul tort : être libre comme l’air, avoir une terre, connaître la réussite sans bâton ni glaive et vivre en harmonie avec sa famille, en bonne intelligence et en paix avec ses voisins. Et – ironie du sort – ce sont les descendants de Sem qui deviendront esclaves malgré l’omnipotence, l’omniprésence et l’omniscience du Dieu de Sem, d’Abraham, d’Isaac et de Jacob alias Allah.

En effet, là où tous les peuples du monde vivaient et vivent sur une terre qu’ils ont héritée de leurs ancêtres, une terre qu’ils lèguent à leur tour à leurs enfants, le peuple élu que Dieu avait créé était un peuple sans terre, sans patrie, qui, pour vivre, errait de terres étrangères en terres étrangères.

Dieu réparera cette fâcheuse lacune et, exécuteur testamentaire des dernières volontés de Noé, il facilitera sa sédentarisation en prenant à son compte la malédiction du grand-père ivrogne, puisque, sans désemparer, il fera l’éducation guerrière du peuple élu de A à Z. Il dira à Moïse, faux prince d’Egypte et traître au Pharaon : “Je suis le Dieu de ton père, le Dieu d’Abraham, d’Isaac et de Jacob. Sans conteste, j’ai vu l’affliction de mon peuple qui est en Egypte et j’ai entendu sa clameur à cause de ceux qui le poussent au travail, car je connais les douleurs qu’il endure. Et je me mets en devoir de descendre pour le délivrer de la maison des Egyptiens et de le faire monter vers un pays bon et vaste, vers un pays ruisselant de fruits, de lait et de miel, vers l’endroit où se trouvent les… Cananéens, les Amorrhéns et les Jébuséens. Repars vers Pharaon, fais sortir mon peuple, les fils d’Israël, d’Egypte car je t’ai fait Dieu aux yeux de Pharaon”.

Ainsi donc, le peuple d’Egypte n’était pas le peuple élu du Dieu de Sem, d’Abraham, d’Isaac et de Jacob alias Allah, et Moïse, sauvé de justesse des eaux du Nil par la soeur du Pharaon et qui en avait fait son fils adoptif, n’était pas non plus le Chevalier Bayard sans peur et sans reproche.

En effet, recherché par la police pour avoir assassiné un sujet égyptien, pris de panique, il avait pris le grand large et s’était sauvé loin du Pharaon. Il était donc en cavale quand Dieu lui vint en aide. Ainsi, donc, Dieu apporte la preuve irréfutable que son commandement “tu ne tueras point” ne s’applique pas aux élus de son coeur, aux hommes qu’il choisit pour accomplir ses macabres desseins comme il est clair que Moïse, élevé au sérail et qui parlait d’égal à égal avec Pharaon et les membres de la maison royale et qui, de surcroît, avait montré son vrai visage, était la perle rare, l’homme idéal taillé sur mesure pour mener à bien la guerre contre Canaan dont la destruction était devenue une idée fixe et une obsession chez le tout-puissant Dieu de Sem, d’Abraham, d’Isaac et de Jacob alias Allah. De plus, il avait fait ses preuves en abattant froidement un Egyptien au seul motif qu’il frappait un… Hébreu !

D’autant plus que Dieu, un chef de guerre psy habile à manier la stratégie de la tension et stratège militaire d’inspiration forcément divine, ajoutera : “Quant à moi, je durcirai le coeur de Pharaon et je multiplierai les signes et mes miracles dans le pays d’Egypte. Pharaon n’écoutera pas parce que j’aurai durci son coeur. Il faut que je pose ma main sur l’Egypte et que je fasse sortir mes armées, mon peuple, les fils d’Israël, par de grands jugements”. La Terre Promise n’était donc pas un « no man’s land », un désert pavé de cailloux et de pierres. Habitée par un peuple paisible – et fruit de son travail – la terre de Canaan ruisselait de fruits, de lait et de miel !

Pourtant, Dieu avait formellement interdit aux fils d’Israël de descendre en Egypte : “Malheur à ceux qui descendent en Egypte pour de l’aide” comme il avait également interdit à Isaac : “Ne descends pas en Egypte. Réside dans le pays que je t’ai indiqué, un pays que j’ai juré de donner à ta postérité”. Il changera d’avis sans doute parce que, sans troupe et sans or, à l’impossible nul n’est tenu d’autant plus que “ventre affamé n’a point oreilles”. Aussi il encouragera le fils d’Isaac qui invité par Pharaon s’apprêtait à rejoindre son fils préféré Joseph devenu vice-roi d’Egypte : “Jacob ! Jacob ! Me voici ! Je suis vivant ! Je suis le vrai Dieu, le Dieu de ton père ! N’aie pas peur de descendre en Egypte, car j’y construirai une grande nation” !

C’est ainsi que la postérité de Jacob mangera le bon et la partie grasse de l’Egypte, le pays de Ramsès, pendant… quatre cent trente ans, temps nécessaire pour que les fils d’Israël deviennent aussi nombreux que les étoiles du ciel et – à son insu ? – une grande nation d’esclaves ! Aussi, son combat – “Mein Kampf” – à savoir sa conquête de “l’espace vital” se fera en deux temps.

En effet, Dieu s’attaquera d’abord aux Egyptiens. Et, ici, Dieu innove, il n’attaque pas Pharaon en rase campagne. Il mène des actions de guérilla, il invente l’abc et la technique du parfait terroriste : durcir le coeur du Pharaon, le harceler sans cesse en lui assénant des coups successifs de Jarnac là où ils font mal, dans sa chair et dans son sang. Coups de Jarnac qu’il nomme de « grands jugements » ! Alors que, pour faire plaisir à Joseph, son bras droit et fils de Jacob que ses frères l’avaient jeté au fond d’une citerne pour qu’il y meure sans pain et sans eau et qui, ravisés, l’avaient vendu contre de la monnaie sonnante et trébuchante – trente deniers ? – à leur grand-oncle Ismaël qui, heureusement, avait croisé leur chemin, Pharaon avait eu un coeur tendre et compatissant. Il avait rassuré Joseph en disant : “Dis à tes frères : chargez vos bêtes de somme et allez, rentrez au pays de Canaan. Prenez votre père et vos maisonnées, venez vers moi, ici, pour que je vous donne le bon du pays de l’Egypte et mangez la partie grasse du pays”. Et Joseph avait pardonné à ses frères !

Dieu frappe ainsi un homme généreux et bon puisque déjà Abraham avait, lui aussi, fait un détour par la riche Egypte et profité des libéralités du Pharaon. En effet, tenaillé par la faim, angoissé, Abraham avait décidé de gagner la lointaine Egypte et, chemin faisant, avait dit à sa femme Sarah : “Sarah, s’il te plaît ! Je sais parfaitement bien que tu es une femme belle en apparence. Il arrivera immanquablement que les Egyptiens te verront et diront : c’est sa femme ! Assurément ils me tueront, toi ils te conserveront en vie. S’il te plaît, dit que tu es ma soeur, pour que cela aille bien pour moi à cause de toi. A coup sûr, mon âme vivra grâce à toi”. Et Sarah – une femme légère ou la faim mauvaise conseillère, disait Virgile ? – mentira : elle dira qu’elle est la soeur d’Abraham !

C’est ainsi que, accueilli en Egypte pauvre et affamé, contraint par le malheur et la peur que son âme ne meure à coup sûr, Abraham ne mourra pas, tout ira bien pour lui au-delà de toute espérance car il ressortira de l’Egypte immensément riche grâce aux précieux services rendus au Pharaon par sa femme “sois belle et tais toi”. En effet, le généreux Pharaon couvrira le mari complaisant – et très content ! – d’or, de bracelets et de pendants d’oreilles, de chevaux, boeufs, brebis, ânes et ânesses et, aussi, d’une jolie esclave nommée Agar et qui, à l’insu de son tout-puissant Seigneur Dieu mais encouragé par Sarah devenue vieille et stérile, sera sa maîtresse et mère de son fils illégitime Ismaël et auxquels sur l’ordre de la même Sarah et avec la bénédiction du même Dieu, Abraham leur montrera, sans pitié, le vaste désert. En effet, Sarah devenue entretemps, grâce à son Dieu et malgré sa vieillesse, mère d’Isaac, avait dit à son mari : “Chassez cette esclave avec son fils ; car le fils de cette servante ne sera jamais héritier avec mon fils Isaac”. Un point avec lequel le tout-puissant Dieu d’Abraham et de Sarah alias Allah sera d’accord car il dira à Abraham : “Que ce que Sarah a dit touchant votre fils et sa mère ne vous paraisse point rude. Faites tout ce qu’elle vous dira”.

C’est donc de commun accord que Dieu alias Allah, Abraham et Sarah décideront de leur expulsion dans le désert d’autant plus que, dans cette “combinazione” et dans ce “bon débarras”, tout est cocuages, chantages, humiliations, abandons et haines familiales féroces pour des motifs sordides vieux comme le monde : argent ! Chose qui assurément ne tombe pas du ciel…

Devenu grand, éduqué et élevé par sa mère, une femme humiliée certes mais courageuse et fière – de ses mains elle creusera un puits pour lui donner à boire ! – Ismaël, l’indésirable, apprendra à gagner honorablement son pain quotidien. Il ne fera pas croire que sa femme, une Egyptienne comme sa mère, est sa soeur pour profiter des libéralités des grands de ce monde. Il achètera même à ses petits-neveux, en troc de vingt pièces d’argent, Joseph, l’arrière-petit-fils de Sarah et de son père, que ses frères, commerçants avisés, avaient condamné à mort et Joseph, sauvé de justesse, deviendra esclave d’Ismaël et le Dieu d’Abraham et de Sarah, motus, laissera passer et laissera faire.

C’est ainsi que, abandonné par son père et par le Dieu de son père, rayé du Livre Saint, Ismaël, tombé dans l’oubli, sera, des siècles et des siècles plus tard, récupéré par Mahomet, un obscur bédouin du désert qui deviendra célèbre en s’autoproclamant – excusez du peu ! – prophète du… Dieu de Sem, d’Abraham, d’Isaac et de Jacob ! Il fondera une nouvelle religion, l’Islam – et nul ne sait si Dieu est d’accord puisque, pour lui parler, il n’est jamais descendu du ciel – car cette religion, le glaive en mains, partira à la conquête du monde et, sur la “Terre promise”, deviendra le cauchemar du peuple élu, fils d’Israël descendants d’Abraham et de Sarah puisque, là non plus, nul ne sait si Dieu a fait marche arrière et s’il n’a pas abandonné ses fils de prédilection à leur sort ! C’est donc sur les descendants de ce Pharaon qui avait eu le coeur sur la main et qui avait accueilli ses fils de prédilection à bras ouverts que Dieu par Moïse interposé fera tomber ses terribles plaies – “nuits de cristal”- dix au total, “frappes chirurgicales” qui iront crescendo et qui mettront définitivement K.O. le grand Pharaon.

C’est ainsi que, coup sur coup, Dieu changera les eaux du Nil en sang ; les grenouilles envahiront tout le territoire égyptien, suivies de méchantes mouches venimeuses. Dieu étendra sa puissante main sur les champs : les chevaux, les boeufs, les brebis seront frappés d’une peste dangereuse. Dieu frappera aussi d’ulcères et de tumeurs tous les Egyptiens depuis le nourrisson jusqu’au vieillard et, chaque fois, Dieu durcira le coeur de Pharaon et « discernera et épargnera les riches possessions des fils d’Israël », preuve évidente que les plus riches des fils d’Israël n’étaient pas esclaves. Et « last but not least », viendra alors le tour de l’ultime châtiment, la mise à mort de tous les premiers-nés d’Egypte, à commencer par l’héritier du trône. Et une fois l’Egypte complètement écrasée, son armée engloutie dans cette mer rebaptisée mer Rouge, Dieu fera en sorte que son peuple trouve grâce aux yeux des Egyptiens ! Et du plus pauvre au plus riche, les Egyptiens couvriront d’or, de parures et de vases d’argent, de boeufs, brebis, ânes et ânesses, tous les fils d’Israël. Et, triomphant, Dieu dira : « Ainsi, ils dépouillèrent tous les Egyptiens et Pharaon a appris que personne n’est semblable à Moi ».

Ainsi, donc, l’argent était bel et bien le nerf de cette guerre et force est de constater que le créateur du ciel et de la terre ne peut donner à son peuple la vraie richesse qu’en dépouillant les autres peuples de la terre. Vénal, Dieu s’excite à la vue de l’argent et de l’or, ces petits riens qui faisaient cruellement défaut aux siens. Il contrarie l’adage populaire “vox populi, vox Dei” de bon sens élémentaire : “Qui peut le plus peut le moins” et conforte le principe “la fin justifie les moyens” !

Aussi – et à y regarder de près – le problème n’était pas de savoir si son peuple avait vécu esclave ou s’il avait mangé à satiété le bon et la partie grasse de l’Egypte. Sans terre, son peuple n’avait rien à se mettre sous la dent, ni troupe ni argent. Dès lors, le but avéré était double : transformer un peuple paisible sans terre, des laboureurs habiles au maniement de la houe, de la charrue et du trident, en une vraie armée de professionnels qui n’avaient pas froid aux yeux et qui, aguerris au combat, étaient prêts à tuer, pour les conduire ensuite, après un périlleux voyage à travers le désert, sur les terres de Canaan, cette oasis qu’il avait jurée de donner à la postérité d’Abraham et de Sarah.

D’autant plus que Moïse, en apprenant que les fils d’Israël, sitôt arrivés dans le désert et tenaillés par la faim et par la soif, se lamentaient en murmurant : “Nous nous souvenons des poissons que nous mangions pour rien en Egypte : des melons, des poireaux, des oignons et de l’ail nous viennent à l’esprit” et qu’ils s’étaient élevés contre le Seigneur Dieu en dansant et en criant autour du veau d’or concocté par Aaron qui sera intronisé grand-prêtre : “Demain sera la fête du Seigneur. Voici ton Dieu, ô Israël, qui t’a fait sortir d’Egypte”, n’avait-il pas également montré son vrai visage et son savoir-faire ? N’avait-il pas calmé la colère du Seigneur Dieu en disant : “Que mon Seigneur ne s’irrite point car vous connaissez ce peuple et vous savez combien il est porté au mal” ? Ne dit-il pas que le peuple élu avait toutes les tares ? Et, nerfs à fleur de peau, n’avait-il pas brisé en mille morceaux les tablettes de dix commandements que Dieu avait gravés de son doigt et dont un disait : “Tu ne tueras point ?” N’avait-il pas brûlé le veau d’or, réduit en poudre, dilué dans l’eau et ce breuvage n’avait-il pas fait boire aux fils d’Israël ? Et, nec plus ultra, après ce breuvage, n’avait-il pas fait aligner ces paisibles laboureurs, en rang serré, comme pour la parade, et au laboureur placé à droite n’avait-il donné l’ordre d’enfoncer le glaive dans le ventre du laboureur placé à sa gauche ? Et trois mille cadavres, fils d’Israël, pris au hasard, n’avaient-ils pas mordu la poussière du désert ? Et les survivants n’avaient-ils pas compris du même coup que désobéissance, pitié et pardon signifiaient creuser leur propre tombe ? Pour gagner la guerre contre Canaan, le géant de la race d’Enac, n’est-il pas vrai que Dieu les voulaient de vrais guerriers disciplinés, féroces et prêts à tuer, qui n’avaient pas froid aux yeux et qui manient à la perfection le bâton et le glaive et non de paisibles laboureurs pleurnicheurs apeurés par le malheur qui se lamentent et murmurent sans cesse ? Pareil job guerrier était-il taillé sur mesure pour le fils du charpentier Joseph, un homme de paix d’origine modeste ?
Aussi, face au géant de la race d’Enac, Dieu ne fera pas des miracles : c’est l’arme à la main qu’il ira au combat. Déjà l’idée que Canaan, condamné à devenir esclave, soit devenu un homme libre confortablement installé sur ses terres et son peuple errant et esclave, était insupportable aux yeux du tout-puissant Dieu d’Abraham, d’Isaac et de Jacob alias Allah. Et si Dieu voulait donner une terre riche à son peuple, il fallait d’abord rayer le géant de la race d’Enac du monde des vivants car cette terre il ne pouvait la donner aux fils d’Israël qu’en le rayant de la surface de la terre. Ainsi – et là où Noé avait seulement maudit Canaan et ne l’avait condamné qu’à devenir le dernier des esclaves de ses frères – Dieu, pour accaparer son bien, prononce la peine capitale. Il décrète sa mise à mort.

Dès lors, pour gagner la bataille qui sera engagée contre Canaan, la première question à laquelle il faut apporter une réponse immédiate est :  » Le combien sommes-nous » ? Donc le Seigneur ordonna à Moïse de procéder au dénombrement. Et Moïse les compta tous, un par un. Il s’en trouva en tout six cent trois mille cinq cent cinquante en état de guerroyer qui, endoctrinés, entraînés et armés jusqu’aux dents, quitteront le désert du Néguev et monteront à l’assaut des hautes murailles du géant cananéen qu’il avait béni en son temps. Et ce sera la barbarie, la boucherie, le carnage. D’autant que l’entraînement musclé corps à corps dans le désert pour cette guerre décisive durera… quarante ans !

En effet, Dieu a des idées très arrêtées en la matière car les ordres précis qu’il donnera à Moïse ne laissent planer aucun doute sur ses choix ethniques et politiques : “ Et ton oeil ne devra pas s’apitoyer : âme pour âme, oeil pour oeil, dent pour dent… Le Seigneur Dieu, qui est votre guide, combattra, lui-même, pour vous, ainsi qu’il a fait en Egypte à la vue de tous les peuples. Je chasserai moi-même devant vous les Amorrhéens, les Jébuséens, les Phérézéens, les Hévéeens et les Cananéens. Les enfants d’Israël ne doivent point craindre ces peuples, seraient-ils de grande taille. J’exterminerai tous les habitants de ces pays-là. Je purifierai cette terre afin que vous y habitiez. Si vous ne voulez pas exterminer les habitants de ces pays, ceux qui y seront restés seront pour vous comme des clous dans vos yeux et ils vous combattront dans le pays où vous devez habiter, ce qui causerait votre ruine, et je ferai à vous-mêmes tout le mal que j’avais résolu de leur faire. Ne vous alliez point aux habitants de ces pays-là : vous ne devrez point marier leurs filles à vos fils et vos filles à leurs fils. Je ferai de toi une nation plus grande et plus puissante, si puissante que tu devras dominer sur beaucoup de nations, alors que sur toi elles ne domineront pas. Nul ne fomentera des entreprises secrètes contre vous. Je vous procurerai le repos. Vous aurez aussi pour esclaves les étrangers qui sont venus parmi vous, et ceux qui sont nés d’eux dans votre pays, vous les léguerez à vos descendants par droit héréditaire, et vous en serez les maîtres pour toujours. Mais n’opprimez pas par votre puissance les fils d’Israël qui son vos frères. Aussi, et si l’un de tes frères devient pauvre chez toi, dans l’une de tes villes, dans ton pays que ton Dieu te donne, tu ne devras pas endurcir ton coeur et tu ne devras pas avoir la main fermée à l’égard de ton frère pauvre. Tu devras lui ouvrir généreusement ta main”. C’est donc bien dans la parole de Dieu que le racisme pur et dur trouve sa source primitive…

En effet, Dieu d’un seul peuple, le peuple élu, la race des fils d’Israël de pure souche qu’il a créée, il la veut puissante, supérieure, pure, sûre et dominatrice. Aussi, et après cette vibrante et vigoureuse exaltation de la race pure juive et son corollaire, l’énergique purification ethnique, qui donc peut valablement, décemment, honnêtement, soutenir que le Dieu de Sem, d’Abraham, d’Isaac et de Jacob alias Allah, ouvertement esclavagiste, fera une place nette à sa droite au ciel aux peuples inconnus et disparates et aux natifs de la génération spontanée, à savoir les fils et les filles de la vilaine Lucy qui peuplent notre Terre ? Voués à l’enfer, en aucun cas ils entreront dans le royaume du ciel. Déjà les Egyptiens avaient payé le prix fort. Déjà Dieu avait chassé Agar et son fils Ismaël, les indésirables, sans pain et sans eau, dans le désert pour une sordide question d’héritage. Alors que “la beauté cachée des laids se voit sans délai”, chante le poète.

Déjà dans leur conquête de l’espace vital, le général américain Sheridan, farouche partisan de la guerre totale contre les Amérindiens et – “In God we trust” – fervent lecteur de la Bible n’avait-il pas, lui aussi, copié Moïse et l’Ancien Testament et décrété que : “Un bon Indien est un Indien mort” ? N’avaient-ils pas, eux aussi, fait main basse sur leurs terres ? Et cette conquête de l’espace vital et cette “Solution finale” – pourtant un vrai génocide pur et dur ! – ne les appellent-ils pas le “rêve américain” ? Qu’ont-ils de commun avec Jésus de Nazareth, fils du charpentier Joseph ?

Et, en 1924, alors que l’Allemagne avait perdu la guerre, Adolf Hitler, futur Führer de l’Allemagne nazie, n’écrivait-il pas dans son livre “Mein Kampf” : “Un Etat qui refuse la contamination des races doit devenir un jour maître de la Terre” ? Usurpateur et, lui aussi, génocidaire, n’avait-il pas fait croire aux Allemands qu’ils étaient de la race pure des Aryens, un paisible peuple bronzé installé depuis des millénaires dans le sous-continent indien ? Et comme l’imagination leur faisait défaut et à défaut d’une image forte, ils utiliseront comme drapeau de l’Allemagne nazie, la svastika, une croix à quatre branches égales tournées à droite imaginée par un saint homme brahmane et symbole sacré de l’Inde religieuse, symbole qu’ils souilleront après avoir maculé de sang !

Déjà dans sa guerre contre Canaan, Dieu avait également menacé les fils d’Israël de terribles sanctions pour le cas où, par faiblesse, ils épargneraient ses ennemis. Le châtiment viendra, avait-il dit, de ceux-là mêmes envers lesquels ils auront fait preuve de pitié ou de compassion coupables. Aussi, les vieillards, les femmes, les enfants, les nourrissons, les femmes enceintes sur le siège d’accouchement, tous, devaient être passés au fil de l’épée et rayés de la surface de la terre. Sinon, les survivants seront comme des clous dans leurs yeux et les combattront dans le pays où les fils d’Israël doivent vivre, ce qui causerait leur ruine. Et, circonstance aggravante, Dieu en personne se vengera de cette désobéissance et fera au peuple d’Israël tout le mal qu’il avait résolu de faire à ses ennemis… Et puisque Dieu avait ordonné à Moïse de tuer et de tuer sans pitié et avec une cruauté souvent imitée mais jamais égalée, aucun enfant ne survivra pour pleurer ses parents morts.

En effet, Rahab, une prostituée qui avait caché les espions envoyés par Josué, successeur de Moïse, pour espionner et pour l’informer sur le moral des troupes de Canaan, le géant de la race d’Enac, et, donc, nullement rassuré sur le succès de l’opération – il faut croire que deux précautions valent plus que tous les “grands jugements” opérés en Egypte par son Dieu tout-puissant – sera la seule rescapée de ce tout premier génocide – « Solution finale » – perpétré par le Dieu d’Israël alias Allah, avec l’aide des hommes et est, dit Saint-Matthieu, l’arrière-arrière-grand-mère de Jésus de Nazareth.

Tout sera-t-il voué à la destruction et à la mort ? Non ! Seront épargnés… l’argent, l’or, les bracelets, les boucles d’oreilles, les objets en cuivre et en fer, les pièces d’or et d’argent… car, depuis que l’homme a appris à compter, ces « choses » ont quelque chose de saint aux yeux du tout-puissant Dieu de Sem, d’Abraham, d’Isaac et de Jacob alias Allah. Purifiées, elles feront partie du trésor de Yahvé. Aussi, la morale de cette tragique histoire est, elle aussi, vieille comme le monde : “l’argent, le saint des saints, n’a pas d’odeur et est le nerf de la guerre”. Ici encore, la fin justifie les moyens !

Et, pourtant, contrairement au voeu du tout-puissant Seigneur Dieu, cette terre de Canaan où le sang avait coulé à torrents et dite la “Terre Sainte” est loin d’être une terre de repos. Tous y dorment d’un oeil ouvert, sont sur le qui-vive, bâtissent de hautes murailles à l’instar de Canaan, déjà imitées par les bâtisseurs du mur de Berlin et obéissent au vieil adage romain : “Si tu veux la paix, prépare la guerre” ! “Nul n’est prophète dans son pays” avait dit Jésus-Christ…

Bref, quand un quidam vole un portefeuille en tuant son propriétaire, l’homme de la rue dit qu’il s’agit d’un crime crapuleux et il est condamné à une peine sévère, la perpétuité voire à la peine capitale. Et quand un peuple, les armes à la main, fait main basse sur un vaste territoire en tuant tous ses propriétaires, les vainqueurs et Dieu sont d’accord pour dire qu’il s’agit d’un “haut fait d’armes” ! Aussi, ont-ils l’insigne honneur de figurer dans les Livres Saints et les enfants, innocents et futurs combattants, chantent en choeur d’une seule voix leur gloire dans les églises et les écoles primaires.

Pourtant…“Serpents, progéniture de vipères, comment pourrez-vous fuir le jugement de la Géhenne, méchants comme vous l’êtes ? Car c’est de l’abondance du coeur que la bouche parle. Vos ancêtres ont tué, vous êtes témoins de leurs actes et vous les approuvez. Et pour que vienne sur vous tout le sang juste répandu sur la terre, depuis le sang du juste Abel jusqu’au sang de Zacharie qui a été tué entre l’autel et la maison, oui, je vous le dis : tout cela sera réclamé à cette génération. Vous serez jugés sévèrement” dira avec force Jésus de Nazareth, fils de charpentier et “self-made man”.

Jésus dit « vos ancêtres ont tué », il remonte aux tout premiers jours de la création et condamne tous les meurtres et massacres perpétrés depuis l’assassinat d’Abel par Cain. Homme de paix non-violent et digne arrière-arrière-petit-fils de la Cananéenne Rahab, Jésus – bon sang ne saurait mentir – n’y va pas de main morte, se démarque, se distancie et s’oppose aux fils d’Israël et pareils mots durs, accusations et menaces proférés avec une telle virulence et qui montrent l’abîme qui le séparait du Dieu d’Israël alias Allah ne pardonnent pas. Son Dieu était Amour et non Dieu génocidaire !

Déjà en s’adressant aux hommes venus pour l’arrêter, Jésus avait parlé à la foule en disant : “Comme pour arrêter un brigand, vous vous êtes munis de glaives et de bâtons, alors que chaque jour j’étais assis dans le temple pour enseigner. C’est au grand jour que j’ai parlé au monde, je n’ai rien dit en secret et vous ne m’avez pas arrêté. Vous avez entendu qu’il a été dit : “oeil pour oeil, dent pour dent”. Je vous dis : ne résistez pas au méchant et si quelqu’un vous gifle sur votre joue gauche, offrez-lui également votre joue droite” ! Jésus montre du doigt et condamne le méchant qui avait ordonné à Moïse : “Et ton oeil ne devra pas s’apitoyer : oeil pour oeil, dent pour dent” !

Aussi, en s’attaquant de front et publiquement aux fils et au Dieu d’Israël alias Allah, et en soulevant le peuple au nez et à la barbe du tout-puissant occupant romain, qui n’y allait pas non plus de main morte, Jésus devait à coup sûr savoir qu’il ne ferait pas de vieux os. En effet, il mourra dans d’atroces souffrances, à la fleur de l’âge et sa condamnation, politiquement correcte, ne fait aucun doute d’autant plus que c’est en vain qu’il prononcera ses dernières paroles, son cri de détresse, un appel au secours, un vrai S.O.S : “ Mon Dieu, mon Dieu, pourquoi m’as-tu abandonné” ?

Force est donc de constater qu’il s’était trompé d’interlocuteur car le Dieu d’Israël alias Allah, ne répondra pas à cette ultime supplique de son « fils » bien-aimé Jésus tant et si bien que, intarissable avec Moïse, déjà, de son vivant, il ne lui avait jamais adressé la moindre parole. Indifférent, il avait laissé dire et laissé faire. Son sort il l’avait laissé au bon vouloir du tout-puissant conquérant romain Ponce Pilate qui, sur la “Terre promise”, faisait la pluie et le beau temps au nez et à la barbe du tout-(im)puissant Dieu d’Abraham, d’Isaac et de Jacob alias Allah ! Comme il n’est jamais descendu du ciel pour s’entretenir avec Mahomet, fondateur de l’Islam. A Mahomet non plus, Dieu donc Allah n’avait prêté aucune attention, il l’avait ignoré totalement. N’empêche, il s’autoproclamera prophète !

Comme il est tout aussi vrai que toute cette tragique histoire n’était, au départ, qu’une banale et vulgaire querelle de famille, monnaie courante lorsque les préférences et les malédictions d’un grand-père ivrogne mal dans sa peau souffrant de la solitude et du mal de vivre et qui plus est, l’unique propriétaire de la planète Terre, rivalisent avec la monnaie sonnante et trébuchante, les meubles meublants et les lopins de terre ruisselant de fruits, de lait et de miel… une rivalité – et Ismaël en est la preuve vivante ! – que le Dieu de Sem, d’Abraham, d’Isaac et de Jacob alias Allah, a médiatisée et transformée en féroces luttes religieuses et haines raciales à l’échelle planétaire et dont les effets cruels, terribles, néfastes, frappent, encore et toujours, tous les peuples de la Terre.

Déjà, depuis que le monde est monde, de grandes et de petites familles ordinaires s’empoignent pour moins que les lopins de terre ruisselant de fruits, de lait et de miel et, sur ce chapitre, Jésus dira « à Dieu ce qui appartient à Dieu et à César ce qui appartient à César ».

Il parlait de la petite pièce de monnaie frappée à l’effigie – “In God we trust” – de César, et valeur refuge de la pauvre veuve qui, pour le salut de son âme, “met dans le tronc de son nécessaire, tout ce qu’elle possède, tout ce qu’elle a pour vivre, alors que le riche, pour le salut de son âme, y met de son superflu”. Preuve évidente que c’est bel et bien la petite pièce de monnaie frappée à l’effigie de César, le saint des saints, qui conduit l’âme des créatures du Dieu d’Abraham, d’Isaac et de Jacob alias Allah droit au ciel. Et non le péché absous dans le confessionnal qui n’est pas, dit le pape François, une salle de torture. Tout péché a donc un prix et il est clair que la pauvre veuve et le riche n’évaluent pas leur âme au même prix : pour la pauvre veuve son âme vaut son pesant d’or, sa vie, et pour le riche un tout petit pourcentage de son immense richesse, un superflu dont il ne sait pas quoi faire dira Jésus de Nazareth. Le riche attache donc plus d’importance au pain qu’il mange à satiété et la pauvre veuve à “il n’y a pas que du pain que l’homme vit”…

En effet, Jésus n’a-t-il pas dit : “Il est plus facile à un chameau de traverser le chas d’une aiguille qu’à un riche de pénétrer dans le royaume du ciel” ? N’a-t-il pas dit : “Malheur à vous, les riches, car vous avez déjà pleine consolation et qui riez, vous connaîtrez les larmes et le deuil” et “Heureux vous, les pauvres, qui avez faim et qui pleurez, car vous rirez” ? Et Saint-Matthieu est-il sur la même longueur d’onde que le Dieu d’Israël alias Allah quand il dit : “Personne ne peut servir deux maîtres comme un esclave ; ou bien, en effet, il haïra l’un et aimera l’autre, ou bien il s’attachera à l’un et méprisera l’autre. Vous ne pouvez servir Dieu et la Richesse comme des esclaves” ?

Et Dieu est-il sur la même longueur d’onde que Saint-Matthieu quand il proclame que : “Mieux vaut celui qui est peu considéré, mais qui a un serviteur, que celui qui se glorifie, mais qui manque de pain” ? Cette parole pouvait-elle plaire au fils du charpentier Joseph soucieux du bien-être des pauvres ? Aussi, l’Eglise catholique rassure les pauvres fidèles qui mettent dans le tronc “deux petites pièces de monnaie, soit un quart de sou” et dit que sa mère Marie est la mère des pauvres ! Faut-il alors dire à la pauvre veuve que ses peccadilles sont des péchés mortels et au riche que ses péchés mortels sont des peccadilles ? Le pape François croit-il vraiment que sa place est en enfer, alors qu’elle met dans le tronc de son nécessaire, tout ce qu’elle possède, tout ce qu’elle a pour vivre ? Le pape François croit-il vraiment qu’il suffit de rassurer les pauvres fidèles en disant que la mère de Jésus est la mère des pauvres alors qu’il fait la part belle au dogme de Saint-Basile, père de l’Eglise grecque : “Le riche, intendant des dons de Dieu, est au service du bien commun” et qui, aujourd’hui encore, forme la trame de la doctrine politique, économique et sociale de l’Eglise catholique ? Jésus a-t-il dit que le riche était l’intendant des dons de son Dieu Amour au service du bien commun ? N’a-t-il pas dit que le riche, rassasié, riait après avoir trouvé pleine consolation sur la terre ? N’avait-il pas chassé les marchands du temple, ces banquiers usuriers et véreux qui faisaient leur juteux business dans les synagogues avec la bénédiction des prêtres ? Karl Marx n’est-il pas plus proche de Jésus que ne l’était le libéral Adam Smith ? Ainsi, l’Europe chrétienne qui fête Joyeux Noël sait-elle que Jésus a dit que, pour les pauvres, l’enfer était sur la terre et qu’ils riront après leur… mort ? Au total – et depuis que le monde est monde – l’argent ne va-t-il pas aux riches comme l’eau va à la rivière ? Finalement, qui donc a peur de l’enfer ? Bref, et si, au total, le Dieu de Sem, d’Abraham, d’Isaac et de Jacob alias Allah dit que l’homme est porté au mal, ne dit-il pas aussi qu’il “a créé l’homme à son image ?” Et ceci n’explique pas cela… ?

Aussi, face au retour en force des extrémismes, de la violence, des néfastes guerres de religions et des féroces haines raciales, les démocrates du XXIème siècle – hommes et femmes de bonne volonté et, en particulier, la jeune génération épris de paix et d’une redistribution plus équitable de la richesse dans le monde – ont intérêt à être doublement attentifs et à méditer la profonde pensée de Marc Aurèle, empereur romain : “Songer sans cesse comment tous les événements qui présentement se produisent, se sont produits identiques autrefois, et songer aussi qu’ils se reproduiront”…

Leão da SILVA, professeur honoraire de la Haute Ecole de la Ville de Liège, essayiste. Auteur du livre : « Jésus le Révolutionnaire. Une condamnation politiquement correcte », Ed. L’Harmattan, 2007. Site : lemondedesreligions.wix.com/judeochretienne. Email : leaodasilva1@gmail.com

Ecritures saintes, vérité et violence :

La Commission Biblique Pontificale s’est réunie récemment en assemblée
plénière pour réfléchir sur les liens entre l’inspiration des Ecritures
et la vérité. Cette question rejoint un problème fondamental des
religions et notamment des monothéismes : la violence.

Si une communauté religieuse possède une vérité révélée, comment ne pourrait-elle pas tout faire pour l’imposer ? C’est le sujet du dialogue passionnant entre juifs, chrétiens et musulmans que nous offre Lumen Vitae (« Monothéisme et violence », Trajectoires 24, 2012). Les trois religions doivent en effet assumer, non seulement la violence de leur histoire que l’on pourrait attribuer à des déviances, mais aussi celle qui se trouve inscrite dans les textes que les croyants estiment révélés. Comment considérer comme révélés, par exemple, les passages de la Bible ou du Coran qui invitent les fidèles à exterminer les ennemis de Dieu ? Quelle vérité disent ces textes ? Comment les interpréter, puisqu’il est évident que les croyants ne peuvent les supprimer de leurs Ecritures ? Commençons par la Torah. Pour les Juifs, ce sont les cinq premiers livres de la Bible, l’ensemble de cette bibliothèque étant constitué par la Torah, les Prophètes et les autres Ecrits. D’autres livres, les Juges ou les Rois, dits historiques, contiennent aussi des épisodes de grande violence, mais les lectures de la Torah peuvent servir de paradigmes pour le reste du Premier Testament. […]

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Ministères dans l’Eglise

La communauté se réunirait pour le partage hebdomadaire de l’Eucharistie comme dans les débuts, chacun participant au « Faites ceci en mémoire de moi. » Il importe que le chrétiens puissent vivre et se rassemblement et ce partage.

Le Père Yves Congar disait au cours d’une conférence donnée à l’Université de Strasbourg en 1970, cette phrase qui m’a été rapportée : « Du moment qu’on a admis des personnes au baptême, on a le devoir de leur assurer l’Eucharistie. Ou on ne baptise pas , ou, que les baptisés passent outre et célèbrent l’Eucharistie. »
« Phrase en l’air », m’ont dit certains. Il est vrai que ce n’est là qu’une phrase rapportée, je n’ai donc pas le texte sous les yeux, mais, venant plus tard, je lis dans la thèse du théologien Jean Rigal  : « Ministères dans l’Eglise », soutenue en 1979 et dirigée par Pierre Eyt, alors recteur de l’Institut catholique de Toulouse, des textes de poids que je vous livre.

W. Kasper : « Si les chrétiens se réunissaient dans une situation extrême …Pour célébrer un repas commun en mémoire de la volonté ultime de Jésus, le Christ serait certainement présent parmi eux ; il y aurait communion avec l’Église et avec son ministère officiel au moins in voto. S’agirait-il là d’une Eucharistie au sens formel du terme ? C’est une question qui n’a pas été discutée jusqu’à présent, mais qui perdrait de sa force explosive si l’on réfléchissait qu’il y a diverses degrés de densité dans la réalisation de l’Eucharistie et différentes manières pour le Christ d’être présent » (Concilium n° 43 p. 22).

Il y a de quoi faire un livre sur ce texte. Analysons-en quelques points. « Célébrer un repas commun en mémoire de la volonté ultime de Jésus », n’est-ce pas exactement ce que Jésus ordonne à ses disciples (matetai, et pas apôtres : apostoloi) de faire « en mémoire » de lui ? N’est-ce pas faire l’Eucharistie ?
« Il y aurait communion avec l’Église et avec son ministère officiel au moins in voto ». Pour éviter le schisme dans l’Église du Christ, le lien avec l’évêque est essentiel. Il l’est du côté de l’assemblée qui vient le demander. Si l’évêque le refuse, il serait bon qu’il dise pourquoi. Serait-ce parce que la communauté n’est pas assez fervente, pas assez honnête dans ses pratiques ? L’épiscopat ne donne- t- il pas son accord à certaines communautés, aujourd’hui et depuis des années, oublieuses du simple respect des personnes petites et grandes, qu’elles se targuent d’amener à Jésus-Christ ?

« C’est une question qui n’a pas été discutée jusqu’à présent » Elle l’est maintenant et depuis des années. Nos évêques l’entendent mais se refusent à répondre et nous disent : il faut que nous en référions à Rome…Et nous savons que, si toutefois la question est posée, la réponse ne viendra pas…enterrement sous la Coupole de Saint Pierre ?

Cette question « perdrait de sa force explosive si l’on réfléchissait qu’il y a divers degrés de densité dans la réalisation de l’Eucharistie et différentes manières pour le Christ d’être présent  ». Il eut été intéressant de demander à W. Kasper ce qu’il entendait pas ces « degrés de densité dans la réalisation de l’Eucharistie ». Ne s’agit-il pas là, justement, de la participation que mettent les fidèles de leur présence à l’Eucharistie ? C’est bien ce que nous apportons au Christ et à l’Église qui fait une Eucharistie pour ou poins dense ; le Christ est toujours là par sa présence. Et puis, théologiens, il ne faut pas oublier les « différentes manières pour le Christ d’être présent (…) Ce que vous avez fait au plus petit… » ; mais cette présence-là est plus lourde à porter et aussi plus envahissante.

La thèse de Jean Rigal apporte d’autres textes à notre réflexion sur « la messe ».
Hans Küng est appelé à apporter sa pierre, de scandale dira-t-on bien sûr, puisque c’est lui qui l’apporte, mais difficilement rejetable au plan de l’exégèse. Qui célébrait l’Eucharistie à Corinthe ? des ministres institués ? Il aurait pu en dire autant des Eucharisties célébrées à Thessalonique après le départ de Paul.

« Que se passe-t-il, écrit Hans Küng, si un chrétien tombe dans une telle situation missionnaire et que, en vertu de son sacerdoce universel et sous l’impulsion de l’Esprit, il rassemble un petit groupe, une petite communauté grâce à son témoignage chrétien personnel , qu’il la baptise et qu’il célèbre le repas du Seigneur avec elle ? Sa célébration de l’Eucharistie pourrait-elle être valide comme celle des Corinthiens en l’absence de Paul ?…Voilà des problèmes dont on peut au moins discuter. Même abstraction faite de ces données exégétiques…dans une Église où tout chrétien peut administrer le baptême de nécessité…qui dans toutes les difficultés possibles parle d’un « supplet Ecclesia »…(n’y aurait-il pas) aussi un « supplet DEUS » encore beaucoup plus vaste et plus efficace ? » (L’Église, Ed. Désclée de Brouwer 1968, p.608).

Ce texte de 1968, écrit par un expert, un « peritus » du concile Vatican II, semble écrit aujourd’hui, en pensant à ces communautés d’Amérique latine réunies par un ou une catéchiste, « sous l’impulsion de l’Esprit ».

Jean Rigal fait observer en note dans sa thèse, que la « Sacrée Congrégation pour la Doctrine de la Foi a censuré cette opinion ». La question n’en reste pas moins posée, et la Sacrée Congrégation a répondu « non » sans argumenter sa réponse. Or, le rôle de tout bon professeur, sinon de bon juge, est d’argumenter ses décisions. Seul Dieu est infaillible ! C’est justement tout une démonstration de Hans Küng qui a écrit pour cela un livre : « Infaillible ? une interpellation… » (Ed. Désclée de Brouwer 1971).

Au soutien de sa réflexion, Jean Rigal apporte un texte de L. Boff, théologien brésilien qui relie à l’Église des premiers temps les communautés actuelles de chrétiens quasi hors d’atteinte ; « communautés de base privées pour longtemps et de façon irrémédiable de ministre ordonné…La communauté grâce à ses coordinateurs, est en communion avec les autres Églises soeurs et avec l’Église universelle, elle désire ardemment l’Eucharistie…Le célébrant non ordonné serait le ministre extraordinaire du sacrement de l’Eucharistie…toujours désigné ad hoc…(Église en Genèse, Ed. Désclée 1978, pp.90 à 100).

Je passe sur la citation que fait Jean Rigal de C. Duquoc, retenant seulement cette phrase : « Il n’existe de communauté au plein sens du terme que là où est célébrée l’Eucharistie ». (Revue les Etudes, Janv.1979, p.106).

Henri Denis, toujours cité par Jean Rigal, a cette ouverture que l’on trouve aussi chez Joseph Moingt : dans la communion de l’Église qui s’établit à travers le ministère apostolique, une délégation pastorale, principe admis dans le catholicisme, pourrait permettre « une Eucharistie de petit groupe, une Eucharistie de grand groupe de type presbytéral, une Eucharistie épiscopale… ». La petite communauté aurait son président, (ou sa présidente ?) reconnu(e) par l’évêque et célébrerait l’Eucharistie selon ses besoins. Elle se retrouverait avec le prêtre en charge d’autres petites communautés semblables pour une Eucharistie plus festive. Et l’on pourrait organiser de grandes assemblées où l’évêque réunirait les prêtres, diacres, responsables de communautés pour signifier l’unité de l’Église diocésaine aux grandes fêtes de la Liturgie.

Écrivant cela, je repense aux communautés établies sur l’archidiocèse de Poitiers, visité il y a trois ans, dont j’ai éprouvé la vitalité. Je revois l’assemblée dans la cathédrale de Poitiers, au jour des « adieux » d’Albert Rouet aux chrétiens de son archidiocèse. Là était l’Église : un monde au service de l’Évangile, dans toute sorte d’engagements : politiques, syndicaux, associatifs, religieux. Ce jour-là les « Petites Communautés » du diocèse étaient à l’honneur.

Au fondement de sa thèse, Jean Rigal apporte la pierre d’Yves Congar, lequel prend l’histoire à témoin et dogmatiquement la dépasse : « L’histoire ne nous précise pas d’autre moyen normal d’établir des célébrants de l’Eucharistie et de relier leur ministère à celui des apôtres, sinon par l’imposition des mains, c’est-à-dire par l’ordination. Le ministère de l’unité qui est par excellence celui du collège des évêques, assure l’authenticité du sacrement de l’unité. Nous ne voulons connaître d’autre règle que celle-là. Nous pensons que, dogmatiquement, on ne peut pas exclure l’hypothèse qu’autre chose soit possible ». ( Nouvelle revue théologique, octobre 1971, p. 795). Cette dernière phrase laisse ouvert l’avenir. Elle relie l’Église d’aujourd’hui à celle des premiers chrétiens. Elle vient, discrètement, soutenir la phrase prononcée à Strasbourg en 1970 par le même Yves Congar.

Oui, cette ouverture de l’Église était bien en germination sous la coupole de Saint Pierre au temps de Vatican II. La curie romaine l’a cachée sous son chapeau rond, mais là, malgré tout, elle a mûri.

Gilles Lacroix

Esprit Saint et Eglise

Je lisais un jour dans un dossier de Christian Terras un document intitulé «La Nouvelle Messe des dominicains hollandais». Je me remémore à ce moment tant de réflexions et d’interrogations qui me travaillent depuis longtemps sur l’évolution de l’Eglise de notre temps succédant à des évolutions parfois considérables durant les siècles qui nous ont précédés, je me demandais quels caractères pourrait rendre le mot d’ordre: «Nouvelle Evangélisation» pris tant à coeur par Jean-Paul II et dont je ne voyais pas en quoi et comment il pourrait déboucher pratiquement pour opérer le renouveau .qui se montre indispensable pour que l’Eglise du Christ s’exprime en un langage compréhensible et fort pour faire découvrir aux hommes du vingt et unième siècle la Parole qui sauve, avec un langage adapté.

Et ce matin, en relisant une note que j’avais écrite et intitulée:« Qui est Jésus-Christ ?

» j’ai pensé : N’est-ce pas cela que le pape invitait à faire vivre ? Non pas un renouveau tempéré par quelques mesures secondaires mais une ouverture gigantesque en l’Esprit de Jésus-Christ demandée à toutes les âmes de bonne volonté: Paix sur la terre aux hommes de bonne volonté ! En marche, souvent même sans le savoir dans la loyauté de leur conscience vers une Vérité toute entière sans confusion possible ni aucune comparaison avec les sociétés humaines mais les englobant toutes dans l’Esprit qui vivifiera notre temps et les inspirera.

Or, le monde se transforme à toute allure depuis 100 ans et plus sous tous ses aspects humains, scientifiques, matériels… L’humanité déborde la surface de la planète , et elle devient tellement envahissante que sa croissance même lui rend
dangereuse sa propre survie tandis que les ressources en tout genre qui lui permettrait de se développer en arrivent à s’épuiser. La mer se vide de la vie qui se renouvelait en elle et qui s’épuise. En même temps elle devient poubelle.

Les ressources du sous-sol qu’il a fallu des milliards d’années d’évolution pour les accumuler s’épuisent, l’atmosphère se détériore sous tous ses aspects, la terre se désertifie… L’eau est proche de manquer.De nombreuses espèces disparaissent. Allons-nous vers la fin des temps prophétisée par la Bible, ou vers des temps entièrement nouveaux inattendus où le Fils de l’Homme inspirera l’avenir préparant son retour ? La pauvreté et la misère s’étendent sur la masse de la population, et durant ce temps, et plus que jamais, certains groupes s’enrichissent abusivement. Faut-il décrire ici la baisse de moralité et de respect des autres de tant d’êtres plongés dans un égoïsme suicidaire pour tous ?

De toutes façons, nous ne pouvons pas ne pas être sur la route d’un monde nouveau dont rien ne nous laisse prévoir ce qu’il sera dans dix ans ou dans vingt ans, mais cela touchera sûrement les générations qui naissent actuellement, car les dangers sont de plus en plus imminents.

Alors dans de telles perspectives, qu’en est-il de la situation de ceux qui par leurs convictions religieuses et et la droiture de leurs consciences devraient plus que jamais être le sel de la terre et ouvrir à l’espérance en créant de nouvelles perspectives vitales plus proches et plus correspondantes à nos conditions actuelles de vie ?

Et si l’Église, sous l’inspiration bien écoutée de l’Esprit du Christ, ne sait pas se faire entendre, si elle demeure trop tournée vers un passé d’habitudes ronronnantes , si elle n’est pas la voix du Crucifié qui nous appelle à souffrir mais aussi à ressusciter, si elle n’aide pas l’humanité entière à s’ouvrir à cette multitude de charismes de service et d’amour que le Père répand à profusion dans beaucoup de cœurs, ne risque-t-elle pas de se retrouver telle un bel arbre mort si à temps nouveaux elle ne sait pas s’ouvrir à une spiritualité plus conforme, plus vivante et plus accueillante…

En tenant davantage compte de ce qui est bon dans l’évolution des mœurs par rapport au passé, en sachant faire éclater les richesses de l’Esprit , en ouvrant un monde trop triste à une joie renouvelée qui sache ranimer tant d’espérances désillusionnées ( Ézéchiel,ch.37,v.1/14, Les ossements desséchés ).

Nos traditions souvent vieillies doivent se réveiller pour présenter de façons plus adaptées et plus vivantes le message du Christ vivant qui seul peut nous sauver et désigner le chemin balayé par son Esprit qui souffle où il veut et nous invite à une tempête d’amour !

Alors pour moi qui suis devenu vieux se posent des questions nombreuses:

– Comment mon Église que j’aime, elle qui regroupe l’ensemble des disciples du Christ, chargée par lui d’enseigner tous les hommes , de leur révéler l’amour infini du Père, peut elle leur faire comprendre que tous ensemble, et non seulement tous les baptisés mais aussi tous ceux qui agissent de bonne foi selon leurs consciences, nous avons à prendre la route du temps qui est le nôtre et agir en fonction des signes de notre temps ?

Cette route n’est pas une voie droite à sens unique, inchangeable et monotone mais une voie de vie qui mène à Dieu à travers un monde qui n’est jamais figé sur son passé mais cherche un air plus vif.

Dieu n’est pas un être immuable et solitaire, s’il est Trinité et si cette Trinité est visiblement ouverte à l’humanité par le Messie Jésus, s’il nous dit au moment de subir la:mort: « Il vous est bon que je m’en aille, et si je m’en vais, je vous enverrai mon Esprit pour qu’il demeure avec vous ». Alors, il nous reste, à nous, tous les chrétiens , à mettre pratiquement à l’œuvre le double commandement de la Torah
Tu aimeras Dieu de tout ton cœur… et ton proche comme toi-même.
C’est un ordre contradictoire avec le comportement trop ordinaire des hommes, mais c’est la vie à laquelle on ne peut échapper .

Un point me paraît capital à mettre en valeur pour s’ouvrir à l’appel du monde de notre temps: C’est cette affirmation expresse du Concile de Vatican 2 définissant l’ Église comme « le peuple de Dieu ». On en parle beaucoup mais sans en tirer les conséquences. Or cette définition peut bouleverser le monde . Si nous savons nous souvenir qu’un Concile agissant au nom de toute l’ Église est fondé sur l’enseignement du Christ qui seul est la Vérité , la Voie , la Vie … Alors, que les esprits chagrins se taisent. Le sens profond de cette définition voulue par l’Esprit de Dieu qui guide toujours les travaux d’un Concile Œcuménique et ne peut donc être prise à la légère ni contestée , c’est de nous faire remarquer que l’Église n’est pas d’abord une société figée avec une organisation monarchique immuable risquant la sclérose comme toute institution qui se fige… D’ailleurs sur ce point certaines interprétations actuelles ne sont pas le produit d’une étude historique incontestable
et les faiblesses humaines des responsables ont été bien souvent à l’origine de déviations que l’on retrouve à toutes les périodes de la vie de l’Église et qu’il serait bon de corriger. Il y a un début à cela.

L’Église est un mot qui signifie rassemblement, qui a mission de réunir dans la Charité du Christ tous les hommes.

L’Église est d’abord le peuple de Dieu, un peuple en marche dans le pèlerinage à travers les temps et les continents. Ce peuple que Dieu, Père de tous les hommes, désire rassembler dans un même Esprit vivant et vivifiant par delà toutes les différences humaines raciales, linguistiques, morales, toutes différences prises en compte et respectées.

Le peuple de Dieu a tellement varié à travers les millénaires ! Il commence avec Abraham. Plus tard dans la lignée d’Abraham, sous la conduite de Moïse, c’est un tout petit peuple hébreu que nous connaissons mieux que la plupart des peuples grâces aux Livres de l’Ancien Testament. Il s’est senti confier par la bénédiction divine une tâche difficile pour préparer un avènement qui devait peu-à-peu changer la face du monde. Il a connu une suite d’événements souvent douloureux, d’apostasies, d’engagements sur de fausses routes, de persécutions …

Et il a pris des formes humaines qui ont varié… Contentons nous de rappeler seulement les communautés judaïques différentes : Judéens, Galiléens, Juifs de la Diaspora, .. Les plus traditionnelles refusant en masse le Messie tandis que les Communautés de diaspora se faisaient les bases de départ d’une nouvelle forme du peuple de Dieu s’ouvrant aux Craignants Dieu et aux Païens… Allez, enseignez toutes les nations, nouvelle forme religieuse inspirée par le Messie et dont les Actes des Apôtres nous donnent la première vision.

Le Fils d’Homme , voulu par le Créateur, ne s’est pas présenté comme un souverain, Il est venu montrer la voie de la Vérité. Nous le connaissons par les écrits du Nouveau Testament. Il s’est entouré d’hommes bien ordinaires dont la mission a été de faire connaître et de répandre la Parole de cet envoyé divin . Cet homme n’a pas donné de constitution à ces peuples nouveaux que sa Parole convertissait et qui devinrent ses premiers disciples à la vie, à la mort.

Sa Loi reprenait celle donnée par Moïse (la Torah) non pour l’abolir mais pour l’accomplir, lui donner tout son sens jusqu’au bout de ses exigences. Il la résumait ainsi en un double commandement: «Tu aimeras le Seigneur ton Dieu de tout ton coeur, de tout ton esprit. Et: Tu aimeras ton proche comme toi-même Et , disait-il, dans ce double commandement est résumée toute la Loi et les Prophètes».
Ce n’était pas seulement des mots, mais une exigence, en premier lieu pour tous ses disciples qui constituent cet immense rassemblement autour de lui: Son Église. Jésus communique son Esprit à son Église pour la guider et comme canal de la source de Vie selon le plan divin.

L’Église du Christ a été, comme lui-même, victime de toutes les incompréhensions humaines. Elle dérangeait et elle se doit, comme son fondateur, de déranger : Pendant les premiers siècles les chrétiens ont été durement persécutés par les autorités. A partir de la reconnaissance de l’Église par les empereurs romains et les rois qui leur étaient soumis s’est peu-à-peu affirmée une hiérarchie trop souvent annexée par les autorités civiles. Ainsi, le premier Concile Œcuménique a été réuni sous la présidence de l’empereur Constantin.

L’Église est même devenue officiellement organisation liée à l’État à partir de l’empereur Théodose. Puis sous le coup des invasions barbares, l’empire s’est affaibli , les autorités civiles ont souvent perdu pied. Le prélat romain vivant à Rome a été considéré comme l’héritier des empereurs déchus puis disparus et c’est ainsi que peu-à-peu des papes ont confondu pouvoir spirituel et pouvoir temporel. Ils sont devenus des souverains. C’est ainsi que se sont constitués les États de l’Église disparus en 1870 et dont le reste constitue de nos jours le petit état pontifical du Vatican…(45 hectares), succédant au Christ qui n’avait pas une pierre où reposer sa tête… Mais ce n’est pas ici mon intention de poursuivre une étude qui a été fort bien faite par de nombreux historiens de toutes tendances.

Le plus tragique n’a pas seulement été l’ensemble des luttes entre le Sacerdoce et l’Empire germanique, ni les guerres d’Italie… Retenons seulement l’acharnement des pays d’Europe, se disant chrétiens ( c’est-à-dire disciples du Christ) à l’égard des communautés juives dispersées durant des siècles et qui le sont toujours pour la plupart. On avait oublié de relire ou de chercher à comprendre l’Épitre aux Romains de St Paul: « J’ai dans le cœur une grande tristesse, une douleur incessante pour les Juifs, mes frères de race. Pour eux, je souhaiterais même être maudit, séparé du Christ: Ils sont en effet les Fils d’Israël, ayant pour eux l’adoption, la gloire, les alliances, la Loi, le culte, les promesses de Dieu; ils ont les Patriarches et c’est de leur race que le Christ est né, Lui qui est au dessus de tout, Dieu béni éternellement ». Mon but n’est pas ici de revenir sur ce passé. Sinon pour me permettre de citer une mystique dont je ne me souviens pas le nom: L’Amour n’est pas aimé. L’histoire de l’Église est une histoire de beaucoup d’amour , de générosité totale , mais tout cela tellement imprégné de faiblesses, d’orgueil, d’abus d’autorité de beaucoup de « disciples » devenus plus proches de Judas que de Pierre, Paul et Jean ! Je voudrais maintenant simplement exprimer ici des questions que je me pose sur le vécu actuel de l’Église en face de l’évolution du monde.

Ce ne sont pas des réclamations mais des observations personnelles pour certaines, et des méditations pour d’autres. Le Sacré ne serait-il pas trop réservé au masculin puisque la question de la possibilité pour une femme de pouvoir recevoir aucun ordre sacré paraît inadmissible , qu’il s’agisse du ministère sacerdotal ou même diaconal ? Or, contrairement à la situation (esclavagiste de la femme) dans les siècles passés, la femme connait de plus en plus une situation sociale qui lui ouvre dans tous les domaines, sauf l’Église catholique, une place que les sociétés anciennes lui déniait en la réduisant à un état de minorité contradictoire de nos jours avec l ‘évolution de l’Histoire et déjà avec le comportement du Christ tel qu’il ressort des évangiles. N’est-ce pas Marie-Madeleine qui annonce la Résurrection aux disciples ?

Or, dans l’Église primitive, il semble bien que tous les membres de la communauté soient égaux sur le fondement de leur Baptême, suivant ainsi St Paul (Galates, ch.3,v.27): « Parce que vous avez revêtu le Christ, il n’y a plus ni juif, ni grec, ni esclave, ni homme libre, ni homme, ni femme car vous ne faites qu’un dans le Christ Jésus.Et si vous appartenez au Christ, c’est donc que vous êtes de la descendance
d’Abraham
»., Le texte est parfaitement clair.

Chacun avec ses charismes est au service de la communauté (I Corinthiens,ch.12, v.1/31 et ch.13) Et tout doit déboucher sur l’ Amour qui est don et partage. Ainsi donc le Christ est venu pour que tous les êtres soient appelés à s’épanouir dans la liberté à laquelle nous invite celui qui n’est pas venu pour exiger et commander et qui n’a rien écrit de restrictif mais qui se définit comme la Vérité, la Voie, la Vie.

Il a fallu des siècles pour que l’humanité commence à entendre ce message qui correspond bien sur ce point à l’état d’esprit qui se répand de nos jours sur le monde: Il ne peut y avoir de discrimination.

N’est-ce pas l’Esprit divin qui guide les hommes de notre temps à découvrir (pas sans mal) le respect qu’ils doivent avoir les uns à l’égard des autres ? Tous enfants du même Père (chrétiens ou non) et partageant avec le Christ la totalité des droits et des devoirs des hommes. A partir de là, une deuxième question dont je voudrais parler est celle-ci: Le célibat consacré. La tradition de l’Église semble être celle-ci: Le célibat serait dans l’Église une voie considérée comme supérieure à celle du mariage.

Actuellement on justifie cela humainement en disant que le célibataire a une liberté d’action plus grande que celui qui est engagé dans les liens du mariage. Et cela est loin d’être faux, et cela peut concerner des êtres qui répondent ainsi à un engagement de vie total pour un service qui le justifie. L’exemple qui s’impose de lui-même à nous est celui du Christ qui se consacre tout entier à sa mission , dans une vie très courte, et dans un don de soi, dépouillé de tout, puisqu’il n’a pas une pierre où reposer sa tête. Mais le célibat doit-il devenir une obligation déterminante pour accomplir certains services ? Je pense ici plus spécialement au célibat sacerdotal. Il n’ a jamais fait l’objet d’un commandement du Christ.

Dans la tradition juive, le responsable religieux doit faire la preuve de son équilibre en étant un bon époux, soucieux des siens tout en menant une vie très religieuse. Et Saint Paul le rappelle aux épiscopes et aux diacres (1 Timothée,ch.3,v.1 à 12). Dans l’Église, il semble que l’instauration du sacrement de mariage se soit élaboré très vite dans le souci des évêques de garantir la sécurité de la femme vis-à-vis de la puissance patriarcale du père dans les religions païennes en se donnant la possibilité d’exprimer une mise en garde, en même temps, sur les dangers d’une union avec un non chrétien. Il y avait ainsi le désir d’assurer aussi une protection, en reconnaissant une certaine place à la femme dans l’Église, en particulier en cas de veuvage précoce, ce qui était loin d’être rare, et afin de lui pouvoir venir en aide.
Les veuves de la communauté était secourues matériellement par la Communauté en cas de pauvreté et d’abandon.

Pour la femme chrétienne et sans famille capable de la secourir c’était déjà une assurance. Mais c’est peut-être aussi une assurance pour l’Église d’avoir favorisé puis légiféré l’obligation du célibat pour ses ministres. En effet, les églises ont relativement vite possédé des biens financiers et immobiliers provenant de dons. Avec l’avènement de la féodalité, à la mort du ministre du culte, curé ou évêque, la jouissance qu’il avait des biens paroissiens ou diocésains a très vite fait place à une tentative d’annexion par la famille (le népotisme à Rome). Cela s’est passé à tous les échelons. Et l’histoire garde le souvenir parfois très amers de ces détournements. Le célibat rendu obligatoire en ôtant toute légitimité aux héritiers préservait le patrimoine de l’église.

Mais d’autre part est né très tôt une tendance que l’on trouve aussi dans l’Ancien Testament à se préserver de rapports sexuels avant une action militaire ou religieuse pour conserver ses forces vitales pour le combat et par souci de pureté religieuse. S’est instaurée très vite la pratique d’une abstinence sexuelle la veille d’une célébration eucharistique. Quand il devint usuel de célébrer tous les jours, cela imposa une continence permanente du moins en occident car l’église orthodoxe possède toujours un clergé marié mais qui ne peut pas accéder à l’épiscopat. Mais certains saints évêques orientaux ont été de très légitimes pères de famille, tel St Grégoire de Nazianze.

La tradition sur la continence est remplacée en 1139 au 2° concile du Latran en loi sur le célibat des prêtres. Le Code de la Loi Canonique (Canon 1087) déclare l’ordination comme empêchement invalidant. Seules les personnes non mariées peuvent devenir prêtres et seuls les prêtres célibataires non mariés sont autorisés à célébrer l’Eucharistie. En 1215,le 4° concile de Latran établit que seuls les prêtres validement ordonnés peuvent prononcer validement les paroles de la Consécration. Le célibat est donc une règle instituée tardivement dans l’Église romaine mais non générale dans les églises chrétiennes. Ses lois sont des lois ecclésiastiques et donc humaines et ne proviennent pas d’une législation divine. Elles pourraient
donc un jour être modifiées. Dans les décades précédentes, plusieurs pasteurs protestants mariés convertis au catholicisme ont été dispensés de cette obligation du célibat.

Évidemment dans tout cela la femme n’a jamais été concernée bien que la loi du célibat concerne aussi tous les religieux et toutes les religieuses vivant ou non en communauté. Sur quoi se fonde le pouvoir de consacrer réservé à celui qui, à partir du mot grec ‘presbuter’ qui signifie « ancien » c’est-à-dire chrétien confirmé dans sa Foi et sa vie (mot grec presbuter, ( Epitre de Jacques ch. 5,v.14 et 15 pour l’onction des malades) prendra le nom de Prêtre ( en latin « Sacerdos » celui qui accomplit les actes sacrés) . Ce terme était l’appellation réservée autrefois aux prêtres sacrificateurs dans les religions païennes : Celui à qui est réservé de faire le sacré devient lui-même un personnage sacré et accomplit les sacrifices (actes sacrés très souvent mise à mort de l’animal offert, une partie étant ensuite brûlée et une autre devenant nourriture pour le prêtre et celui qui fournissait la bête en repas de communion avec la divinité.) Depuis le XVII° siècle, la Prêtrise de Jésus (Épître aux Hébreux, ch.8, voir ci-dessous) n’est plus fondée sur son humanité mais sur sa divinité. Les prêtres ne reçoivent plus une fonction (une ordination) par la communauté de foi pour maintenir et perpétuer le souvenir et l’imitation de Jésus-Christ (Faites ceci en mémoire de moi) concernant le partage du repas eucharistique mais aussi le service inséparable signifié par le lavement des pieds des apôtres par Jésus. Les futurs prêtres sont désormais consacrés par l’évêque pour pouvoir célébrer l’Eucharistie.

L’Église est devenue hiérarchique et pyramidal. Et c’est cette pyramide que le concile de Vatican II (1962/1965) a changé fondamentalement comme conception de l’Église en décidant ce chapitre sur le peuple de Dieu, antérieur à la place de la hiérarchie qui est service du peuple de Dieu. La pyramide est désormais inversée. Consécration Eucharistique. Le prêtre consécrateur de la présence divine dans les Saintes Espèces est-il, par sa consécration, doté d’un pouvoir spécial le rendant, à l’exclusion de tout autre, capable de faire descendre l’Esprit Saint sur les offrandes ? Relisons les paroles de la Consécration: Le célébrant ou l’ensemble des célébrants s’il s’agit d’une con-célébration, s’adresse à Dieu:

Toi qui es vraiment saint, toi qui est la source de toute sainteté, Seigneur, nous te prions… Le célébrant s’adresse donc, au nom de toute la communauté, pour demander au Père ce que lui seul peut nous donner: Sanctifie ces offrandes ! Celles-ci offertes par tous les fidèles présents.(c’est l’offertoire) Toi seul peut leur accorder une transformation qui les rendent saintes, et comment ? Sanctifie ces offrandes en répandant sur elles ton Esprit ! Et nous nous souvenons que le Christ a dit aux siens: Il vous est bon que je m’en aille et si je pars, je vous enverrai mon Esprit ! Et c’est ce que le célébrant demande au nom de toute la communauté rassemblée: Qu’elles deviennent pour nous le corps et le sang de Jésus-Christ, Notre Seigneur ! C’est donc la Sainte Trinité qui agit en ce moment et intervient. Le célébrant rappelle alors le Récit de la Cène qui redevient actuelle et les paroles par lesquels le Christ, bientôt mort et ressuscité, se donnait au monde et continue de se donner à la communauté rassemblée. Prenez et mangez en tous ceci est mon corps livré pour vous Puis, en présentant la coupe: Prenez et buvez en tous, ceci est la coupe de mon sang, le sang de la nouvelle alliance versé pour la multitude pour la rémission des péchés.

Pas simple souvenir mais rappel du passé qui devient à nouveau actuel. Le célébrant n’est donc pas celui qui consacre par un pouvoir spécial à lui attribué et que l’ordination lui aurait conféré, c’est l’Esprit du Christ qui s’offre à présent parmi nous à nouveau en nous rappelant l’amour qu’il nous a porté sur la Croix . Nous faisons mémoire d’un passé qui redevient actuel dans l’Esprit Saint car nous sommes le peuple qui, par son Baptême, a mission, corps mystique du Seigneur, de porter la bonne nouvelle au monde entier , continuant l’œuvre que le Seigneur confiait aux douze à la Cène et que nous poursuivons de génération en génération jusqu’à son retour:

Humblement, nous te demandons qu’en ayant part au corps et au sang du Christ nous soyions rassemblés par l’Esprit Saint en un seul corps. Toute la communauté présente et non seulement le célébrant qui en est le porte parole est ainsi saisie par l’Esprit pour vivre de cet Esprit qui par le Christ nous relie au Père pour nous diviniser, fils et filles adoptés par le Père en son Fils le Christ, Dieu fait homme, Fils d’homme et Fils de Dieu . C’est toi qui sanctifie toutes choses par ton Fils Jésus-Christ Notre Seigneur avec la puissance de l’Esprit Saint…
Dieu Tout-Puissant ( nous aurions meilleur de dire: Dieu Tout-Aimant ) nous te supplions de consacrer les offrandes que nous apportons.

Et parce que notre communauté n’est pas réduite à ceux qui sont présents, nous l’ouvrons au Pape, à tous les Évêques responsables des Églises locales, à tous ceux qui ont charge de ton peuple…En communion universelle dépassant les frontières du monde .

Par Lui, et avec Lui, et en Lui, à toi, Dieu Tout-Puissant, dans l’unité du Saint Esprit, Tout honneur et toute gloire. Là encore, c’est le Christ qui offre et s’offre et le célébrant est son porte parole audible et les mains de l’offrande. Comme nos mains ouvertes sont toujours le signe de la Prière, de la Charité et du don. Le Credo ne fait aucune allusion à un sacerdoce qui créerait des différences fondamentales et donnerait aux prêtres un pouvoir consécrateur, pouvoir personnel obtenu du fait de l’ordination de transformer le pain et le vin au Corps et au Sang de Jésus-Christ.

Il n’y a qu’un seul peuple au sein duquel il y a des services pour la communauté. Ces services s’appellent Ministères. Mot très riche qui correspond à l’existence de charismes provenant eux-mêmes de l’Esprit divin sanctifiant par eux l’ensemble de la communauté et chacun de ses membres, selon le charisme de chacun.(1 Corinthiens,ch.12)

Je crois EN l’Esprit Saint (et à son action):

Mais (je crois) ce que m’enseigne La Sainte Église Catholique (Catholique mot grec correspondant bien en français à Universelle, c’est-à-dire à laquelle tous les hommes sont appelés et où tous ont leur place à cause de l’amour de Dieu qu’elle a mission de communiquer. Elle est porteur de son message dans la Communion des saints, pour la Rémission des péchés, en vue de la Résurrection de la chair et de l’entrée dans la vie éternelle où le Père a dessein de nous réunir dans l’immense Amour divin. Mais s’il en est bien ainsi, et comme cela s’est passé, semble-t-il en diverses occasions parfois en l’absence d’un prêtre ordonné, un représentant (un ancien presbuter selon l’épitre de St Jacques, reconnu et qualifié par la communauté pour sa dignité et sa foi) ne pourrait-il pas occasionnellement assurer la présidence eucharistique et remplir le ministère de la consécration des Saintes Espèces pour les besoins de la communauté ?

Ne risquons-nous pas, un jour prochain, peut-être pas si lointain, que la consécration eucharistique ne puisse plus avoir lieu faute de ministre ordonné ? Nous y suppléons actuellement grâce à un certain nombre de prêtres âgés qui disparaissent progressivement, mais qu’en sera-t-il bientôt ? De plus en plus souvent des diacres ou d’autres ministres non ordonnés et même de femmes de plus en plus nombreuses heureusement lisent et commentent les Saintes Écritures
que de plus en plus de laïcs apprennent à mieux connaître dans les Centres d’Études théologiques ou exégétiques (et cela c’est du nouveau et un appel de nombreux laïcs pour vivre et aider les autres à vivre de la Foi). Mais la nourriture que nous avons à recevoir de l’Église du Christ c’est à la fois le Pain eucharistique et le Pain de la Parole . Ne pourraient-ils pas à nouveau être réunis comme à la Cène ?

Qu’adviendra-il des réunions du dimanche en l’absence de prêtre, se limitant à la distribution des hosties consacrées à l’avance en dépôt dans la Sainte Réserve, ersatz de la réunion eucharistique de la Cène du Seigneur ? Que devient le commandement du Seigneur «Faites ceci en mémoire de moi » ?

Qui rappelle à l’assemblée réunie en Communion et comporte à la fois le repas du Seigneur annonçant sa mort jusqu’à ce qu’il revienne et le lavement des pieds qui nous rappelle que nous avons le devoir de servir aussi humblement que le Christ l’a fait avec ses apôtres.

En conclusion de ce travail, le monde est à un tournant de son existence. Jamais les conditions de vie n’ont évolué si vite et dans tous les domaines.

Comment le témoignage que nous avons tous, nous chrétiens à porter à cause de notre Baptême, va-t-il pouvoir être compris par les générations qui se succèdent si notre langage et nos coutumes leur restent hermétiques ?

Comment préparer pour le temps qui est le nôtre le cadre rajeuni qui fasse de nous des témoins toujours jeunes de l’Esprit de Jésus ? Dieu est l’éternel vivant qui ne cesse de créer toutes choses et qu’il continue à faire naître chaque jour en vue de la Parousie , c’est-à-dire du retour lorsque les temps seront révolus de Celui en qui le monde entier peut et doit se retrouver que ce terme soit proche de nous ou qu’un nouveau monde s’apprête à naître.

Le Fils de l’Homme, quand il viendra, trouvera-t-il la Foi sur la terre ?
François Le Quéré

Semaine du 15 Août 2008
Note Épitre aux Hébreux, ch.8, v.1/6: Jésus est le seul et véritable grand prêtre.

C’est bien un tel grand prêtre que nous avons, lui qui est assis à la droite du trône de la Majesté dans les cieux comme ministre du vrai sanctuaire et de la véritable tente dressée par le Seigneur et non par un homme. Tout grand prêtre est établi pour offrir des dons et des sacrifices, d’où la nécessité pour lui d’avoir quelque chose à offrir. Si le Christ était sur terre, il ne serait pas même prêtre, la place étant prise par ceux qui offrent les dons conformément à la Loi, mais leur culte ils le rendent à une image, à une esquisse des réalités célestes… En réalité, c’est un ministère bien supérieur qui lui revient, car il est médiateur d’une bien meilleure alliance dont la constitution repose sur de meilleures promesses.

L’IRREFORMABILITE DE L’EGLISE CATHOLIQUE

Le terme d’irréformabilité n’existe sans doute pas au dictionnaire, tant nos contemporains sont persuadés que tout, en philosophie comme en politique, est susceptible de progrès, de changement, d’évolution, en un mot, de réforme. Et pourtant…l’Eglise catholique (kata tên olên gên) qui a normalement l’ambition de s’étendre à toute la planète Terre, reste terriblement figée, hostile à toute adaptation, parfois même à toute réflexion, ce qui finalement la confine à un nombre restreint d’adeptes, de fidèles qui, passivement, vont jusqu’à s’interdire toute divergence d’idées, toute forme de recherche même.

Ils sont nombreux ceux qui, cependant, s’y sont tout de même essayé. Tout au long de l’histoire du christianisme, il n’a pas manqué d’hommes courageux, déterminés, pour dire tout haut, sur un mode prophétique, ce qu’un certain nombre pensait tout bas, une critique pertinente de la façon dont une doctrine s’installait, s’affirmait, souvent s’imposait, ou dont une pratique s’instaurait, parfois radicalement opposée aux principes évangéliques énoncés par Jésus. Depuis Ebion au Ier siècle, Montan au IIe, et Arius au IVe, c’est une foule de théologiens, de philosophes, de pasteurs ou simplement de chercheurs, qui se sont fait condamner, parfois conduire au bûcher par charrettes entières, habituellement parce qu’ils avaient agi selon leur conscience.

L’hérésie c’est bien souvent un sursaut d’honnêteté, un réflexe de vérité, une lueur d’intelligence.

On a brûlé Jeanne d’Arc, mais aussi Savonarole et Giordano Bruno.

On a condamné Galilée, Luther, Calvin, mais on a soigneusement mis à l’écart aussi, et plus récemment, Hans Kung, Eugen Drewerman et Jacques Gaillot, pour n’en citer que quelques-uns.

On a inventé l’Inquisition, machine à exterminer les Juifs, les Maures, les Cathares, les Albigeois, les Vaudois, les Hussites, les Protestants, les Gueux, les supposées sorcières…Derrière ce « on », c’est toute une hiérarchie qui se cache : une imposante échelle de gens en place, à tous les niveaux, constamment préoccupés de mettre des barrières pour sauvegarder leurs privilèges. La réforme pour eux, il est vrai, ce serait la remise en question, l’insécurité, la porte ouverte à l’incongru, au hasardeux, au péché sous toutes ses formes. On ne peut bien sûr pas l’envisager.

L’Église catholique s’est rendue irréformable d’abord par sa constitution dogmatique. Le dogme catholique est une définition radicale, absolue, permanente et indiscutable. C’est là sa pauvreté, proche bien souvent de la stupidité. La vérité des hommes ne se livre jamais de cette façon, mais par touches progressives, relatives, soumises à la critique, à la recherche et au perfectionnement. Le dogme entraîne l’anathème. C’est la condamnation morale, mais aussi physique à l’occasion, de quiconque s’attribue le droit de contester. C’est une démarche qui va à l’encontre du processus évangélique. Jésus ne jugeait pas, ne condamnait surtout pas. Il critiquait les lois et contestait les pratiques du Temple. Il prenait en considération ce que chacun avait dans le cœur et l’esprit. La démarche de Jésus était essentiellement personnelle et relative. Son message, accordant la préférence au pauvre et au petit, renversait beaucoup de préjugés. Ce n’est plus, dira-t-il, (Jn IV, 21-23) au temple de Jérusalem, ni sur le mont Garizim qu’il faut adorer Yahwé, mais en esprit et en vérité, c’est-à-dire au cœur de chacun.

L’Église catholique s’est rendue irréformable par son droit canon qui s’est enrichi de concile en concile. Le premier d’entre eux, à Nicée en Turquie, en 325, fut bien plus l’œuvre de l’empereur Constantin que celle des évêques. L’empereur avait assisté consterné depuis un certain temps à la déglingue totale des religions grecque et romaine. Il voulait donc les remplacer par un nouveau courant philosophique, poussé par un succès populaire évident et une volonté de s’étendre à toute la terre. Il voulait donc que son fondateur soit reconnu comme dieu et remplace tous ceux-là qui étaient devenus obsolètes.

Eusèbe de Césarée raconte comment, au banquet qu’il avait offert aux membres du concile, il allait de table en table pour persuader les évêques de voter la divinité de Jésus et la condamnation d’Arius, avec privilèges et nominations à la clé, car les évêques allaient ainsi pratiquement devenir l’équivalent des préfets. Le pape, Sylvestre Ier, homme de grande clairvoyance, n’y était d’ailleurs pas ; il n’avait pas voulu quitter Rome, refusant cette mainmise évidente de l’empereur sur l’Église. C’est pourtant là que fut défini le fameux symbole de Nicée, complété plus tard à Constantinople, toujours en Turquie, pour devenir le Credo des chrétiens !

L’Église catholique ne peut pas être réformée . Pour réussir l’aggiornamento dont Jean XXIII avait rêvé, il aurait fallu d’abord détricoter pratiquement tous les conciles précédents. Les dogmes sont en fait des diktats ou des oukases, ils ne laissent aucune place aux adaptations ni à la critique. La cerise sur le gâteau, ou si l’on préfère le pompon sur la barrette, fut bien, à Vatican I, en 1870, la proclamation de l’infaillibilité pontificale. En principe, il n’y aurait plus jamais dû y avoir de concile, puisque désormais la parole du Pape suffisait, et le Vatican d’aujourd’hui reste largement persuadé que le dernier concile fut en ce sens une erreur. Il n’est en tout cas plus question de renouveler l’expérience, même si quelques progressistes y pensent ou en rêvent encore. D’ailleurs, le progressisme, s’il n’est pas tout à fait mort est en tout cas mis hors d’état de nuire. Les prises de position rétrogrades en matière de morale ont bloqué toute évolution dans ce domaine. La hiérarchie de l’Église catholique n’hésite pas actuellement à s’attaquer aux divorcés et aux homosexuels, aux universités qui poussent la recherche en biologie embryonnaire, aux médecins qui pratiquent l’avortement, aux jeunes qui se protègent du sida, à l’euthanasie. Et ces attaques sont de plus en plus largement ressenties comme des abus de pouvoir par l’ensemble de la population. D’où les départs, les abandons, le recul, la méfiance, le désespoir parfois, de beaucoup…

En Belgique, la Cour des comptes, dans son dernier rapport, a fait apparaître ce qu’on peut considérer comme le déclin de l’Église catholique : en 10 ans, les prêtres actifs (rémunérés par l’État) sont passés de 3.562 à 2.709. Mais la désaffection a commencé bien plus tôt. Il y a 40 ans, il y avait encore environ 10.000 prêtres catholiques en Belgique, et pratiquement tous les diocèses ont perdu les ¾ de leur effectif sacerdotal durant ce laps de temps. De quoi se poser des questions, non… ? Actuellement, vivent en Belgique plus de « prêtres out » que de « prêtres in », c’est-à-dire plus de prêtres qui ont quitté les structures parce qu’ils se sont mariés, qu’ils ont été exclus ou ont pris leur liberté, que de prêtres toujours en fonction pastorale. Cela ne durera qu’un certain temps car la moyenne d’âge est importante. Ce sont souvent les progressistes qui sont partis, ceux qu’on aurait pu considérer comme les forces vives, ceux qui avaient une parole prophétique à apporter, des gestes décisifs à poser, en quelque sorte l’espoir et l’avenir de l’Église. Apparemment, les pédophiles sont restés.

Aucun changement important ne peut être envisagé, car Benoît XVI exclut toute forme de « relativisme », ignorant volontairement que le christianisme s’inscrit entièrement dans le relatif et non dans l’absolu, car la vie des hommes et des femmes se déroule dans le relatif, et c’est au relatif des gens qu’il rencontrait, que Jésus s’adressait. « Si au moment de présenter ton offrande à l’autel, tu te rappelles que ton frère a quelque chose contre toi, laisse là ton offrande et va d’abord te réconcilier avec ton frère… » L’appréciation des prêtres, des lévites et des scribes faite par Jésus est tout à fait significative : « ils chargent sur les épaules des gens des fardeaux qu’ils se refusent à porter eux-mêmes », et on peut légitimement se demander ce qu’il dirait aujourd’hui du grand prêtre qui officie comme archevêque à Malines.

L’Église catholique ne peut pas être réformée , car depuis longtemps, dans cette hiérarchie qui ressemble de plus en plus, chez nous, à l’armée mexicaine de jadis (beaucoup de généraux et très peu de soldats), la plupart des nominations (et d’ailleurs des canonisations !) ont été faites dans le même sens : celui du conservatisme, de la tradition, ou même de l’intégrisme. Il est trop tard pour songer à réformer l’Église catholique, elle se transforme maintenant, lentement mais sûrement, en secte religieuse, et l’action des charismatiques de toute espèce et de tout poil semble accentuer d’avantage ce mouvement et cette orientation.

L’Église catholique ne va pas nécessairement mourir, mais on sera obligé de faire de plus en plus la distinction entre elle et le christianisme. Car, au fond, le christianisme n’est pas une religion, c’est un message, une sagesse de vie, une vraie philosophie qui illumine la vie des hommes .

Jésus n’a pas vraiment voulu une Église, rappelez-vous, il avait horreur du sacré, des sacrifices, du commerce du temple, des rites…Alors tout est à revoir, mais c’est une autre histoire, et même une aventure…

Jacques MEURICE

Adieu l’Eglise, chemin d’un prêtre ouvrier. Edit. L’Harmattan, Paris, 2004.
Jésus sans mythe et sans miracle, l’évangile des zélotes. Edit. Golias, Villeurbanne, 2009.