L’ÉGLISE, CE GRAND CORPS MALADE

Névrose, emprise, conditionnement, perversité, dissonance cognitive, syndrome de Stockholm. Ces réalités morbides s’appliquent parfaitement à l’Église catholique. Et ce, de manière structurelle, à la racine même.

L’ÉGLISE, CE GRAND CORPS MALADE

« Venez et voyez. »

Jean 1:39

Reprenons :

Névrose : affection caractérisée par des troubles affectifs et émotionnels sans cause anatomique, et intimement liée à la vie psychique du sujet.

Emprise : domination intellectuelle ou morale.

Conditionnement : technique répétitive qui permet l’organisation d’un nouveau comportement par l’acquisition de réflexes conditionnés.

Perversité : tendance maladive à accomplir des actes immoraux, agressifs.

Dissonance cognitive : tension interne propre au système de pensées, croyances, émotions et attitudes (cognitions) d’une personne lorsque plusieurs d’entre elles entrent en contradiction l’une avec l’autre.

Syndrome de Stockholm : phénomène psychologique observé chez des otages ayant vécu durant une période prolongée avec leurs geôliers et qui ont développé une sorte d’empathie, de contagion émotionnelle vis-à-vis de ceux-ci, selon des mécanismes complexes d’identification et de survie.

La société était coupable de tous les maux, pervertie et immorale. Elle souffrait forcément de son éloignement avec Dieu et devait être rachetée de ses fautes. Toute remise en cause de l’Institution religieuse était, à l’inverse, un « péché », un complot, une tentative de Satan pour détruire l’Église du Christ. Il appartenait à l’être humain de se convertir et, à cette fin, de se laisser guider par le Magistère, détenteur infaillible de la Vérité sur terre.

D’où, pour tenter de concilier malgré tout l’inconciliable, la fuite devant la réalité, la chasse aux hérétiques, la menace de l’enfer et les persécutions en tout genre, tantôt physiques, tantôt spirituelles. Le tout, à l’évidence, pour l’Amour de Dieu.

Désormais, l’omerta se fissure de toute part et que voit-on ? L’Église souffre des maux qu’elle dénonçait. Elle a privilégié sa réputation à celle de ses victimes. Elle n’a rien d’une experte en humanité. Les dérives sont innombrables et planétaires – abus de faiblesse, cléricalisme, viols, pédophilie, etc. – et leur dénonciation provient de la société civile et des médias. Il n’est pas de complot ourdi, pas de forteresse assiégée, pas de comportement éthique dans son chef. Seulement d’immenses scandales recouverts impunément du manteau de l’omerta.

Il ne s’agit pas seulement du « péché » de quelques-uns, mais de crimes. Il ne s’agit pas seulement de crimes de quelques-uns, mais d’une structure mortifère qui a permis au Mal absolu de proliférer et d’atteindre d’abord les plus vulnérables, ceux qui ont cru en cette « Église-Mère », protectrice et dispensatrice des dons de « Dieu ». Ainsi, le Mal qui ronge et gangrène l’Église provient bien de l’intérieur. Et il n’est là, en réalité, rien de neuf. C’est juste qu’oublier l’histoire, c’est l’amener à se répéter, inlassablement. Le déni et l’hypocrisie n’ont que trop duré.

Disons-le clairement. Remontons à la source du Mal : l’Église a un problème avec le sexe. Avec la vérité faite de chair et de sang. Elle prétend parler au nom de « Dieu ». Elle ne cesse de brimer la vie. Elle s’est, de fait, construite et développée grâce à la contrainte, au malheur des gens, à la peur et à l’ignorance. Sa structure même s’est édifiée sur un régime totalitaire et un prétendu péché originel, censé être la cause du malheur de l’humanité.

Faute originelle. Chute. Rédemption. Voilà le triptyque, la pierre angulaire, le venin insufflé dès notre premier souffle. Les Sacrements – à commencer par le baptême -, les prières, les rites, les pèlerinages sauront vous rappeler, jour après jour, mois après mois, année après année que vous êtes « pauvres pécheurs ».

Comme le relève Jean Delumeau, dans Le péché et la peur. La culpabilisation en Occident (XIIIe – XVIIIe siècles), parlant de la névrose collective de culpabilité : « Un Dieu terrible plus juge que père en dépit de la miséricorde dont on le crédite par raccroc ; une justice divine assimilée à une vengeance ; la conviction que, malgré la Rédemption, le nombre des élus restera petit, l’humanité entière ayant mérité l’enfer par le péché originel ; la certitude que chaque péché blesse et injurie Dieu ; le rejet de toute distraction et de toute concession à la nature parce qu’elles éloignent du salut : tous ces éléments d’une ‘théologie primitive du sang’, pour reprendre l’expression de Bultmann, renvoient à une ‘névrose chrétienne’ que les recherches de la psychiatrie contemporaine ne permet plus de mettre en doute. » Voilà qui est dit avec clarté et qui, de fait, ne saurait laissé sans séquelle le croyant par trop fidèle.

Et face à l’ampleur du Mal, et de la pédophilie des clercs en particulier, comment réagit l’Institution religieuse ? Après le déni, elle parle de « péché », de conversion, de prière et de faute à… Satan. Sa vision de l’homme, de la femme et de « Dieu » n’a pas changé d’un iota. Sa doctrine mortifère, incapable d’aimer la vie et de prendre en compte le désir, poursuit son oeuvre de destruction. Empreinte d’un imaginaire religieux, elle se montre viscéralement incapable d’examiner ses propres défaillances pour ce qu’elles sont et, dès lors, de traiter les causes par des moyens rationnels et radicaux. Le déni s’est juste déplacé. Telle est l’anthropologie chrétienne, viciée d’un bout à l’autre, de la racine à ses fruits.

Après vingt et un siècles donc, voilà l’Église vouée à se réformer, encore et encore. Elle semble, soudain, découvrir l’ampleur du séisme. Aucun prophétisme, aucun exemple à en tirer, aucune leçon à donner. « De l’art sacré, des œuvres de bienfaisance », me dit-on parfois. Était-ce donc là sa Vocation première ? Était-ce donc le lieu où elle devait se distinguer du reste du monde ? Dans l’affirmative, qu’elle s’y cantonne. Dans la négative, force est de constater qu’elle a raté sa Vocation première, et commis d’effroyables abus de pouvoir sur les consciences.

Structurellement immorale, elle n’aura pas agi autrement qu’un pervers. Et, du haut de sa domination sur les corps et sur les âmes, elle n’aura cessé d’engendrer névroses, emprise, conditionnement, dissonance cognitive et syndrome de Stockholm. Selon la compliance des croyants à l’Église « une, sainte, catholique et apostolique ». Selon l’époque et le lieu de votre naissance.

Et, en prétextant conduire l’humanité au « monde à venir » (son « Credo »), elle se sera désintéressée de notre bien-être ici-bas. Luttant, à l’inverse, contre l’émancipation des femmes, la liberté de conscience, la modernité, la Démocratie. Ainsi, elle s’avère incapable de nous offrir le « salut », « ici-bas » comme « au Ciel »…

L’Église aura, bel et bien, créé un « dieu pervers », à son image. Un dieu anthropomorphique, miséricordieux mais juge, selon que vous confessiez, ou non, vos fautes et croyiez, ou non, en la sainte Doctrine. Mais, ce « Dieu » n’existe évidemment pas, pas plus que le « livre sacré » composé au fil du temps et interprété par le Magistère, censé contenir toute la Révélation divine.

Telle est la vérité, telle est la vraie bonne nouvelle. Mais l’emprise est profonde, et peu de croyants veulent la percevoir dans son tréfonds et en tirer les conséquences qui s’imposeraient. Les clercs, moins encore, mais il fallait s’en douter. Pouvoir et perversion ont toujours fait bon ménage. Et le « peuple de Dieu » sait se montrer fidèle et servile.

Nous voilà donc avec une minorité de « fidèles » qui, malgré tout, entend demeurer dans le « sacro-saint » giron ecclésial. Composée, pour l’essentiel, de croyants d’un certain âge qui, pour certains, espèrent encore des réformes substantielles – « Revenons à l’Évangile ! » – et de jeunes identitaires, pour qui les certitudes pérennes rassurent encore – « Revenons à la Tradition ! » Le tout, au nom du même Christ, encore et toujours…

Mais, a-t-on jamais fait du neuf avec du vieux ?

Je suis de ceux qui n’y croient plus. Et c’est alors que, comme tant d’autres avant moi, j’ai commencé à vivre…

« Soyez résolus de ne servir plus, et vous serez libres. »

La Boétie


L’idée de ce billet m’est venue après avoir visionné un documentaire [[PERVERS NARCISSIQUES – France 5 – Le Monde en face.]] poignant sur cinq femmes victimes d’un « pervers narcissique ». Le synoptique est le suivant : « Ce documentaire raconte l’emprise psychologique et la violence verbale d’un conjoint par un autre. De l’anéantissement de leur personne psychique, jusqu’aux déclics qui leur ont sauvé la vie, les victimes retracent leurs failles, leur enfermement jusqu’à leur reconstruction. »

Je me suis alors demandé si l’Église n’était pas elle aussi, à sa manière, une « perverse narcissique » : « Je suis ton salut, et sans moi tu n’es rien… » Derrière la façade, ne se cache-t-il pas une même violence invisible : séduction – emprise – destruction…

Et personne, ou presque, n’aura rien vu venir. Au point où, vingt-et-un siècles plus tard, les catholiques seraient encore plus d’un milliard à croire.

Amour, culpabilité, mensonge, autoritarisme, déni, silence, peur… quelques traits de caractère communs avec, ce qu’il est convenu d’appeler, le « pervers narcissique » ?

À méditer, me dis-je…


L’ÉGLISE, LA SEXUALITÉ ET SATAN : QUEL DÉLIRE ET QUELLE HYPOCRISIE !

Le pape François vient d’invoquer Satan pour expliquer la pédophilie au sein de l’Église. Par-delà la seule homosexualité cachée des prêtres, qui n’est pas un délit, la pédophilie, elle aussi cachée, en est un et doit être moralement condamnée. Mais il faut expliquer cette dérive et l’hypocrisie qui la masque par la vision négative du sexe qu’a le catholicisme, qui doit être rejetée.

Quiniou, L’Eglise, la sexualité et Satan : quel délire et quelle hypocrisie !

ESCLAVES SEXUELLES DE L’ÉGLISE

Des jeunes femmes, novices de l’Église, des sœurs catholiques, forcées aux relations sexuelles avec des prêtres, jusqu’aux portes du Vatican à Rome. Des mères supérieures qui prostituent leurs jeunes sœurs, pour satisfaire les hommes d’Église. Et même des sœurs enceintes forcées d’avorter. C’est l’un des scandales les mieux gardés de l’Église catholique, mais la vérité commence à émerger. Enquête exclusive.

Esclaves sexuelles de l’Eglise. Émission du 28/02/19

Les religieuses abusées de l’Église – C à Vous – 21/02/2019

LA PAROLE LIBÉRÉE

Enfants ou jeunes adultes, ils ont tous été les victimes de prêtres prédateurs, membre de leur famille ou de l’entourage proche. Amnésie et syndromes post-traumatiques, silence coupable et chape de plomb, ils vont mettre des dizaines d’années avant de trouver la force de témoigner.

La parole libérée. Émission du 22/02/19


Vous pouvez également me suivre sur mon blog « Deviens ce que tu es. » (PINDARE)

Mourir à soi, pour renaître enfin

Je me suis rendu à l’enterrement du papa d’un collègue. Cela fait des mois que je ne me rends plus à l’église. Si ce n’est récemment lors d’un baptême dans la famille de ma femme, durant lequel le prêtre rappela que nous étions le fruit du péché originel. Passons.

La cérémonie des funérailles m’a profondément ému, et même touché. Cette mort qui nous attend tous et cette inconnue qui interpelle inévitablement. La sobriété du prêtre qui sut trouver les mots justes, loin des mots convenus, sachant que le défunt et sa famille n’étaient pas vraiment croyants. Sachant aussi les mésententes profondes qui les traversaient. Tout cela, mon collègue me l’avait confié lorsque la santé de son papa déclinait. Et, malgré une relation difficile, il lui rendra régulièrement visite au home. Il n’aime pas les conflits mon collègue, il est plutôt du genre à vouloir les aplanir. Le papa, banquier, était bon comptable, mais avait davantage de difficulté à entrer en empathie, à se rendre présent aux siens. Mais chacun ses failles cachées, ses errements, son histoire familiale n’est-ce pas.

Le prêtre commenta un extrait du Petit Prince et la cérémonie fut entrecoupée de quelques chansons modernes et à propos. Et puis vint le petit mot texte_enterrement_papa.pdf bien préparé de mon collègue. D’une voix ferme et posée, il énonça sans langue de bois les bons côtés, mais aussi les travers de cet homme son père. Son goût des voyages, mais aussi ses colères mémorables. Sa présence, mais aussi ses absences. Des mots justes, ponctués de « Maintenant, repose en paix papa ».

Et soudain, sa voix ferme dérailla, l’émotion prit le dessus. Dois-je dire que ce fut pour moi le moment le plus authentique, où les mots ne sont plus seulement des mots posés sur le papier, où le manque se vit dans sa nudité, où la peine peut enfin se dire ? Dois-je avouer qu’il m’a tiré quelques larmes ? Comme d’autres dans l’assemblée sans doute, j’ai songé à ma mort prochaine, notre naissance et notre fin si énigmatiques, mes propres difficultés relationnelles avec certains proches. Mais, plus encore, à cette nécessité de se transformer, de tendre vers la  bienveillance et la réconciliation entre les êtres. Pour ne plus rester sur des rancœurs qui rongent de l’intérieur et se perpétuent sans fin, génération après génération.
Faire la paix avec soi, son enfance, son passé, sa famille, les autres. Cela m’a paru – m’apparut – soudain comme la seule voie à suivre. Non par crainte de Dieu, de l’enfer ou d’un quelconque sentiment religieux, mais par simple désir d’être véritablement soi. Être femme et être homme, c’est être authentiquement ouvert à soi et ouvert aux autres. C’est laisser descendre en soi plus grand que nos mensonges, nos jalousies, nos compromissions, nos colères et nos haines. Bref, plus grand que nos petitesses. Tant d’incompréhensions et de rancœurs dans tant de familles. Et lorsque la mort surgit soudain, il est trop tard pour la rencontre, pour poser des mots qui auraient pu apaiser et guérir la blessure.

Visiblement touché, il nous a remerciés pour notre présence à ses côtés. Mais il serait juste de le remercier aussi, pour cet instant qui nous recentre inéluctablement sur l’essentiel, nous rappelle que tout passe, que la vie n’est qu’un moment et que c’est à chacun et chacune de savoir ce qu’il souhaite laisser comme trace de son passage sur terre. Pour ma part, j’ai deviné qu’il n’est d’autre force intérieure que celle d’apprendre à aimer. C’est un chemin, parsemé d’embûches et de revers – ô combien –, mais c’est le plus noble de tous. Celui qui nous ouvre le cœur et nous fait grandir dans la rencontre de l’autre. Un instant, je vis mon collègue d’un autre œil, et j’en fus touché. C’est là, me suis-je dit, la fine pointe de l’être.
Merci à toi l’ami, tu m’as désarmé. Pascal

Pour me retrouver sur le blog « Deviens ce que tu es » (Pindare) :
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N’hésitez pas à m’écrire, pour échange ou suggestion :
hubert.pascal333@gmail.com

Pour ne plus fermer les yeux devant les dérives sectaires dans l’Église : agissons ensemble !

« À partir du moment où la victime fait exploser sa prison,
la vie devient très difficile pour les prédateurs.
Ce qui est en train de se passer sous nos yeux doit se faire dans toute la société. »

« Suite à la lettre du Pape François au Peuple de Dieu que je reçois dans son entier, il me paraît évident que l’heure est venue de passer aux actes. »

Pierre Vignon, prêtre et Juge ecclésiastique

Déplorer les abus, c’est déjà en prendre conscience, mais agir, chacun et chacune à sa mesure, c’est encore mieux si l’on souhaite, à terme, les éradiquer. À cet égard, depuis que la loi du silence s’est fissurée sous l’impulsion de la société civile et des médias, force est de constater que l’Église catholique nous montre désormais une face bien moins évangélique. C’est peu dire, tant les abus commis de par le monde sont innombrables et de notoriété publique.

Parmi ces abus, je voudrais aborder, plus particulièrement, les abus de pouvoir sur les consciences qui trahissent de profondes dérives sectaires. La gravité et l’ampleur de celles-ci ont été révélées en 2013 au travers des médias français. Pour mémoire, le président de la Conférence des évêques de France, Mgr Georges Pontier, avait alors répondu officiellement à une quarantaine de victimes d’abus sexuels et spirituels mettant alors en cause pas moins de quatorze communautés, mouvements d’église et congrégations religieuses(1) : Béatitudes, Famille monastique de Bethléem, Légion du Christ, Regnum Christi, Fraternité Eucharistein, Emmanuel et Fraternité de Jésus, Sœurs mariales d’Israël et de Saint Jean, Ancien collaborateur du père Labaky, Memores Domini (Communion et Libération), Communauté de Nazareth, Opus Dei, Points-Cœur, Communautés Saint-Jean, Fraternité diocésaine de Saint-Jean-de-Malte.

Dans un ouvrage paru en 2010 (le temps passe vite), Olivier Legendre(2) relevait déjà, de son côté, les propos audacieux d’un Cardinal : « Quatre mouvements principaux ont fait l’objet d’accusations de dérives sectaires: les Focolari, le Chemin Néocatéchuménal, l’Opus Dei, les Légionnaires du Christ. Il est dangereux de couvrir ces accusations du manteau du silence, il serait préférable d’investiguer pour arriver à une conclusion claire. »

Abus et dérives sectaires : une pétition pour agir

Depuis l’invitation du pape François « au Peuple de Dieu », les langues commencent à se délier au sein même de l’Église pour dénoncer le cléricalisme et ses dérives.

Ainsi, dans sa lettre du 20 août 2018, le pape invite expressément chacun et chacune :« …chaque baptisé (doit) se sentir engagé dans la transformation ecclésiale et sociale dont nous avons tant besoin. […] Il est impossible d’imaginer une conversion de l’agir ecclésial sans la participation active de toutes les composantes du peuple de Dieu. Plus encore, chaque fois que nous avons tenté de supplanter, de faire taire, d’ignorer, de réduire le peuple de Dieu à de petites élites, nous avons construit des communautés, des projets, des choix théologiques, des spiritualités et des structures sans racine, sans mémoire, sans visage, sans corps et, en définitive, sans vie. Cela se manifeste clairement dans une manière déviante de concevoir l’autorité dans l’Église – si commune dans nombre de communautés dans lesquelles se sont vérifiés des abus sexuels, des abus de pouvoir et de conscience – comme l’est le cléricalisme, cette attitude qui « annule non seulement la personnalité des chrétiens, mais tend également à diminuer et à sous-évaluer la grâce baptismale que l’Esprit Saint a placée dans le cœur de notre peuple. » Le cléricalisme, favorisé par les prêtres eux-mêmes ou par les laïcs, engendre une scission dans le corps ecclésial qui encourage et aide à perpétuer beaucoup des maux que nous dénonçons aujourd’hui. Dire non aux abus, c’est dire non, de façon catégorique, à toute forme de cléricalisme. »(3)

Dans un article fort instructif retraçant l’histoire du cléricalisme catholique, que je vous invite à lire attentivement, Jacques Musset résume parfaitement notre propos en ces termes : « Commençons d’abord par une brève définition du cléricalisme en général, car le cléricalisme n’est pas le monopole du catholicisme. Le mot désigne la manière autoritaire dont le clergé d’une religion convaincu de détenir la Vérité par mandat divin prétend imposer sa doctrine et sa loi aux fidèles de cette religion et même au-delà. On en trouve de nos jours une illustration hors christianisme en Iran où non seulement l’Islam est religion d’État, mais où le clergé chiite exerce un pouvoir tout puissant en matière de foi, de mœurs et de politique, les résistants risquant la prison voire la mort.

Le cléricalisme catholique, lui, se manifeste par la manière dont les responsables de l’Église (pape, évêques et prêtres) et par extension certains groupes catholiques traditionalistes, tendent à imposer autoritairement la doctrine et la morale catholique officielle à l’intérieur de l’Église et aussi dans la société civile. Ces autorités catholiques sont en effet persuadées que l’Église catholique est dépositaire de la Vérité divine dont les autres Églises et traditions religieuses ne possèdent que des fragments, et en conséquence elles se croient mandataires du Christ et de Dieu pour diriger l’Église, conserver et interpréter la révélation divine transmise par le Christ et inspirer la conduite des affaires publiques dans le sens des principes catholiques. Tel est ce qu’on peut appeler le cléricalisme catholique. »(4)

C’est dans le contexte prérappelé que souhaite s’inscrire la présente démarche. De quoi s’agit-il au juste ? Par le biais d’une pétition en ligne sur « Change.org »(5), il s’agit prioritairement de dénoncer les abus commis dans et par certaines communautés et mouvements d’église et, de manière plus spécifique, au sein de la Légion du Christ, de l’Opus Dei et des Focolari.

Ces abus avaient encore été épinglés dans un livre paru en 2017 : « De l’emprise à la liberté. »(6) La parole, une fois n’est pas coutume, y est donnée à des personnes ayant été victimes de dérives sectaires dans les communautés et mouvements précités. Il importait également que ces témoignages soient analysés et interprétés par une diversité d’experts, étant en l’espèce : Dominique Auzenet, Prêtre, Exorciste (France), Vitalina Floris, Soeur, Ermite (Belgique), Vincent Hanssens, Psychosociologue, Professeur émérite à l’Université catholique de Louvain, Jean-Marie Hennaux, S.J., Professeur à la Faculté de Théologie des Jésuites de Bruxelles, Pascal Hubert, Avocat au barreau de Bruxelles, Damiano Modena, Assistant personnel de feu le Cardinal Carlo Maria Martini (Italie), Renata Patti (Italie), Miguel Perlado, Psychanalyste (Espagne), Monique Tiberghien, Psychothérapeute (Belgique) et Pierre Vignon, Juge ecclésiastique (France). Louis-Léon Christians, Professeur à l’Université catholique de Louvain, a préfacé l’ouvrage collectif.

Pierre Vignon, coauteur du livre « De l’emprise à la liberté. » et auteur de la pétition appelant à la démission du cardinal Barbarin(7), est également l’un des signataires de la présente pétition.

Pour vous faire une idée plus précise des dérives dénoncées et des (cinq) objectifs que soutient la pétition, je vous invite à vous rendre sur mon blog « Deviens ce que tu es. » (PINDARE)(8) (avec mises à jour régulières). Si, vous aussi, vous êtes convaincus de la nécessité de passer aux actes, pour faire « changer les choses », venez signer la pétition sur « Change.org  »(9).

Au vu notamment du soutien qui lui sera réservé, d’autres actions pourraient suivre.

Pour toute suggestion, n’hésitez pas à m’écrire : hubert.pascal333@gmail.com

1. Yves Hamant, Xavier Léger, Aymeri Suarez-Pazos, Appel de Lourdes 2013 : nous avons été entendus !, http://www.lenversdudecor.org/Appel-de-Lourdes-2013-nous-avons-ete-entendus.html. Voy. également : Golias Hebdo, n° 312, 21 au 27 novembre 2013.
2. Olivier Legendre, Confessions d’un Cardinal, J.-C. Lattès, 2010, p. 266.
3. http://urlz.fr/7DmH
4. Jacques Musset, « Lutter contre le cléricalisme catholique », Protestants dans la ville, octobre 2018, http://urlz.fr/83dq
5. À l’adresse http://urlz.fr/81n9
6. Sous la direction de Vincent HANSSENS, « De l’emprise à la liberté. Dérives sectaires au sein de l’Église. Témoignages et réflexions », éditions Mols, 2017.
7. « Appel d’un prêtre au cardinal Barbarin  », Change.org, http://urlz.fr/81mC
8. À l’adresse suivante : http://urlz.fr/83dk
9. http://urlz.fr/81n9

De la religion à la renaissance

Religion de mon enfance, si tu savais comme j’ai cru en toi et combien de temps il m’aura fallu pour me libérer de toi. Aucun enfant ne souhaite mourir et tous les contes de fées sont pour lui des merveilles. Le cœur s’éveille devant un ciel bleu, des montagnes à perte de vue et il est si facile d’émouvoir le cœur d’un enfant. De l’émouvoir et de lui inoculer la peur et des croyances d’un autre monde. L’enfant qui grandit sous tes ailes comprend peu à peu qu’il est coupable de vivre. Qu’il doit la vie parce qu’un autre est mort pour lui. Qu’il est le fruit d’un péché inextinguible. Terrible déconvenue puisqu’il devra vivre en se souvenant qu’il est éternellement redevable et qu’il devra désormais expier sa faute. Ainsi une épine est plantée au fond de son cœur, invisible et douloureuse. Voilà comment s’achève avec la religion l’innocence de l’enfant.

Vois-tu de quoi tu es coupable ? Vois-tu seulement que tu as pollué la vie, tué l’innocence, brimé des milliards de fidèles ? Au nom de tes dieux, innombrables et justiciers. Religion, tu as empêché l’homme d’être heureux. Et, du haut de ton autorité divine, tu as empêché la femme d’être l’égale de l’homme. Et tu as mis partout des gardiens de ta Loi pour rappeler à chacun combien il était pécheur devant les dieux et ses commandements. Tristesse, je vois toutes ces âmes qui se sont données à toi, pensant se donner à l’Amour. Tristesse, je vois toutes ces vies que tu as sacrifiées sur l’autel de tes mortelles chimères. Tristesse, je vois que tu n’as offert aucun véritable progrès à l’humanité. J’avais longtemps cru en toi de la même façon que j’avais cru au père Noël. Si seulement tu voyais la profondeur de l’abîme que tu as creusé sous ma chair. Mais vois-tu seulement de quoi tu es capable ? Tu as tué le bonheur, le goût de vivre sans crainte, tous ces talents qui ne demandaient qu’à se déployer. Trop aveuglée par ta Vérité. Vois-tu, si je t’ai abandonnée, le cœur lourd, ce n’est pas par infidélité à Dieu. C’est que hors de toi est mon salut. Mais, il est vrai, c’est un chemin difficile : lâcher cette béquille qui me rassurait. Tu as tellement perverti le sens des mots, la justice, l’amour, la vérité, la vie ici-bas. Que nombreux sont ceux que tu as blessés et qui, malgré tout, restent encore en ton sein. Par fidélité à Dieu, pensent-ils. C’est là, religion, ta perversité suprême. Parce que tu n’as cessé de leur rappeler que tu détiendrais les clefs de leur Salut, que sans toi ce serait la damnation éternelle. Tu auras vraiment empoisonné la vie, de la naissance à la tombe. D’ailleurs, au cours des âges, tu n’as cessé de persécuter, de jeter l’anathème, de menacer de tes flèches le libre-penseur. Ton amour pour le genre humain est vraiment infini, infiniment pathétique. Mais tu dois à tes persécutés de n’être pas encore morte, seulement moribonde. Parce que finalement, ils ont vu juste, t’auront contrainte à moins d’obscurantisme et davantage de raison. Vois-tu, tes croyances sont de pacotille, comme tes menaces. Tu n’as jamais détenu la moindre parcelle de Vérité. La vérité se joue hors de toi. Elle se vit dans nos entrelacs, les méandres de nos vies. Elle se joue de toi, se joue dans nos vies. Elle se vit au creux de nos défaites et de nos réussites. Et nous ne te devons rien, si ce n’est de nous avoir rendus enfin lucides : notre vie nous appartient. M’éloignant de toi, je me suis ouvert aux autres, différents de moi. M’éloignant de toi, je me suis ouvert au monde. M’éloignant encore de toi, j’ai commencé à aimer à égalité la femme, les homosexuels et tous ceux que tu n’as cessé de rejeter. Loin de toi, j’ai commencé à aimer la vie. C’est tout de même un comble quand j’y pense. Quand je pense que tu étais censée nous montrer « le chemin, la vérité et la vie ». Et quand je pense qu’écrire ces simples mots m’aura demandé un tel déconditionnement, une telle audace, une telle reprise en main de ma vie. C’est à pleurer devant tout ce temps perdu. Et dire que je ne suis qu’une de tes innombrables victimes. Même si je sais que ce n’est pas forcément avec la même gravité, mais selon l’histoire de chacun, sa compliance à ta volonté. Mais de tout temps, tu auras pesé de ton joug sur l’humanité. Tes croyances sont d’ailleurs à ce point innombrables qu’elles se disputent entre elles la Vérité. Et reviennent en force malgré l’avènement de la raison et des sciences. Vois-tu, mais tu le sais parfaitement, tu continues à rassurer l’humain devant sa peur de vivre et sa mort prochaine. Durant tous ces siècles, tu auras mené à la perfection la rhétorique de la servitude, tantôt forcée tantôt volontaire. Pourtant, je ne cesserai de le répéter, tant c’est vital : il n’est nul besoin de croire en toi pour vivre enfin. Au contraire, il revient à chacun de se libérer de ton joug pour apprendre à se faire enfin confiance. C’est ainsi que j’ai pris le chemin de la connaissance de soi pour muer peu à peu, sans crainte de faillir encore. À mesure que je suis entré en moi, j’ai appris qui j’étais, j’ai renoué avec mon désir de vivre et cet enfant innocent que tu as contribué à tuer. Je ne me fais plus d’illusions à ton sujet, je te regarde dans les yeux et je vois bien cette vérité que tu n’auras cessé de nous cacher : aucune de tes réformes n’effacera jamais tes crimes ni ne pourra te rendre désirable. Il vaudrait mieux pour nous que tu meures, afin que nous vivions enfin. Et par ces mots, moi l’enfant à jamais innocent, je désire ta mort comme je désire renaître.

Pour échanger de vous à moi :
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Rentrons donc dans le cœur du sujet, si j’ose dire : « Dieu »

« Libre pensée » est une expression attribuée à Victor Hugo dans un discours de 1850, désignant, dans l’idéal, un mode de pensée et d’action qui ne se réfère pas à des postulats religieux, philosophiques, idéologiques ou politiques, mais se fie principalement aux propres expériences existentielles du libre-penseur, à la logique et à la raison (rationalisme, empirisme, pour se faire une opinion, doute pour éviter tout dogme).

Ah ces questions, vieilles comme le monde, que se pose sans fin le genre humain. Ainsi, comme l’écrit Jean d’Ormesson dans son livre C’est une chose étrange à la fin que le monde : qu’est-ce que la vie et d’où vient-elle ? Comment fonctionne l’univers ? Pourquoi y a-t-il quelque chose au lieu de rien ? Des mathématiciens aux philosophes grecs, à Einstein et à la théorie des quanta, en passant par Newton et Darwin, voilà déjà trois mille ans que les hommes s’efforcent de répondre à ces questions…

Bref, convenons que si Dieu avait été une évidence, cela se saurait depuis longtemps. À commencer par le fait que nous concevrions tous le même. À commencer par le fait qu’il se serait fait connaître. Il ne serait pas passé par des livres dits « sacrés », à réinterpréter sans fin. Encore moins par des institutions religieuses, ô combien faillibles. Il se serait adressé directement à notre raison. Et, tel un sentiment amoureux, nous le connaîtrions d’expérience. De cœur à cœur, à l’intime de l’être. Ainsi, il nous faut admettre que le Dieu anthropomorphique des religions n’existe pas. Il n’est ni tout puissant ni inquisiteur. Il ne s’intéresse pas à nos pensées ni à notre façon de vivre. Il ne nous surveille pas du matin au soir jusqu’au jour J : celui du « Grand Jugement ». Nous n’avons pas à croire en Dieu comme nous pouvons croire en la science.

Personnellement, je ne peux plus me fier à des vérités de foi invérifiables. Ma raison m’oblige à garder raison. Elle exige de moi honnêteté, lucidité, sens critique, doute méthodique. À se départir de la libre pensée, nous rejouerions sans fin le totalitarisme, l’Inquisition, les hérésies, la crise moderniste au nom des dieux, des fanatiques, des littéralistes et autres imposteurs. Je le dis sans détour : je préfère les poètes, les mystiques, les athées aux religieux dispensateurs de « vérités divines ». D’autant que ceux-ci n’ont jamais apprécié ceux-là. Trop libres les premiers, hors cadres, areligieux par nature.

Partons sur ce chemin sans chemin

C’est ce chemin sans chemin que je vous propose de creuser semaine après semaine. À la manière de Charles Juliet (Gratitude), de Baruch Spinoza (Traité théologico-politique), de Jiddu Krishnamurti (L’esprit religieux), d’Ernest Renan (Vie de Jésus), d’Eugen Drewermann (Fonctionnaires de Dieu), de Friedrich Nietzsche (Par-delà Bien et Mal) et de tant d’autres encore.

En vous invitant à y prendre une part active, de par vos réflexions et expériences. Afin d’enrichir le débat, d’approfondir notre humanité en chemin et, en finale, le sens de cette vie donnée un jour sans que l’on ne comprenne trop pourquoi. « Lorsqu’on ne parle pas de l’essentiel rien d’autre ne peut-être dit d’important », écrit Irvin Yalom dans Le problème Spinoza. C’est aussi mon sentiment. À vous lire donc, chers amis lecteurs.

N’hésitez pas à m’écrire : hubert.pascal333@gmail.com

« L’Apparition » de Xavier Giannoli :  quand l’enquête devient quête

Il est des filiations qui se devinent, se préparent de longue date et se prolongent, telle celle qui existe entre Martin Scorcese et Xavier Giannoli. Celui-ci découvre le cinéaste américain, une toute première fois en rentrant en Corse, sur le ferry. Désormais, il sera marqué comme lui, par les thèmes de la violence et de la rédemption, il sera sensible aux fêlures et ouvert à l’inquiétude, à cette sorte de spiritualité diffuse qui ne se cantonne pas dans les églises mais habite plutôt la trame ordinaire des vies. Tous les deux furent, un moment de leur jeunesse, enfant de chœur et scout. Une trace chrétienne s’impose en eux : la part de questionnement et d’ouverture au mystère, témoin cette phrase de l’évangile qui vous saute au visage à la toute fin du film de Scorcese, Raging Bull.

Bien avant L’Apparition (2018) le cinéphile aura noté, outre le professionnalisme des films que Giannoli porte à l’écran, la série des parcours atypiques de personnes conduites par les circonstances, dépossédées d’elles-mêmes, se laissant embarquer un moment et puis sombrant le plus souvent. Dans Quand j’étais chanteur (2006), romance sans prétention, reprenant un air de Michel Delpech en conversion, il embarque des rêveurs en des espérances impossibles. Avec A l’origine (2010) au titre volontairement biblique , on croit, grâce au jeu de François Cluzet, à l’adhésion forcenée de toute une population à un projet démesuré d’autoroute en souffrance… jusqu’à l’évidence. Avec Marguerite (2015) Catherine Frot en actrice principale, il se place à l’intime des êtres qui peuvent s’illusionner sur leurs talents, encouragés par des flatteurs, jusqu’au désastre final. D’une certaine manière, depuis vingt ans, Xavier Giannoli distille des fables sur les formes d’adhésion sociale : qu’est-ce qui fait donner sa confiance ? En 2012, il faisait jouer Kad Mérad en Superstar d’un jour : qu’est-ce qui conduit un homme ordinaire à devenir célèbre, du jour au lendemain, à devoir porter la célébrité des modes mensongères ? Cet arrière-plan, comme une diagonale en pointillé, ne pouvait que convoquer un jour la croyance religieuse avec sa part de démonstration voire de fascination médiatique. C’est ce qu’il manifeste aujourd’hui avec L’Apparition qui sort sur les écrans et provoque les débats. Xavier Giannoli a trouvé en Vincent Lindon un acteur capable d’incarner sa propre quête : qu’est-ce qui se cache derrière ces mouvements sociaux d’adhésion pouvant aller jusque embrigader, utiliser, voire détruire des sujets ?

Les personnages sont placés dans le contexte de la France du Sud-Est, – on se rappelle ce que fut l’épisode du Mandarom de triste mémoire – mais on voit bien qu’il s’agit en filigrane d’interroger aussi les apparitions de Medjugorge. Un article sur ce lieu fut un déclic assumé par le réalisateur. Là aussi, en ce lieu reconstitué, Anna, la voyante, est protégée par un ou des prêtres, franciscains missionnaires, et entourée de religieuses. Le Vatican a fait appel à un journaliste de guerre, Jacques, qui travaille pour le compte du quotidien Ouest-France, afin de participer à une enquête canonique. Lui ne connaît rien au sujet, mais bientôt il voudra utiliser tous les moyens de sa formation pour mener à bien sa mission. Nous sommes tenus en haleine et plongés dans le réel d’un contexte trouble que le présent impose (foyer d’accueil, camps de réfugiés, prison).

L’enquête rudement menée progresse. La part de l’amplification médiatique met du temps à se révéler. Il est clair qu’à un premier niveau ce film pourrait donner dans la critique la plus virulente des processus psychologiques qui peuvent continuer à faire croire que depuis trente ans la Vierge de Medjugorge continue à envoyer des messages au monde, messages dont la longueur inhabituelle et l’insipidité moyenne frôle l‘invraisemblance.

Toujours est-il que dans ce film, le dévoilement de l’excès et de l’imposition médiatique de vérités construites de toutes pièces, pour la bonne cause, se fait insistant, pesant et crédible. On comprend trop bien que les mécanismes insidieux de l’influence – pour de bonnes intentions toujours – conduisent des êtres affaiblis par la souffrance et les blessures d‘enfance à maintenir un discours d’adhésion totale. Habituellement, les foules, c’est connu, maintiennent facilement le cap et on trouve toujours des multitudes intéressées par les flux financiers venant d’adoration béate. Giannoli signale qu’il avait retenu le bon mot du pape François disant que Medjugorge « ne lui semblait pas trop catholique ». On s’attendait à une mise en veilleuse du phénomène. Il faut croire que depuis, d’autres justifications ont invité à surseoir.

Serait-il dit que le film de Giannoli s’achève comme une enquête qu’elle est, par une boîte d’archives classée dans une armoire. Fin d’une manipulation avérée. Il y a pourtant dans ce film qui vous tient en haleine, un moment « où l’enquête se fait quête » comme le dit le cinéaste. Loin d’être une fin de non-recevoir, comme si les religions n’étaient que manipulations, le journaliste est discrètement rejoint par des signes qui lui sont suffisamment nets (et bien filmés) pour que l’auteur témoigne de cette foi possible qui « voyage incognito », « à hauteur d’homme » et se donne à s’éprouver dans des détails de rien, parlant pour soi, suffisant à mettre en route. Les différences entre les êtres ne sont pas là où on le croit. Il en est qui « se sont perdus » dans un système englobant les sécurisant dans une pratique mobilisante à base de mensonges construits. Il en est d’autres qui naissent à eux-mêmes en quittant les seules analyses réductrices et reconnaissant les pas légers qui semblent les mener ailleurs. A ras de l’évangile, en pleine terre humaine. Là où s’entend une petite musique qui ne se livre pas tant à la vue trop évidente mais à l’oreille intime
(thème récurrent dans le film). Tel un jeu de plumes virevolant dans les airs comme y invite l’auteur.

Un film aux milles présences

Ce film de sensations est constitué de mille présences, moins du discours que du langage des mains qui savent s’approcher, se reconnaître et se livrer. C’est l’une des clefs du film. La foi qui se dit là, ne se mesure pas à des visions quand elles s’habillent de conventions et cherchent l’engagement médiatique, le soutien numérique, mais se diffuse comme un parfum se livrant dans l’amitié des êtres qui se confortent et peuvent nourrir la confiance. Ce serait trop simple d’enfourcher la condamnation des entraînements sociologiques, ils existent bien et Medjugorge n’en est pas dégagé loin de là. Mais on ne peut que reconnaître l‘honnêteté foncière de cette parole qui se glisse à l’oreille, comme la révélation appauvrie, déstabilisée dans ses certitudes, conduisant à un surplus d’humanité. Ce film rare, qui paraît de dénonciation, est d’un humanisme spirituel subtil et respectueux. Avec lui, nous sommes invités à quitter le tout ou rien et à respecter bien des nuances. Le mystère demeure. « Dieu voyage le plus souvent incognito » est pour l’auteur un quasi-leitmotiv depuis qu’il a lu cette phrase de Kierkegaard dans le témoignage de Jean-Claude Guilbaud.

N.B. A propos de Vincent Lindon, Xavier Giannoli écrit :« Comme tous les grands acteurs, c’est d’abord un corps, une force de vie qui touche les objets et interroge la présence physique des gens en face de lui et des décors qu’il traverse. Cette force d’incarnation, je savais que je l’aurai et que cela donnerait une réalité à l’enquête de Jacques, justement dans un univers où il est question de spiritualité. Jacques commence donc par être un corps étranger dans l’univers d’Anna… et il va rencontrer un regard. À la fin du film, on voit que le regard de Jacques a changé, qu’il perçoit désormais autre chose du monde et des êtres. Le journaliste, qui a passé sa vie à chercher des preuves tangibles, a rencontré sa limite. Il a découvert un monde où la preuve n’est rien et où l’invisible gardera ses secrets.»

Manger : une voie spirituelle et un acte sacré

L’été est une période privilégiée pour les repas festifs entre amis, en famille ou entre voisins.

C’est le moment où se découvrent les spécialités culinaires des pays traversés. Le temps des repas, l’acte de manger en compagnie prennent une importance accrue. Depuis longtemps, les chroniques culinaires d’Eva Lacoste émoustillent, chaque semaine, les papilles des lecteurs de Golias, et ses conseils de sommelier font le bonheur des amateurs éclairés. Plus largement, les émissions « master-chief » des chaînes télévisées en viennent à saturer les écrans médiatiques. C’est que la nourriture est une part culturelle essentielle de l’humain. On peut ajouter : une voie spirituelle et un acte sacré. Deux ouvrages récents ont retenu l’attention et méritent grandement le détour.Philippe Baud publie Et Dieu dit : « Passons à table !  » (éd. Médiaspaul, 2014). L’auteur, prêtre-écrivain suisse, est connu entre autres, pour une remarquable biographie : Nicolas de Flue, Un silence qui fonde la Suisse (éd. Cerf, 1993). Il éclaire ainsi la figure mystique d’un solitaire aussi caché que fondateur, au XV° siècle.

Son dernier ouvrage, Et Dieu dit : « Passons à table ! » a pour sous-titre Nourriture et repas dans la Bible. Il  est éclairé d’un discret humour et s’avère être une mine de connaissances précises sur l’art du repas. Dans une langue savoureuse et fluide, il enracine une réflexion théologique sur le repas, dans la grande tradition de l’hospitalité qui transcende les générations.Le livre est constitué de vingt-quatre chapitres, comme autant de facettes éclairant les différents aspects du repas, nous entraînant dans les méandres de l’appropriation des nourritures. L’auteur semble tout connaître des rites aussi bien préhistoriques que de l’antiquité égyptienne, grecque ou romaine.

Le rite, c’est l’homme

Quelle histoire complexe que celle des repas ! Dès qu’il y a repas partagé, s’impose la présence d’un certain mystère. Le texte est assez concis, mais par ses mots érudits, par ses notes, l’auteur excelle à exprimer l’essentiel du repas. Il intègre toutes les données historiques afin de mieux comprendre la pratique chrétienne de l’eucharistie qui donne la dynamique de l’ouvrage. Anne Soupa, qui préface le livre, relève la cohérence du propos, valorisant ainsi la dimension spirituelle de tout repas : « La faim dit beaucoup plus que la faim. Dieu se révèle dans l’acte même de manger et du coup redresse des conceptions trop magiques ou trop individualistes de l’Eucharistie. »

Cet ouvrage de format modeste est sans doute l’un des meilleurs textes sur l’Eucharistie, parce qu’enraciné dans une tradition anthropologique du repas, lieu de l’humanisme « partageant le pain et le sel  ». [découvrez l’ensemble de notre article dans Golias Hebdo n° 348]

Un lieu du sacré : le cinéma contemporain

Le cinéma : l’un des lieux où s’expriment à longueur d’année, les préoccupations, les rêves et les peurs des hommes, d’un bout à l’autre de la planète. Non sans la mise en règle de l’argent qui massifie et standardise.

Comment se désintéresser du langage caché des salles obscures ? Le cinéma demeure un lieu de « transcendance à hauteur d’homme » selon le mot infini de Joseph Marty. Sans doute pas à la manière des titres imposés par les majors hollywoodiens, ces dernières semaines : Transcendance de Wally Pfister, Maléfices de Robert Stromberg. Les titres ronflent. Les bandes-annonces tentent de séduire mais les contenus peuvent être affligeants et convenus.
La religion dans le cinéma : une image en mal de reconnaissance
La religion est assez facilement présente ces temps-ci à l’écran. L’univers du cinéma use facilement des signes qui identifient. Il semble que, depuis quelque temps, il y ait davantage de motifs chrétiens, un peu moins de juifs, quelques bons films à arrière-plan musulman (cinéma turc, iranien). La religion se visibilise pour le meilleur et pour le pire. Depuis Mission au succès planétaire mérité, Habemus papam à la réception inattendue, Des hommes et des dieux, L’île, la « transcendance à hauteur d’homme » est parfois évidente mais n’est pourtant pas toujours au rendez-vous.
Une religion en mal de reconnaissance s’impose parfois avec son cortège de signes identifiants. Visibilité de Cristeros qui, indéniablement, touche les milieux identitaires qui cherchent une cause, voire une croisade. On se mobilise contre, pour la défense de. On s’appelle. Les réseaux fonctionnent. Le film tient l’affiche plus longtemps que prévu. Religion également, toute en démonstration, La Mante religieuse. Comme son titre racoleur, à partir d’une expérience crédible de conversion, un parcours attendu, trop simple, publicitaire du genre : voyez, nous ne sommes plus ringard. Alliance du plus provoquant et du plus sacré. Un peu comme le jeune curé voisin qui allie à la panoplie liturgique des plus voyantes une présence inattendue, en col romain, sur les auto-tamponneuses de la foire.. Nul doute que se déploie sur les écrans d’aujourd’hui avec l’appui de fond privés, une religion qui cherche à être identifiée comme telle, voyante à souhait, colorée.
La religion qui se montre, appelle en retour les dénonciations qui ne manquent pas. Sur le mode religieux, en contre-coup, on a vu se multiplier des signes inversés. On s’attache à mettre en exergue les excès. Philoména surfe habilement sur la veine de Magdalen Sisters et impose le propos accablant. Au nom du Fils joue son va-tout en parodiant un délire d’indignation contre les prêtres pédophiles. Le nouveau film de Ken Loach, dans la foulée de son film épique Le vent se lève, brosse le portrait d’un homme aux idées nouvelles, soucieux de liberté, que l’Église voue aux gémonies appuyant le pouvoir en place pour exiler un gêneur. Avec Jimmy’s Hall, Ken Loach signe l’un des derniers films d’une carrière toute consacrée à lever l’homme en l’homme. Il faut revoir Kess pour comprendre combien une œuvre peut trouver son origine dans une blessure d’enfant. On a trop dit : Silence aux pauvres. On a trop utilisé la religion au service de la répression. Le Ruban blanc de Haneke est magistral. Le cinéma nordique, Festen par exemple, est dénonciateur des impositions patriarcales appuyées par la tradition religieuse. Le cinéma européen (espagnol, polonais) s’en prend volontiers aux abus cléricaux en tous genre. Les écrans français ont connu, ces derniers mois, le succès inattendu du film Qu’est-ce qu’on a fait au Bon Dieu ? (10 millions d’entrées). On peut unir une parole joyeuse, via le moteur du rire, pour se moquer des étroitesses et se réjouir d’une belle parole minimale. Noël, ce n’est pas rien. Le cœur en est la fête de l’hospitalité, comme le « primat » de l’autre. Nostalgie d’une rencontre possible. Le mouvement est au métissage. Un nouvel exemple en est donné dans le film franco-chinois : Le Promeneur d’oiseau. Métissage conscient d’un réalisateur français utilisant la symbolique chinoise. Le film se veut être une exaltation de l’âme profonde chinoise. La trace chrétienne, inattendue, réside dans le bijou en forme de croix émeraude que la jeune femme porte en pendentif, évident espace symbolique. Le plus universel est le besoin de signes de rencontre. [Découvrez l’ensemble de notre article dans Golias Hebdo n° 344]

« Musée haut, musée bas » l’art contemporain et la foi : un dialogue difficile ?

Un quatrième Colloque de l’Observatoire Foi et Culture réunissait, le 6 décembre dernier, experts et amateurs éclairés à la Maison des évêques de France, avenue de Breteuil à Paris. Depuis les années d’après-guerre et même auparavant, des initiatives multiples ont été prises dans les différents diocèses afin de tisser des liens entre l’art, la culture et la foi. Le rapport en était jugé essentiel. Aujourd’hui, la donne a changé.

Certains diocèses (Lyon, Paris, Nantes, entre autres) possèdent des structures visibles et mènent des initiatives d’envergure relayées parfois par un
« site ». Ainsi, durant des décades, le Père Robert Chave entretint un partenariat connu avec le festival d’Avignon, sous forme d’une présence et d’un témoignage d’intérêt. De plus jeunes, comme le Frère Samuel Revillois, s’inscrivent dans une même perspective d’écoute et de dialogue avec les expressions culturelles. Durant une dizaine d’années, le Père Robert Pousseur, secrétaire du Service Culture et Fo,i avait eu la tâche de coordonner un dialogue avec les équipes diocésaines. Il allait aux rencontres des terrain, encourageait, suscitait des créateurs. Certains se sont offusqués d’initiatives. On a jugé périlleuses, voire déplacées des collaborations avec la créativité contemporaine qui vise quelquefois, elle-même, la provocation. Il est clair que pour se faire entendre et reconnaître, les artistes contemporains recherchent l’interpellation plus qu’ils ne visent la beauté formelle reléguée au second plan. En période troublée, les mentalités se durcissent.

Le témoignage de Monseigneur Di Falco était éloquent. Dénoncé à son tour pour avoir placé dans sa cathédrale, le temps d’une semaine, une œuvre novatrice autant que respectueuse qui l’avait touché. Cette « Piéta » est, en fait, un Christ aux outrages assis sur ce qui fait penser à une chaise électrique. L’intention louable de renouveler le regard de tous, la visée d’ouverture à un public large n’empêchèrent pas la dénonciation et bientôt la mise en demeure. Rapportant les faits, Monseigneur Di Falco se désolait de cette détestable habitude de la dénonciation au sommet. Voici quelques années, des raisons économiques et structurelles ont eu raison du Service Foi et Culture, et de cette ligne d’ouverture et de dialogue d’un Père Pousseur. Le service disparut, ainsi que le site et la revue, ainsi que le Service Incroyance et foi faisant place à un Observatoire qui, pour ce quatrième colloque annuel, avait choisi pour thème :
« L’art contemporain et la foi, un dialogue difficile ? »

Retour sur images codé

On peut se demander pourquoi le point d’interrogation inscrit dans le titre. La forme d’un colloque sur une journée empêche, de fait, l’expression des confrontations de points de vue. L’impression qui se dégage de la journée est celle d’une diatribe et d’une « charge ». Le responsable de l’Observatoire, Monseigneur Pascal Winzter, est un bon communiquant qui ne dissimule pas son intérêt pour les expressions culturelles (romans, cinéma, art, musées). Toutefois, le choix des intervenants donnait l’impression d’un retour sur images codé et d’une mise en questions pour des raisons fort savantes et théologiques. La diatribe portait sur la fonction de l’art en contexte d’église et la réponse orchestrée était celle de la valorisation de l’icône, source et modèle de tout art chrétien. Il est éclairant de percevoir les dessous de la polémique. Jérôme Alexandre cité nommément, sert de contrepoint et de repoussoir. Ce jeune théologien, spécialiste de Tertullien, est par ailleurs compagnon de Catherine Grenier, directrice-adjointe du Centre Pompidou. L’un et l’autre tiennent la ligne d’une ouverture la plus large à la « révélation en creux » que constitue selon eux, l’art contemporain. La thématique de la mort, du corps, de la compassion leur paraissent nettement un discours symbolique « plus chrétien qu’il en a l’air ». Il a d’ailleurs publié : L’Art contemporain un vis-à-vis essentiel pour la foi (éd. Parole et Silence, 2010). Cette fonction d’éveil de l’art avait déjà été largement soulignée par Catherine Grenier. Certains, forts de ces labels, avaient peut-être un peu vite « sacralisé » bien des productions. La visée de ces auteurs n’étaient pas en soi d’inviter à exposer des œuvres dans les lieux liturgiques.

C’est bien en réaction à cette posture d’attention bienveillante à l’art contemporain que ce colloque s’est construit. Sans beaucoup de nuances et peu de débats. L’aboutissement de la matinée était l’intervention de Jean-Luc Marion sur la fonction iconique de l’art liturgique. Pour préparer cette thèse centrale, on avait fait appel à des sommités. Philippe Malgouyres, conservateur des objets d’art au Musée du Louvre, avait pour cible l’interrogation sur l’attrait du contemporain. Pourquoi et comment vouloir faire contemporain ? Pourquoi vouloir absolument s’approcher de ce dont la visée est de troubler ? Pour lui, la foi ne doit pas se laisser impressionner par le « narcissisme auto-référentiel » qui joue du scandale. De son côté, Philippe Sers est connu comme érudit et brillant professeur d’art en même temps que largement « orienté » dans ses engagements aux Bernardins, entre autres. Il sut brosser le tableau contrasté d’une modernité d’avant-garde pour une part (Bataille, A. Breton) mue par un « consensus de transgression », et en même temps (Cantor, Messiaen, Brancusi) aspirée par une requête chrétienne du « vrai » en art. Toutefois, la réitération des allusions, en particulier au théologien orthodoxe Paul Florenski entraînait à ne laisser d’autre place au dialogue de l’art et de la foi que l’art de l’icône, modèle absolu de toute expression liturgique. Sans bien entendre le détail, perlait de son propos une critique en règle de la subjectivité romantique et une valorisation du « donné qui s’impose » dans l’iconostase orthodoxe traditionnelle en particulier. Dont acte.

Dire Dieu dans le chaos du monde

C’était ouvrir la voie à la conférence du philosophe académicien Jean-Luc Marion, qui ne pouvait alors que forcer le trait d’une distorsion entre « l’idolâtrie » constitutive de l’art et l’icône liturgique. « Toute peinture est idolâtrique. Ce qui inscrit en clair la validité d’une posture religieuse de contestation de la peinture pour représenter le sacré. On ne doit plus représenter. L’art contemporain est plus qu’idolâtrique, il est cynique. Il s’est dévalué et n’a plus d’autre fonction que d’être réduit à sa valeur marchande, forme nihiliste du visible. Que resterait-il alors ? Il demeure la forme liturgique que d’ailleurs les « performances » artistiques imitent mal ou que le blasphème de l’art abîme constamment. Quand l’art s’est effondré, rien ne vaudrait comme la liturgie, socle d’un ailleurs que rien n’atteint et qui donne de lui-même la vérité de l’homme. » Jean-Luc Marion entonne à son tour le couplet de la seule validité de l’icône comme expression de l’art en dialogue avec la foi. Toutefois, il peut arriver à la prière de dire quelque chose de Dieu dans le chaos du monde. Maurice Denis, par exemple, maintient la portée d’un art iconique dans la modernité. Que resterait-il alors d’un service Culture et Foi s’il n’avait pour tâche que de servir la liturgie et de redorer les iconostases ? Faudrait-il fondre dans un seul service l’art sacré, la liturgie et la culture ? L’affaire serait entendue.
Ce serait peu compter avec l’assistance et les « fidèles ». En fait, une seule femme était à la « table-ronde ». Laurence Cossé, romancière, auteure reconnue de Au bon roman mais aussi de Le Coin du voile fut la dernière à intervenir. On lui accordait les dernières minutes d’une journée marathon si bien ficelée. En des paroles précieuses, elle réussit le tour de force de résister habilement à la pression du matin et à capter l’auditoire. C’était une toute autre vision du dialogue avec la culture. Une femme s’était mise à parler de sa passion pour l’écriture, pour la beauté, pour le roman : « Qui n’est pas utile au sens strict, mais qui en dit long sur la société, sur le désir d’absolu, toujours vif, sur la spiritualité d’aujourd’hui, plus discrète et moins institutionnelle que dans le passé, perceptible non plus dans l’ouragan, ni dans le tremblement de terre mais dans la brise légère. Une des fonctions de la littérature est de peindre, et surtout de dépeindre le Mal. Kafka a dit :  Nous autres, écrivains, nous nous occupons du négatif. Le roman est là pour exposer la complexité du réel, ce qui le met en position critique, vis-à-vis du réel dans son entier, et donc vis-à-vis de l’Église : il est par vocation plus à côté que dedans. Mais, aujourd’hui comme hier, il y a des œuvres littéraires d’une puissance et d’une portée spirituelles extraordinaires, telles que la Trilogie des confins de Cormac Mac Carthy, les Vies minuscules de Pierre Michon, pour ne citer que ceux-là. En outre, bon nombre de romans, apparemment peu religieux, véhiculent l’essentiel du christianisme : ainsi l’œuvre de Jean Rolin, qui se dit lui-même « mécréant ». Les gens d’Église pourraient signaler les romans à haute teneur spirituelle qui paraissent, et faire ainsi pièce à la marée de romans anodins. L’Observatoire Foi et Culture pourrait pointer ces   »quelques étoiles ». » Les applaudissements nourris traduisaient la reconnaissance du public. Il avait suffi d’une voix de femme pour rappeler la simple voie de l’attention aux voix du monde.

Mais qu’est-ce donc qu’un art iconique ? Qu’un film iconique ? Nul besoin de faire rentrer films et romans dans les églises. C’est bien plutôt l’église qui gagnerait à continuer de fréquenter les chantiers culturels où la vie travaille. Elle éviterait le piège de toujours risquer de trop parler en langage de sermon.

L’intelligence du cœur : dans la marge d’Etty Hillesum

Alors que se multiplient, à propos de son « Journal », essais et références, Etty Hillesum est, au devant du siècle, un signe reconnu et appelant. Bien des témoignages sur les camps ont paru, des études fines sur la montée des totalitarismes ont été publiées. Tout semble avoir été analysé, décrypté. Mais la simplicité désarmante du parcours de vie d’Etty, entrant, les yeux ouverts, dans l’enfer des hommes, impose sa noble lucidité. Beaucoup considèrent cette œuvre silencieuse comme un socle à même d’éclairer le contemporain.

Entre bien de références appuyant tel ou tel aspect de l’œuvre humaniste d’Etty Hillesum, l’ouvrage de l’écrivain psychanalyste Jean-Michel Hirt La Dignité humaine (éd. DDB 2012) est singulièrement intense. Technique en certaines parties, il est précieux dans sa Lettre à une jeune femme qui a réussi sa « révolution psychique ». Le psychanalyste se sait malvenu autant qu’indispensable, dans une société technique et rationnelle qui impose le droit et produit une liberté efficace et mercantile. La loi régit l’économie généralisée, c’est-à-dire impose la loi de l’argent. L’ennemi du « système » semble être devenu le sujet « unique et singulier ». En clair, un mouvement de massification continue d’emporter la société vers davantage de rationalité fermée. Le sujet humain est obligé d’y adhérer sans pouvoir y échapper. Chacun n’est qu’un rouage, il semblerait alors que le destin de masse vécu par les Juifs lors de la guerre soit comme une parabole, d’un autre mouvement de masse qui entraîne irrésistiblement toute l’humanité. Le totalitarisme du marché unique.

La manière dont Etty Hillesum s’accomplit intérieurement , « triomphe psychiquement » avant de disparaître à 29 ans à Auschwitz le 30 novembre 1943, éclairerait l’humanisme dont le monde a besoin. « Etty qui porte ce nom royal d’Esther nous offre les moyens de déjouer le poids du destin de masse qui pèse sur chacun de nous. »

[lire l’intégralité de notre article dans Golias Hebdo n°304]