La convocation de Vatican II et le droit d’inventaire

Cette question de Alex et Maud Lauriot-Prévost, de part son actualité, nous conduit à  la proposer au FORUM.

Alex et Maud Lauriot-Prévost ont envoyé à  la rédaction de Golias Hebdo une analyse de « la crise de l’Eglise des années 70-90 » qui se situent dans la mouvance de «Famille chrétienne» et «France Catholique». C’est un vrai débat qu’ils souhaitent et, leur texte ayant été publié par d’autres (notamment disponible sur liberté-politique.com), c’est bien volontiers que nous répondons à  leur juste demande une semaine avant l’anniversaire de la convocation du Concile Vatican II par Jean XXIII. Si la nécessité d’un « vrai débat » est évidente, et c’est bien le sens de notre travail, il ne peut se faire que dans le respect et l’honnêteté. On peut donc se demander pourquoi nos deux auteurs ne donnent pas le nom de l’évêque dont il cite la chronique publiée par La Croix (8 Novembre 2008) : il s’agit de Mgr Blondel qui rendait hommage à  Mgr Maziers, mais rien ne permet, comme le font nos correspondants, de l’accuser de tenter de « couper court à  des analyses de plus en plus nombreuses qui cherchent à  décrypter la crise profonde qu’a traversée l’Eglise de France durant les années 70-90 ».
De même peut-on s’interroger sur les limites qu’ils s’imposent : la crise se serait-elle estompée après 1990 ? A moins que, dans leur perspective, la suite ne soit trop dérangeante, puisque la « nouvelle évangélisation » n’a pas réussi à  enrayer ce qui ressemble à  un déclin de l’Eglise, du moins parmi ceux et celles que nous entendons. Ils réclament un « vrai droit d’inventaire » ! Avec plaisir !

Commençons donc par le début et c’est un petit livre du philosophe Jean Lacroix paru justement en 1970 qui nous y aidera (1).

En honnête chrétien, il essaie de décrypter les causes de la « crise de la vérité » dont la faiblesse de la pensée catholique des derniers siècles est le symptôme. Depuis 1789, elle est en effet commandée « par la peur, comme sans doute elle ne l’a jamais été, même au temps de la Contre Réforme ».

Cette attitude politique contre-révolutionnaire de l’à‰glise trouve son expression dans un « pseudo-thomisme » inaudible, qui ne lui permet pas plus de comprendre Descartes ou Kant que le développement des sciences et des techniques. Il est plus qu’important de ne pas oublier sa conclusion : « C’est à  cette situation décrite à  grands traits que Vatican II, dans une large mesure, a mis fin. On ne saurait trop l’en féliciter et s’en féliciter. C’est une date capitale. Mais il faut bien constater qu’il a été plus pastoral que dogmatique. Ce n’est ni une critique ni même un regret. Il ne pouvait en être autrement. Après les abus antérieurs, un défoulement était inévitable. S’il avait eu lieu plus tôt, tout se serait mieux passé. S’il avait tardé davantage, tout aurait été pire. C’est dès la fin du XIXème siècle que plusieurs ont ressenti la nécessité d’un concile et en ont exprimé à  la fois le besoin et le désir. Par crainte, leur voix a été étouffée. Vatican II a paré au plus pressé, il a introduit de l’oxygène dans un milieu qui étouffait, il a rendu la respiration à  l’existence chrétienne. Il a été libre et a libéré la peur». Et notre auteur de poursuivre : « de vraies questions avaient été posées durant la crise moderniste (¦) ces questions ressurgissent aujourd’hui ». Voilà  ce qu’ont oublié ou omis Alex et Maud Lauriot-Prévost.

Ce que Vatican II a remis en cause, c’est la gestion catastrophique par la hiérarchie de la crise moderniste et si la libération qu’il a engendré a pu être source d’abus, une interprétation minimaliste du Concile telle que pratiquée par Benoît XVI n’est que le déni des erreurs pastorales d’avant Vatican II¦ et leur reproduction !

Quant au «renouveau ecclésial diversifié», il aurait été « purement et simplement occulté par de nombreux responsables pendant des années, et, aujourd’hui même “ ce qui est plus grave “ il s’en trouve encore beaucoup qui continuent à  le nier ou à  le réfuter » ! Mais malheureusement, on ne trouvera dans ce texte aucune analyse sérieuse des présupposés théologiques et anthropologiques de ces « nouvelles communautés ». L’expérience de celle des Béatitudes devrait pourtant inviter à  la prudence. Dieu merci, toutes les communautés dites nouvelles n’entraînent pas leur membre dans un tel chaos mais, jusqu’à  preuve du contraire, la pensée qu’elles véhiculent le plus souvent ne résout en rien la crise de la vérité que nous continuons à  traverser. Elle en est plutôt le refoulement dans un émotionnel vécu dans de petites communautés ou de grands rassemblements et qui risque de n’être qu’une fuite de la réalité complexe. C’est sur ce point que devrait porter le débat pour ne pas en rester à  des invectives péremptoires sur les pasteurs des années 70-90 !

Or le dernier Concile a libéré l’à‰glise ad intra et ad extra. Sans détailler tout ce qu’ont apporté les textes conciliaires, Mgr Piero Marini, ancien cérémoniaire du pape, prend un exemple pour nous faire comprendre le changement : « l’entrée du souverain pontife dans les célébrations. Jusqu’au concile, le pape, lors des grandes solennités, entrait dans la basilique saint Pierre au son des trompettes d’argent, portant la tiare, des gants, des chaussures de la couleur liturgique ; il était porté à  dos d’homme par le groupe des sédiaires, entouré de « flabelli » (porteurs d’éventails) et d’une nuée de personnages bigarrés, laïcs et prélats, chacun avec l’habit de sa fonction, et qui représentaient la noblesse, le patriciat romain, les divers corps de gade, et d’autres dignitaires de la cour pontificale. Il s’agissait d’une entrée solennelle, qui donnait du pape l’idée d’un prince de ce monde entouré de sa cour. Depuis le concile, nous sommes habitués à  voir le pape qui participe à  une procession d’entrée dans la basilique vaticane, vêtu comme les évêques de l’à‰glise catholique, (¦) entouré non par des personnes de la cour papale mais par des concélébrants et des ministres qui jouent un rôle dans la célébration ».

A lire cet exposé, commente Joseph Doré qui le cite , on comprend pourquoi l’on peut dire qu’après le concile, « rien ne sera plus tout à  fait comme avant lui : il est des choses qui nous paraissaient normales et habituelles il y a cinquante ans, et qui nous sont devenues quasiment insupportables aujourd’hui »¦ Mais pour combien de temps quand on voit le retour de la Cappa Magna à  la Curie ? La liturgie, en tant qu’expression de la foi de l’à‰glise est capitale ; il est donc légitime que ce domaine concentre les querelles et il ne faut pas esquiver la question des abus qui suivirent le concile lors de célébrations qui avaient perdu le sens du rite¦ Mais ces abus ne peuvent justifier un retour ante conciliaire¦ Ce serait une faute plus grave encore. Cette régression oublierait en effet ce qui est en jeu. Pour reprendre l’exemple de l’entrée du pape dans la basilique, Joseph Doré note dans l’ouvrage « Vatican II,un avenir oublié »(2) ce qui a changé : « – Au plan qu’on pourrait dire anthropologique, le refus de voir un homme, quelles que soient sa dignité et l’éminence de sa tâche, porté par d’autres hommes et entourés de signes exagérés d’honneur. “ Au plan ecclésiologique, la renonciation par l’à‰glise au pouvoir terrestre et à  ses attributs, corrélative de la redécouverte de la fonction originelle du pape, celle d’évêque de Rome. “ Au plan théologique, la recherche d’une plus grande conformité à  un Christ qui n’est pas entré à  Jérusalem en grand apparat mais en envoyé du Seigneur qui vient pour servir et non pas être servi ».

Ces différents éléments n’ont rien de secondaire en ce qu’ils révèlent à  la fois un nouveau mode d’organisation, collégiale, de l’à‰glise, mais aussi un nouveau rapport au monde. L’à‰glise n’est plus cette « société parfaite » qui, du haut de son savoir divin, voudrait imposer sa vision mais elle est un peuple en chemin avec tous les hommes de bonne volonté, et avec eux elle cherche. Elle fait signe dans la mesure o๠elle incarne la vie du Christ et non un pseudo gloire de Dieu, humaine, trop humaine.

C’est sur ce point que doit porter le discernement et non sur la longueur des dentelles. Mais le débat ne sera pertinent que s’il n’oublie pas la naissance des questionnements contemporains qui interrogent l’à‰glise.

La crise de la vérité n’est pas plus née après le concile qu’elle ne s’est arrêtée avec l’essor des communautés nouvelles qui d’ailleurs, en guise de nouveauté, ne font que remettre au goà»t du jour des vieilles dévotions et des théologies que l’on croyait disparues avec le grand souffle du concile !

1. La crise intellectuelle du catholicisme français, Fayard 1970.

2. Vatican II “ Un avenir oublié, publié sous la direction d’Alberto Melloni et Christoph Théobald, Bayard/Concilum 2005, p 280-282.

Peut on être encore catholique au 21eme siecle ?

Cette question de Jean-François Jaudon, un lecteur de GOLIAS.fr, de part son actualité, nous conduit à  la proposer au FORUM.

Bonjour,

J’ai réfléchi à  votre objectif, en l’occurence L’empêcheur de croire en rond .

Je précise : je ne suis pas catholique. Et ce qui me met mal à  l’aise est que nombre de personnes baptisées n’assument pas le fait d’être catholique.

Il faudrait leur dire qu’il est possible de sortir de la religion catholique en écrivant une lettre à  Rome. Les dès sont pipés: les catholiques qui ne l’assument pas sont décomptés dans le milliard de catholiques dans le monde et donc participent passivement aux objectifs politiques de Rome, qui sont fortement nauséabonds selon moi.

Tout ceci est un vaste mensonge. Le pouvoir de Rome est un pouvoir financier et politique , proche de l’Opus Dei. Quelle honte ! La religion catholique est devenu une énorme secte : nombre de scandales concernant la pédophilie aux USA, le mariage des prêtres non autorise pour des raisons politiques, des tentatives de remise en cause de la laïcité dans les pays, notamment en France, la laïcité étant fondatrice de la République et de la démocratie.

Dans les problématique des nano-technologies, de l’IVG, du génie génétique, de l’euthanasie, la religion catholique a des réponses évasives ou hyper-traditionnalistes.

Alors je pose la question à  Golias, qui peut faire l’objet d’un forum : peut on être encore Catholique au 21eme siècle ?

Mes salutations
Jean-François Jaudon

L’Eglise peut-elle changer ?

Cet article de Christian TERRAS, paru dans T.C. nous conduit à  mettre en place un espace de discussions et d’échanges.

Comme les autres forums de GOLIAS.fr il sera régulé à  priori. Les message anonyme, sans adresse de courriel pertinente ne seront pas mis en ligne.

Notre point de vue

Le voyage de Benoît XVI, nous oblige à  nous poser une question que notre attachement à  la foi chrétienne et à  son ecclesia : l’Eglise peut-elle changer ? Finira-t-elle par évoluer un jour ou l’autre ? Est-elle condamnée à  l’inertie et à  la régression ?

Le catholicisme serait-il essentiellement intransigeant, au point que les rares périodes d’ouverture (Vatican II) ne soient jamais que des parenthèses, d’emblée compromises.

D’un point de vue théologique, il convient d’abord de nous demander ce que nous entendons au juste dans la question par le mot « Eglise ».

S’agit-il d’un système clérical centré sur la possession du pouvoir et son auto-conservation ? S’agit-il au contraire de l’assemblée christique, première définition que donnent d’ailleurs les dictionnaires.

Dans le premier cas, on voit mal ce système évoluer dans le sens d’une quelconque ouverture, et on se demande même plus radicalement quel pourrait bien être son avenir sur le long terme. Il est structuré par ce que le théologien Yves Congar appelait le tridentinisme, une rigidification du christianisme authentique avec ce que l’historien Jean Delumeau a pu appeler la « pastorale de la peur » mais qui ne peut relever les défis de la modernité et que Ulrich Beck dénomme « l’ultra-modernité« .

La prestance de Benoît XVI, son affabilité, son sourire malgré des regards qui trahissent la peur sinon l’angoisse, ont pu séduire certains de nos concitoyens et le noyau dur conservateur de l’institution-Eglise. Sur le fond cependant, il est de plus en plus manifeste qu’il n’a relevé aucun des vrais questionnements que pose le monde moderne à  l’Eglise.

D’une certaine façon, le Pape par le caractère plus marqué de sa volonté de retour en arrière, et pas seulement en matière liturgique, oblige comme en réponse et en réaction l’Eglise catholique à  retrouver un élan de créativité et de renouvellement. Il pousse jusqu’au bout une certaine logique, ce qui au bout du compte pourrait rendre patente l’impossibilité de cette restauration désirée, au moins à  large échelle : si l’Eglise persiste dans cette voie, elle rétrécira comme une peau de chagrin et se sclérosera.

Peut-être, après tout, faut-il que l’Eglise (catholique) s’abîme, qu’elle « touche le fond » comme on dit, rejoignant ainsi la kénose du Christ pour retrouver l’audace des communautés primitives qui savaient discuter (et disputer !), inventer et décider non pour conserver des traditions devenues caduques mais aider les chrétiens à  grandir dans la foi ! Il ne s’agit certes pas de rêver d’un âge d’or mais de voir en quoi le témoignage des à‰critures peut nous aider à  faire face aujourd’hui à  l’effondrement sinon à  la disparition du modèle ecclésial actuel dans nos sociétés. Le bibliste Peter Schmidt rappelle justement avec force et clarté que « la volonté de Dieu n’impose à  l’histoire aucune moule donné d’avance et fortement structurée». Le jésuite Joseph Moingt va même jusqu’à  affirmer que sur la question des ministères, par exemple, il nous faut « accepter d’abord l’idée que la rupture et la différence sont des éléments de la tradition aussi significatifs que la continuité et l’identité ».

L’avenir de l’Eglise catholique est donc que les clercs cessent d’être des clercs et les laïcs, des laïcs. Problématique qui interroge alors nos conceptions de Dieu, de Jésus le Christ, de l’à‰glise, du monde, etc.

Problématique qui analyse, en fait, notre mentalité religieuse qui, allant de Dieu au monde, en passant par Jésus le Christ, les prêtres, la Messe et l’à‰glise, met en branle un mouvement à  l’intérieur duquel on se sent à  l’étroit. Finalement les relations clercs-laïcs ne sont-elles pas le miroir de la structure qui organise la totalité de notre univers mental religieux ? Et plus concrètement, notre façon de gérer nos rapports historiques à  Dieu, au Christ, à  l’à‰glise ? au monde ?

Ainsi sortir aussi de cette insistance obsessionnelle de l’Eglise à  définir et imposer son identité catholique. La tradition nous indique justement l’inverse. Dans les Actes des apôtres, les disciples s’identifiaient en s’appelant les frères (1,15), les croyants (2,44), ceux qui suivent la trace (9,2)… Ils ne s’appelaient pas « chrétiens ». C’est à  Antioche que pour la première fois, le nom de chrétien fut donné aux disciples (Acte 2,26) et ce fut l’environnement extérieur qui imposa cette référence. Ce sont les païens qui apprirent aux disciples à  se définir d’abord et avant tout par rapport à  Celui qui les appelle. Toute revendication d’excellence de la part du christianisme est alors en porte à  faux avec sa condition originaire « sans privilèges ».

Indirectement, Benoît XVI montre bien les limites d’une posture de pure défense des valeurs anciennes aussi bien par le symbolisme de l’opposition constante entre l’oeuvre de Dieu et la nôtre, le dogmatisme et le relativisme, que par l’occultation d’un certain nombre de défis qui se posent pourtant de plus en plus.

D’une certaine façon, le pape est comme coupé de ce corps vivant et remuant dont il demeure néanmoins la tête, mais une tête qui pense autre chose que ce que lui donnerait à  penser pourtant la vie (ecclésiale), qui, malgré les apparences, circule, neuve et ardente. Autrement dit, au sein de l’assemblée christique un tournant a déjà  été opéré et un futur se dessine, qui nous surprendra, et dont il serait hâtif de vouloir déjà  tracer les contours. D’autant que, comme l’écrivait Maurice Blondel, « la liberté des enfants de Dieu ne se reçoit pas, elle se prend ».

Chistian Terras
Directeur de Golias