Edito

La vie comme moyen de la connaissance

avec ce principe au coeur on peut non
seulement vivre avec bravoure, mais encore
vivre avec joie, rire de joie ! Et comment
s’entendrait-on à  bien rire et à  bien vivre,
si l’on ne s’entendait pas d’abord à  la guerre
et à  la victoire ?

Friedrich Nietzsche, Le gai savoir

Dans Contre-attaques la pensée fait montre de sa grande santé.

Elle ouvre un espace contre les intégrismes religieux, politiques et culturels au nom du divers, du multiple, du tout autre et de tout un chacun.
Pour cela, Contre-attaques possède les moyens de la pensée,
de la vie autrement dit de la littérature et de la critique.

Contre-attaques fait appel à  l’écriture, à  la pensée et à  la vie, singulièrement, selon les champs du multiple et du divers. Les auteurs de Contre-attaques forment le bataillon d’âmes et d’armes qu’il faut pour en finir avec l’ordre fini et l’être totalitaire qui néantisent et aliènent.

A l’intérieur de Contre-attaques, les individus règnent,
ils pensent et écrivent. Ils prennent soin infiniment.

Ainsi le n°1 de Contre-attaques met en avant
un premier venu : Jean-Luc Nancy

Manifestations de Contre- Attaques

Sans aucun doute, l’horizon apparaît aujourd’hui à  tous comme muré et il va de soi que la réalité actuelle est bien conforme à  ce qui nous en apparaît. Mais il est possible que cette réalité soit provisoire. Je ne vois aucun moyen de répondre à  l’angoisse qui met en ce moment même une âcreté dans la gorge du premier venu. Le monde actuel subira son sort et les discours de guerre qui accompagneront les hécatombes, dans quelque sens qu’ils soient prononcés, ne pourront que donner au désir d’être sourd une sorte de puissance dégoà»tée. En face de l’orage qui a déjà  rendu le ciel sombre, il n’existe plus de protection ni d’issue. Mais
quelque soit la bourrasque qui s’abatte, l’existence lui survivra et quelle que soit l’issue militaire, elle demeurera aussi agitée qu’auparavant par des aspirations contradictoires.

Georges Bataille, 1938 (Collège de Sociologie)
Ce que fut Contre-Attaque en 1935.

Contre-Attaque (fut) l’un des derniers sursauts, parmi les plus significatifs, de l’ultra-gauche intellectuelle française avant la déclaration de la Deuxième Guerre mondiale. A preuve les mots employés par (Bataille) dans l’un des tracts de Contre-Attaque : sauver ce monde du « cauchemar », de « l’impuissance et du carnage o๠ilsombre ».

Seul un « océan d’hommes soulevés » pourra sauver ce monde de l’horreur o๠Bataille est l’un des rares à  prédire qu’il sombre tout entier ; Contre-Attaque est ce pari. Le moins intéressant n’est pas que pour le réussir, il se réconcilia avec l’ennemi de toujours, et que pour la première fois il entreprit d’agir d’accord avec lui : André Breton.Cette réconciliation donne la mesure de l’urgence ressentie par Bataille :« La situation politique actuelle exige l’urgence ». La première réunion publique de Contre-Attaque eut lieu le 5 janvier 1936, au Grenier des Augustins, rue des Grands-Augustins, dans un local loué par Jean-Louis Barrault. Objet de cette réunion : « La patrie et la famille ». Contre-Attaque ne louvoie pas : le respect pour l’une et l’autre fait « d’un être humain un traître à  son semblable ». La trinité père-patrie-patron est celle du vieil ordre patriarcal, celle aussi « aujourd’hui de la chiennerie fasciste ».

Michel Surya, Georges Bataille, la mort à  l’oeuvre, Gallimard, 1992.

Ce que sera CONTRE-ATTAQUES en 2009.
Ce sera pire. La même chose, en plus.
Pour attaquer, contre les intégrismes, contre les profi ts, contre le mensonge et
l’essentialisme. Contre la mort et la morgue du Pouvoir et des Possesseurs. Dans la vie,
dans le politique, dans la pensée et dans la littérature. Dans l’art. puisqu’il n’est que
l’art humain, prométhéen, par excellence, et grand. Le reste est déjà  fi ni. Adieu.
CONTRE-ATTAQUES est le pluriel de CONTRE-ATTAQUE. CONTREATTAQUE
était, en 1935, la seule idée que tenteront d’avoir ensemble Georges Bataille
et André Breton. Car CONTRE-ATTAQUE fut pour Bataille et Breton leur appel à  la
révolution.

CONTRE-ATTAQUE est le singulier de CONTRE-ATTAQUES

Index des auteurs

Paul Ariès : politologue, rédacteur en chef du journal bimestriel Le Sarkophage.
Dernières publications :
– La décroissance : un nouveau projet politique (Golias, 2007),
– Le mésusage, essai sur l’hyper-capitalisme (Parangon, 2007),
– Misère du sarkozysme, cette droite qui n’aime pas la France (Parangon, 2006).

Bruce Bégout est philosophe et écrivain. Il se consacre depuis quelques années à  l’élaboration d’une phénoménologie du monde quotidien (La découverte du quotidien, 2005; De la décence ordinaire, Allia, 2008).

Véronique Bergen : docteur en philosophie, auteur de romans (dont Kaspar Hauser ou la phrase préférée du vent, Denoà«l, 2006), de recueils de poèmes, d’essais (dont L’Ontologie de Gilles Deleuze, L’Harmattan, 2001), d’articles sur Sartre, Deleuze, Badiou…

Derniers ouvrages parus : un roman, Fleuve de cendres (Denoà«l, 2008), un recueil de poèmes Alphabet sidéral. Dans les pas d’Anselm Kiefer (Le Cormier, 2008). A paraître aux PUF au printemps 2009 : Résister en philosophie.

Philippe Boisnard, écrivain, vidéaste, a publié en 2007 Pan Cake (roman, ed Hermaphrodites) et Interaction CLOM (à  propos de Joà«l Hubaut) (essai, ed. Le clou dans le fer). Créateur de poésies numériques (Grand prix Multimédia de la SGDL en 2007), il réalise des performances vidéo-sonores interactives avec Hortense Gauthier sous le nom de HP PROCESS. Il fait des conférences sur la technologie et la post-modernité, et publie dans de nombreuses revues. Il dirige le site Libr-critique.com, sur l’actualité des littératures contemporaines.

Marie-Christine Burger : Depuis plus de 40 ans, amie de Jean Luc Nancy qui m’a ouverte à  l’angoisse et au bonheur du penser. Amoureuse de l’écriture avec en particulier une thèse sur l’oeuvre du poète René Char.

David Christoffel : «Le fait de faire des opéras parlés me fait saturer le fait de ne pas faire d’opéra.» (David Christoffel, auteur de travaux sonores et écrits faiblement probables)

Marc de Launay est chercheur en philosophie au CNRS (Archives Husserl de Paris – Ens – Ulm), éditeur des oeuvres de Nietzsche dans La Pléiade et traducteur de philosophie allemande.

Luis de Miranda, né en 1971, est romancier, philosophe et éditeur. Il développe dans son oeuvre une esthétique qu’il a baptisée du nom de «créalisme». Il publie en février 2009 ˜Une vie
nouvelle est-elle possible ?» (éd. Nous).

Sommaire

Ouverture

4 – Alain Jugnon « Manifestations de Contre-Attaques »
6 – Bruce Bégout, « Sarkozy et la théologie du pouvoir »
7 – Bruno Tackels, « Le Roi congédie à  jamais son bouffon »

Le premier venu

Jean-Luc Nancy avec Nietzsche, Bataille, Blanchot
10 – Frédéric Neyrat entretien avec Jean-Luc Nancy « Eros excédant »
15 – Ginette Michaud « Ce qui se dessine, l’aisthétique de Jean-Luc Nancy en quatre traits »
25 – Juan Manuel Garrido « La chance de la pensée » (sur Jean-Luc Nancy)
28 – Federico Ferrari « Au juste “ le mot impossible » (sur Jean-Luc Nancy)
30 – Jean-Clet Martin « Portrait de Jean-Luc Nancy »
31 – Marie Christine Burger « Pour JL » (poème)
32 – Yann Goupil « Commencement du mot espérance » (sur Jean-Luc Nancy)
33 – Alain Jugnon « Pour Nietzsche, le sans dieu »
39 – Marc de Launay « La probité, une vertu singulière » (sur Nietzsche)
44 – Michel Surya « Le très bas » (sur Bataille et Nietzsche)
48 – Daniel Wilhem « Besogne » (sur Bataille)
53 – Antoine Philippe « Le complexe d’Orphée » (sur Blanchot)
65 – Ronald Klapka « Jean-Luc Nancy : une pensée qui ne se laisse pas enclore »
72 – Andrea Potestà  « Rien à  dire. Nietzsche, Nancy et l’abandon »

Le lieu commun

Contre tout intégrisme
80 – Christian Terras « Pour un christianisme nietzschéen, Le défi de Gianni Vattimo»
96 – David Christoffel « Le fin fond » (opéra parlé)
113 – Georges Labica « La supérette »
120 – Jean-Claude Pinson « Du prolétariat au œpoétariat »
121 – Paul Ariès « Intégrisme(s) »

La pharmacie

Les individus contrent
131 – Philippe Boisnard « Le corps poétique » (sur Charles Pennequin)
139 – Jacob Rogozinski « Dieu est (la) mort »
146 – Luis de Miranda « L’esprit de l’escalier »
150 – Muriel Moutet « Notes pour Les Régions floues »
153 – Véronique Bergen « Le survivant en tant que mort »
158 – Laurent de Sutter « Notes sur le cinéma d’Andrew Blake »
162 – Olivier Koettlitz « Borges par le milieu »
170 – Jean-Clet Martin « Phanéroscopie urbaine (Hegel à  Manhattan) »
173 – Lettres de Luis de Miranda et de Philippe Lechat

Sarkozy et la théologie du pouvoir

Bruce Bégout

Dans sa Théologie politique de 1922, Carl Schmitt identifiait l’essence du pouvoir à  la décision absolue, sans raison ni justification, la décision pure qui n’avait de sens qu’en elle-même, par elle-même. La dissolution du pouvoir commençait lorsque l’autorité, censée l’incarner, se laissait embobiner par les palabres juridiques et démocratiques et cherchait des motifs raisonnables à  ses actions. Car, dès lors, le pouvoir était bridé par l’idée du Bien, et l’autorité se liquidait dans la simple application d’une rationalité qui la régissait d’en haut. Or la décision ne doit être précédée par rien, car elle émane de la toute puissance de la souveraineté absolue. Sans fondement, elle est au fondement de tout. De même qu’elle naît sans raison, elle doit être obéie sans raison. On reconnaît là  la conception absolutiste de la monarchie de droit divin qui conçoit le pouvoir politique comme l’émanation terr estre de la puissance divine de création ex nihilo. L’essence du pouvoir réside dans l’abîme insondable de la décision du chef, seule à  même de sortir de la cacophonie de la démocratie représentative et d’imposer la
voix, une voix. Aussi l’état d’exception étaitil la traduction politique de ce miracle de la décision.

Non content de vouloir rétablir la transcendance et les valeurs soi-disant ancrées en elles, en re-affirmant la radicalité de la religion, face à  la tolérance molle et sans passion de la morale laïque (voir le discours devant le Crif), le président Sarkozy se révèle de plus en plus comme un farouche partisan du décisionnisme politique qu’encensait Schmitt et qui lui fit applaudir l’arrivée de Hitler au pouvoir.

La plupart des décisions politiques qu’il a prises récemment, en voulant contrer «l’immobilisme» des années Chirac, relève de l’arbitraire le plus pur de la puissance. Ses conseillers et ministres eux-mêmes découvrent post festum les décisions et doivent les commenter à  chaud sans préparation : «je décide, vous exécutez». Même les décisions les plus surprenantes, voire absurdes, prises sans concertation ni réflexion (suppression de la publicité sur les chaînes publiques, parrainage d’un des 11 000 enfants juifs morts en déportation par un élève du primaire, etc.), doivent être mises en pratique dans les plus brefs délais par des ministres aux ordres qui font le gros dos et s’interrogent.

L’activisme tous azimuts de Sarkozy ne relève donc pas seulement de son bougisme quasi pathologique, mais de la conception même qu’il se fait du pouvoir : l’émanation immotivée de la puissance. Le mal est donc plus profond. Il ne s’agit pas là  seulement d’un reflet de l’époque et de sa vitesse, mais, plus sournoisement, d’une expression d’un absolutisme qui déguise son nom derrière une flopée de sondages consultatifs (la présidence monarchique, o๠le principe réside dans l’Un et émane de l’Un). On comprend mieux la réaction violente de Sarkozy à  la question de Laurent Joffrin lors de la présentation des voeux présidentiels de janvier sur une possible dérive monarchiste du pouvoir. Elle avait touché la corde sensible. Ce décisionnisme soulève ainsi les faiblesses de notre démocratie soit qui s’enlise dans une démagogie d’opinions o๠la décision compte pour rien, puisqu’elle est fondée sur ce que souhaiterait la majorité sondée, soit qui, par un phénomène sauvage de compensation, exalte la décision absolue de l’autorité. C’est que la décision est écrasée entre les deux (mauvais) infinis de l’absence de raison. Elle est prise sans délibération, dans la résolution pure de l’action, et elle s’applique elle-même sans explication, dans l’obéissance servile. Et comme toute décision sans raison, elle s’entête au déni même de la réalité qui proteste et résiste. C’est que, pour ne pas perdre la face, le pouvoir doit maintenir le caractère immotivé de la décision. Le président n’a pas à  se justifier, sa conception du bien public suffit à  légitimer une décision prise. Au mépris des protestations des experts et des principaux intéressés, la décision fait valoir la puissance nue du pouvoir. Avec cette double volonté, affichée dernièrement à  grands renforts d’effets d’annonces, de réinscrire la religion dans le débat public comme morale radicale enracinée dans la transcendance absolue (Dieu) – face à  la relativité des éthiques immanentes et laïques, et de rétablir le pouvoir de décision sans raison, on peut se demander si, après les monarchies constitutionnelles de Mitterrand et de Chirac,
plus soucieuses d’entretenir une cour que d’affirmer leur puissance absolue, Sarkozy ne revient pas à  une conception théologico-politique du pouvoir.

On comprend dès lors pourquoi la transcendance lui tient tant à  coeur. Il ne s’agit pas simplement d’un facteur d’ordre au sens oà¹, selon sa vision naïve des choses, la religion sert à  donner un sens à  l’existence et à  discipliner les passions, mais un facteur de puissance. Le flirt avec Dieu s’expliquerait ainsi par la volonté de retrouver le coeur même du dispositif
théologico-politique : la décision souveraine de l’autorité. Mais on pourrait s’interroger sur l’horizon même de ce décisionnisme. Car la décision ellemême ne supporte pas l’interrogation (ce pinaillage rationaliste qui cherche l’universel). Elle ne sait pas elle-même ni à  cause de quoi ni en vue de quoi elle agit. Un autre partisan du décisionnisme existentiel et politique, Martin Heidegger, avait insisté dans les années 20 sur ce caractère abyssal de la décision. La décision se fondait sur la nullité de tout fondement, de sorte que son caractère monarchique
était aussi anarchiste. C’est parce qu’elle est sans principe, qu’elle est le seul et unique principe qui vaille. Or, comme les étudiants de Heidegger qui se moquaient de cette fascination de leur professeur pour la résolution pure et la décision sans appel, on pourrait dire : le Dasein de Sarkozy est résolu, très résolu même, mais il ne sait pas à  quoi.

Paru le 12 mars 2008 dans Libération,
pages «Rebond»