Le Manifeste de Golias : Pour l’ouverture des ministères, contre le célibat obligatoire

Le manifeste que nous lançons en cette rentrée nous semble répondre à  une demande plus encore diffuse que formulée. Celle d’une réforme en profondeur du fonctionnement de l’institution ecclésiastique. Qui s’impose de façon urgente, en considération de l’effritement accéléré du crédit de cette même institution, avec pour regrettable corrélat le rejet possible de l’Evangile et du sens de l’Eglise.

Nos responsables mitrés prétendent en effet confisquer la Parole de Dieu et la vie chrétienne, y compris la grâce des sacrements, et en particulier de l’Eucharistie.

Paradoxalement sans doute, le peu de charisme de Benoît XVI et la conviction dominante qu’il est très déphasé par rapport à  sa propre église ne peut que renforcer une évolution qui s’accélère de jour en jour. Dans ce «village planétaire» (Mc Luhan) qu’est devenu le monde d’une société de communication, il est évident que l’onde de choc se transmet très vite, et en de plus en plus d’endroits.

L’inertie et la sclérose conduisent à  la mort. Les replis identitaire et sécuritaire participent d’une même attitude régressive. D’ailleurs, qui ne dit mot consent. Par leur éventuel silence, les prêtres et les chrétiens d’ouverture empêchent tout réveil et toute renaissance. Ils se font complices d’une pulsion de mort.
C’est un fonctionnement d’ensemble qu’il faut réformer, et ce de manière radicale. Un simple ravalement de façade, quelques compromis obligés ne suffiront certes point à  redorer le blason déteint de l’église. Ainsi, il ne suffit pas de lever le verrou du célibat obligatoire, aussi néfaste qu’il puisse être, avec le prix d’inhumanité à  payer, dont le sort des fils clandestins de prêtres; sur le devant de l’actualité, constitue un exemple parmi d’autres, pour réformer l’exercice du ministère de l’à‰glise! Réforme indispensable, mais insuffisante. Il ne faudrait pas se laisser avoir une nouvelle fois par ce stratagème magnifiquement exprimé par le Prince Salina, dans le Guépard
de Tommaso di Lampedusa (incarné à  l’écran, dans le film de Visconti, par Burt Lancaster) : « Il faut bien que quelque chose change pour que tout demeure identique ».

Néanmoins, cela ne nous dispense aucunement de nous engager sur des points précis, douloureux, et qui saignent. En particulier, en regard aussi d’une actualité qui exerce chaque jour une pression plus forte à  cet égard, la question du célibat obligatoire du prêtre «séculier». Nous y revenons plus bas. Toutefois, il faut absolument prendre conscience qu’une telle réforme doit s’ouvrir à  une dynamique globale de renaissance et de réinvention et ne doit en aucun cas servir d’alibi au maintien de la situation cléricale actuelle. Même si c’est par petites touches que le monde évolue et change, et que l’à‰glise renaîtra. En sachant qu’il faut parfois « être longtemps nuage avant que l’éclair ne jaillisse » (Nietzsche). En tenant compte aussi du fait qu’aujourd’hui tout s’accélère et tout devient urgent.

Le qualificatif « séculier » renvoie certainement à  une autre époque, fleure bon l’encens de jadis, ou le cours d’histoire. Il permet cependant de mieux situer le ministère ordonné à  sa juste place : différente de celle d’un religieux, ou même d’une sorte de «semi-religieux», situation qui plus est terriblement instable. L’idéal de l’école française de spiritualité sacerdotale, restauré, mais à  sa façon, par le cardinal Jean-Marie Lustiger, fait du prêtre diocésain un semi-religieux, assis en quelque sorte entre deux chaises. Déchiré entre l’élan apostolique et un corsetage qu’il subit parfois plus qu’il ne l’a choisi en profondeur. Avec un refoulement d’aspirations légitimes à  l’épanouissement de soi, au prix d’une certaine équivoque sur le sens de l’existence, et de l’intériorisation d’un idéal élevé mais complexe de générosité, non indemne d’un certain masochisme secret. L’analyse en a été faite. Pendant un certain temps, la sauce pouvait prendre, mais non définitivement et sans de grands risques pour les personnes. Les difficultés importantes, souvent personnelles, rencontrées par les jeunes prêtres au début de leur ministère, incontournables dans la mesure o๠leur formation s’est souvent déroulée sans authenticité humaine, et d’abord dans le mensonge à  eux-mêmes, fragilisent un corps clérical qui doit déjà  faire face à  son vieillissement et à  l’absence de relève. Dans les prochaines années à  venir, il ne fait pas de doute qu’un nombre proportionnellement important de prêtres récemment ordonnés sera confronté à  de redoutables crises existentielles, ou du moins à  des remises en cause qu’il serait déraisonnable, et illusoire, d’éluder.

Avec un clergé de plus en plus âgé, et donc fatigué ou malade, avec un effondrement des vocations qui loin de s’estomper s’affirme davantage, la France va connaître une réelle désertification sacramentelle, au moins dans les zones o๠la population est moins concentrée. Dans ce contexte, il devient urgent, sans quoi il s’agit de non-assistance à  personne en danger, de péché par omission de repenser le fonctionnement et l’organisation d’un édifice déjà  très vermoulu. Sans quoi, il risque de tomber très vite en poussière. L’exemple des dominicains hollandais qui invitent les communautés à  se prendre elles-mêmes en main, y compris pour la célébration de l’eucharistie, doit nous interpeller. Ici et maintenant.

Certes, une réforme d’ampleur est toujours dangereuse lorsque l’édifice est malade. Alexis de Tocqueville a très bien montré combien l’appel d’air créé par les réformes – indispensables par ailleurs – à  la fin de l’Ancien régime ont d’une certaine manière précipité sa chute et sa dissolution. Sans tomber dans une sorte de darwinisme social nous pensons que telle est d’ailleurs la raison pour laquelle, lorsqu’un système commence à  s’enrayer, on assiste à  des résistances et à  des retours en arrière. C’est précisément lorsqu’un ordre des choses vacille que ses tenants se raidissent et campent sur les positions les plus dures et les plus intransigeantes.

Il va de soi qu’une telle attitude défensive, en partie désespérée, n’a guère d’avenir. Et conduit inévitablement à  une sorte d’impasse. Un peu à  l’exemple du système communiste qui s’est effondré, tel un géant aux pieds d’argile.
L’incompréhension totale, sinon l’inquiétude et la révolte, que suscite l’obligation du célibat obligatoire dans l’opinion est un signe des temps. Il est impératif et très urgent que l’institution ecclésiastique, de façon plus large d’ailleurs, s’inscrive enfin dans l’esprit de l’Evangile, et accepte de ne plus avoir le contrôle de ce que les gens pensent, sentent et vivent. En d’autres termes, de ne plus s’ériger indà»ment en gardien de l’affectivité des uns et des autres, pour y exercer une domination, quelquefois perverse, et souvent illusoire. C’est ce que le bon sens exige. Le fait de lever le verrou du célibat, outre le soulagement pour des personnes en difficulté, aurait une valeur plus large de signe à  l’adresse de tous. Par là , la hiérarchie catholique ferait un geste d’ouverture, en annonçant d’autres, à  destination de personnes qui se sentent exclues justement à  cause de leur vie affective, et de situation pas toujours choisies (divorce, tendance sexuelle…).

Ce geste nous paraît s’imposer d’autant plus que rien dans la tradition de l’Eglise ne justifie la rigueur de la discipline actuelle (quelle expression !). C’est depuis le douzième siècle que l’obligation est faite aux prêtres non religieux de ne pas être mariés. Certains théologiens ou auteurs spirituels parlent d’une raison de convenance – qui à  notre avis prend son sens dans certains parcours de vie sans s’imposer à  tous. Mais il faut savoir que ce qui peut prendre sens dans telle trajectoire existentielle est au contraire néfaste et contre-productif dans une autre. C’est d’ailleurs pourquoi le fait de légiférer à  outrance et à  destination de tous, sans situer tel acte ou tel choix dans le contexte toujours singulier d’une vie, constitue un abus de pouvoir sur les personnes et leur conscience. Que le système perpétue sans relâche. Ce n’est pas le message de l’Evangile. Et il est temps aujourd’hui de le crier.

Vatican II a constitué une espérance. L’ouverture ébauchée, quoique tardive sans doute en regard du cours de l’histoire, a permis une avancée. Aujourd’hui remise en cause. Il ne s’agit pourtant pas de revenir à  Vatican II. Ni même sans doute d’imaginer un Vatican III, sous la forme d’un Concile oecuménique de ce type, ce qui à  notre époque, avec les évêques aujourd’hui en place, et de plus en plus nombreux, ne semble guère envisageable, du moins à  l’échelle de l’Eglise universelle : c’est au niveau du continent, ou même du sous-continent, que des décisions doivent se négocier. Plus fondamentalement, le défi est de laisser émerger un christianisme d’ouverture pour aujourd’hui. Avec gratitude pour ce que nous a donné Vatican II mais en osant aller plus loin. L’imbécile est toujours celui qui regarde le doigt, au lieu de l’horizon qu’il désigne.

Certes, il ne suffit pas de changer un point particulier car c’est un état d’esprit global qui se trouve en cause. Néanmoins, il nous simple opportun et stimulant de suggérer sept revendications pour oser l’avenir1.
La levée du verrou de l’obligation du célibat ecclésiastique ;
La réintégration de prêtres mariés qui le souhaiteraient ;
L’étude de l’hypothèse d’ordonner des femmes ;
Une autre approche de la situation des divorcés remariés ;
Une autre approche de l’homosexualité ;
Une levée de l’interdit absolu de la contraception ;
Une réflexion plus large pour inventer le ministère autrement, au-delà 
du cadre clérical actuel et de ses étroitesses.

Nous savons que la mise en oeuvre de certains de ses points prendra plus temps, et peut-être une maturation des esprits. Ceci ne nous dispense pas d’aller dans cette direction. Sur tous les points évoqués, il n’en est pas un que l’étude historique ne puisse nous convaincre de la relativité des positions intransigeantes aujourd’hui défendues. Et qui font du mal aux personnes, et à  l’Eglise elle-même.

Au-delà  des questions abordées, nous invitons le peuple de Dieu, assemblée du Seigneur, à  se prendre en main, face à  des évêques aux abonnés absents. Par des initiatives audacieuses, mais porteuses d’avenir. N’ayons pas peur. Il y a des libertés qui ne se demandent pas, mais qu’il faut enfin prendre.
Golias

LE MANIFESTE DE GOLIAS : POUR LE CONCILE, CONTRE L’INTEGRISME

La décision de Benoît XVI de lever l’excommunication des quatre prélats ordonnés par Marcel Lefebvre en 1988 se présente comme choquante, dans la mesure o๠elle exprime le revirement de Rome par rapport à  Vatican II. Outre le scandale affreux suscité par les propos négationnistes de l’un des quatre évêques consacrés, qui exigeraient à  l’évidence une sanction très sévère, faute de laquelle les excuses du Pape ne seront guère convaincantes, sur le fond, c’est une très grave erreur “ et pas simplement une faute – qui vient d’être commise, à  plusieurs niveaux notamment sur le plan théologique et pastoral. Aussi, nous entendons résister à  cette entreprise de reprise en main, intransigeante et réactionnaire à  l’oeuvre au sein du catholicisme depuis près de 30 ans maintenant. Nous entendons également ouvrir des portes pour que s’invente un nouveau christianisme, en référence dynamique au patrimoine reçu de la tradition évangélique.

La victoire apparente de l’aile traditionaliste semble plutôt le simple contre-coup d’un effritement du catholicisme en général dans le contexte d’une crise globale de civilisation.

Les restaurations n’ont jamais d’avenir.

Ceci dit, au niveau de la hiérarchie vaticane, et souvent épiscopale en place, les signaux sont donnés, et se multiplient, d’un retour en arrière, d’une volonté d’exhumer un modèle discutable, vieilli et peu évangélique de catholicisme, d’une nostalgie récurrente d’un passé idéalisé (notamment liturgique), d’une posture orgueilleuse, hautaine et inféconde face aux défis contemporains d’un monde plus complexe que ne l’imaginait les héritiers de Vatican II , mais que la diabolisation frénétique de l’intégrisme et de l’intégralisme du pape actuel ignorent encore davantage, d’un moralisme coincé, anachronique, inhumain et parfois hypocrite, en particulier au sujet de la sexualité.

Le Pontificat de Joseph Ratzinger, alternant une sorte de torpeur confite en dévotion et des mesures savamment conçues de redressement doctrinal, qui tournent le dos à  l’esprit de Vatican II , et presque à  la lettre (ecclésiologie revisitée avec pour conséquence notamment le gel de l’oecuménisme), illustre une stratégie de restauration fondée sur une contre-position désastreuse entre l’à‰glise et le monde.

La décision du pape de lever l’excommunication des évêques lefebvristes constitue un point de non retour dans la confiance que certains gardaient encore dans les responsables de l’à‰glise catholique. En ce sens, Benoît XVI en cédant aux pressions des intégristes, engage désormais l’à‰glise catholique sur une voie de division. En effet, la volonté du pape de favoriser l’unité au sein de l’à‰glise catholique, que l’on peut considérer légitime en soi, s’appuie sur des bases tellement faussées qu’elles ne peuvent que provoquer de nouvelles déchirures ; déchirures beaucoup plus grandes et béantes que celles qu’il veut justement réparer : un schisme rampant qui peut voir partir sur la pointe des pieds un nombre important de catholiques restés fidèles à  Vatican II et aujourd’hui se sentant « trahis »…

Face à  cette crise d’une gravité extrême, Golias entend se situer dans une perspective critique certes mais dynamique et inventive. Nous aimons ce mot de Balzac : « J’appartiens à  la résistance perpétuelle qui s’appelle la vie ».

Golias entend donc résister et appelle à  la résistance,

– contre toutes les formes d’intégrisme, de négationnisme et de fanatisme,

– contre la censure de la liberté de penser, de prier et d’aimer,

– contre la œcastration imposée aux clercs au nom d’une vision anachronique qui relève de l’Ancien régime et qui permet à  toutes les perversités de s’y dissimuler de façon impunie,

– contre une vision cléricale de l’à‰glise gangrenée par une soif de pouvoir qui n’a pas l’honnêteté de se reconnaître telle et qu’entretiennent de nombreuses frustrations.

A tous les niveaux, nous devons entrer en résistance spirituelle :

– refuser par exemple que soit exclue de la communion eucharistique une personne qui refait légitimement sa vie dans une nouvelle union d’amour,

– appuyer un prêtre rejeté par sa hiérarchie parce qu’il vit avec une femme, ou un homme,

– diffuser les oeuvres de théologiens censurés et maltraités,

– dénoncer les mesures répressives,

– aborder sans prétention de détenir une vérité définitive les redoutables questions de la bioéthique qui touchent le début et la fin de l’existence ;

– travailler pour exiger des réformes importantes dans le fonctionnement interne de l’à‰glise o๠les droits de l’Homme sont piétinés ;

– exiger de revoir la place subalterne réservée aux femmes pour des raisons théologiques non fondées. De même concernant la structure sacrale et clérical de l’à‰glise, avec en Pape, roi à  vie.

Ce combat s’enracine dans la foi en Jésus et en son à‰vangile, dont nous sommes persuadés qu’il a peu à  voir avec la vision figée de la Tradition chrétienne.

C’est précisément par attachement au Christ, à  son à‰glise (que nous sommes tous), à  cette vie de grâce et d’amour, qui libère et rend plus audacieux, pour l’honneur d’un Dieu défiguré et blasphémé par ceux qui, en son nom, se montrent intolérants, sectaires et inhumains que nous engageons ce combat.

Golias