Goodyear, l’éloquent silence du gouvernement

Entendez-vous ce silence ? L’entendez-vous ? Depuis hier, deux cadres de Goodyear sont séquestrés par les ouvriers, dans l’usine d’Amiens. A le suite d’un très long conflit, riche en péripéties et en provocations (lire par exemple ce reportage du Monde sur les tentatives de reclassement par Goodyear), les ouvriers (pour résumer) réclament, au minimum, un quadruplement des indemnités de départ proposées.

Les séquestreurs ayant autorisé les caméras, on a vu les deux cadres, lundi soir au JT, assis alignés à une table, en position de comparution devant un tribunal ou une commission d’enquête, dénonçant les « humiliations » dont ils sont victimes. L’un d’eux exhibe devant la caméra un bassin, sans doute tendu par un ouvrier doté d’un solide humour, et l’image est plus éloquente que tous les discours, sur le niveau d’exaspération atteint par le conflit.

L’image réactive nos vieux débats internes sur la violence. Par réflexe immédiat, nous prenons fait et cause pour les victimes apparentes de la violence, ces deux cadres limités dans leurs mouvements, insultés par les ouvriers devant les caméras. Mais dans le même mouvement, se réactive le souvenir de « l’autre violence », par dessus tout la violence des plans sociaux, et toutes les violences verbales qui l’accompagnent, celle du PDG américain Taylor, auquel Montebourg avait jadis pensé pour reprendre Goodyear, et qui accusait les ouvriers français de « travailler trois heures par jour », ou même, en explorant plus loin, la violence du patron Charles Beigbeder, dissident UMP dans l’élection municipale de Paris, assurant qu’il ne veut pas voir « une inspectrice du travail » (Hidalgo) à la mairie de Paris.

Et sur ce sujet, que dit le gouvernement, aux radios du matin ? Rien. Strictement rien. Même Aphatie recevant Moscovici sur RTL, et tout occupé à relayer les angoisses du MEDEF sur les « baisses de charges des entreprises », oublie de poser une question. On fouille, avec ses petits outils de matinaute, on re-fouille, mais non. Rien. Sans doute ce silence ne durera-t-il pas mais il est, au petit matin, éloquent. Un gouvernement ne peut pas approuver la séquestration de cadres. Mais un gouvernement socialiste ne peut pas non plus condamner des salariés promis au chômage par une multinationale (surtout s’il s’est, sans succès, impliqué dans le dossier). Sur Dieudonné, ah oui, on se dresse comme un seul homme contre la barbarie et le nazisme. Mais sur la violence sociale, il est, très exactement, nulle part.

Bananes : France Inter rallume le bastringue

Et c’est reparti. Les semaines se suivent, et se ressemblent. C’est France Inter, qui remet dès 8 heures deux thunes dans le bastringue Taubira, avec une déclaration exclusive de Le Pen (Jean-Marie).

« Elle n’a certainement pas été choisie à cause de son patriotisme, elle est anti-française. Parce qu’elle était indépendantiste, elle voulait chasser la France de la Guyane. Ce ne sont pas non plus ses talents de juriste qui l’ont fait désigner. Je pense qu’elle a été choisie parce qu’on pensait que sa couleur pourrait lui servir de bouclier quand elle aurait à proposer des choses absolument inacceptables. Ça n’est pas la première fois que c’est fait dans la politique française ». Le Pen (Jean-Marie) assistait au lancement de la campagne FN pour les municipales. La phrase diffusée par France Inter n’a pas été prononcée à la tribune. C’est la journaliste de France Inter, qui est venue le chercher dans son coin de salle, et a branché le vieillard sur le cas Taubira.

« Attendons maintenant les réactions, qui ne vont pas manquer » conclut, gourmand, le présentateur de France Inter. Oui, attendons donc de pied ferme, micro en main : elle n’est pas mécontente, la radio publique, de créer le buzz du matin, en faisant déraper l’octogénaire Le Pen, qui ne demande que ça. Trente ans que ça marche, trente ans qu’ils se tiennent la main bien serrée, Le Pen et les traqueurs de phrases qui tuent, on ne change pas une recette qui gagne.

Irréprochables, les journalistes d’Inter. Leur reprocherait-on d’alimenter le bastringue, leur réponse, j’imagine, est toute prête : mais enfin, Le Pen (Jean-Marie) est toujours président d’honneur du parti. C’est une personnalité qui compte. En lui donnant la parole de temps en temps, nous déjouons la stratégie de dédiabolisation entreprise par sa fille. Nous grattons le vernis. Nous montrons que le FN n’a pas changé. On fait notre boulot. Etc etc. Tous arguments, par ailleurs, recevables. Ce qui n’empêche qu’on n’a aucune envie de commencer la semaine comme la dernière s’est terminée.

Le feuilleton bananier de Taubira ne sert pas seulement de fumigène pour masquer d’autres questions (comme les opaques négociations transatlantiques sur le libre-échange, voir notre émission de la semaine). Il fait aussi office de fumigène sur la politique effectivement menée par la ministre de la Justice. Pendant qu’ils jettent des bananes à leurs lecteurs, les medias évitent par exemple de mentionner les sévères critiques adressées à Taubira par le principal syndicat de magistrats, et notammment sur sa frilosité sur la réforme du Conseil Supérieur de la Magistrature. Ils évitent même de donner trop d’écho au nouveau buzz anti-Taubira qui enfle sur la twittosphère : la ministre interdirait qu’on géolocalise les trafiquants de drogue. Sur cette dernière impasse, rassurons-nous : ce n’est certainement que partie remise. Si vous voulez prendre de l’avance, et tout savoir sur la circulaire de la chancellerie, interdisant aux parquets de faire placer des balises sous les voitures des trafiquants de drogue, conformément à un arrêt de la Cour de cassation, anticipez : tout est très bien expliqué ici.

Par Daniel Schneidermann le 18/11/2013

Après les Roms, les « défapeurs » ? Chiche !

Cash investigation cible cette fois le diesel, et les petites intox des constructeurs, PSA en tête. Comment les dirigeants de Peugeot enjolivent légèrement leurs efforts anti-pollution ? Très simple.

Dans un laboratoire de PSA, Elise Lucet amène le directeur à contredire une interview donnée au Parisien par l’ex-grand manitou de la Recherche du groupe, Guillaume Faury, selon lequel « l’air qui sort des pots d’échappement est plus propre que l’air qui y rentre ». Non non, concède le directeur, il est seulement plus propre « en particules » (à dire vrai, la différence n’apparaît pas clairement au spectateur, mais il apparait clairement que l’ex-grand chef a fait de l’intox dans Le Parisien, « un journal que tout le monde lit », comme dit Lucet). Et ce n’est pas tout. L’émission révèle aussi comment les automobilistes qui roulent au diesel ont découvert une nouvelle activité, le défapage. Vous ne connaissez pas ? Cela consiste, tout simplement, à retirer de sa voiture le Filtre A Particules obligatoire (FAP), afin de la rendre aussi polluante qu’avant. Très bien. On est informés.

Maintenant, demandez-vous ceci : comment entendez-vous parler du diesel, dans les JT et les médias généralistes ? Uniquement sous l’angle des rapports de force politiques. Ayrault va-t-il avoir le courage de résister aux Verts, qui exigent sa taxation (ou même, dans l’autre sens, va-t-il avoir le courage de le taxer) ? De combien va-t-il le taxer ? S’il ne le taxe pas assez, les Verts vont-ils quitter le gouvernement ? Autrement dit, sous l’apparence d’une stricte neutralité (entre les Verts et Ayrault, les JT ne tranchent pas, bien entendu) s’impose l’équation : écolos = taxe. Ecolos = khmers verts = impôts supplémentaires. Ecolos = ras le bol fiscal (sur la manière dont le thème du ras le bol fiscal, après avoir été porté à l’incandescence, notamment dans Le Monde et Libé, sous l’influence de journalistes épouvantés par leur feuille d’impôts, semble aujourd’hui en reflux, lire la chronique de notre éconaute).

Mais pourquoi n’entend-on jamais l’équation Peugeot = intox ? Pourquoi les thèmes d’émissions comme Cash Investigation ont-ils tant de mal à infuser dans le débat médiatique généraliste ? Pourquoi les dirigeants de PSA, les ministres, ne sont-ils jamais interpellés par Aphatie-Cohen-Elkabbach sur l’intox de PSA ? Pourquoi les « défapeurs » sont-ils un thème moins porteur que les Roms ? Pourquoi Manuel Valls ne dit-il pas qu’ils ont « vocation » à se faire retirer le permis de conduire, comme les Roms à rentrer en Roumanie ? Pourquoi les sketches de Laurent Gerra (il était l’autre soir l’invité de Drucker pendant toute une soirée sur France 2) portent-ils obsessionnellement sur les impôts, et pas sur le diesel ? Inégalité d’autant plus incompréhensible que les journalistes du Monde, comme les humoristes, respirent des particules fines tous les jours dans les rues de Paris, alors qu’ils n’ouvrent leur avis d’imposition qu’une fois par an. Prière de transmettre les réponses au site, qui les analysera.

Par Daniel Schneidermann le 26/09/2013

Crise de la presse : une solution ingénieuse

Lecteurs qui hésitez encore à ouvrir Le Nouvel Observateur, qui vous demandez si ce journal est bien digne de votre attention, n’hésitez plus : c’est un journal sérieux. Et prestigieux. La preuve : son fondateur, Jean Daniel, vient d’être élevé par François Hollande au grade de Grand officier de la Légion d’Honneur. « La récompense que j’ai reçue ajoute au prestige du journal, explique l’heureux décoré dans une interview-choc au…Nouvel Obs. On se dira sûrement, Tiens, c’est celui qui a fondé le Nouvel Obs. Cela donnera peut-être envie de le lire un peu plus ».

A force de naïveté, cette analyse serait presque touchante. Voilà donc la solution à la crise de la presse : se rapprocher de l’Etat. Davantage d’interviews présidentielles sur les baisses d’impôts. Davantage de portraits de ministres, de sous-ministres, de dirigeants en tous genres. Davantage de fines analyses sur les dissensions internes des partis qui occupent, ou occuperont, l’Etat. Davantage de confidences off de fin de repas, pour nourrir les pages « Téléphone rouge ». Davantage de directeurs de journaux voyageant à l’étranger en « invités personnels » des chefs d’Etat. Et en remerciement, davantage de hochets, de rubans, de grand croix, d’accolades, de réceptions. A coup sûr, c’est ce rapprochement qui élevera le niveau de confiance des lecteurs dans l’indépendance de l’information, et les détournera des voyous d’Internet, vivier de nouvelles non vérifiées et de rumeurs glauques, et qui ont parfois le culot (ou l’inconscience) de refuser les subventions d’Etat.

Ne nous moquons pas. Du haut de ses 93 ans, Sa Clairvoyance Jean Daniel ouvre une voie. Coïncidence : la Cour des comptes vient une nouvelle fois de souligner l’inefficacité totale des aides d’Etat à la presse, qui ont doublé depuis les Etats Généraux réunis par Sarkozy. Eh bien la voilà, la solution : que l’Etat subventionne donc la presse en décorations. Si la Légion d’Honneur n’y suffit pas, que l’on crée un Grand Ordre de l’Information, et qu’on décore, non seulement les fondateurs, les directeurs, mais les journalistes (dont la Cour préconise, une nouvelle fois, la suppression de l’abattement fiscal), et les kiosquiers. En établissant une équivalence d’un ruban par million, voici une belle source d’économie. Ne me remerciez pas, le conseil est gratuit.

Oradour, impressions

Ce ciel bleu d’Oradour, en ce 4 septembre, qui éclate en direct sur les images de France 2. Ce ciel bleu insolent, incongru sur la scène de la barbarie, cette scène que l’on voudrait figée dans une condamnation à perpétuité au noir et blanc, cette « tempête de ciel bleu », tweete une journaliste. Mais on ne fige pas la météo. Et ces plans esthétiques sur les ruines, les pans de murs effondrés du village, ces plans aériens, cette imagerie qui hésite entre le Tour de France et la carte postale. Mais à quel spectacle va-t-on assister ?

« Une nouvelle image de la réconciliation franco-allemande » répètent mécaniquement les commentaires. Presque 70 ans après la fin de la guerre, en 2013, on en est donc encore à cette pénurie de vocabulaire ? On en est encore à marquer les étapes de la « réconciliation » ? On en est encore à avoir besoin d’un album photos ?

Entre Hollande et Gauck, se glisse le troisième personnage de l’histoire, Robert Hébras, l’un des deux rescapés vivants. L’heure étant à faire image, les commentaires le présentent comme le Rescapé, rien d’autre que le Rescapé. Pas question pour les scénaristes en direct d’épaissir le personnage (voir le matinaute d’hier), en rouvrant si peu que ce soit les plaies encore à vif, en rappelant par exemple que Hebras vient (oui, en 2012 !) d’être condamné à un euro de dommages et intérêts et dix mille euros de frais de justice pour avoir, dans un livre, émis des doutes sur le caractère forcé de l’enrôlement des « malgré-nous » alsaciens.

L’heure est à faire image pour l’Histoire. Mais laquelle ? Quand Hollande et Gauck se retrouvent tous deux dans l’église à ciel ouvert, on réalise ce que l’on attend : qu’ils se prennent la main. La simple réédition de la rencontre Mitterrand-Kohl. Notre manque d’imagination n’attend rien d’autre qu’un remake. Surprise : pendant la minute de recueillement, rien ne se passe. Ils n’ont donc rien prévu ? Mais quelques instants plus tard, alors que les a rejoints Robert Hébras, un zoom impudique trahit qu’ils ont enfin conclu, à contretemps comme des ados en boum. Les deux mains se sont enfin trouvées. dans le doute, le tremblement, la douleur peut-être : elles ne se sont pas saisies l’une de l’autre hardiment, franchement, bras décollés du corps, comme les mains de Mitterrand et Kohl. Elles se sont trouvées furtivement, clandestinement, exprimant tout ensemble le désir de « faire quelque chose », et l’inhibition devant le souvenir obsédant des deux grands devanciers. Il faut que le rescapé se glisse maladroitement entre eux deux, il faut que Joachim Gauck lui passe enfin le bras sur l’épaule, inventant une nouvelle image, à eux, rien qu’à eux, l’image 2013, pour qu’enfin s’impose quelques secondes l’émotion, si longtemps recherchée à tâtons.

Egypte : un coup d’Etat hilare et jubilatoire

Ah le joli coup d’Etat militaire ! Comme il est sympathique, frais et convivial ! En Egypte, un président légitimement élu est déposé par l’Armée, et la presse applaudit. Il faut lire cette synthèse du site du Monde de la déposition de Mohammed Morsi, hier, toute retentissante des « Klaxons, feux d’artifice, tambours, pétards, sifflets et cris de joie. La bande son de la deuxième révolution égyptienne, c’est tout ça à la fois. Une cacophonie hilare, une sarabande jubilatoire ».

Comme il est facile, finalement, de peindre en rose un coup d’Etat, une touche par ci, un repentir par là. Tous les événements de la journée de mercredi sont regardés avec ces lunettes jubilatoires. Morsi et plusieurs dirigeants assignés à résidence, interdits de quitter le territoire ? Normal. C’est « dans le cadre d’une enquête sur « l’affaire des évasions de la prison de Wadi Natroun en 2011 », précise Le Monde sans rire. Autrement dit : parce qu’ils se sont évadés, au cours de la première révolution, d’une prison où ils avaient été jetés par le régime de Moubarak. On comprend bien l’urgence, en effet, de poursuivre l’enquête sur ce grave forfait. Les violeurs (une centaine d’agressions sexuelles en quelques jours) ? Ils sont traités dans des articles à part. C’est un dommage collatéral. Le manifestant cairote hilare et jubilatoire ne saurait être aussi un agresseur sexuel. Les affrontements en province ? Ils sont relégués à la fin des synthèses. Loin, très loin de la place Tahrir, de ses caméras et de ses feux d’artifice. C’est donc tout en bas des articles, en quelques mots, que l’on apprend qu’à Alexandrie, ou à Marsa Matrouh, des affrontements entre pro et anti Morsi ont fait quelques morts sans importance. Le président intérimaire installé par l’Armée, un magistrat de 67 ans ? « Une figure neutre », écrit sobrement Le Monde, qui se garde bien d’utiliser le mot « marionnette ». Etc etc.

On comprend bien la difficulté, pour la presse, d’appréhender cette situation troublante : une alliance entre l’armée et la foule, contre un pouvoir légitimement élu. Les événements du Caire défient toute description simpliste. Dans ce film où les bons et les méchants ne sont pas désignés par leur étiquette, où les principes s’entrechoquent, les journalistes sont forcément désorientés. Mais est-ce une raison pour tout repeindre en rose ?

Par Daniel Schneidermann | Fondateur d’@rrêt sur images |

Assemblée : la déontologie en abyme

Alleluia, la transparence est en marche : il y a une déontologue à l’Assemblée Nationale. Une vraie, avec tout plein de principes déontologiques. Si vous avez suivi le vote récent de la loi sur la transparence, vous le savez déjà : à ce poste délicat, elle avait un prédecesseur, dont la collaboration a cessé dans des conditions peu claires (vous avez peut-être vu la passe d’armes sur le plateau, entre deux députés, dans une de nos dernières émissions).

L’actuelle titulaire du poste s’appelle donc Noëlle Lenoir, elle a un CV long comme le bras, et elle dispose « d’un petit bureau au bout d’un couloir, dans une annexe de l’Assemblée » raconte Libé, qui est allé la rencontrer (lien abonné, à l’heure où écrit le matinaute). Elle n’est pas surchargée de travail : elle vient un jour par semaine. Comment utilise-t-elle cette journée hebdomadaire ? Elle n’inspecte pas, elle n’enquête pas, elle ne publie pas de rapport. Sa mission : « être à l’écoute des chatouillements de conscience des députés inquiets ». Bref, on lui demande rendez-vous, elle reçoit, elle conseille, en toute discrétion.

Mais le meilleur de l’article est à la fin. L’un des points du projet de loi sur la transparence portait sur les conflits d’intérêt des députés. Et plus précisément autour de cette question, pendante depuis le cas Copé : un député peut-il être en même temps avocat d’affaires ? On ne sait pas ce qu’ en pense, sur le fond, Noëlle Lenoir. La journaliste de Libé, Charlotte Rotman, ne le lui a pas demandé. En revanche, le portrait livre une information importante : que fait Noëlle Lenoir, les quatre jours de la semaine où elle n’est pas déontologue de l’Assemblée ? Elle est avocate d’affaires, dans un cabinet parisien, Kramer Levin Naftalis & Frankel. Ce n’est pas une blague. « Son profil, qui mêle service public et exercice dans le privé, est jugé comme un atout par l’équipe de Claude Bartolone, encore aujourd’hui », écrit Rotman, qui ajoute immédiatement : « Noëlle Lenoir en est moins sûre, de son propre aveu. Mais nul ne réclame son départ ». On relit la phrase. On pense qu’on l’a mal lue. Mais non. Noëlle Lenoir n’est « pas sûre » de pouvoir concilier son cinquième de temps à l’Assemblée, et son métier d’avocate d’affaires. Vivement qu’elle aille consulter une spécialiste des conflits d’intérêt. Il parait qu’il en existe une, au bout d’un couloir…

Par Daniel Schneidermann | Fondateur d’@rrêt sur images |

Hollande, les crapauds, et le beau temps

Réservez votre soirée : Hollande répond au porte-parole du MEDEF, pardon, au présentateur de Capital, sur M6. Laquelle émission a préparé un catalogue de tout ce qui ne marche pas en France, et à quoi, Monsieur le président, il faudrait remédier d’urgence, concrètement, on attend vos réponses, vos solutions. Au premier rang des coupables, pas l’évasion fiscale, non, les crapauds.

Saviez-vous (ça c’est du concret) que la pénurie de logements en France, c’est la faute aux crapauds ? Enfin, plus précisément, les normes environnementales. Oui oui ici, regardez bien, un programme de construction a été retardé de trois ans, pour préserver…des crapauds. D’ignobles, de visqueux crapauds, ceux-là même qui sont haïs par les hommes ! Au second rang des coupables : les locataires. Ecoutez, Monsieur le président, ce petit propriétaire se plaindre que le non-paiement de loyers ne soit « même pas un délit ». Et ça continue. La récession en France ? La faute à multiplication des arrêts-maladie dans le secteur des « services à la personne » (entendez, le torchage des vieux). Pensez donc, on a un secteur d’avenir, prometteur, un gisement de croissance, et ils se mettent en arrêt-maladie !

On se perd en suppositions sur ce qui peut passer par la tête des conseillers de l’Elysée, pour envoyer le chef dans ce type de traquenard. S’agit-il de rassurer Merkel et Lafinance sur le rythme des réformes ? Mais il est peu probable qu’ils regardent Capital. Le calcul machiavélique consiste-t-il à permettre à Hollande, prenant le contrepied de l’émission, volant dans les plumes du présentateur, de se repositionner en adversaire de Lafinance (mais oui, souvenez-vous, notre vieille amie Lafinance, celle du discours du Bourget, celle qui n’a « pas de visage », etc) ? Mais alors, il fallait y aller à fond, soutenir l’employée des services à la personne virée devant la caméra pour abus d’arrêts maladie, voler dans les plumes des propriétaires. Mais ne cherchons pas de raisons où il n’y en a probablement pas. Que différents responsables socialistes aient évoqué, pour expliquer le résultat de la législative partielle de Villeneuve-sur-Lot, où le candidat PS a été éliminé du second tour, la responsabilité des écolos, celle du beau temps, ou celle de Cahuzac, en dit long sur leur lucidité.

 » Il y a eu une déception immense sur le plan politique, donc une désillusion. J’ai compris que le seul changement qu’on pouvait espérer, c’était finalement la littérature qui l’apportait (…) C’était, par le fait de lire, d’être au courant et d’être en communion avec les gens qui avaient essayé de montrer qu’on pouvait essayer de changer soi-même. (…) J’ai compris que le changement n’était pas que social et politique – même si cela reste une procédure très importante- mais qu’il y avait aussi un changement de chacun ». Qui parle, dans cette interview de 1991 ? Maurice Nadeau, éditeur et fondateur de la Quinzaine littéraire, qui vient de mourir à 102 ans. Dont on ne connait pas l’opinion sur la responsabilité des crapauds, et qui ne regardait sans doute même pas Capital.

Par Daniel Schneidermann | Fondateur d’@rrêt sur images |

Primaires, cigares : bienvenue au néo-Sarkozistan

Ouf ! La primaire municipale de l’UMP s’est très bien passée. Ne riez pas, c’est vrai. A Lyon, bien entendu. Car il y avait aussi une primaire UMP à Lyon. Vous ne le saviez pas (sauf si vous êtes Lyonnais, évidemment) ?

Non. Donc, @si vous en informe : Michel Havard est arrivé en tête devant Georges Fenech. Pourquoi les medias nationaux vous en auraient-ils informés ? Les medias nationaux ne s’intéressent qu’à Paris (le compte est ici). A croire que la France entière aura à choisir entre Hidalgo et NKM. On imagine, dans les villages, les débats enflammés, entre partisans de la blonde, et supporters de la brune. A moins que Bournazel, au dernier moment… Oui, Bournazel. Ne me dites pas que vous n’avez pas entendu parler de Bournazel. C’est le candidat « copéïste ». Tout le monde a entendu parler de Bournazel. Quand Bournazel, cet été, se promènera sur la plage en maillot de bains aux couleurs de Paris, on lui demandera autant d’autographes qu’à Nabilla. Nabilla et Bournazel sont les deux révélations de 2013.

Au moins, ça nous rajeunit. Ca nous rassure, sur les permanences françaises. Comme le tweete ce gauchiste de Didier Porte, le candidat de Tiberi, Legaret, est en tête au Père Lachaise, à Montmartre et à Montparnasse (pour les non-Parisiens, il s’agit de cimetières). Soyons justes : il y a au moins une tête politique, qui a tiré les leçons de la pantalonnade de la primaire UMP, c’est Isabelle Balkany, première adjointe au maire de Levallois-Perret (92), et amie de Sarkozy. Balkany ne veut plus entendre parler de primaires. En tout cas, pas pour 2017.

A la ville, Isabelle Balkany est l’épouse de Balkany, Patrick, maire de Levallois. Que faisait Patrick Balkany l’autre semaine ? Il participait à un déjeuner de travail, avec quelques autres parlementaires (dont une socialiste), et le numéro trois de l’administration des Douanes. Cuisses de grenouilles, rognons, cigare, quelque chose de très simple. Addition : 10 000 euros. Qui a payé ? La British American Tobacco (Lucky Strike, Dunhill), révèle le JDD. Autrement dit, le lobby du tabac. De quoi fut-il question ? De la nécessité d’avoir une réglementation « équilibrée et cohérente » sur le tabac, selon la puissance invitante. « Nous n’avons parlé ni de fiscalité ni des prix » jure un représentant du cigarettier. Bien entendu. Qui en doutait ? Elections truquées, élus achetables pour un cigare : c’était notre rubrique, après le Sarkozistan, c’est encore le Sarkozistan.

Par Daniel Schneidermann | Fondateur d’@rrêt sur images |

Et maintenant, le « offshore leaks »

Cet instant précis, où le matinaute écoute sur France Inter Fabrice Arfi débattre avec Gérard Davet (Le Monde) et Mathieu Aron (France Inter) et où tombe une alerte du Monde: « le trésorier de campagne de Hollande est actionnaire de deux sociétés offshore aux Caïmans ». On relit mot à mot.

Le trésorier de campagne de Hollande. Oui. En 2012. Oui. Un nommé Jean-Jacques Augier. Oui. Enarque, promotion Voltaire. Normal. Par ailleurs actionnaire de la revue Books, et du magazine Têtu. Très bien. Actionnaire de deux sociétés aux Caïmans. Dans le studio, ils en sont encore à Cahuzac, à Minc et à Kadhafi, et voici un nouveau personnage, qui revendique toute la vedette.

Donc, autour de Hollande, il n’y avait pas seulement Cahuzac, son compte en Suisse, ses amis du GUD, et ses investissements au Pérou (si vous n’avez pas suivi, c’était le scoop du Monde de la veille). Il y avait aussi Augier et ses parts dans des sociétés aux Caïmans. Une chose est sûre: on est facétieux, dans l’entourage de Hollande. On aime s’amuser. Prendre des risques. Il cache bien son jeu, le Corrézien, avec son accordéon sur la place de Tulle. Si cela vous amuse, je peux vous dessiner la journée: ce sera la même qu’hier. Hollande savait-il ? A-t-il demandé les yeux dans les yeux à son trésorier de campagne, s’il avait des parts dans des sociétés offshore aux Caïmans ? Moscovici a-t-il déclenché une enquête du fisc ? Augier a-t-il une connexion avec le GUD ? Marine Le Pen était-elle au courant ?

Tombant sur cette alerte du Monde, le matinaute ne sait pas encore qu’il vient de faire connaissance avec le « offshore leaks ». Bienvenue dans l’investigation mondialisée ! Le offshore leaks est apparemment une enquête d’investigation mondiale, menée par 86 journalistes d’un grand nombre de pays, avec sortie mondiale ce jeudi, et à côté de laquelle Wikileaks, parait-il, était une aimable distraction enfantine. A en croire Gérard Davet, Le Monde a été sélectionné pour sortir cette enquête-là, avec (notamment) le Guardian et le Washington Post. Mediapart était candidat, mais n’a pas été retenu. De cette mondialisation-là, quelle que soit la succursale française, qui se plaindra ?

Par Daniel Schneidermann | Fondateur d’@rrêt sur images |