Au nom du libre évangile : Rendez-nous l’église !

Nous poursuivons notre réflexion sur le cléricalisme et l’élitisme tels que dénoncés par François dans sa Lettre au peuple de Dieu et alors que s’est conclu le Sommet sur les abus à Rome. Depuis août dernier, nous donnons largement la parole aux théologiens, journalistes et clercs désireux de participer à cette réflexion (Jacques Musset, Paul Fleuret, Mgr Dagens, René Poujol…) car nous sommes convaincus que c’est ensemble, à notre modeste échelle, que nous pourrons trouver une autre façon de faire Eglise, plus proche de l’Evangile mais surtout plus proche de l’humanité.

L’entretien que nous avons eu avec Marie-Christine Bernard, théologienne spécialisée en anthropologie, est réjouissant sur bien des plans. Nous l’avions sollicitée il y a quelques mois et cherchions ensemble le meilleur moment pour évoquer ces turbulences que connaît l’Eglise. La parution de son article : « La grosse fatigue des cathos de base » dans Réforme1 en janvier dernier nous est apparu approprié pour aller plus loin, creuser les idées lancées dans cet article, innover. Marie-Christine Bernard note ainsi très justement la « rupture de confiance » entre les clercs et les laïcs, accentuée par la crise des abus qui a mis en lumière l’abus de pouvoir, la compréhension corrompue de ce pouvoir qui fait des prêtres des « ministres sacrés », pour parler comme le Code de Droit canonique (nous y reviendrons), et des fidèles des « sujets » (trois occurrences dans ce même code) ; sujets qui n’exercent aucun contre-pouvoir, cela n’existe pas dans l’Eglise. Cette « rupture de confiance » est aussi due au fait que l’Eglise n’est plus capable de produire des prêtres issus du peuple et donc de tous les milieux : tous, la plupart, sortent du même moule, avec les mêmes craintes, les mêmes lubies. Ensoutanés, colromanisés, encensés, les voilà armés pour la reconquête tout en charriant un mal-être qui laisse songeur (incapables de vivre seul, pris en charge sur tous les plans par des communautés archi-cléricales…). Sans compter le célibat imposé – qui n’aide pourtant pas à la bonne compréhension du pouvoir, qui apparaît comme un terreau, un facteur de déviances dans certains cas –, le meilleur allié du cléricalisme, dont ils sont en général des thuriféraires… Bien sûr, il ne s’agit pas de noircir le tableau, Marie-Christine Bernard elle-même note que les exceptions existent. Mais on ne pourra pas faire l’économie de cette réflexion : et si le mal-être de ces prêtres souvent identitaires était dû au système qu’ils défendent pourtant mordicus ?

Car nous avons déjà, avec les outils dont nous disposons, des moyens de faire autrement. Le Code de Droit canonique explique en effet que pour qu’il y ait une paroisse, il faut qu’il y ait un curé. Pivot de ce lieu, il assume tout, exerce tous les pouvoirs : gouvernement, enseignement et sanctification, ce que note Marie-Christine Bernard. Or, certains laïcs2 (hommes et femmes) missionnés par l’évêque peuvent déjà exercer certaines charges, notamment quand il y a pénurie de prêtres (c. 517 § 2). Ainsi, un laïc peut-il validement baptiser (c. 861 § 2), prêcher (c. 766), catéchiser (c. 776), donner la communion (c. 910-911), assister aux mariages (c. 1112 § 2), présider les prières liturgiques et célébrer les funérailles (c. 230 § 33). Rien ne nous empêche déjà, en pratique, d’appliquer ces canons et il ne tient qu’aux évêques de les utiliser. Cela permettrait dans un premier temps de décléricaliser nos communautés et de les responsabiliser par la même occasion. Cela permettrait également de décléricaliser les esprits de celles et ceux en demande de sacrements (par exemple), de changer les mentalités car chez beaucoup, encore aujourd’hui, des funérailles célébrées par des laïcs, des mariages célébrés par des diacres, passent encore pour des cérémonies au rabais. C’est pourquoi Marie-Christine Bernard note que « le cléricalisme a besoin de laïcs cléricalisés pour perdurer », et c’est bien vrai : il ne s’agit pas de prendre le pouvoir mais d’exercer un pouvoir au nom de notre baptême, d’exercer ses droits et devoirs élémentaires de chrétiens. Elle en profite également pour faire un sort aux séminaires et à ces « appels » qui permettent de mouiller Dieu à bons frais parfois. Ce à quoi nous ne pouvons que souscrire : quand on voit ce qui est imaginé, par exemple, dans le Vaucluse, avec ce séminaire du Chemin néo-catéchuménal (cf. Golias Hebdo n° 547) ou ce qui sera mis en place dans les séminaires de Rennes, Nantes, Orléans et de la Communauté Saint-Martin (cf. Golias Hebdo n° 549), on pressent que nos lendemains devraient être difficiles. Les sujets sont complexes, nombreux, et nous ne pouvons que remercier chaleureusement Marie-Christine Bernard de les avoir pris de front, d’avoir avancé au large avec nous en mettant des mots libérateurs sur quantité de nos intuitions et espérances.

1. https://www.reforme.net/idees/vie-en-questions/eglise-catholique-la-grosse-fatigue-des-cathos-de-base/ (article payant)
2. Formés et compétents, ils sont rémunérés justement (c. 231).
3. Selon ce canon, un non-prêtre peut « exercer le ministère de la parole, présider les prières liturgiques, conférer le baptême et distribuer la sainte communion », in CIC latin-français, Paris, Centurion-Cerf-Tardy, 1984, p. 37.

Ruissellement

C’est la théorie selon laquelle les richesses des uns descendent ou « ruissellent » sur les démunis, par les dépenses que font les premiers et donc les emplois qu’ils créent, donnant ainsi du travail aux seconds.
L’origine peut en être La Fable des abeilles, de Bernard Mandeville, ouvrage politique anglais paru en 1729. Le sous-titre en est : Private Vices, Public Benefits (Vices privés, vertus publiques).

Ce livre soutient un constant paradoxe : c’est l’égoïsme des nantis qui crée au final l’opulence générale, et c’est à l’inverse la morale traditionnelle qui inhibe les gens et qui, en les empêchant d’agir, appauvrit la société. On a vu dans Mandeville un précurseur du libéralisme économique.
Sans doute notre président, qu’il le veuille ou non, est-il un adepte de cette théorie, quand il dit que dans une société les « premiers de cordée » tirent en quelque sorte les autres en leur donnant du travail par leurs investissements. C’est la cause évidente de la mesure qu’il a prise de supprimer l’Impôt sur la Fortune (ISF) : dans une économie mondialisée, il importe que les capitaux, découragés par une fiscalité confiscatoire, ne s’évadent pas.
Keynes pensait que la théorie mandevillienne était entièrement pernicieuse. Comme lui je pense qu’elle est immorale, mais en plus sophistique : il ne s’agit pas du tout d’une théorie, mais d’un pur mythe.
Voici ce que je viens d’entendre à France Inter, et qui m’a édifié. Les associations caritatives ont remarqué que durant l’année passée les dons faits par les très riches ont disparu. La raison ? Ils donnaient jusque là pour réduire leur impôt. Mais une fois exemptés de l’ISF, ils n’ont plus donné. La conclusion est que les riches ne donnent pas s’ils n’y voient pas leur propre intérêt : il ne faut rien attendre d’eux spontanément.
Le rôle de la Loi et de l’État est donc de les contraindre, pour diminuer au moins un peu la distance qui les sépare des mal-lotis. Si on attend qu’ils le fassent eux-mêmes, ils ne le feront jamais. Lacordaire avait bien raison, quand il disait : « Entre le faible et le fort c’est la liberté qui opprime, et c’est la loi qui libère. »

La promesse de la tolérance zéro

Convoqué en septembre dernier, le « sommet » de Rome, qui se réunit du 21 au 24 février, ne se présente pas dans la plus parfaite clarté. On avait remarqué que lorsqu’il avait été annoncé, il était si urgent et si important que la Conférence des évêques des Etats-Unis avait reçu l’ordre de surseoir à toute prise de décision sur le traitement de la pédophilie, avant de connaître les conclusions de cette réunion.

Après les scandales qui se sont succédé au cours de l’année écoulée : Chili, Pennsylvanie, Australie, Irlande, et bien d’autres, les opinions publiques se sont impatientées dans les pays les plus ouvertement touchés, et notamment aux Etats-Unis. Le pape François avait d’abord fait appel aux laïcs dans sa « Lettre au Peuple de Dieu », où il condamnait le cléricalisme. Elle fut accueillie comme un message fort, mais il faut bien dire qu’un tel appel ne pouvait pas provoquer un mouvement spontané et puissant, dont on peut d’ailleurs douter que la hiérarchie le souhaite vraiment. En fait, personne n’a bougé (à l’exception remarquable des laïcs du Chili1), et rien ne s’est passé.
En septembre, le pape François a pris une initiative : il a convoqué à Rome tous les présidents des conférences épiscopales ainsi que les préfets des congrégations du Vatican. C’est un événement sans précédent qui se différencie d’un synode, tant par sa composition que par ses modalités. En effet, cette rencontre a été préparée en deux mois et elle est prévue pour durer trois jours et demi. Pourtant le sujet est brûlant et terriblement complexe. Ce qui a filtré de la préparation laisse l’impression d’une certaine improvisation. François assistera aux réunions, mais on ignore comment il compte s’y impliquer, et l’ombre de quelques cas où il serait plus ou moins concerné ne facilite pas sa tâche.

Pourtant, nous savons que le problème ne pourra être traité en lui-même : il touche aux structures de l’Eglise catholique et à ses pratiques de toujours : cela apparaît dans certaines déclarations autorisées. C’est peut-être cela le plus nouveau et le plus important. Restera à voir ce qu’il en sortira le 24 février. Découvrez l’ensemble de notre dossier dans Golias Hebdo n°564

: http://golias-editions.fr/article5584.html

Sang

Je me suis appliqué à regarder sur Arte, par acquit de conscience puisqu’on annonçait une œuvre sur « la croyance », la série italienne Il miracolo. Et j’ai eu beaucoup de mérite, puisque dans tout ce que j’ai vu le grand-guignolesque le disputait constamment au grotesque, l’abracadabrant de l’ensemble ne se démentant jamais.

Pour le fond, la vision du christianisme qui a été ici proposée est fondamentalement archaïque. Elle tourne autour du sang versé à vertu salvifique et rédemptrice. Le fameux « miracle » est celui d’une statue de la Vierge pleurant du sang. On imagine alors que les drames affectant les différents personnages de ce téléfilm à prétention chorale pourront tôt ou tard être rachetés par la vertu expiatoire et quasi baptismale de ce fameux sang. C’est un thème certes émotionnellement fort, mais qui récuse toute raison.
Je sais bien qu’il est à la base de la construction chrétienne traditionnelle et sans doute encore malheureusement majoritaire, que nous devons à Paul. Il a interprété à sa façon le chapitre 53 du livre d’Isaïe, le fameux passage du « Serviteur souffrant », en y voyant l’allégorie du Messie sacrifié pour le salut des hommes. Et il a combiné cette lecture avec l’influence des cultes à mystères païens où un dieu meurt et ressuscite pour le bonheur de ses fidèles. Pour un juif et un musulman, d’ailleurs, le christianisme ainsi conçu est un paganisme.
Il me semble que l’essentiel pourtant devrait être, non pas la Croix salvatrice (à laquelle se rattache encore quiconque « touche du bois » ou « croise les doigts » pour se porter chance), mais l’enseignement du Maître. De ce dernier Paul ne fait quasiment pas mention, et ce n’est pas étonnant, car ce n’est pas ce qui l’intéresse : il n’a égard qu’à sa propre construction. De la même façon le Credo, qu’il s’agisse du Symbole des Apôtres ou du Symbole de Nicée, ne parle en aucun de ses articles de ce qu’a pu être l’enseignement de Jésus.
Je pense donc qu’un christianisme mature, à la différence du téléfilm susdit, devrait s’intéresser à un Christ enseignant qui nous sauve, plutôt qu’à un Christ qui nous sauve en saignant.

Weinstein en soutane

Le témoignage que vous allez lire est accablant, effroyable et terrible. Vous allez le lire et vous allez ressentir ce que nous avons ressenti : ce mélange d’horreur glacé devant des pratiques immondes d’ecclésiastiques qui furent en leur temps de bons « notables » du milieu conservateur catholique, mais vous ressentirez aussi du dégoût, de la colère. Un seul cri monte : « Plus jamais cela ! »

Ce témoignage éprouvant est fait à visage découvert par une femme qui a cessé d’avoir peur, et qui a décidé de raconter son histoire, sa fragilité, sa vulnérabilité et la manière dont des prétendus hommes de Dieu ont usé de leur autorité, de leur prestige. Ce témoignage désigne deux hommes, deux prêtres, deux prédateurs se servant de leur pouvoir pour abuser, violer et asservir : Thomas Philippe et Marie-Dominique Philippe. Ces deux frères, sortes de Weinstein en habit dominicain dont l’un avait déjà été condamné en 1956 pour le même type de pratiques, étaient des thomistes de la vieille école, ivres de vertus théologales et de théologie morale rigide. Le paravent parfait pour dissimuler leurs turpitudes. Ils s’agissaient bien de prédateurs, repérant une proie, la plus fragile, l’isolant du reste du troupeau, la culpabilisant, l’encerclant, lui intimant le silence, la dépouillant, comme des vautours, de son libre arbitre, lui interdisant toute autonomie, toute socialisation, invoquant Dieu, Jésus et sa Sainte Mère pour la réduire à rien, à une malheureuse dont ils pouvaient jouir, ne voyant plus en elle un être humain et sa dignité, ne voyant en elle qu’une proie qu’ils avaient à ce point marginalisée qu’ils n’en avaient plus rien à craindre. Qu’ils pouvaient contrôler et déclarer « folle » si jamais elle se rebellait. Le crime était presque parfait. Le prédateur nourrit toujours la hantise d’être découvert, démasqué, capturé et mis hors d’état de nuire. Alors il met en place une stratégie pour assouvir sa faim avant de se rendre le lendemain au repas de l’évêque du coin qui le complimentera et lui dira les bienfaits qu’il a tiré de la lecture de son dernier livre.

Ce témoignage est l’occasion de voir une nouvelle pierre s’effondrer de l’héritage de ces fameuses communautés nouvelles dont on vantait naguère les « fruits de Pentecôte » pour l’Eglise. Golias suit ces communautés depuis de nombreuses années, en dénonce les dérives et fut même traîné devant les tribunaux par les Frères de Saint-Jean, déboutés, car dénonçant leurs turpitudes, ces hordes conservatrices qui cachaient mal le goût du pouvoir de leurs créateurs, avec cette culture de l’asservissement comme règle de vie. Le bilan est une simple catastrophe : attitudes inappropriées de certains Pères des Foyers de Charité ; le couple gourou de Bonneval à la tête du Verbe de Vie où ils s’étaient fait nommer « modérateurs à vie » ; 90 % des adeptes du Pain de Vie qui quittent la communauté en découvrant que les Pingault prônaient la pauvreté tout en captant les dons reçus ; le Père Jacques Marin interdit de confesser alors qu’il avait son rond de table aux Béatitudes, dans les foyers de Charité ou au Verbe de Vie ; Jean-Michel Rousseau, fondateur des « Fondations pour un Monde Nouveau », qui aujourd’hui joue les faux prêtres orthodoxes ; Frère Ephraïm/Gérard Croissant, fondateur de la communauté du Lion de Juda, passant son brevet de pilote d’hélicoptère pour visiter ses maisonnées où il prêtait toute son attention aux jeunes recrues féminines ; l’étrange histoire de l’Office de Cluny que le responsable Olivier Fenoy avait transformé en une secte chargée « d’évangéliser le monde par la beauté » (mission qu’il aurait reçue de Marthe Robin en personne) et dont les premières plaintes en 1981 mirent plus de trente ans pour aboutir à une condamnation ; Thierry de Roucy, fondateur des « Points cœurs » réduit à l’état laïc pour abus de pouvoir et abus sexuels ; les Moniales de Bethléem, emmenées par Sr Marie, complètement dingue… On peut continuer, la litanie semble sans fin, l’Eglise des années 1970 et 1980 n’a pas voulu réguler cette explosion de charismes, elle n’a pas voulu voir, mettre un peu de discernement là-dedans… Mais l’Eglise savait, les évêques savaient ! Les évêques portent une lourde responsabilité dans la bombe qui éclate aujourd’hui ; ils ont nié les faits, ils ont menti, ils ont dissimulé des preuves, ils ont exfiltré les curés « à problème », ils ont refusé comme Pierre Pican, évêque salésien de Bayeux-Lisieux (1988-2010), de recevoir les victimes, ils ont béni, comme René-Lucien Picandet, évêque d’Orléans (1981-1997), les prêches réactionnaires que l’on pouvait entendre du côté des Béatitudes de Nouan-le-Fuzelier, ils n’ont pas voulu assigner au tribunal comme Joseph Boishu, évêque auxiliaire de Reims (2003-2012), ni poursuivre des individus qu’ils savaient toxiques…

Obnubilés par les entrées dans les séminaires, par le nombre des vocations au sacerdoce des mâles, ils ont fermé les yeux, ils ont pratiqué l’omerta, ils ont accepté de cautionner cette imposture totale qu’est Medjugorje parce que cette « fraude » leur rapportait de nouveaux fidèles, de nouveaux soldats… Pierre Pican offrit trois lieux dans son diocèse aux Béatitudes et un autre au Pain de Vie en refusant de regarder ce qui s’y vivait, toute la mouvance wojtylo-lustigerienne avait décidé que ce qui venait du Renouveau était de l’ordre de la Grâce et que le reste n’était qu’un magma progressiste qui ne visait que la destruction de l’Eglise. Ce paradigme-là a accouché de ses propres monstres. L’Eglise catholique aujourd’hui en France est en phase terminale, discréditée, brisée ; si jamais elle use de la formule de Paul VI, « experte en humanité », tout le monde ricane ! Et comme elle ne tire aucune leçon de ses erreurs, elle n’enquête pas sur les pratiques actuelles au sein de l’Emmanuel, du Chemin néo-catéchuménal, de la Communauté Saint-Martin où se mûrissent aujourd’hui les scandales qui éclateront demain. Obsédé par sa gauche, l’épiscopat français actuel, trié en majorité dans le panier à linge du conservatisme ecclésiastique le plus rance, n’a guère surveillé sa droite. Il vient de la prendre en pleine figure. Le mouvement « balance ton porc… de prélat » est en train de s’esquisser, de prendre forme, de devenir une vague furieuse et vengeresse mais les évêques français ne voient rien, ne sentent rien, n’entendent pas, ne comprennent toujours pas. On hésite encore à leur jeter la pierre pourtant… car l’on sait maintenant que c’est leur propre pierre tombale qu’on risque bien de leur jeter.
Pour conclure, une simple pensée pour Michèle-France Pesneau que vous allez lire maintenant, probablement avec stupeur et tremblement. Merci à elle pour son courage, pour sa volonté de mettre la lumière dans les ténèbres, avec une sincérité qui peut guider d’autres victimes, d’autres « abusées » qui se taisent aujourd’hui. Or, plus que jamais, il faut se risquer à l’expression d’une parole, condition sine qua non pour retrouver le goût de sa propre dignité que d’autres ont voulu saccager. Personne ne s’en sort jamais tout seul, nous avons tous besoin des uns et des autres pour avancer, se reconstruire, se remettre en route. L’Eglise de France « institutionnelle » a perdu son honneur ces derniers temps, à nous de retrouver le nôtre et de ne pas leur laisser fouler aux pieds la joie d’une Bonne Nouvelle, démolie par un système clérical qui n’aura jamais vécu que dans le culte de lui-même.
Pour aller plus loin : voir GOLIAS Hebdo N° 562

Haine

Je trouve parfaitement fondées certaines revendications des « gilets jaunes ». Cependant je trouve aussi dangereuses non seulement certaines de leurs propositions, comme celle du référendum d’initiative populaire (voir là-dessus mon billet dans le n°557 de Golias Hebdo), mais aussi certaines de leurs interventions. Ainsi l’un d’entre eux vient d’être condamné à Vesoul à 4 mois de prison avec sursis pour avoir à deux reprises, lors d’une discussion houleuse, réclamé « la guillotine » contre le député LREM de Haute-Saône Christophe Lejeune (Source : estrepublicain.fr, 03/01/2019).

Il faut se méfier de la haine, quand elle emporte toute mesure. Il en est une certaine sorte, qui nous met au-dessous de ce que nous haïssons, et cela, si fondés que puissent être nos griefs au départ. Dans le cas précis, il s’agit sûrement de l’obsession, très fréquente dans toutes les révolutions, d’une égalité portée à son point extrême, analysée par Montesquieu dans L’Esprit des lois comme pathologie majeure de toute démocratie : l’esprit d’égalité devient égalitarisme, et comme le brigand Procuste avec son fameux lit, on veut tout soumettre à la même toise, et pour cela araser tout ce qui dépasse, couper des têtes, y compris physiquement. Dostoïevski a décrit ce comportement dans Les Possédés, évoquant la venue des « terribles niveleurs », avec le personnage de Chigaliov.
Tocqueville aussi, dans De la démocratie en Amérique, a souligné un paradoxe : la haine que les hommes portent aux privilèges est plus forte quand les inégalités diminuent. Quand elles sont nombreuses, on les remarque moins. Mais celles qui restent choquent davantage.
L’invidia democratica, l’envie ou la haine démocratique constitue un bel exemple de ressentiment, au sens où le prend Nietzsche dans La Généalogie de la morale. Voyez comment Flaubert, dans L’Éducation sentimentale, décrit l’invasion des Tuileries par la foule lors de la Révolution de 1848 : « Des galériens enfoncèrent leurs bras dans la couche des princesses, et se roulaient dessus, faute de ne pouvoir les violer. » Certes si la révolte peut être sainte, l’envie est hideuse.

Traditionalistes : ce que révèle la fin d’« Ecclesia Dei »

La nouvelle circulait en off depuis quelques semaines : François allait dissoudre la Commission pontificale « Ecclesia Dei », créée par Jean Paul II en 1988 à la suite du schisme lefebvriste. Cette commission réunissait celles et ceux des intégristes qui ne souhaitaient pas rompre totalement avec Rome. Elle fut aussi en charge, depuis lors, du dialogue avec la Fraternité sacerdotale Saint-Pie-X (FSSPX), dialogue qui a toujours capoté. Le pape jésuite a donc procédé à la dissolution de ce service, désormais rattaché totalement à la Congrégation pour la doctrine de la foi (CDF). Mais pour quel avenir ?

Le 19 janvier dernier donc, dix ans après la levée des excommunications en 2009 des quatre évêques ordonnés par Mgr Lefebvre, François enterrait par un motu proprio Ecclesia Dei une bonne fois pour toutes(1). Il estime en effet que les communautés rattachées à cette commission – Fraternité sacerdotale Saint-Pierre (FSSP), Institut du Bon Pasteur (IBP), Institut du Christ Roi Souverain Prêtre (ICRSP), Abbaye Sainte-Madeleine du Barroux, Abbaye Notre-Dame de Fongombault, entre autres –, que nous qualifions de tradis, sont pleinement intégrées à la vie de l’Eglise et qu’elles ne nécessitent plus un traitement spécifique. Par ailleurs, le dialogue réclamé par la FSSPX – les intégristes – est uniquement axé sur la doctrine et non sur le rite ; de leur côté, les communautés tradis ont accepté, sur le papier, le Concile Vatican II (et continué de célébrer la seule célébration du rite tridentin). Poids total dans l’Eglise des intégristes et des tradis : 500.000 fidèles (moitié-moitié) sur… 1,5 milliard de catholiques ! Si les relations des intégristes avec le pape polonais furent laborieuses, avec le pape allemand, elles furent tout autres.

Comme ex-Grand inquisiteur, Benoît XVI avait mené une partie des négociations avec les lefebvristes. Il s’était vite aperçu que pour avancer et recentrer le débat sur les vraies questions, il fallait désenclaver le rite ; une façon comme une autre d’acculer les intégristes. En outre, Josef Ratzinger a toujours été un nostalgique de l’ancienne messe et considérait que les critiques lefebvristes (les fameux « abus ») étaient peu ou prou fondées… C’est ainsi qu’était né en 2007 le motu proprio Summorum Pontificum, transformant le rite de Pie V (réformé par Jean XXIII qui avait effacé la référence aux « juifs perfides ») en forme extraordinaire du rite romain quand celui de Paul VI devenait la forme ordinaire. Une façon comme une autre de relativiser la liturgie. « Un péché »(2), selon Andrea Grillo, professeur de théologie sacramentelle et philosophe des religions de l’Athénée pontifical Saint-Anselme à Rome, et même « un élément de scandale au sein de la Curie romaine » car Summorum Pontificum ne reconnaissait pas la réforme liturgique portée par la constitution sur la liturgie Sacrosanctum Concilium (1963), d’une part, en perpétuant un fonctionnement clérical sans participation active des fidèles ; d’autre part, « en supposant que la même ‘‘doctrine ecclésiale’’ puisse s’exprimer en formes rituelles dont l’une serait la correction de l’autre, renvers[ant] la relation entre doctrine et liturgie. [Summorum Pontificum] supposait ainsi que l’identité catholique dépendait d’une ‘‘définition abstraite’’, indifférente à la forme rituelle et qui pouvait donc s’exprimer indifféremment dans le nouvel ordo ou l’ancien ordo »(3). Bref, Benoît XVI fit de larges concessions à cette frange minoritaire de catholiques et qui ont comme particularité, tradis comme intégristes, d’être bien souvent antisémites, racistes, homophobes, sexistes… L’une d’entre elles (contenue dans le Préambule doctrinal rédigé par Benoît XVI en personne) : la promesse d’élever la FSSPX au rang de prélature personnelle – comme l’Opus Dei – si elle acceptait le Concile, notamment les points litigieux : l’œcuménisme, le dialogue interreligieux, la collégialité… L’évêque Fellay, ordonné évêque illégitimement par Mgr Lefebvre en 1988, et supérieur de la FSSPX jusqu’en 2018, aurait bien signé cet accord. Il faut le comprendre : il serait à coup sûr devenu prélat de la FSSPX (quasi-inamovible). Las ! La majorité des intégristes persista à voir dans le Concile l’ennemi à abattre et ne voulut pas de l’accord. Pour eux, le décret sur l’œcuménisme Unitatis Redintegratio (1964) et les déclarations sur l’Eglise et les religions non chrétiennes Nostra ætate (1965) et sur la liberté religieuse Dignitatis Humanae (1965), quand bien même ils furent votés à une large majorité des Pères conciliaires (même Mgr Lefebvre), ne sont nullement dogmatiques et iraient même à l’encontre des textes magistériels anciens. L’élection du nouveau supérieur général de la FSSPX, l’Italien Davide Pagliarani, l’an dernier, a rebattu les cartes. Tenant de l’aile dure qui plaidait pour un dialogue direct avec la CDF et le rejet du Préambule doctrinal, il rappela dès son élection que les obstacles n’étaient nullement liturgiques (François – qui a toujours entretenu d’excellentes relations avec les intégristes en Argentine – a permis la validation de leurs confessions et célébrations de mariage), mais doctrinaux, que le combat de la FSSPX ne concerne pas les seuls lefebvristes mais bien toute l’Eglise…

Il semble donc que le pape argentin les ait pris au mot. Depuis le 19 janvier dernier, les discussions sont par conséquent menées par le cardinal-préfet jésuite de la CDF, Mgr Ladaria Ferrer, et par la section du dicastère qui succède ainsi à Ecclesia Dei. Cette section règlera également le statut des prêtres lefebvristes désirant le retour dans le giron romain par le biais d’une communauté tradi. Ajoutons que le responsable d’Ecclesia Dei, l’archi-tradi archevêque-secrétaire Mgr Pozzo, est transféré à un placard doré : surintendant à l’économie de la Chapelle musicale pontificale (bousculée par les scandales financiers et de mauvais traitements sur les enfants chanteurs), depuis le 19 janvier – soit le même jour que la dissolution d’Ecclesia Dei – rattachée au Maître des Cérémonies liturgiques pontificales, Mgr Guido Marini, prélat d’honneur de Sa Sainteté par un second motu proprio(4) ! Un archevêque tradi obéira donc désormais à un monsignore tout aussi tradi… Il faut dire que Mgr Pozzo a largement échoué dans sa tâche. Ardent défenseur d’un accord, il était prêt à tout et s’était quasiment arrangé avec Mgr Fellay, chargé de convaincre les fidèles intégristes. Cependant, pour l’aile dure de la FSSPX, discuter avec un archevêque de Curie était déchoir – surtout dans ce cas, si proche de Mgr Fellay, défait – et l’on avait fait comprendre en haut lieu que l’on ne pourrait sérieusement discuter qu’avec un cardinal, ici préfet de la Doctrine de la foi. Y a-t-il de quoi sortir le champagne, finalement, du côté d’Ecône ? Pas certain.
De fait, par définition, puisque les discussions vont porter sur la doctrine, le combat sera plus âpre, plus long aussi. Et comme Rome a l’éternité devant elle…

Cela ne peut faire que ses affaires car les trois évêques lefebvristes(5) vont vieillir et la FSSPX disparaîtra si elle n’a plus d’évêques à sa tête, capables d’ordonner des prêtres(6). Par ailleurs, la FSSPX risque rapidement de se retrouver dans une impasse : on imagine mal, en effet, François revenir sur le Concile, lui qui se dit inspiré par Paul VI ! La FSSPX et ses arguments – contre la collégialité, le dialogue interreligieux et les relations entre les chrétiens – risquent fort de tourner en rond. En clamant et réclamant une négociation doctrinale, la FSSPX se cornerise, apparaissant toujours davantage comme minoritaire, portant un combat révolu et dépassé. Les responsables ont beau jeu de fanfaronner (« nous discuterons désormais d’égal à égal avec la CDF »), ils pèchent par orgueil et sont tombés dans le piège qu’ils réclamaient eux-mêmes. Leur spécificité n’étant plus liturgique mais doctrinale et comme il est impensable de ramener 1,45 milliard de catholiques à l’Eglise de Grégoire XVI (1831-1846) ou de Pie IX (1846-1878), c’est la quasi-disparition assurée, les envies d’anciennes messes pouvant être assouvies par des prêtres officiellement en paix avec Rome, les communautés tradis étant à présent diluées dans le catholicisme romain. Ainsi, la FSSPX – qui ne pourra pas discuter ad vitam aeternam avec Rome – se condamne à moyen ou long terme au sédévacantisme (qui croit qu’il n’y a plus de pape légitime sur le siège de Pierre depuis 1958).

Enfin, il faut se demander s’il n’y a pas une contradiction à vouloir absolument faire la paix avec ces gens-là tout en claironnant çà et là qu’il faut lutter contre l’élitisme et le cléricalisme, en sachant que la FSSPX et cette sphère tradi sont les thuriféraires de ce cléricalisme et de cet élitisme tant décriés. Dans cette optique, l’argument sur le nombre de prêtres et de séminaristes lefebvristes et tradis ne tient plus la route. Depuis des années, on nous explique en effet que ces communautés sont « riches en vocations sacerdotales », qu’il faut reprendre leurs méthodes, etc. Or, on imagine mal pour le XXIe siècle des prêtres comme ceux-là et l’on ne voit pas non plus très bien de quelle utilité ils peuvent être pour l’Eglise et nos sociétés, hormis sans doute faire du catholicisme un folklore, plus soucieux de domination que de conversion. Enfermée dans le passé, la FSSPX a un train de retard : l’Eglise a besoin d’une réforme, non d’une contre-réforme. Pour aller plus loin : http://golias-editions.fr/article5581.html

1. http://press.vatican.va/content/salastampa/it/bollettino/pubblico/2019/01/19/0047/00101.html
2. http://www.cittadellaeditrice.com/munera/il-peccato-dellecclesia-dei-si-chiama-summorum-pontificum/
3. Ibid.
4. http://press.vatican.va/content/salastampa/it/bollettino/pubblico/2019/01/19/0048/00102.html
5. Exclu de la FSSPX en 2012, Mgr Williamson a fondé la Société Saint-Pie-X (SSPX) et fut excommunié latae sententiae une seconde fois après avoir ordonné évêque Jean-Michel Faure en 2015.
6. Le sacrement en l’espèce est certes illégitime mais valide.