Prosélytisme

Un jeune américain de 27 ans a été tué à coup de flèches, dès son arrivée sur leur territoire, par les indigènes habitant l’île de North Sentinel, dans un archipel de l’océan Indien rattaché à l’Inde. Très croyant, ce jeune homme se pensait en terre de mission. Dans une ultime lettre adressée à sa famille, rédigée le matin de sa mort, il confiait : « Vous pensez peut-être que je suis fou de faire tout ça mais je pense que ça vaut la peine d’apporter Jésus à ces gens… Ce n’est pas en vain – les vies éternelles de cette tribu sont à portée de main et j’ai hâte de les voir adorer Dieu dans leur propre langage. » (Source : lemonde.fr, 21/11/2018)

Ce prosélytisme en effet est bien comme il le disait une folie. Il peut malheureusement s’autoriser de la fin de l’évangile de Matthieu : « Allez donc : de toutes les nations faites des disciples, les baptisant au nom du Père et du Fils et du Saint Esprit, leur apprenant à garder tout ce que je vous ai prescrit. » (28/19-20) Passage funeste, au nom duquel beaucoup de vies furent sacrifiées dans l’histoire, non seulement celles des évangélisés, mais comme ce vient d’être le cas pour notre pauvre jeune homme, des évangélisateurs.
Il était sans nul doute illuminé, et naïf de croire que la peuplade en question n’avait aucune vie spirituelle, aucun contact avec le divin. Ce sont de fervents animistes, manifestement en tout cas plus imprégnés de spiritualité dans leur vie quotidienne et le moindre de leurs gestes que la plupart des croyants « civilisés ». Qu’ils trouvent Dieu dans la Nature, pourquoi le leur reprocher ? C’est bien ce qu’a dit Spinoza chez nous.
En attendant, l’intrusion de ce corps étranger, même mort, chez eux risque de leur apporter des agents infectieux mortels contre lesquels, vivant en autarcie de temps immémorial, ils n’ont pas d’immunité, au point que selon une ONG de protection des tribus autochtones tout leur groupe risque maintenant de périr. Finalement, au lieu de leur apporter Dieu, le jeune homme peut leur avoir apporté la mort, comme celle dont il a été victime. Funeste dessein, et funeste destin !

Disproportion

Elle est souvent énorme, et tragique, quand elle oppose un acte à son résultat. La plus petite cause peut avoir un grand effet. Ainsi un collégien de onze ans, de Beausoleil (Alpes maritimes), s’est-il suicidé en se jetant d’un pont à la sortie de son établissement, suite semble-t-il, selon le procureur, « à une punition que lui avait donnée son professeur pour avoir sorti ou utilisé un téléphone en classe » (Source : francebleu.fr, 16/11/2018).

Si la cause est avérée après enquête (et pourra-t-elle l’être vraiment, ou au contraire écartée ?), j’imagine la culpabilité que doit ressentir ce professeur. Maintenant, nous pouvons nous contenter de déplorer cet événement, mais aurons-nous le courage d’y réfléchir, et de nous dire que cela peut arriver à n’importe lequel d’entre nous ?
Nous pensons ordinairement, quand nous agissons, avoir une totale maîtrise sur nos actions, et pouvoir prévoir toutes leurs conséquences. Mais c’est une totale illusion. On sait, depuis l’histoire d’Œdipe, que l’on peut créer son destin tout en tentant de l’éviter. Ainsi la mouche prise dans une toile d’araignée : plus elle se débat, plus elle est prise. Mais aussi, en général, on peut dire que n’importe quelle action peut être grosse d’effets pervers, engendrer pour son auteur des conséquences non seulement dont il ne s’était pas douté, mais encore sans commune mesure avec l’intention initiale. Si on jette un caillou au milieu d’un étang, il va se produire à la surface de l’eau une suite d’ondes concentriques dont l’amplitude ira grandissant jusqu’à la rive. La disproportion est énorme entre la chute initiale et la vague finale.
Il en est de même pour la punition donnée par le professeur. Faut-il donc ne pas agir du tout ? Non, car l’abstention peut être tout aussi tragique que l’action. Si quelqu’un attend de moi une parole d’encouragement et si je ne la lui donne pas, par oubli, négligence, etc., et s’il va ensuite se suicider, je suis bel et bien coupable du drame que mon silence aura engendré. Le proverbe Mutus tutus (qui ne dit mot est en sécurité) est faux. Je suis donc coupable à la fois par ce que je fais, et par ce que je ne fais pas, par ce que je dis, et par ce que je ne dis pas, etc. Hegel a raison de dire dans sa Phénoménologie de l’Esprit : « La pierre seule est innocente, et pas même l’âme du petit enfant. »
La leçon à en tirer ? Au moins ne soyons pas triomphalistes, soyons modestes et prudents dans nos prétentions, et abandonnons par exemple cette injonction euphorique à la positivité que j’ai dénoncée dans le numéro précédent de Golias Hebdo.

Des évêques à côté de leurs pompes

Quelle désolation ! Les remontées des diocèses de Tarbes-Lourdes et Limoges ne sont guère positives . Pour Mgr Brouwet, évêque dans la cité mariale depuis 2012, ce n’est guère étonnant ; cet évêque est un habitué du contre-témoignage : outre son tropisme tradi – il ne tarit pas d’éloges entre autres sur la Fraternité Saint-Pierre (FSSP), composée de lefebvristes ralliés à Rome –, il avait voulu déloger la dizaine de dominicaines contemplatives en 2015-2016 de leurs locaux proches de la grotte pour y abriter ses propédeutes1 (cf. GOLIAS Hebdo n° 449). Qu’importait alors si ces religieuses étaient présentes à Lourdes depuis 1889, Mgr Brouwet n’en avait cure, n’ayant d’yeux que pour ses séminaristes… Il réitère désormais mais avec les laïcs, chassés littéralement des services depuis son arrivée. De manière presque méthodique. C’est ce que décrit ce diocésain, qui y voit – à juste titre – l’empreinte d’un cléricalisme poussé à l’excès, ravageur pour les laïcs que l’on veut exclure pour réinstaller des clercs, des religieux. Les laïcs ne sont acceptables qu’assis face à la chaire, à genoux devant l’autel et la main au porte-monnaie, pour paraphraser le père dominicain Congar.

La situation n’est pas plus brillante dans le Limousin. Cependant, si Mgr Bozo, évêque de Limoges, est aussi traditionnel que son confrère de Tarbes-Lourdes, il serait davantage pastoral. Un homme qui écoute et dialogue (même s’il n’est pas question de le voir changer de positions). Et voilà que cette description, qui nous en avait été faite après la parution du dernier Trombinoscope 2018-2019 des évêques de France, vole en éclats en lisant le témoignage d’un membre du Mouvement contre le racisme et pour l’amitié entre les peuples (MRAP) de Limoges. Depuis presque quatre décennies, le MRAP loue un local à une paroisse de Limoges mais Mgr Bozo a désormais d’autres projets pour ce local : installer une école hors contrat sous la houlette du très sinistre Institut du Christ Roi Souverain Prêtre (ICRSP), ne célébrant que l’ancienne messe. En mars prochain, le MRAP déménagera et l’Église diocésaine se coupera ainsi d’un nouveau lien avec les personnes engagées pour davantage de fraternité. Bravo, Mgr Bozo, pour ce beau numéro de cirque ! Il faut d’ailleurs noter que l’ICRSP, dans l’intervalle, a aussi étiré une de ses tentacules jusqu’en Charente-Maritime où, en sus de lui confier une chapelle et une partie de la gestion de la maison diocésaine (à Saintes), l’évêque de La Rochelle-et Saintes, l’inconséquent Mgr Colomb, serait prêt à nommer l’un de ces prêtres comme… secrétaire particulier ! Quand on y réfléchit, l’Église en France vit une vraie dérive des continents ; la nouvelle génération d’évêques, nommés sous Benoît XVI et François, ne prend même plus la peine de respecter les histoires diocésaines qu’ils rejoignent. Avant eux, rien n’existait ou plutôt tout aurait été galvaudé et gâché par la génération conciliaire. Mais eux vont – on va voir ce que l’on va voir – remettre l’église au milieu du village. Quand bien même le cléricalisme est un des pires maux de l’Église, ces représentants du pouvoir ecclésiastique persistent dans cette démarche mortifère.

Au vu de ces comportements irresponsables, le peu de chrétiens ouverts qui demeuraient quittent toujours davantage les communautés sur la pointe des pieds, vont voir davantage encore ailleurs si l’herbe est plus verte et laissent cette caste égocentrique accompagner jusqu’au cimetière ce qui reste de l’Église pratiquante ; Église pratiquante invitée à adorer le Saint-Sacrement pour des vocations « sacerdotales », comme à Cambrai chaque jeudi, à l’invitation du nouvel archevêque, Mgr Dollmann, de même facture que les évêques de Tarbes-Lourdes, Limoges et La Rochelle et Saintes. Des évêques qui marchent à côté de leurs pompes – et qui en sont fiers ! –, convaincus que ce monde dans lequel vivent les laïcs (mais eux aussi !) est décidément voué à la géhenne alors qu’il nous faut l’aimer. Quant à nous, il nous faut à présent réfléchir à l’avenir. Comment continuer à témoigner du Christ quand cette génération aura totalement éradiqué le christianisme de notre société ?

Positivité

J’ai vu récemment deux films dont elle est le sujet, mais opposés quant à leur conclusion : Le Grand bain, de Gilles Lellouche, et I feel good, de Benoît Delépine et Gustave Kervern. Dans le premier, toute une bande de bras cassés quadragénaires et dépressifs, très sympathiques au demeurant, parviennent à gagner contre toute attente et vraisemblance une compétition mondiale de natation synchronisée, et ainsi retrouver goût à la vie.

Le sujet est le même que celui de Little Miss Sunshine, de Jonathan Dayton (2006), à la différence essentielle que la compétition dans ce dernier film n’est pas gagnée, et que le seul mérite est d’y avoir participé, en faisant ainsi une sorte de pied-de-nez au destin. Mais ici nos héros le sont bien effectivement devenus, et la publicité annonce un film dont on sort heureux. Quant à moi, vu le côté bien improbable de la chose, je me suis demandé pour combien de temps…
Le second film m’a plu bien davantage, car beaucoup plus lucide. Tous les efforts que fait le personnage principal, partisan des méthodes modernes de coaching, pour dynamiser les membres d’une communauté Emmaüs et pour les faire mieux se sentir et accéder à la course au profit en changeant leur look, s’avèrent vains. C’est facile à comprendre, car ce groupe est déjà uni et heureux : il n’a que faire du paradis capitaliste qu’on lui fait miroiter, avec ce fameux slogan I feel good (Je me sens bien), qui donc ici est une antiphrase manifeste.
Mais beaucoup se laissent prendre à tous ces feel good movies, qui présentent au départ une situation morose et à la fin une voie pour en sortir. Avec les feel good books (la plupart des livres dits « de développement personnel »), qui inondent nos librairies, ils s’inscrivent dans le grand courant de la psychologie positive. Ils relèvent de cette autosuggestion dont Émile Coué avait fait sa méthode naguère. Mais se répéter comme un mantra : « Chaque jour, à tout point de vue, je me sens de mieux en mieux » suffit-il à réussir dans la vie, ou même, ce qui est plus important, à réussir sa vie ? Les contes de fées plaisent aux enfants, mais les enfants sont en grand nombre.

Cléricalisme… et Gilets jaunes !

A l’heure de ces lignes, difficile de dire comment se résoudra la révolte des « gilets jaunes ». Les revendications diverses, respectables mais contradictoires rendent difficiles les sorties de crise. Rapprochée du « cléricalisme » comme dénonciation d’un système de décisions ne prenant pas en compte les problèmes des gens à la base, d’un modèle réservé aux élites et à ceux qui savent, la révolte interpelle toutes les structures de représentation. Les politiques sont sommés de répondre oui immédiatement. Les décrypteurs médiatiques nous disent que tout cela couvait depuis plusieurs mois, voire plusieurs années, les signes étant dans l’abstention croissante aux « élections » et la non-adhésion aux partis politiques et aux organisations syndicales.

Le catholicisme connait depuis plusieurs décennies un tel mouvement d’abstention, de retrait sur la pointe des pieds, et voilà que les victimes d’abus sexuels osent dénoncer. En réponse les « clercs » essaient de circonscrire : ces faits couvriraient une période à partir des années 1950, mais auraient été jugulés dans la dernière décennie. Ils seraient limités à une période bien identifiée et à la présence de Satan, que nous aurions pris l’habitude, précisément depuis ces années-là, d’ignorer… la plus grande victoire de l’Ange maléfique. Une forme d’abus est donc reconnue, elle permet de limiter le champ d’investigations. Or la question est beaucoup plus systémique le mouvement de désaffection à l’égard d’une certaine manière de poser le catholicisme remonte au XVIIIème siècle. Les signes d’une libération sourdent tout au long du XIXème siècle, puis tâtonnent chez les intellectuels dans la crise moderniste du début du XXème siècle. Le peuple des fidèles se libère, sans culpabilité, de la tutelle des clercs et de leurs injonctions dans les « trente glorieuses » et largue les amarres dans les « trente honteuses ». Le cléricalisme ne sait plus très bien comment se situer, la parole papale veut lui asséner le coup de grâce. Comment revenir aux fondamentaux de l’Évangile ?

Le cléricalisme est plus étendu que des travers appliqués aux « clercs »

« Commençons d’abord par une brève définition du cléricalisme en général, car le cléricalisme n’est pas le monopole du catholicisme ». Posant ce principe Jacques Musset circonscrit la définition au monde religieux : « Le mot désigne la manière autoritaire dont le clergé d’une religion convaincu de détenir la Vérité par mandat divin prétend imposer sa doctrine et sa loi aux fidèles de cette religion et même au-delà ».

De son côté Marguerite Champeaux-Rousselot propose une définition qui me semble plus concrète : « Le cléricalisme est la déviation de celui qui pense que le statut et l’autorité religieuse des clercs leur donnent des droits sur autrui et les mettent  au-dessus des lois civiles » son article fait par ailleurs des rappels historiques particulièrement étendus et libérateurs(1).

Cette définition plus concrète met l’accent sur la propension à se situer au-dessus des lois civiles et en général de tout ce dont témoignent les sciences sociales. On peut discuter des modalités de création de celles-ci et de leur pertinence dans l’absolu : au moins dans nos sociétés sécularisées sous régime démocratique, sont mis en place des contre-pouvoirs. Or dans le monde religieux la difficulté tient beaucoup au fait que les possibilités d’expressions de points de vue contraires sont niées et/ou managées par des instances de « communion », où les droits de la personne passent après ceux de l’institution.

Le propos va paraitre restrictif en rapport à l’ensemble des dérives sectaires, et pourtant il traduit concrètement ce qui est en jeu. L’exemple que nous donnons régulièrement de l’application de la protection sociale par les cultes montre concrètement comment le cléricalisme aboutit aux drames mis au grand jour, aujourd’hui

Situons d’abord l’absence de protection sociale, dans les dérives sectaires. Elle impacte à la fois celles et ceux meurtris par toutes les formes d’abus dénoncés par les associations de victimes, mais aussi celles et ceux amenés à vivre dans des institutions vieillissantes en état de dépendance et d’assistance. Elle relève de la double peine, celle de continuer à subir les traumatismes d’un mal de vivre et d’une reconstruction longue, difficile, jamais acquise totalement et celle d’un préjudice financier : le temps passé dans les institutions religieuses se révèle au moment du passage à la retraite sans cotisations permettant une juste pension fondée sur des droits légitimement accumulés.

Aux quatorze communautés, mouvements d’église et congrégations religieuses mis en cause pour dérives sectaires et cités par Pascal HUBERT(2), il faudrait ajouter notamment les « Travailleuses Missionnaires », les « Foyers de Charité » si bien explorés par l’article de Dominique LEBLANC(3), mais aussi, et de plus en plus nombreux, les Laïcs en mission ecclésiale (LEME) employés bénévolement par les diocèses et congrégations sans contrat de travail. Un dénominateur commun s’applique à toutes ces institutions, la propension à considérer la religion au-dessus et en dehors des lois civiles, et à tenir qu’en tout état de cause l’Église agit bien au niveau des individus et dans ses institutions au-delà de cas considérés marginaux qui d’ailleurs seraient à priori bien traités en interne et en discrétion.

Quel mécanisme concret a pu conduire et conduit, le cléricalisme à privilégier le point de vue institutionnel par rapport à celui du droit des personnes prises individuellement? La loi du 2 janvier 1978, met en place un régime social particulier s’appliquant aux cultes. Celui-ci découle d’un principe simple : toute personne dépendant d’un culte pour ses moyens de subsistance doit être couverte en maladie et vieillesse par les cotisations de sa collectivité religieuse.

Qui va exercer le point de vue des collectivités en matière de cotisations ? Dans toutes les autres caisses de Sécurité sociale, il y a volonté de confier les décisions à la fois aux points de vue de l’institution appelée à cotiser mais aussi aux représentants des usagers. Le cléricalisme religieux s’oppose d’emblée au « paritarisme ». Seuls peuvent discuter et décider les représentants de la cléricature. Cette cléricature refusera longtemps les contrôles, elle affilie qui elle veut, et c’est elle qui prétend faire la jurisprudence cultuelle sous couvert de loi 1905, et elle aussi qui entend régler dans le secret et par des mécanismes d’assistance les cas qu’elle veut bien résoudre.

Les résultats ce sont des personnes, que par souci d’économie, on affilie au terme de périodes de probation interdites par le principe même de généralisation, ce sont les collectivités religieuses, non agrées par le droit canon des cultes reconnus, qui se trouvent exclues du champ de la Loi. Au terme de quelques années ce sont des milliers de trimestres non cotisés que les assurés du régime découvrent à l’âge légal de départ à la retraite.

L’article de Marguerite Champeaux-Rousselot met avec pertinence l’accent sur les « non-clercs » c’est-à-dire sur tous les adhérents d’un culte ou d’un système de pensée qui, l’un et l’autre, par principe et par esprit de religion, adoptent la non remise en cause des points de vue de la hiérarchie et lui font confiance pour faire face aux dysfonctionnements. La « thérapeutique du cléricalisme » qu’elle propose face aux abus de pouvoirs dont abus sexuels, est particulièrement éclairante.

Concrètement s’agissant des administrateurs catholiques au conseil d’administration de la Cavimac : déjà majoritaires dans l’absolu, ils se réunissent le matin pour décider de tout ce qui sera débattu et voté l’après midi. Le principe de « communion » fait qu’alors chacun d’eux abandonnera au point de vue institutionnel la décision finale, sans redire ensuite, en séance de conseil, ses objections éventuelles. Il en va de même pour les discussions menées au niveau de la CEF et de la CORREF « l’entre-soi des prêtres et des responsables, l’habitude de considérer que Dieu qu’ils représentent est au-dessus du civil et du temporel », rendent difficiles la solution aux erreurs qui ont pu être commises et qu’il faudrait réparer.

Par ailleurs le lobbying institutionnel et religieux s’exerçant auprès des autorités civiles peut maintenir les injustices. La bonne application de la loi du 2 janvier 1978, a ainsi fait l’objet de très nombreux procès devant les tribunaux. Ceux-ci auraient dû et devraient conduire la puissance publique à régulariser et à faire régulariser les arriérés de cotisations, ce qui n’est pas le cas. Le pouvoir « macronien » s’attache avant tout aux points de vue des autorités cultuelles, ignorant les contre pouvoirs que pourraient être des associations militant pour la laïcité, ou les diverses associations en charge des dérives sectaires.

Comment répondre à une crise systémique ?

Nous sommes ainsi amenés à mieux comprendre les causes et les ressorts du « ras le bol » qui s’exprime « dans la rue » aux confins de demandes contradictoires :
• demandes d’assistance et d’assurance mais refus concomitant des taxes et cotisations,
• refus de toute représentation y compris émanant de ses propres rangs
• exigence en forme d’ultimatum qu’il soit répondu positivement et tout de suite aux revendications cataloguées

Ce point de départ est cependant en train d’évoluer, des délégations vont se constituer, à l’écart des « représentations » déjà instituées (élus de la République, partis politiques et organisations syndicales) mais toutes seront forcément amenées à travailler ensemble. Nous ne pouvons plus échapper à une crise profonde de civilisation. « La fin du monde et la fin du mois » sont appelées à chercher et à adopter de nouveaux modes de vie personnels et collectifs.

L’Église catholique est appelée, elle aussi, à sortir du « cléricalisme » de ses clercs et de ses non-clercs. Le propos de Marguerite Champeaux-Rousselot n’est pas « anti-institutionnel », mais pour aller aux racines de ce qui a conduit aux abus de pouvoirs « Il y a urgence car actuellement le cléricalisme de certains clercs comme de certains laïcs tue et blesse.

Tout comme les laïcs, les clercs, formateurs ecclésiaux, catéchistes, doivent remettre à jour leurs notions d’histoire, de sociologie, de psychologie, leur connaissance des textes grâce aux méthodes historico-critiques modernes… à moins qu’on ne veuille que nous croyions à des mythes »

Elle poursuit : « Les drames semblent  avoir été favorisés  par ces éléments de la doctrine de l’Église […] Ces idées sont-elles saines ? indispensables et constitutives de l’Évangile ? Si elles n’y sont pas fondamentales, y figurent-elles explicitement comme venant des paroles et de l’exemple en actes de Jésus ? Si elles n’y sont pas explicites, y sont-elles implicitement ou sont-ce des ajouts ? Si ces idées sont des ajouts, sont-ils canoniques, universels, définitifs ? A toutes ces questions, la réponse semble historiquement « non » et également exégètiquement « non ».

Nous ne résistons pas à l’envie de continuer à citer cette belle étude : « Par un concours surprenant de circonstances, concernant les relations et les rapports de force entre l’Église et la société civile ou le Monde, des changements importants ont déjà eu lieu, bon gré mal gré pour tenir compte de l’époque, et l’on est obligé d’avouer que certains ont pour résultat inespéré de modifier ces conceptions qui se sont avérées erronées dans l’absolu ou inadaptées à notre époque : elles remédient peu à peu donc à ces nuisances, mais le retard est grand et grandes également sont les résistances chez des clercs comme des non-clercs, chez les prédateurs comme chez des victimes. »

Marguerite Champeaux-Rousselot devient pratico pratique par rapport aux lois et règles dont se dotent les sociétés humaines :
• l’Église a perdu son autorité temporelle… , c’est un bien
• Elle se sécularise, c’est un bien
• Le pouvoir est redistribué : là aussi, c’est plus conforme à l’Évangile.
• A la différence de celui qui est imprégné de « cléricalisme », le fils de Dieu considère la personne comme un tout, ne méprise pas la sexualité,  ne s’obsède pas sur le salut de façon égoïste, fait appel à tous etc.
• Il y a en effet un socle commun entre le Monde et l’Église : la transcendance laïque, c’est la recherche du bien commun, un objectif auquel Jésus a souscrit et auquel l’Église ne peut que souscrire.

Le « signe des temps » que représentent les « gilets jaunes » ne peut que nous interpeller y compris comme membre d’une structure représentative dans l’Église. A ce titre je suis témoin depuis plus de dix ans des difficultés que nous pouvons avoir à relayer les points de vue de victimes. Régulièrement nous étions éconduits. Des avancées ont pu avoir lieu pour le futur mais sans réparation des erreurs commises dans le passé. Je vis aussi en tant représentant, le ras le bol de ceux qui nous faisaient confiance. Nous avons conduit et gagné des procès devant les tribunaux de la République. Les évêques et les responsables religieux confortés par leurs conseillers laïcs (étymologiquement « clercs » selon Marguerite Champeaux -Rousselot parce que « dévoués aux intérêts du clergé »), l’ensemble de cet aréopage donc avec l’aval des autorités de la République continuent d’ignorer une jurisprudence bien établie, et laissent à chacun la charge de s’en prévaloir par un long parcours judiciaire.

Je suis ouvert à la concertation, nous proposons des solutions, mais le système est refermé sur lui-même, alors oui je comprends le ras-le-bol de toutes ces femmes et de tous ces hommes qui découvrent à leurs dépens, les murs dressés devant eux lorsqu’ils souhaiteraient être reçus, entendus, compris, dédommagés par une Église qui se vit « société parfaite ».

En tant que pratiquant régulier je sais combien l’idéologie cléricale remplit les esprits et les tient enfermés dans des concepts et dogmes qu’il convient pourtant de revoir profondément ainsi que le sous entend le propos de Marguerite Champeaux-Rousselot, en parlant de « mythes ». Les instances synodales sont conduites de manière à éviter certaines décisions pourtant vitales, mais pour lesquelles un refus de Rome est présumé…

Combien de chrétiens sont partis sur la pointe des pieds, combien de jeunes font un petit tour et puis s’en vont ; combien de recommençants découvrent un système qui n’a pas bougé et continue à se déliter. Les demandes peuvent être inconciliables, mais il est un moment où il faut tout remettre sur la table pour tout revitaliser ensemble, en acceptant vraiment d’être bousculé par le contradictoire d’un ras-le bol profond et radical.

Notes :
1. https://recherches-entrecroisees.net/2018/10/24/clericalisme-histoire-doctrine/
2. http://golias-news.fr/article6783.html
3. Cf Golias Hebdo N° 552 au 29 novembre 2018, la description de Dominique LEBLANC pouvant s’appliquer à bien des structures religieuses : « On y est bien accueilli. Les membres : des couples, des enfants, des consacrés donnent l’impression d’une grande famille. C’est un bonheur de capitalistes, quarante-six membres aux ordres et… sans salaires. Aucun patron n’oserait y songer, le Foyer de Charité de Tressaint l’a rendu possible. Car la communauté vit exclusivement de dons et chacun fait vœu de pauvreté ; quand l’un des membres a besoin d’une paire de chaussettes ou de tampons hygiéniques, il en fait la demande au Père du Foyer qui avise si la demande est légitime ou non… C’est ce que l’on appelle la dépossession de soi (ou selon la formule « l’abandon à la Sainte Providence ») ! On est oblitéré de son propre discernement, on le remet à un autre, le terrain est propice alors pour tous les abus. »