Démission en bloc de l’épiscopat chilien : La sainte colère du pape François

On peinerait presque à y croire. Une conférence épiscopale dans son ensemble qui démissionne, qui donne l’exemple, c’est assez rare : une première depuis deux siècles1. Quelques semaines après son calamiteux voyage au Chili et au Pérou, le pape jésuite a convoqué ses collègues chiliens à Rome, lesquels durent se soumettre à de véritables exercices spirituels au terme desquels ils présentèrent leur démission… Il s’agit pour François de sortir de cette ornière dans laquelle il est empêtré en raison de la pédophilie cléricale qui n’en finit pas d’empoisonner son pontificat. Évidemment, cette situation n’est pas le seul fait de ce fléau : la façon de le combattre, n’ayant jusqu’alors jamais été à la hauteur, a permis cette aggravation. Le pape argentin l’a reconnu lui-même dans la lettre de onze pages en espagnol aux évêques chiliens : lui le « premier » – car « personne ne peut s’exempter en déplaçant le problème sur le dos des autres » – a failli dans ces sordides histoires, c’est pour lui aussi qu’il a rédigé ce réquisitoire.

Cette lettre conforte le travail entrepris depuis plus de trente ans par Golias, parfois conspué parce qu’il pointait ce que dénonce justement aujourd’hui François : la pédophilie chez certains prêtres et la protection épiscopale de ceux-ci, les victimes déconsidérées et accusées de mentir voire de colporter des « calomnies », la « perversité » d’un système qui a permis l’inconcevable. L’Eglise ne manquait pas de relais dans l’opinion catholique – en dépit de toute déontologie – et nous étions les seuls à taper du poing sur l’autel, à donner la parole aux victimes, ce qui nous valut peu ou prou une certaine marginalisation – qui n’est toujours pas terminée. Mais, enfin, le pape argentin apparaît comme ayant pris la mesure de ce « scandale », de cette « plaie traitée si loin avec un médicament qui, loin de guérir, semble avoir approfondi son épaisseur et sa douleur », comme il l’écrivit aux évêques chiliens. Et l’on ne peut que s’en féliciter.

Bien sûr, on peut s’interroger sur cette démission en bloc qui permet à l’épiscopat chilien de se déresponsabiliser tout en se reconnaissant coupable. Nous sommes ici dans le symbole. On a tant accusé le pape Bergoglio de ne pas avoir agi, et parfois à juste titre ! Au-delà de ces renonciations, il y a une réelle volonté de tourner la page au Chili, de recomposer l’Eglise défigurée par l’actuel doyen du Collège des cardinaux, Mgr Sodano, jadis nonce au Chili (1977-1988) sous Pinochet et grand protecteur de prêtres pédophiles devant l’Éternel. On peut aussi y voir une certaine confession pontificale : entouré de serpents – dont les cardinaux de Santiago, NN. SS. Errázuriz Ossa (1998-2010) et Ezzati Andrello (depuis 2010) –, il fut mal informé, s’en remettant totalement aux cardinaux et évêques sans prêter une oreille attentive aux cris des victimes. François admet que cela ne peut plus durer, que lui comme d’autres sont « souvent tombés dans la tentation d’une expérience ecclésiale d’autorité qui cherche à supplanter les différentes instances de communion et de participation (…). Jamais un individu ou un groupe éclairé ne peut prétendre être la totalité du Peuple de Dieu, et encore moins se croire la voix authentique de son interprétation ». La pédophilie cléricale fut aidée, si l’on peut dire, par la vétusté et l’obsolescence des structures, lesquelles s’appuient avant tout et surtout sur la hiérarchie et sa parole, ce qu’elle veut bien communiquer au pape ; c’est là tout le problème.

On le voit bien pour notre pays : qui conseille François ? Entre autres, les cardinaux Vingt-Trois et Barbarin, le premier archevêque émérite de Paris, le second primat des Gaules. L’un et l’autre ont protégé des prêtres déviants et pédophiles : le premier, Mgr Anatrella, fameux prêtre et « psychologue » qui a forgé le concept de « théorie du genre » au Vatican où il est toujours en poste ; le second, le P. Preynat qui a provoqué une onde de choc et l’émergence de La Parole libérée, association de victimes qui n’a toujours pas été reçue par l’évêque de Rome. Ce qui vaut pour le Chili vaut pour notre pays : après tout, près de trente évêques français (en poste et émérites) ont été mis en cause l’an dernier par une minutieuse enquête de Mediapart2. Ils étaient encouragés par l’alors cardinal-préfet colombien de la Congrégation pour le clergé (1996-2006), Mgr Castrillón Hoyos, lequel avait félicité l’évêque salésien de Bayeux-Lisieux (1988-2010), Mgr Pican, condamné en 2001 à trois mois de prison avec sursis pour non-dénonciation de crimes pédophiles. Selon La Croix3, « on » avait révélé cette protection en 2010 : en réalité il s’agit de Golias… Il se trouve que le cardinal Castrillón Hoyos est décédé le jour même où les évêques chiliens démissionnaient, comme si – définitivement – ce « monde ancien [était] passé, voici qu’une réalité nouvelle est là » (2 Co 5, 17), que cette page se tournait enfin. La pédophilie cléricale permettra-t-elle à l’Eglise de se refonder ? Nul ne peut l’affirmer aujourd’hui. Mais être obligé d’en passer par là, par l’innommable, pour se refonder démontre combien l’institution est malade. Quand cesserons-nous de toucher le fond ?

1. En 1802, à la suite du Concordat de 1801 entre Napoléon Bonaparte et Pie VII, le pape exige la démission à la fois des évêques réfractaires et des évêques constitutionnels.
2. https://www.mediapart.fr/journal/france/220517/le-nombre-d-eveques-ayant-couvert-des-abus-sexuels-passe-27 (article payant)
3. https://www.la-croix.com/Urbi-et-Orbi/Actualite/Carnet/Deces-cardinal-Dario-Castrillon-Hoyos-2018-05-18-1200940122 (article payant)

Littéralisme

Trois cents personnalités ont signé dans Le Parisien du 22 avril dernier un manifeste « contre le nouvel antisémitisme » causé en France par la « radicalisation islamiste ». On y demande « que les versets du Coran appelant au meurtre et au châtiment des juifs, des chrétiens et des incroyants soient frappés de caducité par les autorités théologiques, comme le furent les incohérences de la Bible et l’antisémitisme catholique aboli par (le concile) Vatican II, afin qu’aucun croyant ne puisse s’appuyer sur un texte sacré pour commettre un crime. » (Source : AFP, 21/04/2018)

Les « versets du Coran » ne sont pas spécifiés, mais j’ai relevé au hasard ce fragment de la Sourate IX, verset 5 : « Tuez les idolâtres partout où vous les trouverez, faites des prisonniers, assiégez-les et guettez-les à toute embuscade… »
Mais la Bible juive n’est pas mieux lotie : « Si un homme couche avec un homme comme on couche avec une femme, ils ont fait tous deux une chose abominable ; ils seront punis de mort : leur sang retombera sur eux. » (Lévitique, XX/13) Et pas plus l’Évangile chrétien, dans la bouche du « doux Jésus » : « Quant à mes ennemis, ces gens qui ne voulaient pas que je règne sur eux, amenez-les ici et égorgez-les devant moi. » (Luc, XIX/27)
Bref chacun doit balayer devant sa porte, et je suis tout à fait d’accord pour que tous ces passages soient comme dit le manifeste supprimés de livres si violents qui, s’ils paraissaient aujourd’hui, tomberaient automatiquement sous le coup de la Loi pour appel au meurtre.
Mais je ne me fais aucune illusion. On tient tellement à eux, qu’on dit être de Dieu, qu’on n’en retranchera rien. Et on va encore dire que ces passages doivent être contextualisés, qu’ils répondent à telle situation historique, et qu’il ne faut pas aujourd’hui les prendre dans un sens littéral. Là est le grand sophisme : je mets au défi quiconque de me trouver un sens non littéral, ou figuré, dans les passages que j’ai cités. En attendant, ils vont continuer à faire leurs ravages dans les esprits faibles, qui les prendront simplement pour ce qu’ils sont.

Mai 68 avec Paul Ricœur : un grand rêve éveillé

« Ricœur, c’est fini » avait lancé, bravache, Daniel Cohn Bendit dans l’amphi de l’université de Nanterre au démarrage de ce qu’on allait appeler Mai 68. Un slogan parmi d’autres ? De l’agit prop ? De la créativité sauvage caractéristique du mouvement ? Une bêtise et une erreur d’anticipation, surtout.

En mai 68, dans une France que l’on croyait assoupie, qui profitait des fruits de la croissance et qui sortait meurtrie de la décolonisation, la libération de la parole dans les universités, dans les écoles, les usines, provoqua un changement fondamental dans la société française. Beaucoup pensent que tout été dit. Il y aura peu de commémorations du cinquantenaire. Des témoins majeurs ont annoncé qu’ils ne diraient rien. Circulez, il n’y a plus rien à dire. Paul Ricœur fut un acteur et un commentateur clé de ces évènements.La lecture et la relecture permanentes des textes et des histoires étaient au cœur de sa méthode philosophique. Selon lui le lecteur doit aller au-devant des narrations en ouvrant sans cesse l’écart entre le déjà lu et ce qui se donne à lire à nouveau. Personne n’est premier ou dernier lecteur, chacun prend place dans une transmission. Mai 68, avec ses innombrables commentaires et lectures, fait encore partie de notre mémoire partagée. Aujourd’hui, l’atmosphère n’est plus à la joie libertaire. La situation présente, sociale et politique, pèse sur le lecteur. Elle sollicite de sa part une lecture ouverte de ce passé pour éclairer le présent et penser l’avenir. Faisons-la avec Paul Ricœur… [découvrez l’ensemble de notre dossier en téléchargeant le lien suivant : http://golias-editions.fr/article5541.html]

Maladresse

Notre Président en a fait preuve, lors de son récent discours devant la conférence des évêques de France au Collège des Bernardins à Paris, le 9 avril dernier. En voici le préambule : « Nous partageons confusément le sentiment que le lien entre l’Église et l’État s’est abîmé, et qu’il nous importe à vous comme à moi de le réparer. » (Source : elysee.fr, 10/04/2018).

Fatalement tous les tenants de la laïcité vont s’empresser de critiquer cette formulation. Il ne peut y avoir dans une République laïque aucun « lien », encore moins à « réparer » entre les religions et l’État. L’article 2 de la loi de 1905 précise bien : « La République ne reconnaît  (…) aucun culte ». En fait elle se doit d’ignorer totalement et par principe les convictions philosophiques ou spirituelles des citoyens, entre lesquels elle établit et doit garantir une stricte égalité.
Le Président condamne avec raison une laïcité militante et agressive : « La laïcité n’a certainement pas pour fonction de nier le spirituel au nom du temporel, ni de déraciner de nos sociétés la part sacrée qui nourrit tant de nos concitoyens. » Mais l’esprit laïque n’est pas l’esprit laïciste ou laïquard, il peut fort bien être respectueux de toutes les croyances : simplement l’expression publique d’un responsable politique doit prudemment se séparer de tout arrière-plan fidéiste. On respecte le croyant quel qu’il soit, on ne lui donne pas des gages, comme : « La sève catholique doit contribuer encore et toujours à faire vivre notre nation », ou : « La sécularisation ne saurait éliminer la longue tradition chrétienne. »
Le Président condamne justement le matérialisme actuel au nom de « l’absolu ». Mais l’Église n’a pas le monopole de ce dernier, il peut y avoir un absolu sans transcendance religieuse. L’adresse finale aux évêques récuse en tout cas toute idée de séparation : « Nous pourrons accomplir de grandes choses ensemble. »
Il est dommage que ce discours, très beau pourtant, soit par endroits si maladroit, ou peut-être, au vu des réactions qu’il est appelé immanquablement à susciter, si naïf…

« Moi Clara, virée de l’église ! »

Il est incontestable que les procédures de licenciements sont devenues nos nouveaux territoires de guerre. On s’y affronte, on veut ce qu’il y a de mieux comme prime de départs, on menace de porter le litige devant les tribunaux. Un moment de froide détermination où le sentiment n’a plus sa place. Et l’Eglise diocésaine n’échappe pas à la règle. Si l’Eglise de France a pu compter encore récemment 10.000 salariés à son actif (et bien peu de travailleurs handicapés mais, chut !, c’est un sujet qu’on n’abordera pas ici), le temps est venu du dégraissage. Et le salarié laïc de découvrir
finalement sa nouvelle nature : variable d’ajustement.

Au Canada, le pape François vient de rattacher le diocèse d’Alexandria-Cornwall (101.000 habitants dont 57 % de catholiques, 34 prêtres diocésains et 18 diacres permanents) à celui d’Ottawa (950.000 habitants dont 48 % de catholiques, 116 prêtres diocésains et 86 diacres permanents). Deux jours plus tôt, il créait un diocèse en Thaïlande (celui de Chiang Rai : 2,7 millions d’habitants dont 7 % de catholiques, 41 prêtres diocésains). La dynamique est plus que jamais orientée, les Eglises occidentales – dont la France – condamnées à se refonder. Il s’agit d’un secret de Polichinelle : en France, des diocèses comme ceux de Verdun, Pamiers-Couserans-Mirepoix, Mende…, pourraient – dans les deux prochaines décennies – être rattachés à un diocèse voisin, voire démembrés entre plusieurs diocèses. Après tout, le vicariat apostolique de Saint-Pierre-et-Miquelon vient-il lui-même d’être rattaché à celui de La Rochelle et Saintes… Et cela vaut pour tout l’Occident catholique.

Avant de restructurer les diocèses, les évêques et leurs conseils économiques auront dégraissé le mammouth jusqu’à l’os afin de retarder la fin, les yeux rivés sur les rentrées du denier de l’Eglise pour « continuer la mission de l’Eglise », laquelle, en l’espèce, demeure surtout l’indemnisation des prêtres et séminaristes. Les sacrifiés : les laïcs salariés et laïcs en mission ecclésiale (LEME). Ce n’est pas la première fois que nous évoquons ce sujet tabou dans l’Eglise, celui des charrettes de salariés (souvent féminins) constituées par les évêques pour des raisons économiques. Des gens formés, parfois atteints de handicap, à qui l’on a payé des études universitaires et qui, du jour au lendemain et sans ménagement bien souvent, sont invités à prendre la porte en se taisant, en faisant le moins de bruit possible, en acceptant cette « épreuve », en se convertissant au bénévolat. Les récalcitrants qui osent attaquer les évêques aux Prud’hommes entament bien souvent un véritable parcours du combattant qui vient s’ajouter au harcèlement moral vécu dans le cadre de leur travail.

L’enquête que nous publions dans ces colonnes, et qui fera date, démontre que la souffrance de ces laïcs s’apparente à celle vécue par les personnes violées. Une religieuse et thérapeute parle même de « prédation » : la personne qui sera sacrifiée est choisie comme le lion choisit sa proie dans la savane… Peu de prêtres témoins de ces méfaits réagissent : ceux qui s’insurgent sont isolés dans le presbyterium, considérés comme des traîtres. En parallèle, on investit des sommes faramineuses dans des maisons diocésaines, dans des centres diocésains et pastoraux… On pense à demain : il s’agit de doter des structures appelées quoi qu’il arrive à disparaître de bâtiments facilement transformables en bureaux et donc vendables à un bon prix – comme la maison Cardinal Billé à Laval, selon le témoignage d’un membre du Conseil économique diocésain que nous avions recueilli (cf. Golias Hebdo n° 494) ou à Lille, diocèse qui vire des laïcs mais refonde, en même temps, son séminaire installé dans le quartier bobo du Vieux-Lille… Cependant, les temps changent et certains de ces laïcs virés pensent à se constituer en association, afin de sortir de l’isolement auquel les condamnent les évêques, de peser face à ces injustices commises par des chrétiens sur des chrétiens (bien souvent) et de soutenir celles et ceux qui les subissent. Temps curieux que nous vivons : l’Eglise se débarrasse de ses laïcs alors qu’elle n’en a jamais eu autant besoin ! Toutefois, quand il n’y aura plus de laïcs, il n’y aura plus d’Eglise… [Découvrez l’ensemble de notre dossier dans Golias Hebdo n° 526 : http://golias-editions.fr/article5540.html]