Appelés à re-naître

En cette période de la Nativité, c’est un beau cadeau que nous fait Dom Xavier de Maupeou, évêque émérite de Viana, au Brésil, (1998-2010). Natif de Saumur, prêtre du diocèse du Mans et fidei donum, Dom Xavier aura finalement passé la majeure partie de son existence dans le Nordeste, au milieu des pauvres.
Un parcours étonnant, une folle aventure même qui demeure, pour aujourd’hui et pour demain, un magnifique témoignage chrétien décrit dans Un Français évêque au Brésil questionne son Eglise 1 .
De fait, l’ouvrage nous fait revivre les grands événements ecclésiaux des cinquante dernières années vues de l’Amérique latine, le vent frais du Concile, le dynamisme de l’Action catholique sans qui sans doute les Communautés ecclésiales de Base (CEBs) n’auraient pas été ce qu’elles sont devenues. Il met aussi en scène aussi des acteurs connus et inconnus qui ont écrit cette portion de l’histoire de l’Eglise latino-américaine et particulièrement brésilienne.

Dom Xavier – et d’autres – ont annoncé cette Bonne Nouvelle aux populations opprimées et spoliées de leurs terres par les puissances financières, il a repris des études de droit pour pouvoir les assister face à ces trusts soucieux de les asservir davantage encore et pour cela, il fut emprisonné, dut fuir…
Nul besoin de revenir ici en détails : l’entretien qu’il nous a accordé – et pour lequel nous le remercions chaleureusement, ainsi que sa nièce Isabelle Colson (co- autrice d’Un Français évêque au Brésil) qui a bien voulu faire le lien entre nous – nous retrace les tenants et les aboutissants de ce qui se vit encore et toujours dans le Maranhão.
Le regard porté par Dom Xavier sur l’Eglise, par ailleurs, est précieux.
Fort de son expérience, il lance des pistes de réflexion (sur les ministères, les sacrements…) et reste méfiant face aux formes dévotionnelles qui – au Brésil comme chez nous – sont redevenues la panacée de la vie chrétienne. L’influence du Renouveau charismatique (lui-même sous l’influence du pentecôtisme qui, au Brésil, emporte tout sur son passage) pèse fortement. Dom Xavier rappelle que c’est de chrétiens formés, responsables, dont l’Eglise a besoin, des femmes et des hommes libres, libérés par Jésus Christ et qui s’engagent pour briser les chaînes de leurs frères et sœurs en souffrance.
Cela n’empêche pas le besoin de spiritualité, de revenir à la Source : elle permet l’action mais ne se suffit pas à elle-même.
Impossible, enfin, de ne pas évoquer l’Année des Laïcs au Brésil l’an prochain et le Synode pour l’Amazonie de 2019, mais aussi l’Intereclesial des CEBs mentionné par Dom Xavier qui se tiendra dans quelques semaines. Le Synode sera nourri des conclusions de l’Année des Laïcs et de l’Intereclesial et François pourrait autoriser sous certaines conditions l’ordination de viri probati, écouter la réflexion autour des sacrements portés par bien des chrétiens brésiliens.
Ce pourrait être une nouvelle façon de faire Eglise, non seulement en Amazonie mais aussi chez nous qui connaissons – pour des raisons différentes – des problématiques similaires.

Dom Xavier nous a confié le texte de son archevêque franciscain à São Luís do Maranhão, Dom José Belisário da Silva, lequel détaille ses attentes de manière claire et inspirée. Nous remercions Dom José pour ces mots et pour l’aide apportée à Dom Xavier dans la réalisation de cet entretien. Il s’agit bien de rénovation, de renouvellement pour les Eglises en Amazonie mais aussi pour toute l’Eglise, invitée à chaque Noël à se renouveler, à re-naître.

Joyeux Noël !
1. Xavier de Maupeou, Un Français évêque au Brésil questionne son Eglise, Paris, Karthala, 2017.
N. B. : Golias Hebdo fait une pause éditoriale en cette fin de l’année. Vous nous retrouverez, dans vos boîtes aux lettres, l’année prochaine à partir du jeudi 4 janvier 2018 avec de nouveaux reportages et enquêtes pour continuer à porter ce regard décalé sur l’actualité propre à Golias. Nous vous souhaitons de belles fêtes de fin d’année. Merci encore pour votre fidélité.

Serpent

Selon la Bible il fut condamné par Dieu, pour avoir tenté Ève, à « marcher sur son ventre et manger de la poussière tous les jours de sa vie » (Genèse 3/14). Évidemment le lecteur se demande alors comment il était et ce qu’il faisait auparavant : volait-il dans les airs, avait-il des pattes, par exemple de longues et fines jambes qui faisaient sa fierté ? Toutes les rêveries sont possibles…

Mais non, aujourd’hui le mystère est levé. On vient de révéler l’existence, au musée de Berlin, d’un fossile de serpent pourvu de quatre membres inférieurs. Cette découverte est annoncée triomphalement, photo probatoire à l’appui, sur un site juif bien-pensant, qui y voit une preuve de la vérité historique, factuelle, du récit biblique : « Découverte d’un serpent à quatre pattes comme le décrit la Torah ! » (jfruom.fr, 26/11/2017).
La Torah évidemment ne « décrit » pas un serpent à quatre pattes. Cette assertion est le propre d’un commentateur assurément pieux, qui extrapole sur le récit et veut le conforter par une argumentation logique qui en garantirait la vérité. Et c’est précisément cette attitude qui est bien naïve. Elle oublie le sens symbolique du récit. Comme disait Alain : « Ce qui importe n’est pas si c’est vrai, mais comment c’est vrai. »
La Bible ne s’intéresse pas du tout à la vraisemblance factuelle de ce qu’elle raconte. Elle procède exactement comme fait Ovide dans ses Métamorphoses. Le poète voit par exemple les baies rouges du mûrier, et il imagine qu’elles sont le résultat d’une fiction qu’il nous raconte : autrefois elles étaient blanches, mais Pyrame croyant à la mort de son amante Thisbé plonge son épée dans son sein, et son sang rougit les fruits qui désormais seront rouges (IV, 55-166). Il en est de même du serpent biblique : ce qu’il en fut de lui avant la malédiction divine n’a aucune importance. Simplement sa reptation actuelle est le résultat d’une fiction forgée ad hoc, pour en rendre compte.
Chercher de la logique dans ce type de récit procède d’un littéralisme étranger à toute poésie, donc au sens profond des choses.

Mgr Aupetit, nouvel archevêque de la capitale :
Un ultra à Paris

C’est donc Mgr Aupetit qui est sorti de la terna2. Cela commença de bruisser après la visite du cardinal Vingt-Trois à François en septembre dernier ; jusque-là, c’étaient deux archevêques qui tenaient la corde : Mgr Lebrun de Rouen et Mgr Ulrich de Lille.

L’on se souvient qu’Ambroise, évêque de Milan au IVe siècle, ne manquait pas d’autorité pour défendre l’indépendance de l’Église face au pouvoir impérial tout en soutenant ce même pouvoir lorsqu’il s’agissait de faire un sort aux hérétiques (entre autres Arius)1. En ce 7 décembre donc – fête d’Ambroise –, François a nommé sur le siège de Paris un autoritaire, grand pourfendeur des catholiques pensant différemment de la hiérarchie et surtout, apologiste indécrottable de la vie telle que définie par les canons romains : c’est donc Mgr Michel Aupetit qui succédera le 6 janvier prochain au cardinal Vingt-Trois, deux mois jour pour jour après sa démission lors de ses 75 ans (7 novembre). Evêque de Nanterre depuis 2014, il avait été auparavant nommé évêque auxiliaire de Paris en 2013.

Au fond, sa nomination nous prouve bien que pour Paris, il ne s’agit plus de népotisme mais bien de consanguinité : après le fils spirituel du cardinal Lustiger en 2005 (faute d’obtenir la nomination de son chouchou Mgr d’Ornellas), le préféré du cardinal Vingt-Trois en 2017. La presse catholique a parlé de continuité, histoire de faire avaler en douceur ce changement de braquet. Car Mgr Aupetit est un croisé catholique, avec des œillères en béton armé, défenseur de la vie biologique du rapport sexuel procréateur ; une continuité en effet par rapport à la ligne, pour la forme en revanche, c’est tout autre : le nouvel élu – très vaniteux – est réputé pour être maladroit et peu dialoguant. Bien conscient que ce choix davantage wojtylo-ratzingerien que bergoglien ne concordait pas à ce que l’on pouvait s’attendre, les observateurs se sont échinés à lui trouver des qualités « périphériques » : ainsi serait-il issu d’une famille non croyante (en vérité, c’est son père cheminot qui était éloigné du monde ecclésial, sa mère pratiquait et lui-même admet avoir toujours eu la foi), ainsi a-t-il été ordonné prêtre à 44 ans après avoir pratiqué la médecine dix années dans les Hauts-de-Seine ; un ancien médecin pour succéder à un archevêque très affaibli par le syndrome de Guillain-Barré (maladie paralysant nerveusement les extrémités), en voilà une bonne idée originale ! Et puis François ne voulait-il pas lui-même devenir médecin ? Comment naissent les contes de fées…

Pour Rome, il y aurait Paris et la France, et cette nomination ne peut que renforcer l’impression d’un fossé entre la capitale et la province, comme si le périphérique demeurait un rempart infranchissable. Car la situation capitale est différente du reste du pays, et c’est pourquoi beaucoup espéraient une nomination dite « de l’extérieur », afin d’insuffler un peu d’air frais après trente-six ans de règnes Lustiger/Vingt-Trois, de changer la mentalité parisienne et la rapprocher des grandes difficultés vécues ailleurs (entre autres en Ile-de-France). Avec plus de 500 prêtres, une centaine de diacres permanents, quatre évêques auxiliaires et cinq vicaires généraux (dont les quatre auxiliaires) pour 2, millions d’habitants (dont 1,3 million de catholiques), Paris demeure un diocèse riche, la baisse des vocations y
est moindre qu’ailleurs (même si depuis quelques années, cela commence à s’aggraver). Mais on aurait pourtant tort de croire en un diocèse uniforme : il manque en vérité d’unité ; chaque curé joue sa propre partition en fonction de la ligne diocésaine qui n’est jamais éprouvée par des visites pastorales : l’archevêque de Paris a autre chose à faire que visiter des paroisses qu’il connaît déjà bien et il laisse toute latitude à ses auxiliaires pour se débrouiller avec l’intendance. Le sens pastoral n’est pas un don de l’Esprit reçu le jour de l’ordination, après tout…

C’est donc une très mauvaise nouvelle pour l’Église en France et il n’est pas certain que cette nomination ait fait exulter l’épiscopat. Mais il se pourrait bien aussi que cette situation permette a contrario de susciter un autre leadership ; la totalité des évêques français n’adhère pas aux vues du nouvel archevêque (sur la bioéthique et la fin de vie, il y a une différence avec Mgr d’Ornellas, justement, archevêque de Rennes-Dol-Saint-Malo ; sur la famille, le regard porté par Mgr Brunin, évêque du Havre, semble assez éloigné ; sur l’œcuménisme et le dialogue entre les religions, il sera difficile d’arriver à la hauteur de Mgr Aveline, évêque auxiliaire de Marseille). Cet épiscopat parisien pourrait, contre toute attente, faciliter la parole autre dans l’Église. C’était plus coton avec le cardinal Vingt-Trois, louvoyant ; avec Mgr Aupetit, lustigerien d’abord, plus tranchant, beaucoup auront à cœur de ne pas apparaître comme des ultras…

Le nouvel élu aura 67 ans en mars prochain et il nous faudra donc l’endurer pendant au moins huit ans. Soit quasi autant que l’actuel chef de l’État s’il est réélu pour un second mandat. Car le nouvel archevêque a été nommé pour accompagner le président de la République durant son quinquennat (voire double-quinquennat) et tenter de tout faire pour l’empêcher de signer d’autres lois sociétales (PMA mais aussi fin de vie). Cette nomination est in fine un avertissement : sur ces questions, l’Église ira jusqu’au bout ; pas question pour elle de réfléchir, de faire appel à d’autres écoles de pensées : elle demeurera fermement arc-boutée sur une ligne qui n’a pas cent cinquante ans et qu’elle croit immuable. On pourrait d’ailleurs réentendre parler de « points non négociables », comme sous les pontificats polonais et allemand. Si la sphère conservatrice et le monde traditionaliste ont de quoi se réjouir, l’épiscopat parisien de Mgr Aupetit risque pourtant de creuser encore plus profondément l’incompréhension entre l’Église et notre société. En cela, il s’agit bien d’une catastrophe .

Pour aller plus loin : http://golias-editions.fr/article5501.html

1. Cf. Martine Sevegrand, « Le jour où Jésus devint Dieu », Golias Magazine n° 176, septembre-octobre 2017 mais aussi Pierre Maraval, Le Christianisme de Constantin à la conquête arabe, Paris, PUF, 1997-2017.

Soumission

On sait que c’est le sens du mot islam, qui, outre l’abandon à la volonté de Dieu, signifie aussi, et c’est moins connu, la paix (salam) qu’on y trouve. Cette question de la soumission de l’islam est au centre des discussions actuelles. Voyez le récent roman éponyme de Michel Houellebecq.

J’ai pensé à cela en apprenant que le philosophe Raphaël Enthoven a vu un abandon de cette idée de « soumission » dans la nouvelle traduction liturgique du Notre Père. En effet, à « Ne nous soumets pas à la tentation » succède maintenant « Ne nous laisse pas entrer en tentation ». Selon le philosophe, cette dernière traduction manifeste le « désir subliminal », de la part de l’Église, de bien se démarquer de l’islam, qui, lui, reste « soumis » à Dieu. Le changement serait donc le signe d’une islamophobie secrète (Source : La Croix, 21/11/2017).
Je crois rêver. Comment un « philosophe » peut-il être inculte à ce point ? Comment peut-il citer une traduction particulière en français (« soumettre ») d’un mot dont l’original grec (eispherein) signifie seulement : « conduire dans », ce que traduit bien le latin de la Vulgate par inducere, qui a donné notre mot « induire » ? « Ne nous induis pas en tentation » serait d’ailleurs ici conforme au texte initial.
Quant au changement de traduction opéré récemment par l’Église, il ne fait que reprendre une correction de Marcion (« Ne nous laisse pas succomber… »), que j’avais apprise personnellement au catéchisme dans les années 1960. Le but ici est théologique : il s’agit d’innocenter Dieu de toute responsabilité directe dans la tentation. On lit bien ailleurs que « Dieu ne tente personne, et chacun est tenté par sa propre convoitise » (Jacques, 1/13-14).
Mais aussi un philologue plus pointu pourrait remarquer que Marcion a peut-être vu derrière le texte grec un original araméen qui serait un factitif (« Ne fais pas que nous soyons conduits… »), le grec et le latin ignorant le mode spécifique du factitif. – De toute façon on est bien loin ici de l’ignorance crasse de notre philosophe médiatique !

Financement

Stéphane Bern, conseiller d’Emmanuel Macron pour la sauvegarde du patrimoine, a eu l’idée de faire payer l’entrée dans nos cathédrales, pour assurer le financement de leur entretien. Devant la levée de boucliers que cette proposition a suscitée, il a précisé qu’il ne visait que les touristes, dont la cohue d’ailleurs, selon lui, « empêche le recueillement des fidèles ».

Je ne trouve pas que ce soit là une bonne idée. En effet, comment va-t-on différencier les touristes des fidèles ? Les premiers ne portent pas une pancarte les désignant comme tels, et il arrive que les seconds s’endorment aux offices, auxquels donc ils ne participent pas. En outre, on peut très bien (cela m’est arrivé) entrer dans une église ou une cathédrale par simple curiosité, et puis s’asseoir avec intérêt quand un office s’y déroule, éventuellement y participer en pensée, assailli par exemple par les souvenirs de l’enfance. Et qui sait où cela s’arrêtera ? Beaucoup sont entrés en touristes dans le lieu sacré, et en sont ressortis convertis. Ainsi Claudel, assistant adossé à un pilier à la messe de minuit à Notre-Dame de Paris : il n’en est pas sorti comme il y était entré, et toute sa vie future en a été changée.
En réalité, faire payer à l’entrée est admettre que la cathédrale n’est plus qu’un musée qui ne parle plus à la foi réelle ou potentielle des visiteurs. C’est admettre comme un fait irréversible la déchristianisation de notre pays, et que le bâtiment ne puisse susciter de la part des gens qu’une admiration de nature esthétique, et non pas un ébranlement spirituel.
L’archevêque de Strasbourg a justement condamné la proposition de Stéphane Bern (France Inter, 14/11/2017). Je lui donne raison. Un édifice religieux doit accueillir tout le monde, et proposer, à ceux qui le veulent ou y sont préparés un moment de réflexion, de recueillement, de retour à soi, dont on ne peut prévoir l’issue. Trouvons d’autres moyens de financement, pourquoi pas un Loto national ? Il faut arracher au cycle marchand et consumériste les rares lieux qui nous restent pour y échapper.

Entretien exclusif Albert Rouet : La clairvoyance d’un pasteur

La réflexion sur le diaconat, précisément féminin, continue dans nos colonnes ; elle ne date pas d’hier (cf. Golias Magazine n° 168-169) et fut relancée par l’appel de prêtres irlandais demandant aux évêques une « pause diaconale » le temps que la Commission sur le diaconat féminin ait rendu ses conclusions et que François puisse tracer un chemin (cf. Golias Hebdo n° 498). Nous avons sollicité divers acteurs ecclésiaux : le P. Alphonse Borras, vicaire général du diocèse de Liège (Belgique) et le P. François Euvé, jésuite, rédacteur en chef des Etudes (cf. Golias Hebdo
n° 498) ; le P. Marcel Metzger, professeur émérite de la Faculté de théologie catholique de l’Université de Strasbourg (cf. Golias Hebdo n° 500) ; Mgr Jean-Luc Brunin, évêque du Havre (cf. Golias Hebdo n° 501). Ces hommes – car aucune théologienne n’a voulu, jusqu’à présent, nous répondre – nous indiquent peu ou prou plusieurs voies que l’on pourrait résumer en deux idées : d’une part, rien ne s’oppose à l’ordination de femmes pour le ministère diaconal ; d’autre part, cette problématique se révèle en réalité plus large : il faut repenser les ministères. L’entretien que nous proposons aujourd’hui va dans ce sens. [Découvrez l’ensemble de notre entretien adns Golias Hebdo n° 505 : http://golias-editions.fr/article5499.html]

Il s’agit d’un événement pour la rédaction qui, n’en doutons pas, ravira les lecteurs : nous avons interrogé Mgr Albert Rouet, archevêque émérite de Poitiers (1994-2011) ; davantage qu’interrogé : conversé avec lui sur le diaconat et de fait la question s’est élargie (tout en restant sur l’idée de départ) à François, au système paroissial… Mgr Rouet – que nous remercions chaleureusement – a en effet consacré un ouvrage sur le ministère diaconal : Diacres, une Eglise en tenue de service1 après avoir traité des prêtre(s)2. Un livre abordable, qui parle à l’intelligence du lecteur, invité régulièrement à prendre sa Bible pour se replonger dans les textes cités, lesquels sont interprétés scientifiquement : l’exégèse est analysée selon la méthode historico-critique, la référence aux Pères apologètes est permanente, le rappel des textes issus de Vatican II omniprésent… Le diaconat est ici décortiqué par un évêque qui a bien compris les spécificités de ce ministère pas vraiment déterminé par l’Eglise et le grand nombre qui peinent à le situer ; l’auteur cherche à faire percevoir ses intuitions sur ce service unique, non défini (ou pas assez) dans l’Eglise, à telle enseigne que le diacre est considéré ici comme un pasteur et là comme un laïc amélioré, voire un « sous-prêtre ». D’ailleurs, pourquoi le diaconat alors que le laïcat remplit déjà des tâches diaconales (de même que certains prêtres) ? Mgr Rouet – en dépliant ce ministère, par nature « ad intra » et « ad extra » (« en dedans » et « en dehors ») de l’Eglise – répond à maintes questions et cherche à identifier ce ministère à la remorque du presbytérat (puisque le prêtre est auparavant ordonné diacre), à montrer ses particularités, les traits saillants de son service. Il conclut d’ailleurs par un éloquent « quel beau ministère ! », assuré de l’espérance que ce serviteur « passe » à travers sa vie et qui l’ insuffle de l’air frais, presque intrinsèquement à l’Eglise.
Est-il besoin de présenter ce pasteur ? Figure ouverte, sans doute la plus éclairée de l’épiscopat français, Mgr Rouet écrit de manière régulière sur l’Eglise, la foi, les paroisses, la mondialisation… L’ex-archevêque de Poitiers n’a pas une vision pessimiste des choses, loin de là, l’espérance revient souvent dans sa bouche : il s’agit bien d’un homme de foi qui nous parle ici, en toute simplicité. Dans le Poitou, il a mis en place le principe des communautés de base pensées par les théologiens de la Libération, le seul évêque de France à mettre en place ce type de structures, observées par bien des évêques et des communautés… mais rarement reproduit dans nos contrées, comme si nous vivions dans l’Eglise une ère glaciaire, immobilisant les pasteurs condamnés à maintenir l’existant, l’empêchant de créer et, partant, les fidèles invités à suivre sans broncher et çà et là infantilisés. C’est l’autre mot de cet entretien : la création, l’inventivité, mises en avant par le pape argentin mais sous le boisseau par beaucoup de ses « courroies de transmission », pour reprendre une expression de Mgr Rouet.

Un entretien tonique, sur un sujet qui l’est tout autant, bien présent dans Diacres, une Eglise en tenue de service, dans la lignée des apports précédents de théologiens publiés dans les différents numéros de Golias Hebdo. Un entretien qui permet de mettre en lumière ce « passeur »/pasteur méconnu qu’est le diacre permanent, appelé – en fonction de son sexe – à remplir une mission d’Eglise spécifique, non pas parce que l’Eglise serait devenue du jour au lendemain genrée mais parce que le Christ est présent en toutes et tous, chrétiens et non chrétiens. Pour cette raison, l’Eglise doit être présente à tous les niveaux de l’échelle de l’Homme et du monde, non par coquetterie ou volonté d’omniprésence mais parce que le Christ est partout présent, même dans la vie de celles et ceux les plus éloignés de sa culture, les évangiles regorgent d’exemples nous le démontrant. A travers cet ouvrage et cet entretien, Mgr Rouet nous appelle tous à sortir des sacristies, de notre confort, en toute liberté, pour rejoindre le Christ – le Libérateur – que l’on retrouvera toujours auprès des plus pauvres qu’il a servis jusqu’au bout. En effet, « quel beau ministère ! »

1. Albert Rouet Une Eglise en tenue de service, Paris, Médiaspaul, 2016.
2. Albert Rouet, Prêtre(s). Sortir du modèle unique, Paris, Médiaspaul, 2015.