La mission chrétienne en modernité liquide

Nous retrouvons avec beaucoup de plaisir le théologien belge Arnaud Join-Lambert, professeur de théologie à l’Université catholique de Louvain et penseur de l’« Eglise liquide » (cf. « Golias Magazine » n° 164). Dans le dernier numéro des « Etudes »1, il propose une analyse de « la mission chrétienne en modernité liquide, une pluralité nécessaire ». Dans la ligne du sociologue Zygmunt Brauman (1925-2017), il rappelle que la liquidité permet de mettre des mots sur « la déstructuration et la délégitimation des institutions au profit d’un triomphe de l’individu ». Dans cette modernité, comment l’Eglise peut-elle continuer son œuvre missionnaire ? Où en est-elle de ses « modèles missionnaires » – forgés par le missiologue protestant sud-africain David Bosch (1929-1992) ? « Sont-ils incompatibles ? A quelles conditions pourraient-ils être complémentaires ? »

Le deuxième article(1) du théologien belge Arnaud Join-Lambert, dans la revue jésuites Etudes(2) de septembre, est à lire avec un grand intérêt. Le chantre de « l’Eglise liquide » qui prend peu à peu la place de l’Eglise « solide » (avec toutes ses structures) s’interroge sur la meilleure manière d’annoncer l’Evangile dans notre « modernité liquide ». Annoncer l’Evangile demeure en effet pour le chrétien et l’Eglise une mission capitale, quels que soient les temps que nous vivons et même en en discernant les signes. L’Eglise a mis en place différents modèles missionnaires au lendemain de Vatican II (1962-1965) et Arnaud Join-Lambert nous en fait redécouvrir trois en se demandant comment non seulement ils se positionnent vis-à-vis de la modernité liquide mais aussi comment et s’ils peuvent cohabiter. Surtout qu’un nouveau modèle est venu s’ajouter aux trois autres : « l’Eglise en sortie » prônée par François.

C’est peu dire qu’il bouscule la donne. En vérité, il pousse sans doute les trois modèles à se repenser car il semble vouloir les dépasser. Ainsi, la « nouvelle évangélisation » wojtylienne et la « proposition de la foi » des évêques de France ont-ils pris un rude coup de vieux et apparaissent-ils à certains égards comme imparfaits face à ce que notre modernité implique : un dialogue constant, l’importance du témoignage, une « méfiance » par rapport à la verticalité, un rapport d’égal à égal. En cela, c’est la « pastorale d’engendrement » qui s’en sort le mieux. Théorisée par les jésuites Christoph Theobald et Philippe Bacq, elle part du principe que le « germe » de la foi est en chacun et met au centre le dialogue et la Parole de Dieu, introduisant le concept de l’« hospitalité » réciproque. On constate des ponts entre la pastorale d’engendrement et l’Eglise en sortie. La patte jésuite ? Le P. François-Xavier Amherdt, professeur de théologie à l’Université de Fribourg (Suisse), interrogé sur le texte de son collègue et qui travaille sur ces mêmes questions, le reconnaît en y adjoignant « la spiritualité carmélitaine de l’humilité et des béatitudes de la pauvreté et de la miséricorde ». Le théologien suisse, qui a bien voulu répondre à nos questions et que nous remercions vivement, rejoint son collègue belge : tous ces modèles peuvent cœxister – car ils peuvent correspondre à différents moments de l’existence – grâce à la synodalité. Ce que justement souhaite François : une Eglise synodale et « décentralisée », pour paraphraser le P. Amherdt.
Il semble malgré tout que ce défi que doit relever l’Eglise nécessite des évêques courageux capables de repenser le système solide qui prévaut encore aujourd’hui. Difficile en effet de casser les structures, de laisser vivre des espaces de liberté chrétienne, de ne pas « éteindre l’Esprit » (1 Th 5, 19). Ce que l’on remarque, c’est que la synodalité chère à François comme aux théologiens Join-Lambert et Amherdt n’est pas encore pour tout de suite dans les diocèses et les paroisses. La verticalité a encore de beaux jours devant elle, d’autant que les laïcs sont de plus en plus éloignés des tâches pastorales, surtout quand ceux-ci sont salariés : on préfère les remplacer par des bénévoles ou des… clercs (qui ne coûtent rien, eux non plus). Il faudra du temps pour que l’Eglise prenne conscience des enjeux actuels ; la hiérarchie n’est pas encore assez « convertie » à la modernité liquide, voire à la modernité tout court. Heureusement, les chrétiens disposent des travaux d’Arnaud Join-Lambert et de François-Xavier Amherdt pour prendre le train en marche et ne pas rester désespérément sur le quai à attendre que leurs pasteurs se décident enfin à oser l’aventure. Golias

1. Premier article : Arnaud Join-Lambert, « Vers une Eglise ‘‘liquide’’ », Etudes, n° 4213, février 2015, pp. 67-78 ; nous en avions fait une recension dans le Golias Magazine n° 164.
2. Arnaud Join-Lambert, « La mission chrétienne en modernité liquide, une pluralité nécessaire », Etudes, n° 4241, septembre
2017, pp. 73-82.

Violence

Dans son livre Drunk With Blood: God’s Killings In The Bible (Ivre de sang: les meurtres de Dieu dans la Bible), Steve Wells dénombre tous les meurtres et exécutions commis par Dieu dans la Bible : lorsqu’on se contente de regarder les assassinats et génocides pour lesquels il existe un décompte précis, on arrive au chiffre phénoménal de 2,8 millions de morts (Source : Slate.fr., 25/04/2016).

Bien sûr, la Bible n’est pas le seul livre sacré des religions monothéistes qui montre la face violente de Dieu. Assurément ces mêmes livres s’ils paraissaient aujourd’hui, seraient aussitôt condamnés et interdits par notre justice, pour apologie du meurtre.
À partir de là, on peut, comme font les théologiens progressistes, resituer ces passages dans une époque ancienne où régnait cette violence dont heureusement nous sommes sortis aujourd’hui, et les relativiser. Ou bien, si on n’en admet pas l’existence, on veut les supprimer du canon. Ce fut l’attitude de Marcion, puis celle des cathares, qui récusaient en bloc tout le Premier Testament, comme ne présentant pas de Dieu une image bien flatteuse. Mais Marcion et les marcionites furent excommuniés, et les cathares exterminés pour hérésie. Il est vrai que récuser en christianisme le texte matrice était impossible, car il s’y rattache quasiment à chaque ligne : au reste, il y a des strates rédactionnelles très violentes dans le texte néotestamentaire même.
L’attitude la plus sage, à mon avis, est de dire que ce Dieu violent, colérique et sanguinaire est une projection que les hommes font sur lui. L’homme a fait Dieu à son image. Étant lui-même à l’occasion violent, colérique et sanguinaire, il s’est imaginé Dieu de la même façon. Puis, par un étrange phénomène de rétroaction ou de feed back, il se figure que cet être qu’il a ainsi créé se met à son tour en colère contre lui. Et enfin, par mimétisme vis-à-vis de cet être qu’il croit extérieur à lui il devient lui-même colérique et violent. – Tant il faut dans la vie se méfier des projections, et tant il est absurde d’avoir peur de sa propre ombre !

Euthanasie : la résistance des Frères de la Charité

Ce document est la ligne de défense argumentée des trois Frères de la Charité de Gand à la suite des orientations qui mirent le feu aux poudres avec le Fr. Stockman, supérieur général des Frères de la Charité de Gand, et donc avec Rome (cf. « Golias Hebdo » n° 491). Dans un exposé clair et même éclairé, les trois frères, membres du conseil d’administration de l’ASBL Provincialat des Frères de la Charité, explicitent leur position à l’endroit de l’euthanasie et notamment la fin de vie des personnes atteintes de maladies dégénératives alors qu’elles ne sont pas en phase terminale. Recourant à la théologie et l’exégèse et sans remettre en cause le caractère « sacré » de la vie, ils proposent pourtant une voie chrétienne et raisonnable face à ces enjeux qui bousculent nos sociétés contemporaines.

Une autre idée de la « vie »

C’est un vrai coup de tonnerre qui a eu lieu en Belgique le 12 septembre dernier. L’on sait que Rome a demandé à la branche belge des Frères de la Charité de Gand de se « soumettre humblement » (cf. Golias Hebdo n° 491) : si elle ne revenait pas sur le « texte rendant possible, sous de strictes conditions, l’euthanasie pour des personnes n’étant pas en phase terminale dans la quinzaine de centres psychiatriques gérés par l’ordre »(1), elle serait condamnée, la branche belge étant exclue et perdant pour ses établissements l’adjectif « catholique ». François avait donné comme ultimatum le 10 septembre. Mais le 12 septembre, la branche belge des Frères de la Charité de Gand maintenait au contraire sa position, souhaitant « continue[r] à défendre son texte d’orientation sur l’euthanasie en cas de souffrances psychiques en phase non terminale  »(2). C’est cette ligne de défense argumentée datée du 12 juin dernier que nous publions ci-après.

C’est en effet un texte qui ne peut être que profitable pour tous les chrétiens soucieux de ces questions, qui pressentent d’abord que le point de vue magistériel – s’il doit exister et même être respecté – est loin de répondre à ces grandes souffrances, et qu’il est largement insuffisant. Le texte d’orientation évoque d’ailleurs une « idéologisation » de la position romaine, contre-productive et même stérile : « Invoquer la protection absolue de la vie est un argument de l’idéologisation du débat. Dire que quelque chose est absolu, c’est précisément mettre une affirmation en dessus de tout argument. Il ne faut plus des arguments pour ou contre, il en est simplement ainsi. Et toujours dans toutes les circonstances, ce que puissent être les autres considérations. Et c’est là précisément l’idéologie. Une idée avec une armure avec laquelle on peut partir en bataille, bien protégé contre tout argument, contre le raisonnable et le débat. » On ne peut que comprendre les Frères belges de la Charité de Gand : depuis les lois de 2002 autorisant la fin de vie outre-Quiévrain, ils ont eu le temps de « voir, juger [et donc] agir  » selon la formule chère au cardinal Cardijn (1882-1967), fondateur de la JOC. De même pour l’épiscopat de Belgique. Nous avons interrogé les évêques flamands et wallons, de même que le primat de Belgique, le cardinal-archevêque de Malines-Bruxelles, Mgr De Kesel. Leur porte-parole, le père jésuite Scholtes (que nous remercions), nous a répondu qu’« il ne sera[it] pas donné suite à [n]os questions parce que différentes conversations sont en cours. Et ajouter différentes opinions publiques n’aidera pas ». De fait, selon nos sources, les évêques de Belgique seraient aujourd’hui « furieux » de l’attitude du Supérieur général des Frères de la Charité de Gand, le Fr. Stockman, lequel a mis en branle sur cette question le politburo du Vatican. Beaucoup d’entre eux soutiennent l’action des Frères de la Charité en Belgique, tel Mgr Bonny, évêque d’Anvers, qui estime « équilibré » le texte d’orientation.

Naturellement, toute vie est « sacrée », ce que rappelle le P. Dominique Jacquemin, professeur à la faculté de théologie de Louvain-la-Neuve, maître de conférences au Département d’éthique et associé à la faculté libre de médecine de Lille, dans l’entretien qu’il nous a accordé et pour lequel nous le remercions vivement. Mais, tout en nuances, le P. Jacquemin évoque aussi ces « chemins de traverse  », autrement appelés « zones grises » par le cardinal Martini, autres « périphéries  » où l’Eglise ne peut briller par son absence ou ne se contenter que de rappeler le Catéchisme… La vie ne peut se résumer à la loi. Ce n’est pas ce que pense le Fr. Stockman. Dans son « commentaire sur le texte ‘‘Euthanasie depuis une perspective chrétienne’’ »(3), le dogme est asséné, les contre-arguments biaisés, les syllogismes multipliés (Dieu est absolu, or la vie a été créée par Dieu, donc la vie est absolue, par exemple)… Il fait prendre conscience à ses lecteurs que le Magistère et ses meilleurs thuriféraires pèchent toujours par ignorance des sciences humaines, préférant l’abstraction des idées philosophiques et théologiques pour régler les problèmes humains et répondre aux questions des gens qui vivent dans le réel, les deux pieds dans la vie, la vraie, pas celle qui a été réduite à la biologie par Rome, qui l’accroche à un échelon invivable, sans prendre en compte la totalité de ses aspects. La vie ne peut, par définition, être abstraite : elle est de l’ordre du vivant, du palpable finalement. Elle peut et doit être pensée mais sans être idéologisée. C’est le grave péché de l’Eglise, actuellement, et ce n’est pas le seul : bientôt en France, toute femme, quelle que soit son orientation sexuelle, en couple ou célibataire pourra recourir à la procréation médicale assistée (PMA) selon les vœux du Gouvernement. Quel sera l’accompagnement de l’Eglise vis-à-vis de ces femmes homosexuelles et de leurs enfants si ce projet de loi est adopté ? Leur refusera-t-on le baptême ? Tout n’est pas tout blanc, tout n’est pas tout noir : c’est plutôt gris, pour paraphraser le cardinal Martini. Par ailleurs, rappelons en cette circonstance la phrase du père jésuite Karl Rahner (1904-1984) : « Les dogmes sont comme les réverbères, ils éclairent le chemin de ceux qui avancent. Il n’y a que les ivrognes pour s’y accrocher ! » Il y a urgence pour la hiérarchie romaine de revenir sur terre et surtout de se désintoxiquer. [Découvrez l’ensemble de notre article dans Golias Hebdo n°495]

1. http://www.cathobel.be/2017/09/12/euthanasie-freres-de-charite-campent-position/
2. https://www.broedersvanliefde.be/fr/nieuwsberichten/communique-de-presse-euthanasie-en-cas-de-souffrances-psychiques-en-phase-non-termin
3. tp://brothersofcharity.org/wp-content/uploads/2017/07/Commentaire-sur-le-texte-%E2%80%9CEuthanasie-d%E2%80%99une-perspective-chr%C3%A9tienne%E2%80%9D-par-Fr.-Ren%C3%A9-Stockman-Sup%C3%A9rieur-g%C3%A9n%C3%A9ral-des-Fr%C3%A8res-de-la-Charit%C3%A9.pdf

Hébétude

Celle des téléspectateurs, déjà très grande, va s’accentuer avec une récente décision du CSA. Grâce à lui, TF1 va pouvoir entrecouper ses journaux télévisés par de la publicité, à partir du 1e janvier 2018. C’est la fin d’une habitude jusque là encore respectée dans le PAF, selon laquelle on devait séparer radicalement l’information du commerce. Mais la puissance toujours grandissante de ce dernier vient de l’emporter.

Donc, à côté d’un accident tragique, d’un séisme, d’un massacre de populations, ou de famines, etc., on aura droit à un spot pour de la charcuterie, voire pour des aliments pour animaux (« Le plaisir des chats difficiles ! »). L’obscénité de la chose disparaîtra au fil du temps, grâce à la force de l’habitude. Les spots grandiront progressivement en importance, comme il se voit déjà sur les chaînes privées, au point de parasiter totalement les programmes eux-mêmes. Finalement le téléspectateur pourra dire qu’il a vu au Journal télévisé quelques spots d’information, à côté d’une grande émission publicitaire.
La réalité de l’homme moderne est qu’il a une conscience punctiforme et pulvérisée. La succession hétérogène et hétéroclite, purement paratactique, des images qu’il ingurgite crée une espèce d’équanimité, une incapacité à hiérarchiser, à faire des liens et un tri entre les images, ce qui est pourtant le signe majeur de l’intelligence (inter-legere). Tout s’équivaut et finalement s’annule, dans un esprit hébété et torpide. Tel sera l’état de ce « temps de cerveau disponible », où un responsable de TF1 voyait le but à atteindre par la télévision. Une fois ouvert le robinet à images, la bouillie visuelle submergera tout, comme un fleuve qui, pour quelques rares pépites, charrie tant d’embâcles ! Nouvel opium, drogue abrutissante, qui empêche de penser et de sentir…
Il reste à espérer que cette autorisation du CSA soit contreproductive, et amène les spectateurs à se reporter sur les JT des chaînes publiques, dont France 2, qui échappent encore à cette mesure. Mais pour combien de temps ?

Enquête : Mais où va le diocèse de Laval ?

Si un objet pouvait résumer la situation diocésaine à Laval, ce serait la cocotte-minute. A maints égards, il s’agit d’une situation explosive : les finances sont dans le rouge, le presbyterium déchiré, une politique implacable de licenciements tous azimuts est menée, l’ambiance est à couper au couteau. On évoque une « omerta », des gens qui craignent de parler… Par bonheur, nous en avons vu d’autres, mais pas les chrétiens de Mayenne qui vivent un calvaire depuis de nombreuses années. Ce sont en tout cas des semaines d’enquête qui sont résumées ici, des dizaines d’heures de conversation et de courriels échangés, qui n’auront pourtant pu – à l’heure où nous mettons sous presse – éclaircir certaines interrogations qui persistent sur bien des sujets. Plongée en eaux profondes dans le diocèse de Laval.

Le 11 septembre 2007, Mgr Armand Maillard, évêque de Laval, était promu archevêque de Bourges ; sept mois plus tard, le 21 mai 2008, le P. Thierry Scherrer du clergé d’Aix-Arles était nommé en Mayenne et ordonné évêque le 6 juillet suivant au sanctuaire marial de Pontmain, plaçant ainsi son épiscopat sous la protection de Marie qui y serait apparue en 1871. A son installation, si le diocèse de Laval ne roule pas sur l’or (comme beaucoup de diocèses), il vit ; certes, il y a toujours des choses à améliorer, des postes à repenser mais la situation est loin d’être désespérée voire désespérante. L’économe diocésain de l’époque, bénévole et qui souhaite terminer son service avec le départ de Mgr Maillard, quitte donc sa charge avec le sentiment du devoir accompli, non sans avoir laissé quelques indications de bon sens s’agissant de la gestion diocésaine. De manière personnelle, Mgr Scherrer choisit de faire appel en 2009 à M. Jean-François Delaby, membre de la Communauté de l’Emmanuel, ancien dirigeant d’une ciergerie dans le Nord de la France et créateur d’une société de conseils. Salaire mensuel : 3.500 euros brut. Le décor est planté, les acteurs en piste : l’histoire commence…
[découvrez l’intégralité de notre enquête dans Golias Hebdo n°494]

Hostie

L’Église vient de rappeler à ses évêques les règles en vigueur pour le choix du pain et du vin pendant la messe. Elle ne veut pas d’hostie sans gluten, mais y admet l’introduction des OGM (Source : Lepoint.fr, 08/07/2017)
Autrement dit, les personnes souffrant de maladie cœliaque, allergiques au gluten, et les écologistes hostiles aux OGM ne pourront communier. Cela fait beaucoup d’ostracismes !

Pour les catholiques, le pain et le vin deviennent réellement le corps et le sang du Christ pendant l’eucharistie, mais pour que s’opère cette transsubstantiation le pain doit être azyme (sans levain) et de pur froment, et le vin provenir de pur raisin, non aigri (transformé en vinaigre). Si ces deux conditions ne sont pas remplies, le sacrement ne s’accomplit pas (non conficitur sacramentum). Je renvoie ici aux Instructions pour dire la Messe (Ordo Missae, Imprimerie du Vatican, 1965, en latin : pp.59-62). La matière est plus essentielle que la personnalité même de l’officiant : si celui-ci est en état de péché mortel, pourvu que rite et paroles soient bien observés, valable est le sacrement (ibid., p.63) !
Que ne connaît-on l’histoire, pour relativiser tout cela ! Déjà l’opposition entre les partisans du pain sans levain (azymites), et ceux du pain levé (fermentaires) a été une des causes au 11e siècle de la séparation des églises chrétiennes d’Occident et d’Orient. Ensuite sur la signification de la présence réelle du corps du Christ sur l’autel on a hésité pendant tout le premier millénaire, et ses conditions matérielles n’ont été fixées par Rome qu’à partir du Concile de Trente, contre les protestants réformés qui voyaient dans la dernière Cène un sens non littéral, mais symbolique. Et on connaît la fameuse Querelle des rites, des 17e et 18e siècles, où Rome a refusé que les missionnaires puissent utiliser pour la messe d’autres matières que le pain et le vin, inconnus des populations évangélisées. Pourquoi s’obstiner ainsi sur une vision si matérialiste et réductrice d’un usage ? Perseverare diabolicum !

Affaires Preynat : Les fourberies de Barbarin

Cet entretien1 au « Monde » dans la torpeur estivale nous aurait presque
tiré des larmes si l’on n’avait rien connu du comédien qui battait ainsi
sa coulpe : « Face à la pédophilie, ma réponse n’était pas à la mesure de
l’enjeu », une jolie phrase reprise en boucles pour faire croire qu’enfin, le
cardinal Barbarin avait compris. Hélas, on reprit moins cette information
stupéfiante : « En accord avec le procureur, qui a été consulté, nous avons
suspendu la procédure canonique [ouverte contre Bernard Preynat, NDLR]
pour respecter la procédure civile actuelle. » Ces deux faits n’ont rien à voir
mais plus c’est gros et plus ça passe. Pas du côté de La Parole libérée, en
tout cas, qui a le sentiment justifié que les victimes ne sont décidément pas
respectées par l’Eglise. On ne peut franchement pas leur donner tort…

Aussi fou que cela puisse paraître, la procédure canonique à l’endroit de Bernard Preynat, le prêtre pédophile du diocèse de Lyon protégé par ses archevêques, a été « suspendu[e] ». Et par qui ? Le cardinal-archevêque de Lyon, Mgr Barbarin ! C’est au détour de son entretien au quotidien Le Monde (11/08) que « La Parole libérée » l’a appris en même temps que le lecteur ! Selon lui, il a voulu « respecter la procédure civile » voulue par les victimes, lui donner la priorité ; or, à ses yeux, le procès canonique aurait pu interférer (alors que la procédure civile n’a rien à voir avec Bernard Preynat) dans la procédure civile… Finalement, si les victimes n’avaient pas attaqué au civil, la procédure canonique aurait pu se poursuivre, c’est bien ce qui est dit entre les lignes. Le cofondateur de La Parole libérée, François Devaux, démonte cette argumentation dans l’entretien qu’il nous a accordé et pour lequel nous l’en remercions. La Parole libérée s’insurge face à cette décision personnelle du primat des Gaules qui n’a même pas pris la peine de l’en avertir… Le cardinal Barbarin n’a pas fini de demander pardon pour les « erreurs » commises !
D’autant plus que la procédure canonique se révèle « d’une complexité et d’une opacité décourageantes, selon les victimes du père Preynat », dixit Le Monde (28/08), auxquelles il faut ajouter la prescription des faits dans de nombreux cas. La procédure canonique est la seule voie de reconnaissance des graves manquements de la part de l’Eglise et de ses clercs prédateurs qu’elle a protégés pendant tant d’années. Mais le cardinal Barbarin en a décidé autrement, sans concertation aucune, sans même en parler aux victimes, les premières concernées par ce procès. Heureusement qu’il dit les respecter, qu’est-ce que ce serait en cas contraire ! Encore qu’il n’en est plus à une contradiction près : dans l’entretien accordé au Monde, il explique trouver « inadmissible » le fait qu’on puisse l’accuser d’avoir « couv[ert] » Bernard Preynat tout en reconnaissant une ligne plus loin qu’« aujourd’hui, on n’agirait plus comme cela », à savoir laisser un prédateur en fonction (quand bien même il n’y aurait plus aucun fait) et même le promouvoir doyen. Et de plaider sa bonne foi, quitte à déterrer le cardinal Decourtray (1981-1994) et ses successeurs, les cardinaux Balland (1995-1998) et Billé (1998-2002) qui ont laissé Bernard Preynat en poste, et que lui-même à promu doyen…

Mais surtout, le droit canonique paraît absolument abscons et personne n’y comprend rien, pas même les canonistes qui, comme les médecins de Molière, se contredisent dans les interprétations d’un même article ! Au fond, la procédure n’est pas à la hauteur des enjeux et le droit de l’Eglise complètement largué face au drame de la pédophilie cléricale. On sait aujourd’hui que la prescription de ces faits n’est plus admissible, que ce soit en droit français ou droit canon, par exemple. Par ailleurs, il faut s’interroger sur la compétence des canonistes dans les officialités diocésaines. « La Parole libérée » a vécu des moments qualifiés d’« ubuesque[s] » avec des juges à côté de la plaque et des enjeux, sans doute « sympathique[s] » mais surtout dépassés par les événements. Imagine-t-on que les victimes n’aient pas été autorisées à se faire assister d’un avocat lors des différentes auditions ? C’est pourtant bien ce qui s’est passé ! Il y a aussi la volonté délibérée de l’Eglise d’avoir opté pour une procédure canonique administrative – plus courte car les faits sont avérés – plutôt qu’une procédure canonique judiciaire – plus longue en raison des complexités de l’affaire. Or, des réparations peuvent être demandées dans la procédure judiciaire mais nullement dans la procédure administrative. Ecœurant, non ? L’affaire Preynat/Barbarin pourrait-elle faire jurisprudence ? Sans doute que non car alors combien de diocèses feraient faillite, comme aux Etats-Unis, en raison des dommages et intérêts versés aux victimes de pédophilie cléricale ? Pendant ce temps, le cardinal Barbarin est toujours primat des Gaules, Bernard Preynat prêtre du diocèse de Lyon, et les victimes toujours victimes…