Euthanasie : quand Rome condamne

Par un communiqué du 5 août 2017, le pape François menace d’exclusion la branche belge de la congrégation des Frères de la Charité de Gand si elle ne revient pas sur sa décision d’autoriser les médecins de ses centres psychiatriques à pratiquer l’euthanasie, telle que permise à de strictes conditions par le droit belge.

« Nous ne pouvons trouver aucun compromis… », avouait le 14 août dernier René Stockman, supérieur des Frères de la Charité de Gand, dans Avvenire1, l’organe officiel de l’épiscopat italien. La branche belge de cette congrégation laïque masculine de droit pontifical, fondée au XIXe siècle à Gand et spécialisée dans l’éducation et le soin des malades, est dans le collimateur de Rome depuis quelques mois. Elle dispose de structures hospitalières gérées par un conseil d’administration (composé de laïcs et de… trois Frères de la Charité) qui entend respecter la loi belge sur l’euthanasie. Outre-Quiévrain, il est de fait possible pour des personnes souffrant de maladies psychiatriques, voire de mineurs atteints de maladies incurables, d’y recourir même si elles ne sont pas en fin de vie. Les trois Frères ne se sont pas opposés au conseil d’administration décidé à appliquer la loi (dixit le professeur d’éthique à l’Université d’Anvers, Willem Lemmens, « tous les principaux établissements de soins et les hôpitaux catholiques en Flandre ont travaillé sur des directives et des accords autorisant l’euthanasie, soit dans leurs propres locaux, soit dans d’autres établissements vers lesquels ils dirigent les patients »2). Mais cela ne passa pas. Leur supérieur (et assurément quelques bons chrétiens bien dans la ligne romaine) a saisi François et sa Curie… Notre article narre les derniers épisodes en date de cette reprise en main annoncée. Car on menace, et de retirer l’appellation « catholique » à ces établissements, et d’exclure la branche belge des Frères de la Charité…

La Belgique, dès 2002, reconnaît l’euthanasie et scrute depuis les mouvements de sa société. C’est ainsi qu’elle a étendu en 2014 le champ de la loi aux mineurs atteints d’une maladie incurable et vivant avec une « souffrance physique constante et insupportable qui ne peut être apaisée »3. Mais cela n’apaisa pas le climat ; à peine promu archevêque de Malines-Bruxelles fin 2015, Mgr de Kesel, s’alignait sur Rome : pas question, dans une institution catholique, de pratiquer des « homicides par compassion »4. De son côté, René Stockman y voit la propagation de cette « mentalité sécularisée » qu’il dénonçait encore il y a deux semaines. C’est pourtant une réponse (pas la réponse) apportée aux grandes souffrances vécues par certaines personnes (et donc leurs familles et entourages). En France, cela existe déjà (et depuis des décennies) : on l’appelle le « soin de confort ». Quand il ne reste plus que quelques jours à une personne condamnée, droguée à la morphine pour la soulager, il n’est pas rare que le personnel soignant propose ce « soin de confort » ; la grande majorité des familles et proches acceptent tant le malade souffre et tant cette souffrance leur paraît insupportable.

Dans ce moment, où est l’Eglise ? Il serait injuste d’écrire ici qu’elle est absente. Mais quelles sont les réponses qu’elle apporte à ces personnes en souffrance, à leurs familles et entourages ? La sainte doctrine désincarnée – inhumaine – et donc non-chrétienne ? C’est cela, le témoignage chrétien ? De clamer la ligne romaine, d’aller à la rencontre en affirmant dès le départ que « nous ne pouvons trouver aucun compromis » ? Où est l’Evangile, là-dedans ? L’Eglise aurait-elle oublié l’affirmation de l’Apôtre (Rm 5, 20) : « La loi, elle, est intervenue pour que prolifère la faute, mais là où le péché a proliféré, la grâce a surabondé… » ? Et François se renierait-il ? Dans son dernier ouvrage, le père jésuite Juan Carlos Scannone5 rappelle Evangelii Gaudium (§ 231) et ce « dialogue permanent, en évitant que l’idée finisse par se séparer de la réalité ». En effet, pour le pape argentin, « la réalité est plus importante que l’idée », cette dernière ne peut en aucun cas prévaloir sur le vrai, le réel, ce qui se vit par les « peuples », pour reprendre une terminologie bergoglienne mise en exergue dans ce livre. Cette hypocrisie montre ses limites : l’ex-premier président du conseil européen (2010-2014), Herman Van Rompuy, chrétien-démocrate flamand et administrateur d’un des centres gérés par les Frères de la Charité de Gand, après les menaces romaines, le rappela à sa manière sur Twitter6 : « Le temps du Roma locuta, causa finita est – ‘‘Rome a parlé, l’affaire est close’’ – est passé depuis longtemps. » D’autant que ces centres (sur)vivent bien souvent grâce aux « subsides de l’Etat », comme on dit en Belgique. Et quel Etat accepterait de subventionner des institutions, fussent-elles hospitalières ou psychiatriques, qui n’appliquent pas la loi votée par ce même Etat ? Rome se tire une balle dans le pied et continue de creuser le fossé entre le christianisme et le monde actuel. Rome est toujours dans le vieux modèle, en dépit d’un pape décrit comme révolutionnaire, mais qui se soumet totalement au système. C’est d’ailleurs ce qu’il réclame aux trois Frères de la Charité de Gand, de l’imiter, de faire comme lui : de se soumettre humblement avant le 5 septembre prochain. L’un d’eux s’est d’ores et déjà conformé, d’après René Stockman, les deux autres devraient suivre. Reste le Conseil d’administration qui doit encore donner son avis après les injonctions romaines. Réponse le 10 septembre mais certainement pas épilogue. Golias

1. https://www.avvenire.it/chiesa/pagine/belgio-fratelli-della-carita-intervista-eutanasia
2. https://fr.aleteia.org/2016/01/07/larcheveque-de-bruxelles-sous-le-feu-des-critiques-pour-son-opposition-a-leuthanasie-dans-les-hopitaux-catholiques/
3. http://www.lemonde.fr/societe/article/2016/09/17/pour-la-premiere-fois-un-mineur-a-ete-euthanasie-en-belgique_4999312_3224.html
4. Expression forgée par le philosophe et théologien, moraliste et éthicien belge Jean-François Malherbe (1950-2015), qui prônait une certaine ouverture sur ces questions.
5. Juan Carlos Scannone, La théologie du peuple – Racines théologiques du pape François, éditions Lessius, Paris-Namur, 2017, pp. 249-252.
6. http://www.lalibre.be/actu/belgique/des-catholiques-opposes-a-van-rompuy-qui-ose-le-debat-sur-la-fin-de-vie-59947c0dcd70d65d256a14d3

Le christianisme
au risque du cinéma

Le cinéma est l’art du XXe siècle. Soit. Si on pose d’emblée un tel principe, on doit en préciser le sens. Et d’abord, préciser le sens du rôle de l’art chez l’être humain : du point de vue de sa conscience d’être un humain vivant à une certaine époque, mais encore aspirant à construire une société plus harmonieuse ; à se défendre contre les idées néfastes qui peuvent parfois, sous certaines conditions, exercer un réel attrait ; à approfondir enfin sa relation avec Dieu.

Le cinéma appartient à la catégorie des arts de l’image. Le regard en est sa condition. Or, le regard ouvre des perspectives quasi illimitées. Merleau-Ponty énonce des qualités à propos de l’expérience de la peinture pouvant s’appliquer à notre expérience de spectateur de films : « Il suffit que je voie quelque chose pour savoir le rejoindre et l’atteindre, même si je ne sais pas comment cela se fait dans la machine nerveuse. Mon corps mobile compte au monde visible, en fait partie, et c’est pourquoi je peux le diriger dans le visible. Par ailleurs il est vrai aussi que la vision est suspendue au mouvement On ne voit que ce qu’on regarde. » (1)

La nature du cinéma, par rapport à celle de la peinture, est celle d’être un art visuel qui reproduit photographiquement (mécaniquement) avec une étonnante fidélité le monde et les êtres qui l’habitent. Cette reproduction est un changement radical dans la culture humaine. A cette reproduction mécanique s’ajoute la possibilité de créer des images qui n’ont peu ou aucun rapport avec le monde réel : dessins animés, effets spéciaux, images de synthèse. Le cinéma a pu donc très tôt s’ouvrir au monde des idées, contrairement à l’idée reçue, et à ne pas se limiter au réel, disons à la dureté du réel. Ce réel avait déjà dès le début du cinéma un statut double : extérieur, c’est-à-dire le monde des espaces publics (rues, stations de métro, places, jardins, etc.) et intérieur : le studio qui est incontestablement un réel, mais un réel en trompe-l’œil. Avec les dessins animés, les films à effets spéciaux ou utilisant des images de synthèse, le cinéma s’approprie « le réel et son double » : mondes rêvés, imaginés, mais aussi mondes que l’on devine, espère, appréhende. Comme avec tous les arts, les arrière-plans ont joué très tôt un rôle non négligeable. Mais qu’est-ce qui fait donc la spécificité du cinéma, par rapport au roman (le roman psychologique, le roman d’idées, le roman métaphysique, etc.), ou bien par rapport au théâtre ou bien encore à la peinture ? C’est sa relation avec le réel et son double, sa reproduction fidèle et son ajout d’images non motivées, d’une part, et, d’autre part, sa relation avec le spectateur : l’être humain regarde un film de la même manière qu’il regarderait une scène de rue à travers sa fenêtre, ou une scène intime par le trou de la serrure. Il en oublie l’espace environnant, il en oublie son corps fragile, et, dans le même mouvement, il devient un œil : toute sa conscience s’abîme dans l’image mouvante. Il y a, en effet, une concentration plus ou moins forte, selon le plaisir ressenti, lorsqu’on regarde un film. C’est la « perception magique » dont parle Edgar Morin qui précise qu’il s’agit d’une « croyance au double, aux métamorphoses, à la fluidité universelle »(2). D’une certaine manière, on pourrait dire familièrement qu’on se prend au jeu, d’autant que l’inconscient du cinéma est le film documentaire (reproduction la plus fidèle possible d’un événement ou d’une séquence d’événements ayant réellement eu lieu) : d’où une certaine confusion qui rapproche l’expérience du cinéma à celle du rêve, du moins du rêve éveillé (Metz introduit une distinction utile entre « impression » et « illusion  » ; Metz nous rappelle que « le rêveur ne sait pas qu’il rêve, le spectateur du film sait qu’il est au cinéma »(3) ; on utilisera donc l’expression d’ « hallucination paradoxale »). De ces images qui sont projetées devant moi, vont naître des sentiments, des émotions et des idées qui vont me façonner, à mon insu ou non. Merleau-Ponty a émis des jugements fort utiles sur la « vision  » : « Il n’y a pas de vision sans pensée. Mais il ne suffit pas de penser pour voir : la vision est une pensée conditionnée, elle naît ‘’ à l’occasion’’ de ce qui arrive dans le corps, elle est ‘’excité’’ à penser par lui. Elle ne choisit ni d’être ou de n’être pas, ni de penser ceci ou cela (….) La pensée de la vision fonctionne selon un programme et une loi qu’elle ne s’est pas donnés, elle n’est pas en possession de ses propres prémisses, elle n’est pas pensée toute présente, toute actuelle, il y a en son centre un mystère de la passivité. »(4)
D’un point de vue métaphysique, cela recèle une étonnante richesse et une complexité vertigineuse. Une des grandes leçons du passé, quelle que soit la région du monde dont on parle, c’est que les êtres humains ont eu et continuent à avoir besoin de visualiser, de mettre en scène si l’on veut, leurs croyances, voire leurs connaissances, depuis les grottes de Lascaux jusqu’aux grandes liturgies chrétiennes contemporaines. Il y a donc une spécificité de l’image et une de la croyance, allons plus loin : de la foi. On pourrait affirmer qu’elle est par essence visuelle (y compris chez les mystiques, ou plutôt surtout chez les mystiques). La méditation qui s’efforce de ne plus penser à rien, d’atteindre une forme de néant (nirvana), est, somme toute, assez rare, historiquement parlant.

Mais on peut tout aussi bien dire que le cinéma est un art avant tout du « possible » et de « l’instabilité du possible  »(5).Assez logiquement, il n’a pas exploré d’une manière systématique, comme on peut l’imaginer aisément pour des raison à la fois financières et sociales, sa veine métaphysique, son rapport avec l’au-delà, mais il en a esquissé de grandes lignes, et pas seulement en mettant en scène les grandes histoires de la Bible : Moïse, la traversée de la Mer Rouge, la passion du Christ, etc.. Le cinéma a souvent médité sur la culpabilité, la rédemption, la soif ou le goût de l’au-delà. Mais, incontestablement, le cinéma peut réaliser, plus que tout autre expression artistique, c’est du moins notre conviction, un projet métaphysique abouti, pertinent pour notre époque, nous qui sommes soumis à un enchaînement, ou plutôt un déchaînement de violence. C’est, en fait, grâce au « rapport de l’image au réel » qui a valeur de « représentation  », de « symbole » et de « signe »(6). L’homme, chrétien ou non, s’épanouit dans ce type de rapport multiple : au monde, à la divinité. Quelques expériences viennent confirmer cette intuition comme les derniers films de Terence Malick, qui sont à la fois des méditations et des prières de type visuel. « On ne voit que ce qu’on regarde », disait fort justement Merleau-Ponty, on pourrait ajouter « on ne prie que pour ce/ceux qu’on regarde » : les hommes et les choses qui composent l’univers dans lequel nous évoluons et que les chrétiens
chérissent.Thierry Giaccardi, écrivain -Découvrez l’ensemble de notre dossier dans Golias Magazine n°174 : http://golias-editions.fr/article5478.html

1. Maurice Merleau-Ponty, L’Œil et l’Esprit, Folio Essais, p. 16-17.
2. Edgar Morin, Le Cinéma ou l’homme imaginaire, éditions de Minuit, p. 82.
3. Christian Metz, « Le film de fiction et son spectateur », Communications, 1975, volume 23, n°1, p. 108.
4. Maurice Merleau-Ponty, op.cit.., p. 51-52.
5. Bernard Mabille, « Hegel, Heidegger et la question du néant », Revue de métaphysique et de morale, 2006/4, n° 52, p. 451.
6. Jacques Aumont, L’Image, Nathan, p.56. Aumont reprend la réflexion de Rudolf Arnheim.