Réussite (suite)

Inaugurant à Paris Station F, le plus grand incubateur de start-up au monde, notre président a déclaré : « Ne pensez pas une seule seconde que si demain vous réussissez vos investissements ou votre start-up, la chose est faite. Non, parce que vous aurez appris dans une gare, et une gare, c’est un lieu où on croise des gens qui réussissent et des gens qui ne sont rien. » (Source : Lepoint.fr, 02/07/2017).

Beaucoup ont relevé le mépris qu’il y a dans cette expression : « les gens qui ne sont rien », et ils ont eu raison. Car ne pas réussir, ce n’est pas être « rien ». Ce peut être simplement ne pas avoir eu de chance : en aucune façon l’échec de ce qu’on entreprend ne vaut condamnation, pas plus que sa réussite ne vaut justification. Je pense à cette « théologie du succès », variante de l’ancienne théologie de la rétribution, selon laquelle Dieu choisit de récompenser certaines personnes au moyen de la richesse, à quoi croit l’actuel président des États-Unis, et dont j’ai parlé dans le numéro 457 de Golias Hebdo. Le vainqueur est justifié par sa victoire même, et le perdant a forcément tort : sa défaite le prouve.
Peut-être les mots de notre président ont-ils dépassé sa pensée. Mais on sait très bien, depuis les découvertes de la psychanalyse, que par-delà les intentions conscientes le langage peut trahir le locuteur, en mettant au jour un habitus ou un éthos secret. C’est comme un masque qui tombe. En l’occurrence, on perçoit ici un tropisme tout à fait accordé à l’idéologie capitaliste libérale. Je pense à la formule d’un publicitaire naguère, qui avait mis pourtant ses talents à faire élire un président de gauche : « Si on n’a pas de Rolex à cinquante ans, c’est qu’on a raté sa vie. » Autrement dit : Vous êtes pauvres, c’est bien fait pour vous !
Notre président veut transposer simplement les valeurs de l’entreprise au monde politique. Il a perdu là une bonne occasion de garantir la cohésion du corps social, qu’il a mise en péril par une parole incontrôlée et dévoilant le fond de sa personnalité.

Poupée

Elle n’est pas réservée aux jeux des enfants. Des adultes même s’en emparent, pour peupler leur vie désertée par la passion. Ainsi a fait un Japonais de Tokyo, kinésithérapeute de 45 ans. Lorsque la flamme s’est définitivement éteinte entre lui et son épouse, après l’accouchement de celle-ci, Masayuki Ozaki a acheté, pour combler le vide, une poupée en silicone, devenue depuis l’amour de sa vie. De grandeur nature et d’un réalisme confondant, elle partage son lit dans la maison familiale, où habitent aussi sa femme et sa fille adolescente (Source : leparisien.fr, 30/06/2017).

L’article précise que  nombre d’hommes qui possèdent au Japon de telles poupées, appelées rabu doru (love doll), ne voient pas en elles de simples objets sexuels mais véritablement des êtres à l’image des humains, qu’ils entourent de soins quotidiens. En somme ils leur donnent vie, comme celle que Pygmalion insuffla à la statue Galatée née de ses mains. Symboliquement le sens est d’ailleurs très beau : nous pouvons donner vie à quelqu’un en le caressant, en lui manifestant notre tendresse. « Elle a la forme de mes mains », dit Éluard de L’Amoureuse. Et à l’inverse on peut tuer quelqu’un en ne s’intéressant pas à lui : de possiblement lumineux, son visage devient terne et gris. On voit bien dans la rue à voir les traits de sa figure si quelqu’un est aimé, ou pas.
On objectera que la poupée n’est qu’un objet. Alors il faut bien reconnaître que cette réification de son objet est tout à fait dans la logique même de la passion. Vivant, l’autre nous résiste. On ne le possède vraiment que lorsqu’il est sans vie, par exemple quand il dort, comme Proust le dit d’Albertine : ce n’est qu’ensevelie dans le sommeil qu’elle était enfin tout à fait à lui. Je pense aussi aux Belles Endormies , de Kawabata. Si l’on songe que le sommeil est l’image de la mort, il s’agit bien de nécrophilie !
La perplexité peut nous saisir à considérer l’ambivalence de sens que revêt la poupée. Mais nous y gagnons de percevoir notre complexité, tant le cœur humain est dédaléen et labyrinthique !

Messe en latin : la grande illusion

Summorum Pontificum, motu proprio de Benoît XVI libéralisant la messe de Pie V (elle est devenue la « forme extraordinaire » du rite latin, à côté du rite conciliaire de Paul VI, « ordinaire »), serait – dix ans après – une réussite, à en croire la presse catholique.

Ainsi en France avant la décision du pape allemand, une cent-vingtaine de messes tridentines étaient célébrées toutes les semaines ; en 2017, nous en sommes à 221. Bravo ! Merci Papa Ratzinger ! D’autant que beaucoup de jeunes y participent, on vient de loin parfois pour admirer le dos du prêtre récitant à voix basse Institution et Consécration, les doigts joints, avec un diacre et un sous-diacre pour l’assister, sans compter les enfants de chœur masculins en soutanelle rouge. L’encens permet de rappeler que nous entrons ici dans le Mystère ; la magie n’est pas loin, le sacré est partout. Il ne s’agit plus de célébrer la messe mais d’y assister, comme lorsqu’on va au cinéma, au théâtre ou au concert admirer un beau spectacle. On s’en met plein les yeux et les oreilles, on est au « théâtre divin »(1).

A l’époque, Benoît XVI voulait couper l’herbe sous le pied des intégristes. Il s’agissait de sortir la messe des discussions jamais interrompues entre Rome et la Fraternité sacerdotale Saint-Pie-X (FSSPX) fondée par Mgr Lefebvre, même après le schisme provoqué par ce dernier en 1988 avec l’ordination sans mandat pontifical de quatre évêques. De cette manière, le pape aujourd’hui émérite pensait que l’on se recentrerait alors sur les différends théologiques (entre autres l’acceptation de Vatican II). A juste titre mais ce fut une victoire à la Pyrrhus. Car ce motu proprio provoqua bien des dégâts : dans les diocèses, les paroisses, les séminaires… Il fallait désormais faire une place non seulement à l’usus antiquior mais aussi à l’idéologie qui va avec, celle de l’extrême droite catholique qui a vu dans cette décision une validation de ses thèses. Summorum Pontificum a accentué la désertion des chrétiens conciliaires pour qui, décidément, l’Église n’avait rien compris, qu’il valait mieux emprunter certains chemins de traverse, s’affranchir de cette institution ankylosée et terrifiée par l’avenir qu’elle ne comprenait pas (cela n’a pas changé), devenue inattentive aux signes des temps. Le motu proprio a juste permis de réunir les chrétiens tradis jusqu’alors isolés, parcourant parfois des dizaines, voire des centaines de kilomètres pour « assister  » à la messe tridentine. « Ils part[irent] cinq cents mais par un prompt renfort, [ils] [se] v[irent] cinq mille en arrivant au port… »

Aujourd’hui, ces braves gens se réjouissent de ces jeunes séminaristes et laïcs empruntant les voies du traditionalisme qui a réponse à tout et surtout se positionne contre le monde. Pour ces jeunes sans repères ou en difficulté avec leur personnalité, la messe rubricisée, codifiée, où le prêtre agit en lieu et place du Christ avec ce sentiment de toute-puissance, est un cadre rassurant qui permet de soigner leur ego souffrant. Ces élus sont à part, choisis pour servir d’où la soutane (voire la barrette, ici et là), la défense de thèses réactionnaires, comme signes distinctifs qui conditionnent les rencontres. De fait, ce n’est pas pour rien que le nombre de prêtres diocésains baisse quand ceux de ces communautés augmentent : il ne reste plus que des fondamentalistes (on exagère à peine) pour choisir la voix presbytérale. Ceux qui ont opté pour le service d’un territoire ont conditionné leur engagement à l’agenda tradi (il s’agit de regarder sur les différents sites diocésains les dernières ordinations) et peinent avec les orientations pastorales définies par les évêques dans les diocèses, eux-mêmes submergés par ce déferlement romantique dans l’Église.
Mais cela leur permit de faire illusion. Car l’appel aux communautés tradis – comme la Communauté Saint-Martin, la Fraternité Saint-Pierre (FSSP) et l’Institut du Bon-Pasteur (IBP), pour ne citer que les plus célèbres – leur a permis de repousser les inévitables débats sur le ministère presbytéral, la formation et la place des laïcs, la place et le rôle des femmes dans l’Église… Il s’agit d’une vision à court terme qui – s’ils ne changent pas leur fusil d’épaule – risque fort d’isoler davantage encore l’Église sur les grands sujets (notamment politiques et sociétaux).

François voudrait abolir ce motu proprio avec la reconnaissance de la FSSPX qui serait la seule autorisée (à plus ou moins long terme) à célébrer l’ancien rite dans le cadre d’une prélature personnelle. Rien ne serait fait – les discours différents de la Congrégation pour la doctrine de la foi (CDF) déconcertent jusqu’à la Fraternité elle-même – et le renvoi de l’intraitable cardinal Müller, remplacé par l’archevêque jésuite Ladaria Ferrer, ne rassure pas les lefebvristes pour qui il s’agit d’un changement dans la continuité. Quoi qu’il en soit, abrogé ou non, Summorum Pontificum aura instillé un venin vivace dans les veines de l’Église qui n’en finit pas de l’empoisonner ; ce motu proprio n’était pas qu’un décret pontifical, il était aussi la légitimation des idées les plus obscures auxquelles Vatican II avait – on le croyait – définitivement tourné le dos. Dix ans après, Summorum Pontificum n’a rien réglé, il a au contraire accentué les difficultés, créé désordres et divisions ; le pire, c’est que ce n’est que le début !

Note : 1. Cf. Ph. Martin, Le théâtre divin – Une histoire de la messe XVIe-
XXe siècles, CNRS Editions, Paris, 2010.

Cavimac- la jurisprudence se précise

Notre précédent article sur le sujet (http://golias-news.fr/article6479.html) avait comme point de départ, le journal LA CROIX . La publication révélait à son public catho, les préjudices subis par des membres de « communautés nouvelles » pénalisés pour des cotisations de Sécurité sociale qui n’avaient pas été versées depuis 1979. Elle évaluait à quelques centaines, les personnes ainsi lésées. Nous pouvons affirmer qu’il s’agit de milliers ! Parmi les dernières révélations ces deux dernières années : les « Travailleuses Missionnaires ».

Mais la liste ne se limite pas au culte catholique : Fraternité Saint Pie X, Témoins de Jéhovah, communautés orthodoxes et bouddhistes, imams, pasteurs, sans compter de nombreuses collectivités religieuses considérées comme « sectes » par les cultes « reconnus ». Le scandale était découvert par ceux qui devenaient « anciens ministres du culte ou anciens membres de communautés nouvelles », mais en réalité il touche pareillement celles et ceux qui sont toujours dans ces collectivités religieuses.

Ces communautés ont attiré de jeunes adeptes. Trente ans plus tard, ceux-ci ont vieilli sans que parallèlement des plus jeunes soient venus renforcer des fondations mal assurées ou devenues sans charisme. Ces collectivités vieillissent donc mal, et l’absence de cotisations versées pour eux, les prive aujourd’hui des ressources issues de la prévoyance sociale. De telles communautés renvoient leurs personnes âgées, d’autres les gardent sous emprises…

C’est tout un régime social des cultes issu de la loi du 2 janvier 1978 qui est sur la sellette ainsi que le révèle la pétition qui vient d’être lancée :  https://www.change.org/p/mme-la-ministre-des-solidarit%C3%A9s-r%C3%A9gime-social-des-cultes-les-injustices-%C3%A7a-suffit
1 A la recherche des voies de recours

Jean – Pierre Moisset, i constate : « Constitutive de l’Église catholique, l’inégalité de pouvoir entre hommes et femmes est transposée de facto dans une institution de droit public. Les caisses de Sécurité sociale des cultes sont établies sur mesure pour l’institution catholique et pour les hommes qui la dirigent »… Le régime social des cultes soumet au pouvoir discrétionnaire des autorités religieuses, les droits de l’assuré social. Absence de cotisations, prestations insuffisantes, quelles voies de recours ?

La tendance spontanée est le recours aux instances « religieuses » ainsi en est-il du Service Accueil Médiation (S.A.M) mis en place par la Conférences des évêques et France, et celle des Religieux et Religieuses, http://www.eglise.catholique.fr/structure/service-accueil-mediation-pour-la-vie-religieuse-et-communautaire/. L’Église catholique prétend également assurer une justice équitable par ces « officialités » (tribunaux ecclésiastiques ouverts au débat contradictoire).

L’expérience montre que ces instances de recours restent sous l’emprise du point de vue institutionnel de l’Église catholique et que, dès lors qu’il s’agit de rétablir vraiment les droits de l’assuré en particulier en matière de pension vieillesse, la « justice » passe par le paiement des cotisations qui auraient dû être versées. Or comment forcer une collectivité religieuse à régler des arriérés de cotisations ? Les décisions du SAM, et celles d’une officialité restent soumises au bon vouloir de la collectivité fautive…

Les recours devant les tribunaux de la République sont variés, suivant le choix du pénal ou du civil, Tribunal de Grande Instance, Conseil des Prud’hommes, Tribunaux administratifs, Tribunaux des affaires de Sécurité sociale. Pour les victimes ces recours ne sont pas garantis et les échecs souvent liés à une diversité de demandes, à une trop grande assurance en son bon droit, à une trop grande confiance en l’avocat choisi.

Des procédures pénales furent ainsi engagées contre les collectivités religieuses. Or il convient de mettre en garde, ces procédures réclament la réunion de trois facteurs obligatoirement réunis : un texte de loi, l’adéquation entre le fait reproché et l’obligation légale invoquée, enfin une véritable volonté de nuire. Les désillusions ont été à la mesure de la conviction d’être dans son bon droit. Cf http://www.ladepeche.fr/article/2008/05/02/451655-castres-beatitudes-de-saint-luc-l-affaire-classee-sans-suite.html

Au titre d’un recours devant les Tribunaux de Grande Instance mentionnons entre autres l’affaire Catherine TISSIER contre l’Opus Dei. Cette affaire a fait l’objet d’articles et de débats sur le site de Golias en septembre 2011 http://golias-news.fr/article5182.html
et en avril 2013 http://golias-news.fr/article5760.html
La procédure engagée en 2001 paraissait conclue par l’arrêt du 26 mars 2013, de la Cour d’Appel de Paris Celle-ci déclarait l’Association de Culture Universitaire et Technique (ACUT) et les deux responsables, coupables de travail dissimulé. Mais la Cour de Cassation saisie renvoie l’affaire devant la Cour d’appel d’Amiens qui, à son tour, confirme en 2016 les irrégularités mais en diminuant les prestations versées à la victime. L’Opus Dei engage un nouveau pourvoi et à ce jour l’affaire n’est toujours pas terminée, 17 ans après !!!
2 L’originalité des recours devant les Tribunaux de la Sécurité sociale
52 arrêts de cour d’appel, confirmant ou infirmant des décisions de TASS, ont condamné la Cavimac. Ces décisions émanent de 17 cours d’appel différentes (Rennes : 20, Dijon : 6, Lyon : 3, Douai : 3, Angers : 3, Toulouse : 3, Chambéry : 2, Besançon : 2, Reims : 2, Grenoble : 1, Limoges : 1, Agen : 1, Caen : 1, Montpellier : 1 ; Pau : 1, Versailles : 1, Aix en Provence : 1).
La Cour de cassation : 31 arrêts condamnant la Cavimac !

Et malgré tous ces jugements et arrêts, depuis 2006, le culte catholique et la Caisse de Sécurité sociale que les évêques et supérieurs religieux veulent à leur service, refusent de généraliser cette jurisprudence, continuant à soumettre les victimes à son bon vouloir ou les obligeant à de très longues et aléatoires procédures judiciaires.

Pourtant les tribunaux parlent aujourd’hui de quasi-délit ainsi les motifs du dernier jugement en date condamnent à la fois la Cavimac et la communauté des Béatitudes :

« Qu’en s’abstenant, quelque soit la justification pouvant avoir été durablement l’absence de reconnaissance cultuelle de l’Association Communauté des Béatitudes, fondement contraire à la nature civile de l’engagement réciproque passé par X… d’affilier ce membre de collectivité religieuse au régime de sécurité social dédié, la Caisse d’assurance vieillesse, invalidité et maladie des cultes (CAVIMAC) l’a placé par son fait dans une situation dommageable ;

Que le préjudice de X… résultant de son inaptitude à pouvoir prendre la mesure de la date opportune pour faire valoir ses droits à la retraite, trouve réparation dans la condamnation de l’organisme de protection sociale à procéder à son affiliation au titre de l’assurance vieillesse à compter du 17 janvier 1982, et à prendre en compte pour l’ouverture et le calcul de sa pension de retraite sa période d’activité religieuse écoulée du 1er octobre 1982 au 31 mars 2000;

Attendu que la prescription opposée par la CAVIMAC à X…est sans effet sur l’action quasi-délictuelle exercée et accueille dans le cadre de l’action judiciaire sur le fondement de l’article 1240 du Code Civil  »

Jusqu’à quand tous ces dénis de justice, dans l’univers très particulier des cultes ?

Jean Doussal

Stupidité

Il semble que, comme la bêtise, elle n’ait pas de limites, et nous donne véritablement l’idée de l’infini. Ainsi à Vilnius, en Lituanie, vient de se tenir comme tous les ans une course de bébés. Les participants avaient entre 9 et 12 mois, la règle étant que « le bébé ne sache pas encore marcher ». Les « coureurs » devaient donc ramper de la ligne de départ jusqu’à la ligne d’arrivée, où les attendaient des parents et grands-parents qui les stimulaient en agitant des appâts, comme des peluches, des ballons, des pièces de lego ou même (signe des temps !) des télécommandes de télévision ou des téléphones mobiles. La course a été lancée en 1999 afin de « sensibiliser le public au droit de l’enfant » (Source : Le Parisien/AFP, 01/06/2017).

Certains bébés, nous dit-on, ont tout de même décidé de snober la compétition et choisi de s’asseoir sur la ligne de départ. Mais cette sagesse en puissance ne fait pas oublier la stupidité de leurs parents. Ils ont évidemment instrumentalisé leurs rejetons pour satisfaire leur vanité. Cela me fait penser aux concours des Mini-Miss, dont j’ai déjà parlé dans Golias Hebdo (n°307), et dont il est question dans le film de 2006 Little Miss Sunshine . L’enfant ainsi utilisé justifie bien la définition qu’en donne Sartre dans Les Mots : « ce monstre que les adultes fabriquent avec leurs regrets ».
Une des règles essentielles de la morale humaine, formulée par Kant, est qu’il faut toujours traiter autrui « non comme un moyen, mais toujours comme une fin ». Nous sommes ici exactement à l’opposé. On devrait pourtant savoir que comme disait Gibran « nos enfants ne sont pas nos enfants », c’est-à-dire que s’ils viennent bien de nous, ils ne nous appartiennent pas. Ici le ridicule le dispute à l’odieux. Les concours qui ont comme base la matière humaine ont ailleurs été prohibés, tel le lancer de nains chez nous qui faisait naguère la joie de beaucoup de discothèques. Mais le pire ici, s’agissant des enfants, c’est l’argument avancé selon lequel il s’agit de « défendre leurs droits » !

« En réformant notre vision de la sexualité, nous retournerons à l’Église voulue pas Jésus Christ… »

Il faut se souvenir de Lc 7, 1-10, ce passage dans lequel Jésus guérit l’esclave malade d’un centurion, esclave que celui-ci « appréciait beaucoup ». Comment se fait-il que dans cette société gréco-romaine où l’esclave n’était rien qu’un bien acheté, vendu…, ce centurion était-il si préoccupé de l’état de santé de ce bien mobile alors qu’il eût été plus simple d’en acquérir un autre, en meilleure forme ? Simplement parce que cet esclave était le compagnon de ce centurion, il était son amant. Krzysztof Charamsa nous rappelle cette histoire avec finesse.

Krzysztof Charamsa était official à la Congrégation pour la doctrine de la foi (CDF), il est ce « prêtre gay » qui fit son coming out la veille du second Synode sur la Famille en octobre 2015. Vivant désormais à Barcelone, il vient de publier un ouvrage : La Première Pierre Moi, prêtre gay, face à l’hypocrisie de l’Église – aux éditions La Découverte, ouvrage percutant – à tout point de vue – sur l’Église dans lequel on la découvre en même temps homosexuelle et homophobe, une Église atteinte de schizophrénie.

Particulièrement bien écrit, l’auteur – qui se surnomme parfois l’« inquisiteur » en raison de ses fonctions à la CDF – a choisi de décrire le cheminement qui l’a amené à choisir la prêtrise, de parler de la famille dont il est issue, ce qui l’a construit, d’où il vient. Parcours classique, comme chez tant de gens qui embrassent le ministère, il n’y a rien de plus ni de moins. Krzysztof Charamsa a toujours su qu’il était gay et cela ne l’empêcha ni de devenir prêtre ni théologien, encore moins « inquisiteur » à Rome. Et c’est bien normal : l’Église sait parfaitement qu’un certain nombre de ses clercs est d’orientation homosexuelle ; ce que l’on peine à comprendre, c’est son attitude à l’égard des personnes homosexuelles, cette hypocrisie à tous les échelons. Cela, vraiment, soulève le cœur. Et pourtant l’Église est la seule institution masculine où les ministres ordonnés s’habillent comme des femmes. Comprenne qui peut : l’Église est misogyne et homophobe tout en adoptant, en intériorisant même, les codes féminins et homosexuels dans son fonctionnement. L’auteur décrit tout cela par le menu (citant çà et là les textes en vigueur encore et toujours sous François, les attitudes…), avec force références. C’est un homme lettré et délicat qui s’exprime.

Il rappelle surtout une évidence que beaucoup semblent avoir oublié : l’Église est ignorante, ses chefs ne travaillent pas. Ils parlent du genre, par exemple, sans même avoir jamais lu une quelconque étude ! Ils parlent de sexualité alors qu’ils n’en ont qu’une vision biologique, celle qui consiste à se reproduire ! L’Église est censée parler d’amour mais elle ne s’en tient qu’à la mécanique, si l’on ose dire. Elle ne s’intéresse pas aux sciences, aux progrès scientifiques (sinon pour les dénoncer). Tant de conservatismes et même de traditionalismes effraient ; le combat mené contre les personnes homosexuelles tient du reste du fondamentalisme religieux. Mais ces braves gens s’en tiennent à cela, sortir de leur système de pensée – une prison – n’est pas envisageable pour eux ; par conséquent, leurs seules nourritures restent les productions de philosophes, théologiens, scientifiques…, catholico-catholiques, le doigt sur la couture de la soutane et respectueux de la sacro-sainte « doctrine immuable ». Ajoutons à cela – ce qui n’aide pas – la mesquinerie qui règne dans les palais du Vatican, la surveillance, l’autocensure pour échapper à la vindicte alors que beaucoup d’entre eux ne casseraient pas trois pattes à un canard ! Rares sont les professionnels dans cette institution, rares sont ceux qui sont au clair avec eux-mêmes aussi. L’entretien que Krzysztof Charamsa nous a accordé – et pour lequel nous le remercions, ainsi que son compagnon Eduard – le démontre encore, s’il le fallait.

Aujourd’hui écrivain et conférencier, l’auteur a écrit à François (cf. les annexes du livre) mais celui-ci n’a pas répondu… Aux yeux de Krzysztof Charamsa, il n’est plus dans une attitude réformatrice mais de gouvernement. Quel flair ! Au moment où nous bouclions ce dossier, la nouvelle tombait, confirmant nos informations (cf. Golias Hebdo n° 485) : après le « congé » du cardinal Pell le 29 juin, l’adoption du mariage pour tous en Allemagne le 30 juin, le 1er juillet le pape argentin ne renouvelait pas à la tête de l’ex-Saint-Office le cardinal Müller, celui qui fut le patron de Krzysztof Charamsa. Les deux hommes ne se sont jamais vraiment compris (ce que confirme l’auteur dans son ouvrage) mais selon nos sources, François hésitait… pour ne pas froisser le pape émérite qui l’avait nommé à ce poste à l’été 2012 ! Enfin, ne rêvons pas : le nouveau chien de garde de la doctrine est Mgr Ladaria Ferrer, un jésuite espagnol âgé de 73 ans, jusqu’alors secrétaire de ce même dicastère. Il y avait été nommé en 2008 par le pape allemand et il s’est dépeint lui-même comme un « conservateur modéré ». Jamais un jésuite n’avait en tout cas accédé à pareilles fonctions. Ces dernières péripéties mettent finalement l’évêque de Rome en première ligne, c’est sans doute la dernière fois qu’il pourra réellement changer les choses, même si cela arrive tardivement ; de là à ce qu’il resserre les boulons, qu’il se recroqueville sur lui-même comme dans toutes les bonnes vieilles forteresses assiégées, il n’y a qu’un pas.

C’est effectivement ce qu’est l’Église : un bastion, ce que brosse par ailleurs Krzysztof Charamsa, au-delà de la problématique LGBTIQ dont on pressent qu’elle devrait être au centre de ses futurs travaux théologiques. Mais les bastions sont faits pour être rasés, pour paraphraser Urs von Balthasar, et c’est peut-être en raison du fossé que l’Église continue de creuser avec les personnes homosexuelles et hétérosexuelles qu’elle finira par s’effondrer sur elle-même. C’est finalement ce qui peut peut-être lui arriver de mieux, tant son éloignement de la société contemporaine va croissant, la trahison évangélique patente. La Première Pierre reste un livre optimiste ; son auteur, affranchi, propose un argumentaire clair et implacable qui désarçonne certes parfois, néanmoins il permet au lecteur de grandir : il ne pensera plus à coup sûr de la même manière notamment à cause de l’inhumanité de l’Église envers l’humanité justement. Il y a un tel décalage entre elle et le peuple considéré comme un troupeau de moutons plutôt que de brebis, c’est presque incroyable ! Krzysztof Charamsa nous offre donc un témoignage à lire de toute urgence : sa libération est aussi la nôtre.

Pour aller plus loin : http://golias-editions.fr/article5475.html

Professionnalisme

Il semble que ce soit la moindre des choses à exiger de la part d’un intervenant dans une quelconque activité de statut social. Ainsi on attend d’un acteur que sa diction soit bien nette et compréhensible. Ou bien d’un preneur de son au cinéma qu’il fasse que les paroles soient bien audibles des spectateurs. Autrement, le cinéma n’a de « parlant » que le nom.

Je viens de voir le dernier film de Jacques Doillon Rodin, et je n’y ai littéralement rien compris. Vincent Lindon est encore plus inaudible que d’habitude : il ne parle pas, il grommelle, et 90% de ce qu’il « dit » est une bouillie verbale informe, au point que ce que veut signifier le film dans son ensemble nous échappe complètement. Sa façon de s’« exprimer » déteint sur sa partenaire jouant Camille Claudel, que l’on ne comprend pas davantage la plupart du temps. On a envie de sortir de la salle au bout de quelques minutes, et de demander des sous-titres !
Beaucoup de films modernes tombent dans le même défaut. Parfois c’est dû à la prise de son. Dans Le Mépris de Godard la musique est tellement envahissante que pratiquement rien n’est compris des paroles des acteurs. Mais souvent ce sont ces derniers qui sont responsables. Autrefois, il s’agissait aussi d’acteurs de théâtre, et au théâtre on apprenait l’art de l’élocution. Mais aujourd’hui ce n’est plus nécessairement le cas. On objectera qu’il faut être « naturel », et que dans les circonstances ordinaires de la vie on n’articule pas nettement. Mais c’est une erreur : l’œuvre n’a rien à voir avec la vie, et l’artifice y est nécessaire pour la rendre probante. Qui ne voit que dans le domaine de l’image la caricature même est plus vraie que la photographie ?
Au reste, le recours au « naturel »,  signe du fâcheux laisser-aller moderne, n’est bien souvent que l’alibi de la paresse à apprendre la diction. Il participe aussi d’une grande impolitesse. Quand on s’adresse à un public, il faut un minimum se mettre en frais pour être compris de lui. Quand cet effort n’est pas fait, on n’est pas vraiment professionnel.