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« En art, comme dans toute œuvre humaine, ce qui importe est le contenu ». J’ai pensé à cette phrase de Hegel dans son Esthétique en revoyant sur Arte, dans la soirée du 7 mai dernier, le film de Gabriel Axel Le Festin de Babette, sorti en 1987, et qui a connu une étonnante carrière. C’est formellement un très beau film, et très émouvant, mais seulement pour qui précisément ne réfléchit pas à son contenu.

On y voit une communauté danoise de vieux croyants luthériens, faite d’êtres contractés, inhibés et par conséquent potentiellement agressifs, se dilater et s’ouvrir les uns aux autres à l’occasion d’un festin que leur a préparé la servante Babette. La symbolique eucharistique est évidente : ils sont douze, comme les apôtres de la scène, et Babette telle le Christ leur redonne vie à l’occasion de ce repas, vie charnelle et spirituelle à la fois. Quoi de plus émouvant en effet ?
Mais en y réfléchissant on ne peut qu’être perplexe sur le contenu idéologique de ce film. Le vieux pasteur égocentrique, chef de la communauté maintenant disparu, qui a fait le malheur de ses deux filles en voulant les garder pour lui et en les empêchant d’épouser celui qu’elles aimaient, est l’objet de la part de ses fidèles d’une sacralisation inadmissible. Leur foi est évidemment aveuglée. Ensuite tout le film est une euphémisation de l’échec, qui est racheté par la descente sur les êtres d’une « grâce » miraculeuse à mon avis discutable : en vérité on n’a qu’une vie, et il ne faut pas la rater. Enfin, que penser de ces êtres resserrés sur eux-mêmes, qui se dilatent et s’ouvrent aux autres à l’occasion d’un repas ? Le lendemain, une fois les effets du vin et de la bonne chère disparus, ne reviendront-ils pas à leur attitude d’avant ? Ce serait bien facile, si un être pouvait changer à l’occasion d’un seul repas ! La signification « eucharistique » de la scène a « bon dos » !
Méfions-nous de la seule émotion. Les larmes brouillent le regard, et il peut y avoir une vraie barbarie de l’art, qui est d’autant plus dangereuse que l’art est plus beau.

Pratiques dominicales dans le catholicisme francais : le dimanche en déroute…

François Wernert reconnaît dans son introduction vouloir réfléchir sur « la trilogie ‘‘eucharistie, assemblée, dimanche’’ » en « observa[nt] et analys[ant] des pratiques liturgiques dominicales dans l’Eglise catholique de France au début du troisième millénaire », lesquelles ne peuvent limiter la vie chrétienne et « même si le dimanche ne se réduit pas à la liturgie » (p.15). Or, le dimanche n’a plus le même sens aujourd’hui qu’hier, jour de plus en plus considéré comme un autre mais qui ne l’est pas pour le chrétien.

Tout a commencé avec le prêtre et sociologue Nicolas de Brémond d’Ars au moment des dernières présidentielle (cf. Golias Hebdo n° 479). Au cours de l’entretien, nous en venons à évoquer la situation des communautés et des nouveautés entreprises par des évêques français (fraternité de prêtres, prêtres se déployant non plus sur un diocèse mais sur une province…). Le P. Brémond d’Ars nous renvoie à l’ouvrage de François Wernert, prêtre du diocèse de Strasbourg (ex-responsable diocésain de pastorale liturgique) et maître de conférences à l’Université de Strasbourg : Le Dimanche en déroute, les pratiques dominicales dans le catholicisme français au début du 3e millénaire(1), édité en 2010 et préfacé par Mgr Rouet, alors archevêque de Poitiers (1994-2011). Un livre à mettre entre toutes les mains, qui apporte analyses, connaissances et propositions. La situation française n’a en effet pas changé, eta même empiré en sept années.

François Wernert s’intéresse particulièrement à la « trilogie  » eucharistie, assemblée, dimanche  » » (concepts qu’il étudie séparément dans son introduction) et propose de l’interroger avec la méthodologie de la théologie pratique. Trois questions parcourent cet ouvrage – « Pourquoi et comment évolue [cette] trilogie ? Comment est perçue et gérée cette évolution (observations, analyses, préconisations) ? Que dévoile cette évolution du catholicisme français actuel ? » – et quatre hypothèses sont formulées : « H1 – Les réorganisations pastorales diocésaines et les options souvent prises plutôt en faveur d’une liturgie eucharistique, regroupée et prévue a priori en vue d’une stabilisation des pratiques liturgiques, accélèrent la fragilisation du tissu ecclésial ; H2 – Les points d’ancrage liturgiques dominants (rites de passage, symbolisation de temps forts…) restent plus forts dans le catholicisme autour des moments où le lien à la dimension existentielle est clairement posé ; H3 – La baisse considérable de la liturgie dominicale peut être mise aussi en rapport avec la prise en compte d’une plus grande amplitude des moments cultuels (espacement chronologique des pratiques) ; H4 – L’émergence des nouvelles attentes cultuelles et la redécouverte de valences positives (2) des rites ne sont pas uniquement une recherche individuelle mais de plus en plus collective. » Ces hypothèses sont questionnables ; elles permettent à l’auteur de « suppose[r] qu’autre chose est possible  ».

Il nous a semblé opportun, vu la richesse de ce livre et la somme de données que soumet François Wernert aux lecteurs d’en proposer un résumé (succinct et incomplet : il n’est pas possible de tout reprendre) en deux parties : « Les pratiques dominicales dans le catholicisme français » qui couvrent les trois premiers chapitres dans cette présente édition : « Des propositions pour la réflexion à venir » qui relateront les deux derniers chapitres la semaine prochaine. Davantage qu’une étude fouillée, Le Dimanche en déroute de François Wernert demeure un outil indispensable pour les chrétiens engagés et les clercs. Il démontre par ailleurs la difficulté pour le Magistère de (re)penser la « trilogie  » eucharistie, assemblée,
dimanche  » », son impossibilité à prendre en compte le réel et à s’y adapter alors que l’annonce de la Bonne Nouvelle (ou « la Nouvelle de la Bonté radicale  », selon l’inversion étymologique de Christophe Théobald (3)) le requiert. Sans doute l’impasse dans laquelle nous nous trouvons est-elle aussi due au fait que les laïcs n’ont toujours pas la place qu’ils méritent dans le dispositif et qu’on ne leur en laisse que peu d’occasions, voire qu’ils n’ont pas totalement conscience de leur(s) rôle(s), parfois. Ils sont pourtant essentiels dans cette Eglise qui aime à séparer les fidèles des clercs, ne serait-ce que parce que – étant donné la chute du nombre de prêtres – ils tiendront, dans les années qui viennent, une place prépondérante dans les Eglises locales (ce qui apparaît déjà aujourd’hui) : autant qu’ils s’y préparent dès maintenant avec cet ouvrage important pour l’édification de l’Eglise d’aujourd’hui et de demain. Par nature, les laïcs n’ont pas pour vocation à être les bras prolongés des prêtres : à eux de lancer des pistes et à se montrer créateurs puisque c’est sur eux que repose le témoignage chrétien.

Notes :
1. Fr. Wernert, Le Dimanche en déroute, les pratiques dominicales dans le catholicisme français au début du 3e millénaire, Montréal, Médiaspaul, 2010.
2. Selon Le Grand Robert, « puissance d’attraction (valence positive) ou de répulsion (valence négative) d’un objet ou d’une activité ».
3. Citée dans l’ouvrage de Fr. Wernert (p.392), faisant lui-même référence à A. Rouet, Des prêtres parlent, Paris, Bayard, 2007,
p. 141.

Transmission

Je viens de voir le dernier film de Martin Provost, Sage femme, et je l’ai beaucoup aimé. L’héroïne incarnée par Catherine Frot est bien de son métier sage-femme, mais comme on le voit dès le générique initial, le trait d’union disparaît et le titre devient effectivement : Sage Femme – ce qui montre que le personnage va s’acheminer vers une sagesse. Sa réconciliation avec la vie va être progressive : de réservée au début, elle va s’immerger finalement dans le grand flux de l’existence, au contact de la femme fantasque incarnée par Catherine Deneuve, dont la mort lui donnera la vie, par une sorte de chiasme intéressant.

Ce qui m’a plu surtout est le contenu de cette sagesse enfin trouvée. En effet on voit bien que cette sage-femme exerce son métier de façon traditionnelle : elle est pleine d’empathie pour ses patientes, et les assiste avec le plus d’humanité possible. Mais on voit aussi dans le film que tout cela change aujourd’hui. Les petites maternités ferment, au prétexte qu’elles ne sont pas rentables, et les remplacent de grandes structures, des « usines à bébés », qui jouent tout sur la technique, et n’ont que faire du contact humain. On est bien dans ce René Guénon appelait « le règne de la quantité et les signes des temps ». Aussi notre héroïne décide-t-elle de se mettre en congé de ce monde déshumanisé. Un temps elle songe à fonder une « école » où serait enseigné ce qu’elle a reçu elle-même. De toute façon, et c’est la grande leçon de ce film, seule compte désormais, comme elle le dit, la « transmission ».
J’ai senti là beaucoup d’échos personnels. Quelques années avant que je prenne ma retraite de professeur, j’ai remarqué que l’attitude seulement consumériste et utilitaire se répandait chez mes étudiants. Face à cette déshumanisation, reste donc la transmission de ce qu’on sait et à quoi l’on a cru à certains, sans doute bien rares aujourd’hui, qui en sont demandeurs. Protégeons de nos mains cette petite bougie, pour éviter qu’elle ne s’éteigne au grand vent de la barbarie consumériste et technicienne.

Fatima version François

Tout a commencé en 1915 par la première vision d’une « figure ressemblant à une statue de neige ». Lucia la petite bergère, la voyante âgée de sept ans, fut punie par ses proches lorsqu’elle le raconta à ses parents. On lui imposa alors, pour continuer à garder les bêtes, deux autres compagnons de six et sept ans, Jacinta et Francisco.

Pénitence, constructions de chapelles, prières, souffrances… Voilà les mots employés par les « apparitions » – de Jésus, Marie ou de quelque autre saint du ciel –, l’apocalypse décrite aux « voyants  ». Des apparitions inscrites dans la durée, empreintes de « spiritualité chrétienne un peu éthérée », selon François sur Medjugorje, avec une Vierge en « chef du bureau de poste qui enverrait des messages tous les jours ». Quel rapport avec Fatima, où François s’est déplacé en « pèlerin  » les 12 et 13 mai dernier pour canoniser deux des « voyants » ? C’est le même processus utilisé, il n’y a que l’époque qui change. La Vierge, en Bosnie-Herzégovine comme au Portugal ou en France à Lourdes au mitan du XIXe siècle, répèterait inlassablement lors de ses apparitions qu’il faut nous confiner en dévotions, signer des chèques mirifiques pour la construction d’églises, faire pénitence, prier… Aucun message positif dans cette théologie : il s’agit de nous répéter, nous sauvés dès le départ par Jésus-Christ, que nous sommes des éternels à-racheter, qu’il nous faut payer pour être sauvés. Qu’il nous faut sacrifier. Peu de rapport avec l’Evangile.

Entendons-nous bien. Il ne s’agit pas de remettre en cause la foi populaire, celle qui s’inscrit dans l’inconscient collectif de l’humanité, attachée aux rites, aux sacrifices(1)… Cela existe depuis la nuit des temps ; nous respectons cette foi simple, vécue souvent laborieusement, mais il faut sortir la religion du magique, si révéré par les deux immédiats prédécesseurs du pape jésuite. Ce dernier a rompu avec eux, lors de la bénédiction des cierges(2) le soir du 12 mai : « Pèlerins avec Marie. Quelle Marie ? Une Maîtresse de vie spirituelle, la première qui a suivi le Christ sur la  » voie étroite  » de la croix, nous donnant l’exemple, ou alors une Dame  » inaccessible  » et donc inimitable ? La  » Bienheureuse pour avoir cru «  toujours et en toutes circonstances aux paroles divines (cf. Lc 1, 42.45), ou au contraire une
 » image pieuse «  à laquelle on a recours pour recevoir des faveurs à bas coût ? La Vierge Marie de l’Evangile, vénérée par l’Eglise priante, ou au contraire une Marie esquissée par des sensibilités subjectives qui la voit tenir ferme le bras justicier de Dieu prêt à punir : une Marie meilleure que le Christ, vu comme un juge impitoyable ; plus miséricordieuse que l’Agneau immolé pour nous ? » De même, l’on a beaucoup glosé sur ce troisième secret jusqu’à ce que l’on prétende (Rome) que « l’évêque vêtu de blanc  » était Jean Paul II. François a repris pour lui-même la fameuse image, comme pour démythifier ce lieu marial, commencer une nouvelle étape de son histoire, cent ans après. Fatima ne peut s’interpréter que contextualisé politiquement, socialement, théologiquement (cf. Golias Magazine n° 71). N’oublions pas que 1917 est le passage d’un monde ancien à un monde nouveau, du basculement de la Première Guerre mondiale, de la Révolution russe…

Certes, l’humanité a besoin de surnaturel – plus ou moins développé en fonction de chacun – pour poursuivre sa course, son chemin sur cette terre ; elle a besoin d’une transcendance qui permet un dépassement de soi : c’est l’Esprit qui traverse chaque assemblée réunie pour faire mémoire de Jésus-Christ, de sa Passion et de sa Résurrection. Il n’est donc pas question d’incriminer ceux qui ont besoin de surnaturel. Mais on peut s’interroger sur l’attitude de la hiérarchie (incapable de donner du sens à ce mouvement populaire, d’inventer une mariologie pour l’Aujourd’hui) que cette magie autour de Fatima n’a pas dérangée. Au contraire, ce fut même encouragé comme furent encouragées les espèces sonnantes et trébuchantes des pèlerins. Exit l’intelligence de la foi ! Exit la compréhension et le discernement que ces pèlerinages requièrent ! Quand un lieu de foi devient un lieu spectaculaire, avec ses promesses de miracles, de guérisons… Le discours de François, de fait, est positif puisqu’il appelle les pèlerins à retrouver un certain sens de la foi quand bien même il les tance(3) : « On commet une grande injustice contre Dieu et contre sa grâce quand on affirme en premier lieu que les pécheurs sont punis par son jugement sans assurer auparavant – comme le montre l’Evangile – qu’ils sont pardonnés par sa miséricorde ! Nous devons faire passer la miséricorde avant le jugement et, de toute façon, le jugement de Dieu sera toujours fait à la lumière de sa miséricorde. » Une page se tourne enfin à Fatima ; le pèlerin n’est plus invité à subir mais à agir. Golias

1. Sur ces questions, le lecteur pourra à profit lire H.-J. Klauck, L’Environnement religieux gréco-romain du christianisme primitif, Paris, Le Cerf, 2012.
2. http://w2.vatican.va/content/francesco/fr/speeches/2017/may/documents/papa-francesco_20170512_benedizione-candele-fatima.html
3. Ibid.

Performance

Ce mot est censé maintenant faire partie du domaine de l’art, mais je laisse mes lecteurs en juger au vu d’un événement récent. L’« artiste » français Abraham Poincheval a passé trois semaines à couver des œufs, enfermé dans une boîte en plexiglas au vu du public, au Palais de Tokyo à Paris. Pour son « premier travail avec du vivant », il a été récompensé de sa patience : un premier poussin vient d’éclore, lui confirmant qu’il avait lui aussi le pouvoir de « donner la vie ». Il n’en est pas à sa première tentative : il a déjà passé huit jours dans un trou sous une pierre d’une tonne, deux semaines à l’intérieur d’un ours naturalisé, une semaine sur une plate-forme à 20 mètres au-dessus du sol devant la Gare de Lyon, traversé les Alpes-de-Haute-Provence en poussant un cylindre qui lui servait d’abri, et vécu à bord d’une bouteille géante (6 mètres de long) en remontant le Rhône (Source : leparisien.fr., 18/04/2017).

Ces « exploits » relèvent du spectacle, du cirque ou du sport, ou bien de la téléréalité. Mais pourquoi parler d’« art » à leur propos ? Une posture, une mise en scène, même intentionnelles et voulant faire réfléchir, ne sont pas de l’art. Ce qu’on appelle « art conceptuel » par exemple oublie qu’entre l’intention et la réalisation il y a la médiation d’une activité spécifique, très souvent longuement et durement apprise, et la mise en œuvre d’un matériau qui lui est propre : l’art n’est pas la vie elle-même, crue et brute, il la représente ou l’évoque. De là viennent les impostures de beaucoup de « performances », happenings, « installations » modernes : la nécessaire « digestion » de l’art, le fossé entre l’art et la vie n’y sont pas respectés.
Il a été ignoré aussi naguère au musée d’Orsay, par une « artiste » féministe luxembourgeoise qui s’est assise par terre, cuisses ouvertes, dévoilant son sexe, sous la toile de Courbet L’Origine du monde (voir mon billet Œuvre dans le numéro 341 de Golias Hebdo).
Que penser alors de l’art contemporain, si des « artistes » de ce genre en font partie ?

Présidentielle : un épiscopat aux abonnés absents

Il aura fallu la réplique papale dans l’avion Le Caire-Rome pour voir quelques évêques sortir de leur réserve. Celle-ci était si grossière ! Imagine-t-on un pape – chef d’Etat européen, après tout – ne pas s’intéresser à l’élection présidentielle française scrutée par toutes les chancelleries, après l’élection de Donald Trump et le Brexit ? François ajoutait en tout cas du doute à l’indécision et reconnaissait, implicitement, que le nonce apostolique Ventura n’exerce pas correctement sa mission. Il faudra donc en changer. Mais l’incendie redoublait et la pression sur la Conférence des évêques de France (CEF) s’accentuait. Des évêques cherchèrent alors à donner quelques indications… Revue de détails – à grands traits – des différentes positions adoptées par l’épiscopat français, pour le meilleur et pour le pire.

Ils s’en souviendront longtemps de ces élections présidentielles ! Alors que la France vient de confier son destin à Emmanuel Macron plutôt qu’à Marine Le Pen, l’Eglise en France sort laminée de cette séquence. En 2002, la Conférence des évêques de France (CEF) avait nettement appelé à voter pour Jacques Chirac face à Jean-Marie Le Pen ; quinze ans plus tard, face à sa fille, elle s’est montrée incapable de réitérer. Son communiqué, sur lequel nous sommes revenus entre les deux tours (cf. Golias Hebdo n° 479), affligea jusqu’au sein de la Conférence elle-même, ce qui explique notamment les sorties plus nettes de quelques évêques dans les jours qui suivirent et à mesure que la polémique enflait.

Celle-ci est venue de diverses parties. Des évêques eux-mêmes, d’une part, dont l’immense majorité avalisait le communiqué lapidaire avec ses points de « discernement » et son côté Ponce Pilate qui déconcerta bien des chrétiens et des non chrétiens. Du pape argentin en personne, d’autre part, qui dans l’avion qui le ramenait d’Egypte avoua ne rien connaître à la politique française et sembla renvoyer dos-à-dos la candidate de la droite « forte » et le candidat dont « [il] ne sai[t] pas d’où il vient ». De la planète Mars, peut-être ? Cette grave inconséquence rompit le silence de quelques évêques, lesquels rappelèrent peu ou prou qui était qui. Trop tard. Et inefficace. Car, dans le même temps, responsables protestants, juifs et musulmans signaient une déclaration commune appelant à voter pour le candidat En Marche ! à laquelle la Conférence refusa de prendre part car « ne correspond[ant] pas à la position qui est la nôtre depuis le début de la campagne. On ne s’y reconnaissait pas », confession de l’inénarrable Vincent Neymon, porte-parole de la CEF que nous connaissons désormais bien. Quel aveu !

Mais l’épiscopat français est aujourd’hui dans une situation difficile. Il se prend, impuissant, les retours de flammes de la politique de Jean Paul II (1978-2005) puis de Benoît XVI (2005-2013), apologisant la vie réduite à la biologie et persistant à défendre une vision restreinte de la liberté. IVG ? Interdit ! Pilule ? Prohibée ! Droit à mourir dignement ? Condamné ! L’Eglise n’a pas totalement renoncé à diriger les consciences, à s’immiscer dans les chambres à coucher. Ceux des chrétiens que ces discours exaspéraient ont fini par se retirer sur la pointe des pieds ; ne restèrent que les chrétiens les plus ardents à défendre une vision ancienne du catholicisme, ceux pour qui Vatican II (1962-1965) qui ancra l’Eglise dans la modernité était allé trop loin. Ainsi, la Manif pour tous a pu faire croire à nos évêques que ces chrétiens étaient l’avenir, qu’ils avaient le nez fin et raison avant tout le monde. Hélas ! Elle acta le divorce entre chrétiens et société, jusqu’à voir plus de 60 % des électeurs catholiques voter au 1er tour d’une présidentielle majoritairement pour un candidat cupide et une candidate extrême. Pour ne pas déplaire à ces chrétiens réacs (qui donnent beaucoup au denier de l’Eglise), les évêques ont minaudé ; aux chrétiens ouverts sidérés par cette attitude, ils ne répondirent pas clairement. Or, s’il n’a jamais été question pour eux de dire aux électeurs pour qui il fallait voter, comme autorités morales consultées par l’Etat régulièrement, les évêques devaient malgré tout se faire plus explicites, rappeler l’Evangile dont le message n’a rien à voir avec les programmes d’exclusion et de peur, marteler leur attachement à la démocratie et aux valeurs de la République.

C’est dans les diocèses désormais que les choses vont être difficiles pour eux. Après ce piteux épisode, des chrétiens déjà désabusés ne verront plus leurs pasteurs du même œil ; quelque chose s’est brisé dans la relation évêques/ouailles engagées. Un lien s’est aussi rompu (enfin !) avec les militants de la Manif pour tous et de Sens commun qui attendaient de la CEF un engagement anti-Macron, en raison des lois sociétales, confondant ainsi l’isoloir et le confessionnal. Ces derniers sont en droit de nourrir quelques ressentiments à l’endroit des évêques : ne les ont-ils pas soutenus dans leurs combats d’arrière-garde sous le quinquennat Hollande ? C’est l’autre aspect de cette problématique. L’Eglise catholique peut-elle rester figée encore plus longtemps dans ces concepts moraux qui l’empêchent d’avancer ? L’Eglise catholique peut-elle être un peu plus positive à l’égard de tous ?