Prétention

Celle des humains est exorbitante. Tout semble leur être dû. Ainsi ai-je vu le dernier appel de la « légende du surf » Kelly Slater à « éliminer les requins » aux alentours de l’île de la Réunion, pour permettre aux pratiquants de cette activité de s’y livrer en toute sécurité (source : www.parismatch.com, 2023/02/2017).

Il fait suite à la mort d’un jeune  bodyboarder attaqué par un requin-bouledogue, dans une zone de l’île d’ailleurs interdite au public, la présence de ces squales y ayant été signalée depuis quelques jours. Il y a évidemment débat entre ceux qui sont d’accord avec le champion et ceux qui ne l’approuvent pas. Les premiers parlent de la nécessité de préserver la fréquentation touristique de l’île, pour des raisons bien sûr économiques. Mais les seconds, défenseurs des animaux, estiment que les requins sont dans leur environnement naturel dans l’océan et que l’homme ne devrait pas s’y imposer.
Je suis d’accord avec ces derniers. De quel droit, sauf à assurer à quelques privilégiés la pratique d’un sport qui n’est pas d’un enjeu vital, vouloir drastiquement modifier un écosystème par une mesure aussi radicale qu’une élimination, même localisée ? Jusqu’où ira la prétention des hommes à se vouloir les seuls maîtres et possesseurs de la nature, qu’ils s’imaginent pouvoir tourner et modifier à leur seul avantage ? À ce compte-là, pourquoi s’arrêter en si bon chemin ? On a vu des vacanciers se plaindre du bruit que font la nuit grenouilles et crapauds. D’autres pourront aussi se plaindre du chant continu des cigales, qui les empêche de faire la sieste, etc. Pourquoi ne pas exterminer tout ce qui vit et fait du bruit, pour être enfin tranquille ?
Il me revient une parole qui m’a toujours effrayé : « Vous serez craints et redoutés de toutes les bêtes de la terre et de tous les oiseaux du ciel. Tout ce qui remue sur le sol et tous les poissons de la mer sont livrés entre vos mains. » (Genèse 9/2) Cette posture de séparation avec nos frères animaux devrait, à mon avis, être maintenant corrigée.

Nous voilà En marche !

Voilà, c’est fait ! Le 1er tour de cette élection présidentielle démente donne le candidat d’En marche (EM), Emmanuel Macron, face à celle du Front national (FN), Marine Le Pen. Le candidat Les Républicains (LR), François Fillon, et celui de la France insoumise (FI), Jean-Luc Mélenchon, ratent finalement leur pari. C’est un bouleversement politique, un énième dans cette Ve République à bout de souffle. Le monde politique doit se re-former.

Aucun candidat des partis de gouvernement – PS et LR – ne sera au 2nd tour, du jamais-vu. Cette élection annonce donc de profonds changements politiques dans les semaines qui viennent avec un principe qui devrait assurément faire l’unanimité : jamais plus, des primaires ! Elles viennent de montrer qu’elles ne servent qu’à désigner le leader d’un parti incapable de se choisir un chef, et encore : François Fillon et Benoît Hamon n’ont même pas su obtenir le soutien total de leurs familles politiques, le premier – dans l’étiage naturel de la droite – en raison de ses casseroles, le second – avec 6 %, il fait mieux que son prédécesseur Gaston Defferre, en 1969, qui avait culminé à 5 % – parce que ses camarades avaient résolument décidé de lui savonner la planche. Les sociaux-démocrates et sociaux-libéraux viennent de faire sécession en rejoignant Emmanuel Macron qui pourra compter par ailleurs sur une majorité constituée avec des renforts centristes et de droite modérée, après le 2nd tour. Vive François Bayrou ! L’avenir nous dira si cet attelage giscardien, quelque part, pourra tenir et surtout tenir la distance. Il devra faire, s’il est élu, avec deux oppositions. La première à gauche – composée des ruines du PS, de FI et d’EELV –, la seconde à droite – constituée des restes (radicalisés) de LR et du FN. C’est le paradoxe de cette élection : alors que les électeurs en avaient ras-le-bol, ils ont choisi de qualifier une créature de François Hollande, candidat empêché, comme si en définitive ils s’étaient dits que par les temps qui courent, le président sortant n’avaient pas démérité. Curieux pied-de-nez de l’Histoire. Qui sait si l’ex-président socialiste ne sera pas demain surnommé « Le Précurseur »…

Cette élection aura au moins montré que le vote catholique, filloniste par Sens commun, a échoué et ne pèse pas plus que n’importe quel vote. Nous y reviendrons dans une prochaine édition. Les chrétiens sont partout, dans toutes les strates de la société, ils ne peuvent être fragmentés. C’est bien cela qui fait leur spécificité. Surtout, ils ne sont et ne doivent pas être dans le rejet de l’autre, ils renieraient le Seigneur auquel ils croient, qui lui-même croyait en un Dieu qui « fait lever son soleil sur les méchants et sur les bons, et tomber la pluie sur les justes et les injustes. » (Mt 5, 45) Un Dieu si proche de l’homme qu’il a décidé de se « fai[re] chair » (Jn 1, 14), de se confondre en toute humanité. Aucune voix ne doit aller à l’extrême droite.

Patriotisme

C’est le maître-mot du parti d’extrême droite chez nous. Eh bien, au risque de choquer mes lecteurs, je dirai que ce mot non seulement ne me parle pas, mais encore qu’il me semble extrêmement dangereux.
Certes je ne nie pas qu’il soit parfois utile d’aimer ses racines. Cependant un peu de réflexion nous montre qu’elles sont totalement fortuites, et qu’en la matière on ne peut échapper au relativisme. Montaigne disait bien : « Nous sommes chrétiens au même titre que nous sommes Périgourdins ou Allemands. » De la même façon, que de hasard dans le lieu où nous sommes nés ! C’est pourquoi Socrate se disait non pas « d’Athènes », mais « du monde ».

D’autre part, de « patriotisme » on peut glisser catastrophiquement à « nationalisme ». « Le nationalisme, c’est la guerre » : ce fut le message ultime de François Mitterrand dans son dernier discours de président, à Berlin. C’est à l’exacerbation des passions patriotiques et nationalistes que nous devons la grande boucherie de la guerre de 1914-1918. Et à l’inverse c’est au désir du « Plus jamais ça ! » des fondateurs de l’Europe que nous devons chez nous plus de soixante-dix ans de paix.
Nos générations ont la mémoire bien courte. Elles oublient que de tous temps les peuples de l’Europe se sont entretués. Les Anglais, puis les Allemands ont été nos ennemis « héréditaires ». Veut-on revenir, par le slogan de la « préférence nationale », à spécifier encore les peuples, ce qui mène fatalement à les dresser les uns contre les autres ?
Contre le slogan populiste « Mon pays d’abord ! », qui fait aujourd’hui tache d’huile, écoutons ce que dit Montesquieu dans ses Pensées : « Si je savais quelque chose qui me fût utile, et qui fût préjudiciable à ma famille, je la rejetterais de mon esprit. Si je savais quelque chose utile à ma famille et qui ne le fût pas à ma patrie, je chercherais à l’oublier. Si je savais quelque chose utile à ma patrie et qui fût préjudiciable à l’Europe, ou bien qui fût utile à l’Europe et préjudiciable au genre humain, je la regarderais comme un crime. »

Pâques : et si Dieu se révélait dans nos fragilités

Comment dire aujourd’hui la foi en Dieu ? En la résurrection ? Certains pensent qu’il faut réécrire le Credo…

Vous connaissez le mot de Loisy : « On attendait le Royaume et c’est l’Eglise qui est venue… » Ne pourrait-on pas faire une analogie avec la situation politique ? D’aucuns attendent un sauveur et peuvent encore attendre… Comme si Dieu se faisait un malin plaisir à nous faire patienter dans notre attente légitime d’un monde nouveau, plus fraternel. A moins que ne soit lui qui nous attende.

Car le sauveur est venu… mais voulons-nous l’entendre aujourd’hui ? Selon la tradition, il est descendu jusqu’aux enfers, dans les lieux les plus obscurs de nos vies pour nous dire le chemin. Soyons clairs : notre monde, malgré les drames qui l’affectent, vit mieux qu’il y a cent ans. Songeons seulement à la place des femmes, même si beaucoup de travail reste à faire. Et l’Eglise, malgré les « affaires » douloureuses qui la concernent, peut être fière de ce qu’elle a apporté. La notion de « personne », qui fait désormais partie du patrimoine commun de notre humanité, est en effet issue de sa réflexion sur l’identité de Jésus, vrai Dieu et vrai Homme.
Des débats philosophico-théologiques complexes des premiers siècles, retenons que Dieu, en la personne de Jésus, est venu partager notre fragilité. « Un de la Trinité a souffert  » écrivait Tertullien. Si nous pouvons, avec audace, proclamer la résurrection, c’est parce que Dieu n’a pas fait semblant de partager notre vie et notre souffrance. Il est lui-même descendu jusque dans nos enfers pour nous révéler un chemin nouveau. Certes, la proclamation du Royaume n’est qu’une parole. Parce que c’est à nous nous, avec Lui, de faire le travail. Souvent, nous avons le sentiment de vivre le vendredi saint. « Mon Dieu, pourquoi m’as-tu abandonné ? »… Et si nous nous arrêtions sur le samedi : le silence du tombeau, parce que Dieu va chercher tous ceux et celles qui vivent l’enfer. Il n’est pas là où nous l’attendons dans une toute puissance infantile. Il est au cœur du tragique de notre existence pour nous redire : débout… Comme il l’a dit aux disciples endormis à Gethsémani.

Debout, l’heure est venu où le Fils de l’Homme va être livré. Debout, il est ressuscité. Et ce credo ne concerne pas que les catholiques : rappelez-vous ce texte décisif de Vatican II : « Et cela ne vaut pas seulement pour ceux qui croient au Christ, mais bien pour tous les hommes de bonne volonté, dans le cœur desquels, invisiblement, agit la grâce. En effet, puisque le Christ est mort pour tous et que la vocation dernière de l’homme est réellement unique, à savoir divine, nous devons tenir que l’Esprit Saint offre à tous, d’une façon que Dieu connaît, la possibilité d’être associé au mystère pascal. » (Gaudium et Spes, 22,5) C’est bien ce que nous célébrons en cette Pâque. Bonne fête dans la fragilité de nos existences. Ne cherchez pas la résurrection ailleurs…

Propos croisés

– 12 euros
La Bible n’est pas un livre, mais un ensemble de livres, une Bibliothèque. Ces livres sont très différents les uns des autres, et autorisent des visions et attitudes de vie très diverses, et même parfois totalement opposées les unes aux autres.

J’ai eu le désir d’incarner ces différentes postures en des personnages différents, échangeant leurs idées sous forme de lettres, et dont le caractère et les options se découvriraient tout au long de la lecture. J’ai donc créé ce petit roman épistolaire, pour faire voir de façon plus vivante l’essentielle polyphonie de la Bible. Il suffira, parmi les différentes idées et attitudes qu’il verra ici incarnées, que le lecteur puisse choisir celle qu’il voudra, en fonction de son propre tropisme et de son propre tempérament : mais aussi il connaîtra les autres, et sera amené ainsi à la tolérance.

Michel Théron est agrégé de lettres, docteur en littérature française, professeur honoraire de Lettres supérieures et de Première supérieure au Lycée Joffre de Montpellier, chroniqueur et conférencier. Il a publié plusieurs ouvrages concernant la littérature, l’art et la spiritualité, dans une orientation interdisciplinaire, mais en mettant toujours l’étude du langage, sous toutes ses formes, au centre de ses préoccupations. On peut le retrouver sur son blog personnel : www.michel-theron.fr

Voyeurisme

La police de Chicago enquête sur le viol présumé d’une Américaine de 15 ans retransmis en direct sur Facebook Live. Une quarantaine de personnes ont regardé la vidéo en direct, selon la police, sans qu’aucune d’elles prévienne les autorités. (Source : lemonde.fr, 23/03/2017)

Ce n’est pas la première fois que des événements de ce type, agressions, accidents, suicides même, filmés et diffusés en direct par le même canal, se produisent sans susciter de réactions de la part de ceux qui les regardent. Le réseau social, malgré l’existence de modérateurs, ne supprime les vidéos violentes ou choquantes qu’après qu’elles ont été signalées en tant que telles par des utilisateurs (même source).
À l’évidence, ce non-signalement devrait être une infraction à la loi. Quiconque est le témoin d’un fait analogue est normalement tenu d’en informer la police, sauf à être accusé de non-assistance à personne en danger. Il est même plus coupable en un sens que l’acteur lui-même de la scène : laisser faire, disait Péguy, est pire que faire. Car celui qui fait, il a au moins la hardiesse de faire. Mais pour celui qui laisse faire, il y a la lâcheté en plus. Il semble qu’il y ait partout, aujourd’hui, une lâcheté infinie : il y a plus de crimes qui se commettent en fermant les yeux que par vraie scélératesse.
Mais en l’espèce les yeux sont restés ouverts par fascination morbide, par voyeurisme. Freud, puis Jacques Lacan ont parlé de la « pulsion scopique », ou « scopophilie », qui renvoie aux zones les plus troubles de l’être, en dépersonnalisant totalement ce qui est regardé. Aussi c’est un trait de civilisation. À force de voir le déluge d’images dont chaque journée nous gratifie, on ne distingue plus l’image du réel : tout n’est que cinéma, ou jeu vidéo. Il y a là une véritable et constante aliénation : l’image sidère et anesthésie, elle ne nous ouvre plus les yeux sur la vie, et ce que nous voyons n’est plus qu’une fantasmagorie de somnambule, un rêve éveillé. Yeux grands ouverts peut-être, mais aussi grands fermés : Eyes wide shut.