Fidélité (suite)

La Confédération nationale des associations familiales catholiques, qui assignait le site de rencontres extraconjugales Gleeden au motif que ce dernier faisait l’apologie de l’infidélité et de l’adultère, a été déboutée par le Tribunal de grande instance de Paris. L’association estimait que Gleeden violait l’article 212 du Code civil. Celui-ci dispose que « les époux se doivent mutuellement respect, fidélité, secours, assistance » (Source : Lefigaro.fr., 09/02/2017)

Le tribunal a estimé que cette obligation de fidélité n’était pas absolue, et supportait plusieurs cas dérogatoires. Il a cité deux exemples : celui des couples libertins, qui « se sont déliés d’un commun accord de cette obligation », et celui où « l’infidélité d’un époux peut être excusée par le comportement de l’autre ». Il a donc estimé que l’obligation de fidélité était une affaire privée, ne concernant que les époux eux-mêmes : eux seuls ont qualité, faute d’accord, pour saisir la justice qui distinguera les cas.
J’approuve tout à fait la sagesse de ce tribunal. Enfin on cesse d’invoquer un principe sacrosaint, qui serait valable pour tous, sans exception ! Enfin on reconnaît les droits de chaque individu, face à une Transcendance sociale (la supposée « défense de la famille ») qui ferait bon marché de la liberté que chacun doit avoir de discuter avec son partenaire ! L’avocate de Gleeden a salué « la victoire de la liberté d’expression sur les bigots animés d’une volonté de censure. » Mais les bigots en question ne s’avouent pas vaincus, et ont l’intention de faire appel du jugement. À suivre donc…
On verra dans mon article Fidélité ([Golias Hebdo, n°374), ce que je dis de cette notion, qui ne consiste pas forcément à ne pas tromper son partenaire, mais à tâcher de le rendre heureux ou heureuse. Être fidèle à quelqu’un n’est pas seulement ne pas lui être infidèle, et il y a des « fidélités » qui sont des enfers à vivre, quand on les jette constamment à la tête de celui ou celle qu’on ne cesse de tourmenter par ailleurs.

Légalité

La mésaventure de l’actuel candidat de la droite aux prochaines élections présidentielles doit nous faire réfléchir sur la différence entre ce qui est légal et ce qui est légitime. Ce n’est pas parce que, peut-être, on n’a rien fait d’illégal, que ce qu’on a fait (ou en l’occurrence ce qu’on a oublié de faire faire) est légitime d’un point de vue moral. Sous Vichy, il était légal d’obéir au gouvernement en place. Mais était-ce une raison pour le faire, en faisant taire sa conscience ? On sait assez, depuis l’Antigone de Sophocle, que les lois en place, les « lois écrites », ne correspondent pas toujours aux lois « non écrites » de la conscience individuelle, et que peut bien se trouver légitimée l’insurrection de la seconde face aux premières.

Que les pratiques qu’on reproche à notre candidat soient aussi le fait de maints acteurs politiques n’est en aucune façon une excuse. Nul ne peut se prévaloir, dit l’adage juridique, de sa propre turpitude. Et aussi, dit un autre adage, l’abus ne supprime pas l’usage (abusus non tollit usum).
On ne peut pas non plus se défendre, devant des accusations, en se contentant de dénoncer d’où elles peuvent venir. La question est simplement de savoir si elles sont fondées, ou non. Cela me fait penser aux discussions des assemblées post-soixante-huitardes, où souvent l’on s’occupait moins de savoir si un intervenant avait raison, mais « d’où » il parlait, de qui il était le « sous-marin ». Il y avait là un terrorisme intellectuel certain.
Pour connaître vraiment un homme, il faut juger non ce qu’il dit, mais ce qu’il fait. Le fond de la question ici est que, si se perd en démocratie cette « vertu » qui selon Montesquieu en est la base, la République n’est plus qu’une « dépouille », et le civisme ou sentiment du bien public disparaît, au profit du déchaînement des intérêts particuliers. Beaucoup d’hommes politiques, qui devraient pourtant être exemplaires, voient leurs avantages comme des privilèges dont ils peuvent user à leur gré. Et au lieu de servir, ils se servent.

Désinformation

Le nouveau président des États-Unis se caractérise par le déni des faits exacts et avérés, face auxquels il a construit l’étrange concept de « vérités alternatives ». Ainsi s’agissant du nombre de personnes ayant assisté à son investiture, dont la presse a bien souligné, photos à l’appui, qu’il était nettement inférieur à celui ayant assisté à celle du précédent président, son porte-parole a soutenu que la foule constituait « la plus large audience à avoir jamais assisté à une investiture – point final. » (Source : Courrierinternational.com, 23/01/2017)

On notera le côté péremptoire de ce bel exemple de « vérité alternative », ou de « fait alternatif » : la déclaration se termine par l’adverbe anglais Period (« Point final »), qui ne manifeste pas beaucoup de doute par rapport à son contenu. Bref, nous voilà dans un monde d’affirmations autosuffisantes, qui renvoient à une mentalité et un climat essentiellement psychorigides et paranoïaques, marqués par le « complotisme » : « La presse m’en veut depuis toujours, qui n’est pas avec moi est contre moi, etc. » C’est dans ce monde ou cet « univers alternatif » que s’est construite toute la campagne de Trump, et dans lequel vivent ses partisans.
Les conséquences de cette désinformation généralisée sont catastrophiques. Ainsi pour la communauté scientifique, que l’on va censurer quand elle souligne le réchauffement du climat : le prendre en compte coûterait trop cher, a dit notre président. Ou bien pour le monde de l’éducation, où l’on va imposer là encore comme « vérité alternative » l’enseignement du créationnisme, etc.
Au compte des faits, on va substituer des contes de fées. Je ne sais au fond si cet homme croit à ce qu’il dit. Peut-être est-il plus habile que fou. Car il a bien compris ce qu’il fallait faire pour être élu. Aux vérités dérangeantes, on préfère des illusions consolantes. Comme le dit La Fontaine : « L’homme tourne en réalités / Autant qu’il peut ses propres songes. / Il est de glace aux vérités : / Il est de feu pour les mensonges. »

« Hémorragie » : 3000 religieux et 650 prêtres partent chaque année

La vie religieuse ? « Nous sommes confrontés à une “hémorragie” »1, selon François, empruntant une fois de plus au vocabulaire médical pour qualifier la situation devant justement les membres de la Congrégation pour les instituts de vie consacrée et les sociétés de vie apostolique reçus en audience le 28 janvier dernier. En vérité il nous paraphrase, car c’est déjà le mot que nous utilisions à l’été 2012 à propos des « “ex” de l’Eglise : les dessous d’un tabou » (cf. «Golias Magazine» n° 145). Cinq ans plus tard, les choses se sont aggravées, les départs se sont multipliés et la réalité pourrait être bien plus grave qu’elle ne l’est ; pareil s’agissant du ministère presbytéral, les chiffres fournis par Rome n’étant pas crédibles puisqu’un prêtre sur deux quittant le ministère ne demande pas sa réduction à l’état laïc ! Tabou, mensonges, déni de réalité : l’engagement ecclésial est sérieusement en crise, la hiérarchie complètement larguée.

En septembre dernier, un groupe de prêtres arrageois ayant quitté le ministère dans les années 1970 pour se marier témoignait dans les colonnes de La Voix du Nord2. Ils cherchèrent à obtenir une réduction à l’état laïc. Mais « c’était la croix et la bannière, des démarches à n’en plus finir. À la fin, je leur ai dit : mettez ce que vous voulez, que je suis un détraqué sexuel si ça vous chante ! », confiait l’un d’eux. Rome ne lui proposait que trois choix : il partait car il avait perdu la foi, car on l’avait incité à devenir prêtre ou en raison de problèmes sexuels. Aucun ne lui correspondait et il laissa tomber. D’où la difficulté de savoir les vrais chiffres3. Octobre 2013, la Congrégation pour les instituts de vie consacrée estimait qu’en moyenne plus de 3.000 religieux et religieuses par an avaient quitté la vie religieuse entre 2008 et 2012 et pour la période 2006-2011, c’étaient 650 prêtres diocésains par an qui avaient claqué la porte4. Pour Mgr Caballo, secrétaire franciscain de ladite Congrégation, plusieurs facteurs expliquent ces chutes (notamment chez les religieux) : l’« absence de vie spirituelle (prière personnelle, prière communautaire, vie sacramentelle) » qui entraîne une « profonde crise de foi » ; la crise de l’autorité ; « les violations du vœu de chasteté » (mariage, « actes homosexuels répétés », relations hétérosexuelles « plus ou moins fréquentes »). Pour François, dans son discours du 28 janvier, c’est la « culture du provisoire » qui aggrave cette saignée et de citer en exemple un jeune diplômé engagé dans une paroisse qui avait confessé à son évêque vouloir devenir prêtre « mais pour dix ans ». Le pape jésuite déplora que « le contexte social et culturel dans lequel nous évoluons (…) p[uisse] conduire à vivre « à la carte »5 et à être esclave des modes (…). [Il] nourrit le consumérisme et oublie la beauté de la vie simple et austère, en provoquant de nombreuses fois un grand vide existentiel ». Il alla plus loin. Le pape argentin pointa aussi les communautés religieuses – à tout le moins, certaines d’entre elles – qui « contre-témoign[ent] » quand elles étalent « [leur] routine, [leur] fatigue, le poids de [leur] gestion des structures, [leurs] divisions internes, [leur] recherche de pouvoir, une manière mondaine de gouverner [leurs] institutions, un service de l’autorité qui parfois devient un autoritarisme ou d’autres fois un laisser-faire ». Bref, les raisons ne sont pas que conjoncturelles : elles ont aussi trait à la nature même de la vie religieuse, et partant, de la fonction ecclésiale consacrée. Mais François ne proposa aucune solution-miracle à part communiquer et prier.

L’inquiétude de François

Célibat (et chasteté pour les religieux), obéissance, absence d’évolution de carrière, ces trois conditions sine qua non imposées par l’Eglise ne suscitent plus l’enthousiasme (du grec enthousiasmos, soit « transport divin »). Entrer en religion, encore plus aujourd’hui, c’est faire un saut dans l’inconnu, dans un autre monde. C’est à peu de choses près ce que soulignent onze prêtres du diocèse de Cologne dans une « lettre ouverte » rendue publique début janvier 20176. Ordonné dans la foulée de Vatican II (1962-1965), ils n’ont jamais cessé de se voir ni d’échanger. Sur tous les thèmes, entre autres le célibat librement choisi ou les ordinations féminines. S’agissant du passé, le sentiment qui domine chez ces clercs reste la déception : « on se sentait faire partie de l’avant-garde d’une chrétienté en renouvellement ; malheureusement, plus tard, chez les hommes d’Église, les peurs l’ont emporté, à Rome autant que dans le diocèse de Cologne »7 ; concernant le présent, ils ne se font guère d’illusion : « le nouvel enthousiasme pour l’Évangile que le pape François veut réveiller sous le signe de la miséricorde semble n’être captivant que pour peu de gens, jusqu’à présent ; cela peut induire résignation et fatigue. »

Cependant, ces onze prêtres émettent « sept propositions pour revitaliser la foi » dans une Europe où « la question de Dieu n’a plus aucune importance pour beaucoup de gens ». Avec lucidité et franchise, ils posent les vraies questions et apportent sans doute les vraies explications à ces abandons qui effraient tant l’évêque de Rome. Ils notent : 1 – « la nécessité d’une langue qui soit à nouveau compréhensible aujourd’hui dans l’annonce du message biblique. La langue de la Bible doit être mise plus clairement en relation avec nos expériences et avec nos images linguistiques. Il s’agit d’entrer en dialogue avec elle » ; 2 – « [L’]importan[ce] d’encourager la hiérarchie de l’Église à valoriser les dons de l’Esprit des hommes et des femmes, et de ne pas les brider avec des lois canoniques » ; 3 – « Le besoin urgent de tentatives courageuses dans l’admission à l’ordination. À notre avis, il n’y a aucun sens à continuer à prier le Saint-Esprit pour qu’il nous envoie des vocations presbytérales, et à exclure en même temps toutes les femmes de ces charges » ; 4 – « La participation à l’Eucharistie, le repas du Seigneur, [qui] doit être accessible à l’ensemble des chrétiens baptisés » ; 5 – Le « change[ment] d’orientation [de] la planification pastorale : les paroisses trop étendues sont, à tous points de vue, une chose intolérable. Les phénomènes croissants d’anonymat et d’isolement dans la société se sont développés même dans l’Église au lieu d’être contrecarrés. Il faut que l’Église soit concrètement enracinée dans les réalités locales » ; 6 – Le « besoin de lieux pour les communautés qui font l’expérience de la foi, c’est-à-dire l’Église centrée dans la paroisse. La mort de la paroisse n’est pas absolument à l’agenda si les fidèles sont présents et vivent sur place » ; 7 – Enfin, ils veulent « parler de l’expérience de la solitude. Après cinquante ans de mission, et en vieillissant comme célibataires, nous ressentons parfois très clairement aujourd’hui la solitude qui nous avait été imposée pour des raisons de « fonction ». Le célibat, dans une vie communautaire en couvent, peut libérer de grandes forces ; par contre, le « modèle de l’homme tout seul » conduit souvent ce même homme à un isolement stérile et/ou à un inutile excès de travail. La solitude s’avère rarement être une source spirituelle dans la pastorale. Ce n’est pas un hasard si beaucoup parmi nous ont assumé, mais non choisi, cette forme de vie cléricale uniquement pour pouvoir être des prêtres ».

La lettre de Cologne

De fait, ces hommes éprouvés ne mettent aucun sujet sous le tapis et interpellent au contraire : sur l’accès des femmes et des hommes – mariés ou non – aux ministères ; sur le renversement d’échelle s’agissant des paroisses puisqu’il s’agirait de cesser les regroupements pour au contraire remettre l’église au milieu du village, d’une certaine manière, à savoir présente, témoignante, accueillante, en prise directe avec le réel vécu par les chrétiens et non chrétiens, là où ils vivent ; sur le développement de nouvelles façons de faire Eglise (réinventer la paroisse) ; sur la fin du célibat pour exercer une fonction ecclésiale, quand bien même il s’agit d’un service. Bien sûr, cela ne peut suffire. Car il y a en effet une crise de l’autorité due à nos modes de vie et qui n’est pas uniquement la conséquence du « consumérisme ». Les moyens de communication et désormais les réseaux sociaux ont transformé nos relations sociales, à présent moins verticales mais davantage horizontales.

Nous vivons l’ère de la transversalité, de la mutualisation des moyens – ce qui devrait intéresser l’Eglise si elle se souvient que les premiers chrétiens « mettaient tout en commun » (Ac 2, 44). François s’adresse aujourd’hui quotidiennement, par exemple, à 30 millions de followers sur Twitter, lesquels peuvent du reste le saisir ! Les nouveaux rapports à la hiérarchie ont donc été profondément modifiés : il n’y a plus rien ni plus personne d’inaccessible, la preuve par le selfie. Par ailleurs, les hommes et les femmes de ce temps, plus lettrés que leurs prédécesseurs mais davantage soumis aux contingences économiques, ne se voient plus exercer le même métier toute leur carrière, par la force des choses bien sûr mais aussi par choix. Il ne s’agit pas de passer d’une carrière à l’autre mais de saisir les opportunités. Et si les gens d’aujourd’hui, dans leurs choix, se montraient plus libres que par le passé ?
Cela n’arrange pas les affaires de l’Eglise. Après tout, comme l’écrivait le père jésuite Paul Valadier, « la liberté fait peur à tous les appareils de contrainte qui cherchent à l’encadrer, sous prétexte que la « vraie » liberté (dont eux ont la juste notion, bien bouclée et bien définie, bien délimitée…) est forcément la « liberté bien comprise » : bien comprise, c’est-à-dire selon la façon qu’ils ont, eux, de la concevoir, bien comprise (incluse) dans un corset d’obligations qui en neutralise l’imprévu »8. C’est sans doute parce que la vie religieuse est particulièrement encadrée qu’elle finit par étouffer celles et ceux qui tentent d’emprunter cette voie. L’Eglise peut donc continuer à déplorer cette « hémorragie », conspuer notre société actuelle – qui n’est pas parfaite, mais quelle société le fut ? –, si elle ne repense pas l’engagement ecclésial – religieux ou presbytéral – elle ira au-devant de graves difficultés, qu’elle connaît déjà d’ailleurs. Les services qu’elles proposent correspondaient à un temps donné mais ils sont obsolètes – sous ces formes – et depuis bien longtemps (les départs commencèrent au lendemain de la Seconde Guerre mondiale pour s’accentuer gravement à partir de 1968 après la publication l’année précédente de l’encyclique Sacerdotalis Caelibatus). Il faut donc réinventer. Maintenir, sans doute, une partie du système – car il y aura toujours des hommes et des femmes souhaitant se donner totalement – mais proposer d’autres formes d’engagement. Il n’est pas possible de rejeter d’un revers de la main celles et ceux qui se sentent capables de s’investir pour un temps donné mais non pour une éternité. Cela ne signifierait d’ailleurs pas qu’ils ou elles cesseraient de suivre le Christ mais ils ou elles le suivraient de manière différente et pourquoi pas avec la même intensité. François incite souvent à la créativité. En l’espèce, il est hélas resté très traditionnel. Pendant ce temps, l’« hémorragie » se poursuit…

1. http://w2.vatican.va/content/francesco/it/speeches/2017/january/documents/papa-francesco_20170128_plenaria-civcsva.html
2. http://www.lavoixdunord.fr/44823/article/2016-09-14/ces-pretres-qui-ont-quitte-l-eglise-pour-fonder-une-famille
3. Pour davantage de précisions sur ces chiffres, le lecteur peut se référer au dossier que nous consacrions aux « “ex” de l’Eglise : les dessous d’un tabou », Golias Magazine n° 145, juillet-août 2012, toujours disponible en version papier et téléchargement : http://www.golias-editions.fr/article5095.html
4. http://www.la-croix.com/Religion/Actualite/Plus-de-3-000-religieux-par-an-quittent-la-vie-consacree-2013-10-31-1085914
5. http://www.la-croix.com/Religion/Actualite/Plus-de-3-000-religieux-par-an-quittent-la-vie-consacree-2013-10-31-1085914
6. En français, dans le texte.
7. Ces prêtres font référence à l’ère Jean Paul II/Ratzinger (1978-2005), et notamment à la « Déclaration de Cologne » en 1989 ; signée par plus de 150 théologiens de l’ère néerlando-germanophone, elle dénonçait les nominations épiscopales archi-conservatrices et la répression à l’endroit de théologiens trop critiques
(E. Schillebeeckx, H. Küng, E. Drewermann…). Rome ne répondit pas à cette déclaration et accentua au contraire sa politique obtuse.
8. P. Valadier, Lettres à un chrétien impatient, Paris, La Découverte, 1991, pp. 65-66.

Religieux… pourquoi « ils » n’en veulent plus !

Ce quatrième volet consacré aux retours à la vie ministérielle ou à la vie conventuelle après la tourmente révolutionnaire, peut aussi bien être intitulé « retours à la vie civile durant la période révolutionnaire ». Tout au long du XIXème et jusqu’à une époque récente, la tendance fut d’affirmer des retours massifs au couvent et de célébrer la fidélité des réfractaires, les « déchets » suivant l’expression en usage ou encore les « renégats » ou « apostats » étant une minorité : entre 5 et 10%.

A ce stade (TP n° 3 (http://golias-news.fr/article6498.html « Les religieuses dans la tourmente révolutionnaire… et après ? ») nos recherches conduisent à constater nationalement, 22% de retours à la vie conventuelle, 39% de décès, et 39% de « parties non identifiées ». La présente contribution devrait éclairer la composition de ce troisième groupe. Après les travaux pratiques précédents il est possible de démentir le mythe de retours presque automatiques à la vie conventuelle après le concordat. Dès le début de la Révolution des jeunes en nombre, des sœurs converses, des moniales et sœurs enseignantes et hospitalières sont retournées dans leur famille ou dans l’anonymat et ont ensuite vécu une vie de citoyennes ordinaires.

A propos des religieuses du diocèse de Poitiers, Gervais BAZIN1 préfère s’en tenir au point de vue classique « beaucoup plus proche des chiffres évoqués dans l’article par Langlois ou par le marquis de Roux, un des historiens de Poitiers au début du siècle dernier, cantonnant ces parcours (ndlr = défections ?) au rang d’anecdotes. ». Ainsi donc seulement quelques défections par rapport à des retours présumés massifs à la vie conventuelle, notamment dans le cadre de petites communautés, révélées par les adresses communes des actes de décès.

Tout l’enjeu du débat entre Gervais BAZIN et les travaux de Gwenaël MURPHY, pris comme référence dans notre TP n°3, semble se situer au niveau de la période 1789-1792. Ce qui en soi est très important… Le premier écrit : « Ainsi, pour la ville de Poitiers qui représentait 1/4 à 1/3 des effectifs des congrégations féminines poitevines en 1791, aucun départ volontaire n’est observable avant l’évacuation forcée de la St-Michel 1792 ». Certes mais ne fallait-il pas partir des chiffres de 1789 ? Le Chanoine FLAMENT a été particulièrement attentif au recensement de tous les prêtres présents en 1789, d’où le titre de son livre « 2000, prêtres normands dans la Révolution ». Il en ressort pour le diocèse de l’Orne, par rapport à la source considérée fiable de E. Sylvestre, mais qui, elle, s’en tient aux prêtres appelés à prêter serment, une différence très importante : 2007-1076 = 931… ( cf. notre TP n°2). Cet exemple laisse penser que le différent entre les deux spécialistes du diocèse de Poitiers ne peut être considéré comme clôt et non avenu.

Au demeurant la statistique nationale interpelle 12 300 religieuses en 1809 contre 55 500, vingt ans plus tôt, il s’agit bien, après évaluation des décès, de 39% de « parties non identifiées ». Les recensements des services impériaux peuvent avoir omis un certain nombre de religieuses dans la clandestinité, mais la police était prégnante…

Et voici que pour les religieux nous atteignons 59% de « partis non identifiés »… effectivement invraisemblables ! L’approfondissement de la quasi disparation des religieux en France au cours et au terme de la Révolution va nous permettre de mieux sérier pour cette période tourmentée, les destins contrastés des « vocations consacrées ». Pour aller plus loin :
tp_no_4_religieux_pourquoi_ils_n_en_veulent_plus.pdf

note : 1. Voir ses contributions http://golias-news.fr/article6498.html dans les commentaires

Fiction (2)

J’ai entendu, aussi bien à la radio qu’à la télévision, Michel Onfray faire la promotion de son dernier livre Décadence. Il y annonce la mort de notre civilisation judéo-chrétienne, et avec lui je serais bien d’accord, vu la sécularisation de notre société que chacun peut constater. Il dit aussi que le christianisme n’est qu’une vaste fiction, construite à partir de textes de la Bible juive pris comme des prophéties dont on a pensé qu’elles avaient été réalisées effectivement. Il y inclut la figure du Christ, pour lui totalement inventée, à la fois au sens ancien (invenire) de trouvée dans le Texte de référence, et au sens moderne, imaginée, objet d’un progressif storytelling ecclésial, et aussi finalement politique, à partir de Constantin. Cette position d’un Christ personnage fictif a d’ailleurs déjà été soutenue naguère par Prosper Alfaric, et plus récemment par Bernard Dubourg dans L’Invention de Jésus, comme je l’ai indiqué à l’article Mythistes de mon Petit lexique des hérésies chrétiennes (Albin Michel, 2005).

Avec tout cela encore je pourrais être d’accord. Mais là où je me suis senti en opposition avec Onfray, c’est sur le statut du mythe. La « fonction fabulatrice », comme dit Bergson, est vitale pour l’homme : il est le fils de ses propres fictions, qui le construisent, l’édifient. Il descend du Songe. Qu’il y ait donc un mythe chrétien, soit. Mais qu’il soit une mystification, comme cela ressort finalement de la façon qu’a notre auteur de s’exprimer, je ne l’approuve pas. Car le mythe non seulement fait battre le cœur, mais aussi il éveille l’intelligence, n’en déplaise à l’athée Onfray, qui rejette sans regret aux oubliettes toute la construction chrétienne. Bien sûr il faut faire un tri dans les textes. Mais enfin, qui niera que la parabole du Bon Samaritain, ou de l’Enfant prodigue, ou même celle des Talents, ait une profonde vérité ? Il n’y a pas que les sages antiques qui puissent soigner notre âme, comme le pense notre philosophe, que je trouve ici trop polémique et sélectif.

Confiance (2)

La confiance et la peur sont les deux pôles entre lesquels nous oscillons dans nos vies. Mais la première a précédé la seconde. Voyez comment les enfants sont encore pleins de confiance, comment ils vont au-devant des inconnus, avec un beau sourire. Ce sont les parents, les adultes qui ensuite la détruisent en sabotant leurs élans : On ne va pas vers quelqu’un qu’on ne connaît pas, on ne lui sourit pas, etc. En fait ils projettent leur propre peur sur leur progéniture. Et pourquoi cette peur ? Parce qu’ils imaginent toujours l’existence de dangers, par des anticipations qui ne sont pas forcément toujours justifiées. Voyez alors ces maximes qui, dit-on, sont la sagesse des nations : Méfiance est mère de sûreté, etc.

Mais si c’était le contraire ? Si la mère de la sûreté était la confiance ? Bernanos disait de la sagesse qu’elle était « le vice des vieillards ». Elle est bien rancie en tout cas, et paralyse beaucoup d’adultes tout au long de leur vie. Ils n’osent rien faire, par peur de ce qui pourrait en résulter. Écoutons ce que dit Scapin chez Molière : « Je hais ces âmes pusillanimes, qui pour trop prévoir les suites des choses, n’osent rien entreprendre. »
On se rassure ordinairement d’une expression comme : « Il ne t’arrivera rien ». Mais est-il quelque chose de plus terrifiant que cette formule, qu’on peut comprendre au rebours du sens habituel : « Rien ne t’arrivera » ?
Pour se délivrer des peurs, pour continuer à avancer dans la vie (car, comme à bicyclette, il y faut avancer pour ne pas tomber), écoutons ces petits enfants pleins de confiance et ignorant la peur, à qui appartient le Royaume, à en croire le texte évangélique, y compris celui de Thomas : « Ses disciples dirent : ‘Quel jour nous apparaîtras-tu et quel jour te verrons-nous ?’ Jésus dit : ‘Lorsque vous vous départez de votre pruderie et prenez vos vêtements, les déposez à vos pieds comme les tout petits enfants, les piétinez, alors vous verrez le Fils de celui qui est Vivant et vous n’aurez pas peur.’ » (logion 37).