Le catholicisme entre émiettement et identité

Manif pour tous, référence au pape dans les débats politique, évocation de la foi des candidats à la présidentielle : les catholiques sont convoqués dans les débats politiques. Mais qui sont-ils ? Un sondage Ipsos commandé par Bayard, publié conjointement par « La Croix » et « Pèlerin », vient déconstruire les visions simplistes du positionnement catholique.

La Croix et Pèlerin viennent de publier les résultats d’un sondage Bayard-Ipsos. Si 53,8 % des Français se déclarent catholiques, et si 23,5 % sont répertoriés comme engagés, il n’y a que 1,8 % qui pratiquent chaque semaine. Il ne s’agit donc pas de se réjouir trop vite de ces chiffres mais de voir quels enseignements nous pouvons tirer de cette analyse. La première donnée qui ressort est la pluralité du monde catholique qui vote sur tout l’échiquier politique et dont seulement 47 % sont d’accord avec François. Et contrairement à ce que l’on aurait pu croire, ils sont plus « Charlie » que « Manif pour tous ». Ce bouleversement des perspectives fait même soupçonner certains au Figaro, que cette enquête ne soit elle-même « un tantinet… engagée » pour montrer que ceux qui votent à droite et portent le drapeau de la « Manif pour tous » ne seraient qu’une minorité bruyante…

Mais ce qui est surtout à retenir, c’est que cet émiettement est un des défis majeurs que doivent assumer les évêques en charge de la communion. On comprend mieux leur difficulté à assumer une parole commune, nonobstant la place excessive donnée par les médias à des prélats eux-mêmes excessifs. Un autre enseignement est l’importance de la piété populaire, puisque 88 % de ces « cathos engagés » disent faire brûler des cierges. Cette pratique rassemble donc plus que la célébration du dimanche. Ce qui est évident, c’est surtout une invitation à tenir compte de la parole de ceux et celles qui ne sont pas visibles, qui ne participent pas aux célébrations ni aux élaborations pastorales, mais qui croient seulement en cette Lumière d’un Dieu venu habiter dans le Capharnaüm de notre vie, pour reprendre l’Evangile de dimanche dernier. Comment leur praxis nous permet-elle de relire, autrement, la Parole de Dieu ? Il y a là un enjeu majeur pour redécouvrir le rôle du sens de la foi de tous les fidèles. C’est bien toute l’Eglise qui chemine dans la foi en n’oubliant pas ceux et celles qui, d’habitude, n’ont pas la parole.

En ce temps où l’évêque de Rome nous invite à sortir des sentiers battus pour aller vers les périphéries, où le thème de la synodalité est devenu un incontournable de l’ecclésiologie, ce sondage peut être l’occasion d’un choc salutaire. L’Eglise n’est pas une élite qui pratique tous les commandements, style Port-Royal, mais un peuple de pécheurs, style métissage Galiléen. L’Eglise est cette Assemblée d’hommes et de femmes divers, parfois en conflits, qui ont le devoir de rappeler la proximité du Royaume… tout proche, mais pas encore réalisé, ce qui nous invite sans cesse à la conversion, à partir de l’itinéraire de Jésus qui, pour reprendre les catégories de l’enquête, se serait sans doute senti très à l’aise avec les festifs culturels ou les saisonniers fraternels… [découvrez l’ensemble de notre dossier dans Golias Hebdo n°465]

Lynchage

Il existe réellement sur Internet. Ainsi, harcelée sur Facebook par des messages insultants lui disant qu’elle était grosse et laide, une adolescente de 18 ans a fini par mettre fin à ses jours d’un coup de revolver. Elle avait bien voulu porter plainte, mais la police lui avait dit qu’elle ne pouvait rien pour elle, car les harceleurs utilisaient une application rendant leurs messages intraçables (Source : fredzone.org, 04/12/2016).

Pourquoi attacher tant d’importance au regard des autres ? Certes les adolescents sont particulièrement fragiles de ce côté-là, car ils ne se sont pas encore assumés tels qu’ils sont, et leur tribunal est très souvent le regard d’autrui. Mais aussi l’éducation qu’ils reçoivent ne les protège pas, et cet asservissement aux autres est souvent intégré comme normal chez les adultes mêmes. Combien de parents connaissons-nous, qui menacent leurs enfants de les corriger « devant tout le monde », pour leur faire honte ! Combien aussi les menacent de la sanction du ridicule : « C’est ainsi qu’il faut se comporter, car sinon, de quoi est-ce qu’on aurait l’air ? »
On aurait l’air tout simplement de personnes qui ne réfléchissent pas. C’est un trait de bêtise que de décréter ridicule ce que l’on n’assume pas. On se range à la doxa, à l’opinion publique dont on sait qu’elle écrase, de façon fascisante, tout individu qui ne s’y conforme pas. Ici, il s’agit des valeurs de représentation. Mais ce qui compte chez un individu, c’est non pas ce qu’il a en termes de possession, ou ce qu’il représente en termes d’image, mais ce qu’il est, au fond de lui-même. Que n’a-t-on la sagesse de Sacha Guitry, qui disait : « Si ceux qui disent du mal de moi savaient exactement ce que je pense d’eux, ils en diraient bien davantage » !
Si les parents et les éducateurs montraient aux enfants, dès l’origine, la nécessité de se moquer absolument de ceux qui se moquent d’eux, la suite serait moins tragique, et on éviterait les lynchages du genre de celui dont a été victime notre pauvre adolescente.

Le catholicisme est-il réformable ?

Depuis plusieurs dizaines d’années, le christianisme catholique est en sérieuse crise et voit s’éloigner de lui bon nombre de ses membres. Pour eux la doctrine qu’il professe ne leur est pas crédible. Elle leur semble d’un autre temps avec ses dogmes, sa morale et son organisation sacralisées et donc intangibles, datant d’un passé figé. S’ils ne fuient pas sur la pointe des pieds, ils ne peuvent pas ne pas s’interroger : d’où vient que le catholicisme ne puisse pas se rénover en profondeur et continue de stagner sur des positions qu’il absolutise en dépit de leur relativité qui éclate aux yeux ? Quelles sont les causes de l’inertie dont il fait preuve ?

Le malaise est ancien et remonte à l’avènement de la modernité (XVIIe-XVIIIe siècles) qui a contesté à l’Eglise le monopole de la pensée. Mais c’est surtout à la fin du XIXe siècle et au début du XXe siècle, qu’une crise majeure a éclaté dans le catholicisme et révélé le profond iatus entre sa doctrine officielle et la culture moderne. Cette crise, les autorités romaines du moment l’ont appelée le modernisme, car elle représentait pour eux la quintessence des idées modernes qu’elles considéraient comme foncièrement hérétiques. Ceux qui étaient visés étaient des chercheurs chrétiens de grande qualité qui essayaient de réconcilier la religion catholique avec les exigences de la culture moderne dans les domaines historique, exégétique, philosophique, théologique, social et politique. Leur but n’était pas de détruire l’Eglise catholique mais de la faire entrer dans la modernité afin d’actualiser l’Évangile en leur temps. Les autorités catholiques du moment leur ont répondu par l’anathème, l’interdiction de publier, l’excommunication, et elles ont mis en place un système de dénonciation et de surveillance pour empêcher la résurgence de ce qui était pour elles des erreurs mortifères. Un siècle après, aujourd’hui, on constate que les interrogations des modernistes n’ayant pas été sérieusement prises en compte. Il n’est pas étonnant que le catholicisme actuel campe toujours sur une doctrine, une morale et une organisation déconnectées de la culture moderne, « exculturée » selon le mot de la sociologue Danielle Hervieu-Léger dans son livre Catholicisme, la fin d’un monde, Bayard, 2003. Il apparaît qu’une renaissance du christianisme catholique ne peut se satisfaire de simples réformes de surface. Une remise à plat de sa doctrine est essentielle et ne peut éviter d’entendre les vieux questionnements toujours actuels des « modernistes ». C’est la raison pour laquelle le dernier ouvrage de Jacques Musset Sommes-nous sortis de la crise du modernisme ? (éd. Karthala, 2016) paraît intéressant à lire et à faire connaître. [découvrez l’ensemble de notre dossier dans Golias Hebdo n° 463]

Vœux

On en formule à chaque début d’année. Ordinairement on souhaite aux autres la réalisation de leurs désirs. Et si, pour une fois, on essayait de varier la formulation, dire par exemple : « Je vous souhaite de ne pas obtenir, cette année, tout ce que vous désirez » ? Je vois d’ici les réactions : De qui se moque-t-on ? Que lui ai-je fait pour qu’il m’agresse ainsi ? – Et pourtant…

Pourtant il y a sûrement quelque sagesse à ne pas vouloir obtenir tout ce qu’on désire. Tout simplement parce que s’il y a obtention, on ne peut plus rien désirer. Il est dur, certes, de ne pas obtenir ce qu’on désire. Mais il peut être aussi dur de l’obtenir. On peut menacer quelqu’un de l’accomplissement de tous ses vœux. Les dieux nous punissent en nous exauçant.
« Le désir fleurit, la possession flétrit toute chose », dit Proust. L’expression : « laisser à désirer », chez nous péjorative, peut être réhabilitée dans un sens positif. Qui ne voit que la vraie fête est la veille de la fête, le vrai dimanche le samedi soir, et le meilleur moment en amour, quand on monte l’escalier ? Quand quelque chose a commencé de se réaliser, l’émotion et l’élan initiaux diminuent, et très vite s’installe l’habitude, fossoyeuse du cœur. C’est peut-être pour cela qu’au deuxième jour de la création Dieu ne redit pas que ce qu’il a fait est bon (Genèse 1/8).
Je laisserai sourire les lecteurs, sceptiques devant cet idéalisme, qui chez certains esprits au moins est profondément ressenti. Pensez à la réponse que fait chez Saint-Exupéry l’aviateur au Petit Prince qui lui demande de dessiner un mouton. Comme aucun mouton dessiné ne satisfait l’enfant, finalement l’aviateur lui dessine la caisse dans laquelle le mouton est contenu, à charge pour lui de l’imaginer. C’est la seule réponse satisfaisante. Je trouve, après Bachelard par exemple, qu’un coffret, une armoire, pourquoi pas l’enveloppe d’une lettre, sont plus attirants fermés, parce qu’on peut davantage imaginer leur contenu. Et je laisserai les analphabètes du cœur se ruer pour les ouvrir…