Bug

C’est une erreur dans un programme informatique. Les conséquences peuvent en être cocasses, ou tragiques. Ou possiblement les deux à la fois, comme il vient de se voir dans une mésaventure arrivée à Facebook. Le réseau social a en effet annoncé à deux millions de membres états-uniens, dont son fondateur lui-même, qu’ils étaient morts. Lorsqu’ils se sont connectés, les internautes ont aperçu en haut de leur page une fleur et le message « En souvenir » précédant leur prénom et leur nom, qui signalent les comptes de commémoration des utilisateurs décédés, dont les proches ont fait la demande. Le réseau social a reconnu une « terrible erreur » (Source : lefigaro.fr, 12/11/2016).

Cocasserie d’abord. Ce n’est pas la première fois qu’un média annonce à tort la mort de quelqu’un. Et les réactions sont parfois fort spirituelles. Ainsi un écrivain célèbre, ayant vu dans son journal l’annonce de son décès, écrivit au rédacteur en chef pour tout simplement résilier son abonnement, qui évidemment n’avait plus lieu d’être s’agissant d’une personne disparue.
Mais les conséquences de ce type de bourdes peuvent être tragiques. Imaginez la réaction de parents à l’étranger découvrant sur Facebook le profil « commémoratif » d’un proche !
On sait que l’erreur ou la méprise sur la mort de quelqu’un sont les ressorts de beaucoup de fictions tragiques. Par exemple Pyrame, cherchant Thisbé, et ne voyant à sa place que son foulard et un lion, pense qu’elle a été dévorée par ce dernier, et se tue : évidemment apparaît ensuite Thisbé, bien vivante. Pensez aussi à Roméo et Juliette : le premier se tue par désespoir, pensant la seconde morte, alors qu’il n’en est rien. La faute tragique (hamartia) vient d’une erreur d’interprétation, qui équivaut à une fausse information.
On sait aussi que des crises financières très graves peuvent venir de programmes prenant des décisions si rapides qu’ils ne peuvent être contrôlés. Aussi les fanatiques de l’informatique feraient-ils bien d’avoir plus de prudence dans leur engouement.

Le retour du vote catho en France

La victoire sans appel de François Fillon aux primaires de la droite signe (de croix) le retour du vieux vote catholique réac en France. La carte électorale de François Fillon correspond largement depuis des années à celle de la pratique religieuse catholique en France. François Fillon n’est pas seulement le candidat de droite le plus catho-compatible. Il joue depuis des années de son identité religieuse. Il n’avait ainsi pas reculé en 2012 lors des élections pour la présidence de l’UMP à rappeler les origines juives de son rival Jean-François Coppé. Est-ce à dire que pour le catholique conservateur Fillon être Français et même Français de droite ne suffirait pas à ses yeux ?

François Fillon est le candidat sorti du chapeau de la mal-nommée « manif pour tous » qui avait mobilisé des millions de catholiques conservateurs contre l’égalité des droits devant le mariage républicain. Il n’a cessé en effet depuis de s’attaquer aux couples homosexuels en se prononçant pour une restriction de leurs droits. Faut-il aussi rappeler les propos détestables de François Fillon lors des élections municipales de 2012 lorsqu’il appelait en cas de duel PS/FN à voter pour le candidat « le moins sectaire » (sic) n’excluant pas que le candidat du F-Haine puisse l’être moins que celui du PS. On ne peut donc que s’étonner que les médias aient si peu (pour rester polis) analyser en quoi le vote Fillon est le symptôme d’une double régression, une régression en termes de valeurs puisque son programme oppose les Français entre eux en s’en prenant par exemple aux fonctionnaires, boucs-émissaires de la crise actuelle. Il est vrai qu’il y a toujours eu « trop d’Etat » pour cette vieille droite catholique qui biberonne de la Chantal Delsol, cette philosophe catholique, épouse du très catholique et très réac Charles Million, élu en son temps Président de Région avec les voix du FN, qui estime aujourd’hui que c’est parce que la droite n’est jamais assez à droite que le FN monte. Il est vrai qu’il y a toujours eu « trop d’Etat » pour cette vieille droite catholique qui a toujours préféré le sacro-saint principe de subsidiarité à la défense du service public et des biens communs, sauf à confondre ces derniers avec les lois de Dieu…

Régression politique puisque l’existence même d’un vote identitaire catholique nous ramène, sinon à Vichy, du moins au XIXe siècle, avant que l’Eglise n’accepte de pactiser avec la République. François Fillon a bénéficié pour son élection de la mobilisation de la grande majorité des réseaux de la droite catholique dont l’association Sens Commun, émanation directe de la manif contre l’égalité des droits. Sens Commun qui fut même invité par Fillon le 21 septembre 2016 à participer à son meeting au cirque d’hiver à Paris pour mieux revendiquer la réécriture de la loi Taubira.

François Fillon est bien le nom du retour de la vielle droite catho. Parce que agnostique pour l’un et catholique pour l’autre mais tous deux amoureux de la laicité et de la séparation des Eglises et de l’Etat, nous sommes inquiets face au mélange des genres qu’introduit François Fillon. François Fillon reçu par le pape Benoit XVI alors qu’il était Premier Ministre en violation de tous les principes républicains. François Fillon qui, selon l’ouvrage Le Vatican Indiscret, se montrait peu respectueux de son obligation de réserve en confiant les secrets sur son devenir comme Premier ministre à un ecclésiastique de l’abbaye de Solesmes qui ne manquait pas d’en informer le Vatican. François Fillon qui dénonçait « l’arrogance incroyable » de Najat Vallaud-Belkacem parce qu’elle avait osé critiquer le pape François au sujet de ses délires sur la « colonisation idéologique » de l’école par la théorie du genre. François Fillon qui écrit aux évêques de France le 24 octobre dernier pour défendre ses choix politiques et pour clamer son attachement aux « valeurs héritées du christianisme ». Espérons qu’il n’ait pas l’Inquisition en tête lorsqu’il appelle à en finir avec le relativisme des valeurs face au « totalitarisme islamique » ! François Fillon n’a rien d’un catholique social à la façon des progressistes. François Fillon dit vouloir lever toutes les contraintes au développement des entreprises (on sait ce que cela veut dire). François Fillon dénonce à la façon de la vieille droite rancie le choix de l’égalité dans la médiocrité. François Fillon qui fait mine d’un côté de se revendiquer familialement d’Emmaus mais qui rêve d’une immigration par quota alors qu’Emmaus-International est membre de l’Association pour une citoyenneté universelle. François Fillon qui reprend la notion de capitalisme de connivence, chère à la droite catho dure, pour mieux distinguer un bon capitalisme d’un mauvais. François Fillon qui se prévaut de l’encyclique Laudato Si’ du pape François, histoire de mieux marchandiser encore la nature en fixant le prix du carbone à trente euros la tonne, comme si la solution à la crise écologique était du côté de toujours plus de capitalisme. François Fillon c’est, comme toujours avec cette vieille droite catho, la défense de la Famille, de la Propriété, du Travail et de la Religion.

Inconscience

Dimanche 30 octobre, vers 3 heures du matin, les policiers de Toulouse ont été alertés par des passants de la présence en ville d’un homme habillé en noir et kaki et pointant un fusil d’assaut. Selon ces témoins, il aurait également crié « Allahou akbar ! ». L’individu une fois interpellé, il s’est avéré que sa tenue était un déguisement d’Halloween, et que l’arme était factice. Ce jeune homme, âgé de 26 ans, a assuré qu’il « ne comprenait pas ce qu’on lui reprochait ». Et il a expliqué aux policiers : « À Halloween, on a le droit de tout faire. » (Source : Leparisien.fr, 01/11/2016).
Manifestement il ne s’est pas effrayé d’effrayer les autres, et il ne s’est même pas demandé s’il risquait lui-même sa vie, en pouvant attirer par la menace qu’il représentait une riposte des forces de l’ordre.

Je reste sidéré devant tant d’inconscience. Cela m’a fait penser au film de Bertrand Tavernier, L’Appât (1995), où une jeune femme sert d’« appât » en boîtes de nuit, faisant semblant d’être séduite et permettant ainsi à ses acolytes de s’introduire chez sa proie pour la dépouiller. Ce film, inspiré d’un fait réel, s’achève par une scène de torture et de folie sanguinaire. Et c’est la réflexion de l’héroïne à la fin qui ressemble à celle du jeune homme du fait-divers toulousain. Aux policiers qui l’ont arrêtée, elle demande naïvement « si elle sera sortie pour Noël ».
Naïveté et inconscience semblent aujourd’hui ne pas avoir de limites dans certains esprits. La séparation n’y est pas faite entre le jeu et le sérieux. Mais aussi c’est un trait de notre époque, caractérisée par un éthos de l’amusement généralisé, que Baudrillard appelait la fun morality. Je pense encore à ce rire léger et convivial, répandu un peu partout, sur fond de nihilisme, que Lipovetsky naguère a analysé dans L’Ère du vide. Et c’est bien sur un vide, prenant comme ici des profondeurs abyssales, que s’édifie notre modernité. Notre jeune écervelé nous en renvoie bien l’image, véritablement celle d’un monde light : 0% de matière grise !

Le pape François devant le mur Trump

Sans doute le pape François ne fut-il pas surpris par les résultats des élections américaines : il les redoutait depuis le départ. Ils ne concordent pas tout à fait à ses plans pour les Etats-Unis et pour l’Eglise nord-américaine qu’il est en train de remodeler.

« Nous adressons nos vœux au nouveau président, pour qu’il puisse avoir un gouvernement vraiment constructif (…). Nous l’assurons de nos prières afin que le Seigneur l’illumine et l’aide dans le soutien de sa patrie, naturellement, mais aussi au service du bien-être et de la paix dans le monde. »1 Ce sont les mots du cardinal-secrétaire d’Etat, Mgr Parolin, le mercredi 9 novembre au matin, après la victoire du candidat républicain à la Maison blanche Donald Trump. Elu à la stupéfaction générale, mais pas pour tout le monde. En tout cas, pas pour François, assurément devenu – en raison de cette élection dramatique – un des seuls leaders mondiaux d’une certaine gauche – incroyable ! –, celles dites « de gouvernement » et même « de la gauche », étant aujourd’hui balayées ou discréditées partout sur la planète (Amérique du Sud, Espagne, Grèce, France, et Etats-Unis à présent).

Dès le vendredi 4 novembre, nos sources indiquaient que François frapperait plusieurs coups à la veille du scrutin, anticipant l’élection de Donald Trump, candidat
« infâme » mais – élu – capable de se muer en être respectable, semble-t-il, comme si l’élection avait changé l’homme. A moins qu’il ne s’agisse d’un énième rôle qu’il endosse, en bon bonimenteur de téléréalité qu’il est. Chrétien comme l’auteur de ces lignes est archevêque, il fut jadis pro-choix avant – par calcul politique – de devenir pro-vie. Mais toujours autant représentant des forces de l’argent, celui qui corrompt, qui pourrit les cœurs…, contre lequel se bat le pape jésuite. Ainsi, faut-il noter le contrepoint pris par avance par ce dernier dans un discours prononcé lors de la 3e rencontre mondiale des Mouvements populaires, ces « poètes sociaux » capables de mettre en œuvre un « projet-pont des peuples face au projet-mur de l’argent ». Il est vrai que François souhaite être un « pontife » (« qui fait le pont »), il souhaite aussi que les chrétiens soient des « pontifes ». Ce qu’ont renoncé à être les chrétiens nord-américains, eux qui votèrent majoritairement pour Donald Trump. Bien sûr, il s’agit aussi de la faillite du camp démocrate, cette fameuse « troisième voie » – qu’incarnaient jadis Bill Clinton aux Etats-Unis (1992-2000), Tony Blair au Royaume-Uni (1997-2007) et Gerhard Schröder en Allemagne (1998-2005) – qui consiste, en caricaturant à peine, à se faire élire sur un programme de gauche tout en gouvernant à droite. Mais après le Brexit et avec l’élection de Donald Trump à la présidence des Etats-Unis – « ces jours de rage » pour paraphraser le New York Times –, nous faisons nôtre la thèse de Jonathan Freedland, éditorialiste au Guardian, lequel parle de la « nouvelle ère de l’Obscurcissement »2, qu’il oppose au siècle des Lumières. En effet, l’obscurantisme est de retour, le savoir scientifique remis en cause (n’oublions pas que le nouveau président Trump est entouré de créationnistes…) ; la liberté, l’égalité et la fraternité sont partout attaquées ou menacées de l’être. Depuis Vatican II, l’Eglise s’est réconciliée avec les Lumières ; certains clercs – entre autres à Rome – estiment même que ce que nous appelons les « valeurs de la République » trouvent leurs racines dans l’Evangile.

L’église a donc un rôle primordial à jouer dans ces temps que nous vivons, d’autant qu’elle est elle-même menacée par cet Obscurcissement, la Curie étant infestée d’éléments archi-conservateurs, dont le fameux cardinal Burke (d’origine nord-américaine), patron de l’Ordre de Malte, lequel s’empressa de se réjouir de l’élection du Républicain avant d’être convoqué par François… Ce dernier doit se sentir bien seul dans son combat contre l’argent-roi, désormais. Sans doute cette élection aura-t-elle une influence sur la politique interne de l’Eglise, notamment aux Etats-Unis que l’évêque de Rome reconfigure depuis son élection dans un sens… démocrate. Nous devrions le constater après le prochain consistoire lors duquel trois évêques nord-américains – réformistes, voire progressistes – seront créés cardinaux. François, le pape des Lumières ? C’est en tout cas ce qu’il pourrait devenir, dans ces temps incertains qui menacent les fondements de cette civilisation chrétienne que l’Eglise défend tellement. Incroyable !

1. http://fr.radiovaticana.va/news/2016/11/09/%C3%A9lection_de_trump__pas_de_jugement_h%C3%A2tif_selon_le_cardinal_parolin/1271073 – 2. http://www.nytimes.com/2016/11/09/opinion/after-these-days-of-rage.html?_r=1

Escroquerie

Il en est de différentes sortes. Mais une des plus graves concerne le langage. Ainsi un candidat à la primaire de la droite en vue de la prochaine élection présidentielle a provoqué à son encontre une levée de boucliers généralisée, en déclarant que la candidate démocrate états-unienne à la fonction présidentielle était « soumise aux lobbies sionistes ». Aussitôt on a parlé à ce propos de « poncif antisémite » (Source : europe-israel.org, 20/10/2016).

Je ne me prononce pas du tout sur la vérité ou la fausseté du fait lui-même (cette « soumission » existe-elle ou non ?), mais sur la pertinence ici des expressions employées. Qu’est-ce qu’un lobby ? Un groupe de pression comme il y en a tant : celui des marchands d’armes, de l’industrie pharmaceutique, des féministes, etc. Aux États-Unis d’Amérique, qui sont communautaristes, ils sont légion, et pèsent directement ou indirectement sur les acteurs politiques. Il n’y a pas lieu de s’en étonner, ou de feindre de découvrir le phénomène.
Qu’est-ce que le sionisme ? C’est tout simplement un mouvement visant à soutenir la politique de l’État juif. Quand cette dernière est approuvée, peuvent exister très bien des « lobbies sionistes ». Mais si elle est jugée nationaliste, irrédentiste, et colonialiste, on peut naturellement s’y opposer. On est alors antisioniste.
Qu’en est-il de l’antisémitisme ? On le confond la plupart du temps avec l’antijudaïsme. Mais ce dernier mot seul convient pour dire l’hostilité vis-à-vis des juifs. Il est absurde de dire par exemple que les Arabes sont antisémites, puisque ce sont eux-mêmes des sémites !
Mais très répandu maintenant, et là l’escroquerie est majeure, est le fait de confondre antisionisme et antijudaïsme : or on peut très bien être hostile à la politique actuelle de l’état d’Israël, mais non aux juifs eux-mêmes. Mais en alléguant l’antisémitisme ou peut faire à quiconque des procès d’intention, l’accuser en sorcellerie.
Sachons donc n’accorder à chaque mot que le sens précis qui lui convient, et nous y verrons plus clair.

Incohérence

Lors de l’émission dominicale de France Inter Questions politiques du 23/10/2016, Bruno Le Maire, candidat à la primaire de la droite en vue de la prochaine élection présidentielle, a été interrogé à propos de la question du voile musulman, burqa ou niqab. Il a bien distingué l’islam, religion évidemment respectable au même titre que les autres, de l’islam politique, qui en testant jusqu’où elle reculera défie les lois de notre république, et qu’il convient de combattre résolument. Là je me suis senti en plein accord avec lui. Mais ensuite, interrogé sur l’opportunité d’admettre les crèches dans les bâtiments publics, il s’est prononcé pour cette admission, en disant qu’il s’agissait là de respecter ce qui fait de longue date notre identité culturelle.

Je vois là une incohérence majeure. D’une part on interdit les signes d’appartenance communautaire pour les autres, et pour soi-même on les admet. Deux poids deux mesures donc : que diront nos compatriotes musulmans, que la crèche peut déranger, voire provoquer ?
Certes le rapporteur public du Conseil d’État a recommandé d’autoriser, sous conditions, l’installation desdites crèches dans les bâtiments administratifs, disant que cette installation ne contrevenait pas au principe de laïcité (Source : bfmtv, 21/10/2016).
Mais voici ces « conditions » : il faut que cette exposition soit « temporaire », qu’elle ne s’accompagne d’aucune manifestation de « prosélytisme religieux », et enfin qu’elle revête le « caractère d’une manifestation culturelle ou au moins festive ». Or cette différence qu’on fait souvent entre le culturel et le cultuel est fort spécieuse, car sauf à admettre comme inévitables et irréversibles la déculturation et l’amnésie qu’elle engendre, la crèche, qu’on le veuille ou non, commémore pour les chrétiens la naissance du Christ. Mais aussi et de toute façon ces conditions sont si floues et leur application difficile à prouver que l’autorisation, si elle a lieu, sera impossible à justifier juridiquement. Je gage que peu voudront en profiter.