Retraites des ministres de culte et membres de collectivités religieuses, quelle perspective de régularisation ?

Le site info-retraite (https://www.info-retraite.fr) a été inauguré par Marisol Touraine le 13 octobre, il permet à chacun de faire le point, en toute liberté et à tout moment, sur les situations individuelles au regard de la pension vieillesse. Pour toutes celles et tous ceux qui sont ou ont été dans la vie ministérielle ou religieuse, y compris pour une période de probation, l’inscription sur ce site est indispensable, tant les anomalies ont été grandes en matière d’affiliation au régime social des cultes.

Le 11 octobre, sur le site du Journal LA CROIX, un nouvel article à propos des « communautés nouvelles » http://www.la-croix.com/Religion/France/Les-anciens-membres-de-communautes-nouvelles-se-battent-pour-leur-retraite-2016-10-11-1200795477#/imageZoom. Il est question de cotisations non versées au régime social des cultes (Cavimac) par les membres des communautés nouvelles, un ancien membre témoigne : « On nous enseignait alors qu’il ne fallait pas s’occuper des choses matérielles, Dieu veillerait sur nous comme sur les oiseaux du ciel. Mais une fois qu’on s’en va, on n’a plus rien ».

Le numéro 144 octobre 2016 de la Revue RAVI publie de son côté, à propos des « Travailleuses missionnaires » (restaurant de l’Eau vive), un article intitulé « Esclaves missionnaires : priez pour elles ! ». On y lit : « ‘’Les responsables des TM jouent sur l’ambiguïté de leur statut, laïc ou religieux selon le besoin, afin de répondre ou non, du droit commun ‘’, déplore la Mission interministérielle de vigilance et de lutte contre les dérives sectaires. La Miviludes, placée sous le contrôle du premier ministre, reproche aux TM des dérives relevant ‘’ d’une traite des êtres humains aux fins de travail forcé ‘’. Rien de moins ! »

Une information qui se veut positive

L’article du journal LA CROIX chiffre autour de quelques centaines, le nombre de personnes qui seraient ainsi concernées par des « manques » sur leur « relevé de carrière » : 300 mais aussi 900 répondent à ce critère dont on retient avant tout le chiffre cent… Mais n’est-on pas largement en dessous de la vérité puisqu’on comptait 3000 membres de communautés nouvelles dans les années 90 ? Par ailleurs les nombreux procès engagés avec succès devant les Tribunaux des Affaires de Sécurité sociale ont montré qu’en réalité les diocèses, les congrégations, les cultes dans leur ensemble avaient manqué à leurs obligations d’affiliation pour les années de probation (séminaire, noviciat et autres appellations spécifiques aux différents cultes)… et qu’ils avaient considéré les collectivités non « reconnues » comme ne pouvant faire partie de la Caisse qu’ils tenaient pour leur pré-carré.

Le journal LA CROIX qui se veut positif minimise (on l’a vu) le nombre des personnes concernées, et affirme « les dispositifs ont été fortement améliorés ces dernières années». Mais est-ce suffisant ? Il fait par ailleurs état de procès, sans dire que depuis 2006, ceux-ci ont conduit à une jurisprudence que les diocèses et congrégations refusent d’étendre à tous les ayants droit!

Deux poids et deux mesures par la CEF, la Corref et les « communautés nouvelles »

Tout irait donc dans le bon sens puisque « la Cavimac a créé un groupe de travail sur la régularisation des années de formation pour tous les cultes. Il devrait rendre son travail le 13 décembre ». Sauf que ce groupe de travail ne traite pas du sujet qui est l’objet des deux articles que l’on vient de citer à savoir les membres des communautés nouvelles et des cultes à qui il manque, bien au-delà des années de formation, jusqu’à vingt années de vie religieuse non cotisées voir davantage !

Mais arrêtons-nous au premier volet de ce qui devrait être résolue par le « groupe de travail » à savoir les trimestres de séminaire et de noviciat. Pour contrer la jurisprudence qui obligeait les diocèses et congrégations à valider ces trimestres, la Cavimac a fait voter en 2011 un article de loi donnant la possibilité de racheter les années de séminaires et de noviciat, comme s’il s’agissait de formations diplômantes!

L’astuce est bien rôdée : pour faire valider des trimestres manquant, l’assuré s’adresse à la Caisse qui lui propose le rachat des trimestres manquant. Le barème est sur le site de la Cavimac. Ainsi pour un ressortissant de 50 ans en 2016 un trimestre portant sur l’année 1986 lui coûtera  1818€ ou 2693€ (https://www.cavimac.fr/assures_rachat_de_trimestres.html)
suivant qu’il veut faire valider le trimestre en vue du taux plein, ou qu’il veut, en plus, obtenir que le trimestre en question lui donne droit à la faible pension Cavimac.

Si au lieu d’une demande par l’assuré, la collectivité religieuse propose de régulariser, elle-même, ce même trimestre, la facture devient pour un trimestre 1986, 228,67€ on aura bien vu 2693/228,67= 11,78 fois plus onéreux, puisque cette régularisation implique en même temps l’avantage validation retraite!!! Ainsi, côté « assuré » la Cavimac, propose le rachat, mais côté « collectivité religieuse », elle accepte la régularisation des arriérés pour un montant 11,78 fois moins onéreux !

Autre exemple : les diocèses et congrégations s’étant appropriés depuis 1979 le pouvoir de gouvernance de la Caisse des cultes, y avaient imposés des règles d’affiliation contraires à la loi du 2 janvier 1978. En outre ils ont toujours privilégié, les membres restés dans les ministères et la vie religieuse, au détriment de ceux qui retournaient à la vie civile.

On sait que les communautés religieuses sont vécues sous l’angle d’une « famille », où les revenus sont mis en commun et redistribués selon les besoins de chacun. Ainsi donc, logiquement, lorsque l’ASPA (=minimum vieillesse) est demandé pour un membre de la communauté en raison notamment d’années de cotisations qui n’ont pas été honorées ou tout simplement de la faible retraite des cultes, il devrait être tenu compte de tous les revenus de la communauté divisés par le nombre de membres… Ce n’est pas la solution réclamée par la Corref lorsqu’il s’agit de percevoir les aides des Fonds publics : le membre est pris en fonction de sa maigre retraite et il peut prétendre à partir de là, pour sa contribution à la communauté, aux fonds provenant de la solidarité nationale…

A l’inverse, vis-à-vis des membres de la famille religieuse, retournés à la vie civile « l’aide complémentaire de ressources » versée par la Cavimac est subordonnée à un plafond tenant compte de tous les revenus familiaux, conjoints et enfants… Ici encore deux poids et deux mesures suivant qu’on est resté dans l’institution ou suivant qu’on l’a quittée. Mais alors sommes-nous dans le cadre de l’assurance sociale voulue par les fondateurs de la Sécurité sociale en 1945… ou dans un retour aux mesures d’assistance et de charité, que ceux-ci voulaient justement prévenir ?

Pourquoi la confiance n’y est pas ?

Il nous est souvent reproché d’exagérer, et de répandre des informations désobligeantes à l’égard de la Hiérarchie catholique. Dès lors pourquoi critiquer alors que celle-ci dit que des mesures sont à l’œuvre pour réparer ? Les évêques de France ont mis en place une « pastorale des dérives sectaires » (dérives sectaires dont l’absence de protection sociale fait partie). Les victimes sont orientées vers un service d’Église pour une « pastorale de l’écoute », d’aide aux victimes.

Voyons donc ce qu’il en est dans la pratique. L’article de RAVI octobre 2016 sur les « travailleuses missionnaires »  constate : l’évêque de Toulon refuse d’être mêlé à cette affaire et renvoie vers la Famille Fidei donum qu’il a intronisée dans son diocèse. En 2015, Mgr Pontier invitait les victimes à saisir la Justice… or il ne pouvait ignorer que les parcours judiciaires sont difficiles, et que les avocats de l’Église de France, deviennent vite odieux lorsqu’ils défendent l’institution contre les points de vue exposés par les victimes et leurs associations.

Et donc s’agissant de notre propos qui est la régularisation des cotisations dues, les solutions envisagées par le culte catholique visent avant tout le cas par cas : la régularisation n’est pas automatique mais soumise à un véritable parcours du combattant. On fait comprendre au demandeur qu’il n’est pas le seul et que donc il lui faudra attendre… On le culpabilise en disant que la régularisation provient des « dons des fidèles », sous entendu auxquels il n’a plus droit puisqu’il a quitté et que l’Église ne lui doit rien. On réclame de lui qu’il fasse état des revenus qu’il a pu percevoir après avoir quitté sa famille religieuse, et on en tient compte pour limiter les aides apportées comme s’il était toujours en contrat avec son diocèse ou sa congrégation. On vise en particulier les revenus de la compagne ou du compagnon pour dire qu’une régularisation peut attendre puisque par sa famille il n’est pas dans le besoin, alors que les familles religieuses manquent de moyens financiers. etc

Conseil pour éviter les déconvenues
Alors pour préparer au mieux son dossier de régularisation, mieux vaut s’entourer de conseils… Des associations existent : au niveau des diocèses et congrégations l’APSECC et Gamaliel, au niveau des victimes des dérives sectaires au sein de l’Église catholique l’AVREF, l’Envers du décor, Sentinelle, ADFI entre autres, au niveau plus spécialement de tout ce qui touche à la retraite dans le monde cultuel, l’APRC.

Au delà d’informations qui se veulent positives, en matière de droits à la retraite, tous les ayants droit d’une période cultuelle présente ou passée sont vraiment invités à la vigilance pour la constitution et la révision de leur relevé de carrière.

A 50 ans la retraite devient une perspective qui va de soi, mais c’est déjà avant cet âge qu’il est important de prendre connaissance des droits qui doivent être validés sur le site sécurisé :

https://www.info-retraite.fr/portail-info/home.html

Cette inscription est nécessaire dès lors qu’on a eu une activité qui a donné lieu ou aurait dû donner lieu à cotisations maladie et vieillesse. Même les « petits boulots » ont leur importance pour rassembler les « trimestres » qui seront nécessaires un jour pour valider une « retraite convenable ».

Les périodes de « vie religieuse », plus largement les périodes passées comme membres d’une structure relevant d’un culte, quel qu’il soit, et même dans la cadre de périodes probatoires, doivent donner lieu à affiliation au régime social des cultes (Cavimac) dès lors que pour la période considérée on n’était pas inscrit à une autre Caisse de Sécurité sociale, (RG, fonction publique, RSI, Maison des artistes etc.)

Après inscription l’accès se fait par le mot de passe qui aura été choisi
On se trouve alors devant les choix suivants :

Cliquer sur l’onglet « mes régimes de retraites », si dans la liste n’est pas mentionnée « Cavimac » il convient déjà de s’inquiéter…

Cliquer ensuite sur l’onglet « mon relevé de carrière » pour vérifier les périodes pour lesquelles aucune mention n’est portée

Prendre alors contact avec une association pour la marche à suivre, dont une particulièrement spécialisée sur cette question :

http://www.aprc.asso.fr/cmsms/index.php?page=contacts

Jean Doussal

Les évêques et la République : Panser le politique dans un monde qui change

« Si nous parlons, c’est parce que nous aimons notre pays, et que nous sommes préoccupés par sa situation. Il ne s’agit pas pour nous d’alimenter la morosité par de sombres constats ; mais en regardant les choses en face, d’apporter résolument notre pierre, notre réflexion, au débat que notre pays se doit d’avoir. Nous ne sommes pas des spécialistes de la vie politique, mais nous partageons la vie de nos concitoyens. Nous les écoutons et les voyons vivre ». C’est ainsi que le Conseil permanent de la conférence des évêques de France introduit sa contribution au débat sur le politique en cette veille d’élection présidentielle.

« Il faudrait être sourds, poursuivent-ils, pour ne pas se rendre compte de la lassitude, des frustrations, parfois des peurs et même de la colère intensifiées par les attentats et les agressions, qui habitent une part importante des habitants de notre pays, et qui expriment ainsi des attentes et de profonds désirs de changements. Il faudrait être indifférents et insensibles pour ne pas être touchés par les situations de précarité et d’exclusion que vivent beaucoup sur le territoire national ».

Les évêques veulent débattre avec tous les citoyens de bonne volonté, dans un monde en grandes mutations, de ce que « vivre ensemble » peut signifier aujourd’hui. Inquiets mais sans aigreur, ils veulent porter un regard qui se veut « lucide » sur ce que nous vivons pour redire l’espérance chrétienne qui n’est pas qu’individuelle mais « aussi collective ». Ce texte est donc à lire comme une invitation au débat, comme en témoignent les quatre pages de « pistes pour échanger » qui concluent la réflexion épiscopale. Cela implique inévitablement d’entendre des perspectives différentes, d’accepter le conflit inhérent à tout dialogue. Mais cette conflictualité peut nous permettre d’éviter les postures simplistes qui ne font pas droit à la complexité du réel. C’est surtout la marque de fabrique du christianisme qui a rassemblé Simon le Zélote et Matthieu le collecteur d’impôt. On imagine les dialogues entre le résistant à l’occupant romain et le collaborateur de l’empire. Sans oublier le conflit de la première communauté chrétienne qui eut à accueillir Paul le persécuteur. Et si les évêques souhaitent un débat, c’est peut-être parce qu’ils sont, eux comme nous, divisés sur ce que nous devons penser et faire aujourd’hui…

Une refondation

Avouons qu’il y a quelques accents marxiens dans cette appel à une refondation « du » politique, notamment dans l’affirmation que « les vraies solutions aux problèmes profonds de notre époque ne viendront pas d’abord de l’économie et de la finances, si importantes soient-elles, ni des postures et des gesticulations de quelques-uns. Elles viendront de cette écoute personnelle et collective des besoins profonds de l’homme. De l’engagement de tous ».

Les évêques interprètent la « crise de la politique  » comme « une crise de confiance envers ceux qui sont chargés de veiller au bien commun et à l’intérêt général » : les comportements de certains (pas tous) sont « injustifiables et sont donc devenus insupportables  ». Ce qui est dénoncé ici, c’est la perte d’un « nous qui dépasse les particularités ». Et si l’exercice du pouvoir (« la » politique) vient des élections, ces dernières n’ont de sens que dans le cadre de la recherche d’un vivre ensemble qui trouve « son fondement dans un véritable débat ». Or aujourd’hui, la parole semble « trop souvent pervertie, utilisée, disqualifiée (…) confisquée ».

Mais peut-être avons-nous les politiques que nous méritons ? Sans aller jusqu’à répondre par l’affirmative, les évêques soulignent cependant que « nos hommes politiques ne sont peut-être pas très différents de nous, et cherchent à satisfaire leurs propres intérêts ». Ils notent les paradoxes de notre société qui ne cesse de « réclamer des protections nécessaires » tout en se plaignant « des contraintes de plus en plus grandes  ». Le désir illusoire d’un risque zéro est sans doute symptomatique d’une peur qui entretient et est entretenue par une logique du « tout juridique ». Il est nécessaire de sortir de « la logique exclusive du contrat qui prévoit tout pour retrouver des espaces de créativité, d’initiative, d’échanges, de gratuité… » Cette perspective vaut aussi pour le contrat électif, ce qui suppose la participation des citoyens et la probité des élus pendant tout le mandat, au service du bien commun et non plus la primauté du « corporatisme » au service des intérêts particuliers.

Un contrat social à repenser, à repanser ?

Si notre pays ne manque pas de dynamisme ni de générosité, il vit aussi d’une espérance déçue. Sentiment d’insécurité, d’injustice, dont la plus grande est le chômage, alors que la pauvreté, et l’exclusion qui en découle, ne cesse d’augmenter. Que signifient dans ce contexte les valeurs républicaines de liberté, d’égalité et de fraternité ? « Brandies de manière incantatoire », elles risquent de « sonner creux pour beaucoup de nos contemporains  »…

Toute la question est donc de savoir pourquoi et pour quoi nous voulons vivre ensemble. Or « la politique s’est faite gestionnaire, davantage pourvoyeuse et protectrice de droits individuels et personnels de plus en plus étendus, que de projets collectifs » comme si le pour-moi-individuel tendait à faire disparaitre la question du pourquoi-ensemble. Le sentiment de vivre moins bien qu’avant rend plus difficile la réflexion sur le sens du vivre ensemble.

Mais la précarité économico-sociale, et culturelle, vécue ou ressentie, ne doit pas nous faire oublier un élément important, voire constitutif de notre société : le développement de l’individualisme et la perte de pouvoir des autorités « traditionnellement pourvoyeuses de références (…) L’ordre normatif ne vient plus d’en haut mais d’une mutualisation des liens horizontaux ». Ni les religions, ni les politiques ne peuvent plus prétendre à eux seuls dire le sens. Le développement des réseaux sociaux permet à chacun de se faire son opinion et de prendre la parole, parfois pour le pire. Mais l’Eglise peut justement favoriser une autre manière de vivre cette nouvelle communication. Elle est elle-même un réseau qui rassemble des adversaires voire des ennemis ou plus exactement qui permet à des personnes aux options divergentes d’être rassemblées par Quelqu’un qui leur donne le nom de fils et donc de frères. Communauté institutionnelle assez originale en ces temps de replis communautaires et qui peut apporter sa contribution à l’articulation du « je » et du « nous ». Peut-être parce nous connaissons un « tu » venu nous guérir de l’égoïsme. L’Eglise n’est-elle cet « hôpital de campagne » selon l’expression de François, qui invite à « une sortie de soi » pour penser et panser le contrat social, non dans un « entre soi » de pensées uniques juxtaposées, mais dans un dialogue qui nous permettent de redécouvrir ce pour quoi « nous » voulons vivre. Les évêques précisent d’ailleurs « la seule question qui mérite d’être posée » : « pourquoi suis-je prêt à donner ma vie aujourd’hui ?  »

Tristesse et espérance

« Il y a de la tristesse dans notre pays  », mais aussi de « l’aspiration à de nouvelles formes d’engagement citoyen ». Retrouver le sens du politique ne viendra pas d’un « homme providentiel » mais relève de la responsabilité de chacun. Dans un pays « généreux  » mais « en attente », les évêques prennent la parole pour nous la donner. Dans la ligne de la lettre de Paul VI au cardinal Roy en 1971 pour le quatre-vingtième anniversaire de la première encyclique sociale de Léon XIII (celui-là même qui avait permis le ralliement des catholiques à la République), il ne s’agit pas de prononcer une parole unique. C’est aux communautés chrétiennes d’analyser la situation à la lumière de l’Evangile et de la Tradition… nos évêques ajoutent en dialogue avec les non chrétiens, « dans un véritable respect pour ceux qui ne pensent pas de la même manière ». Et « s’il faut parfois donner un témoignage de fermeté », notamment pour défendre les plus fragiles, « que celle-ci en devienne jamais raideur et blocage ». L’horizon est toujours la « patiente confiance que Dieu ne cesse d’avoir pour l’homme ».

Sans raideur, ni aigreur, nous voici appeler à travailler, reconnaissants de la richesse de nos diversités. Avec « courage et audace  »… des « qualités qui n’ont jamais déserté le cœur de notre pays ». Ce n’est pas minimiser cette prise de parole épiscopale que de dire que son intérêt premier réside dans les débats qu’il suscitera et des compromis qu’il engendrera. Un dialogue « où personne ne se renie, mais qui conduit forcément à quelque chose de différent des positions de départ. Ce ne doit pas être une confrontation de vérités, mais une recherche ensemble, en vérité  » ! Au travail…

Écœurement

Il me saisit bien souvent, à entendre certaines nouvelles. Ainsi tout récemment, se trouvant à Paris pour la Fashion Week, la star américaine de téléréalité Kim Kardashian a été victime dans son hôtel d’un vol à main armée pour neuf millions d’euros (Source : AFP, 03/10/2016).

À cette occasion, beaucoup de gens ont compati sur son sort sur les réseaux sociaux, d’autres se sont émus à propos de l’insécurité grandissante permettant aujourd’hui la hardiesse de telles attaques, mais qui s’est inquiété de l’énormité de cette somme, sans aucune mesure évidemment avec la qualité de la victime ? Il est quand même étonnant qu’au moment où ATD Quart Monde publie un livre dénonçant la stigmatisation dont sont victimes les pauvres dans notre société (voir mon billet « Ptochophobie », dans le numéro 447 de Golias Hebdo), personne n’ait relevé à ma connaissance sur Internet, à propos de ce fait-divers, l’indécence absolue d’un pareil chiffre. Qu’a fait cette personne, à part exhiber partout sa plastique avantageuse, pour posséder tant d’argent ?
Il est même probable qu’elle va en avoir davantage, ses bijoux étant confortablement assurés, au point qu’ils lui seront remboursés au-delà même de cette somme. Et en plus certains se demandent, non sans arguments, si ce vol n’a pas été organisé par la « victime » elle-même, pour augmenter le buzz autour de sa personne. (Source : Francesoir, 10/10/2016). À l’indécence s’ajouterait donc l’escroquerie.
Mais je ne me fais aucune illusion : ses fans continueront à admirer et à « liker » leur bimbo. Et le silence choqué qu’elle s’impose aujourd’hui n’aura à terme que des conséquences positives : ses « followers » l’assiègeront encore plus, lorsqu’elle reparaîtra en public. Aucune réflexion ne leur viendra de l’événement. Tant pis, je les laisse à leur sottise, et préfère, au règne inexpiable et bien tangible de l’argent, celui de mes rêves, même irréels. Comme disait René Char : « Obéissez à vos porcs qui existent, je me soumets à mes dieux qui n’existent pas. »

Vatican : un consistoire (géo)politique

On attendait l’annonce de ce consistoire depuis un moment et puis elle eut lieu ce dimanche 9 octobre (alors que certains prévisionnistes l’avaient calculée pour la semaine suivante, mais ceci a une explication). Dix-sept nouveaux « princes de l’Eglise » (dont quatre non-électeurs) que François souhaite issus de la périphérie. Hum, hum… Des périphéries, il y en a sans doute mais il y en a aussi d’autres, moins « périphériques », beaucoup plus politiques, voire géopolitiques, presque symboliques. Au vrai, c’est sans doute l’un des pouvoirs régaliens – si l’on peut dire – du pape jésuite qui lui reste, là où il peut vraiment laisser son empreinte : les consistoires. A coups de symboles, lui qui vient de se faire imposer le thème du prochain synode par le clan conservateur. Assurément, cet épisode colora peut-être – on ne pourra jamais le savoir – ce consistoire vu par un certain nombre d’observateurs comme le
plus progressiste de ces dernières années.

’annonce, le 6 octobre, du thème du prochain synode laissa de marbre le monde catholique : « les jeunes, la foi et le discernement des vocations »1 quand beaucoup pronostiquaient les ministères ordonnés. Il est vrai qu’à ce train-là, il faudra aussi bientôt un synode pour les 35-50 ans, les jeunes retraités, les 3e et 4e Ages… A croire que le catholicisme se découpe en tranches tel un salami ! Mais le même jour, le Catholic Herald2 révélait que ce thème avait été imposé au pape jésuite par ses adversaires du Conseil synodal, quand bien même l’évêque de Rome se démenait pour imposer un synode sur les ministères… Ce Conseil synodal fut élu par les Pères synodaux lors du dernier Synode. Parmi eux, la fine fleur du conservatisme3 : le cardinal-préfet de la Congrégation pour le culte divin, Mgr Sarah ; le cardinal-préfet sulpicien de la Congrégation pour les évêques, Mgr Ouellet ; le cardinal-secrétaire pour l’économie, Mgr Pell ; le cardinal-archevêque de Durban, Mgr Napier ; et l’archevêque capucin de Philadelphie, Mgr Chaput (qui avait obtenu le plus de suffrages, dès le 1er tour, une rareté) sur lequel nous reviendrons. Certes, on y trouve aussi des prélats bergogliens : le cardinal-archevêque salésien de Tegucigalpa, Mgr Maradiaga ; le cardinal-archevêque de Bombay, Mgr Gracias ; le cardinal-archevêque de Manille, Mgr Tagle ; le cardinal-archevêque dominicain de Vienne, Mgr Schönborn ; le cardinal-archevêque de Westminster, Mgr Nichols et l’archevêque de Chieti-Vasto, Mgr Forte. Mais cela ne suffit pas pour renverser la tendance. Trois jours plus tard, François déclarait lors de l’Angélus qu’un consistoire, avec la création de nouveaux cardinaux, se tiendrait le 19 novembre prochain4, lors de la clôture de l’Année sainte extraordinaire. Chacun s’attendait à des nominations de clercs « périphériques » et il y en eut : cinq sur les treize futurs électeurs en cas de conclave ; trois sur les quatre non-électeurs. Le reste relève de la politique, de la géopolitique et de l’adéquation des nouveaux promus avec le pape Bergoglio. Un troisième consistoire à l’issue duquel les créatures purement bergogliennes représenteront 30 % du corps électoral. Une belle assise pour un successeur de cette ligne ; une belle minorité de blocage aussi, en cas contraire. (Découvrez l’ensemble de notre article dans Golias Hebdo n° 451)

Enseignement

Tout ce que j’entends dire à son propos sur les médias me fait bondir. Les commentaires y sont démagogiques et aveuglés. Or qui ne voit que le niveau des connaissances élémentaires exigibles d’un élève ne cesse de s’abaisser depuis des décennies ? Pour le triptyque de base, lire, écrire, et compter, qui osera dire qu’un bachelier actuel est moins performant qu’un titulaire du feu certificat d’études primaires ? J’accorde qu’on a peut-être moins besoin qu’autrefois de savoir par cœur ses tables de multiplication, à l’heure des calculettes. Cependant il importe toujours non seulement de savoir raisonner, mais de comprendre l’énoncé même d’un problème. Or de l’aveu même des professeurs de mathématiques cette compréhension minimale de l’écrit n’est pas assurée.

La base de l’enseignement est de faire que l’élève comprenne et manie correctement la langue qu’il parle. Et c’est ce qu’il ne garantit plus aujourd’hui. On s’éparpille, on multiplie ici les activités d’éveil, là les sorties scolaires, etc. On veut faire de l’école un lieu de vie, d’épanouissement, et on oublie sa raison d’être fondamentale : la transmission d’un savoir. Que son acquisition soit difficile, je ne le nie pas. Mais faut-il pour cette raison brader la mission essentielle, au prétexte de sa difficulté ?
L’« élitisme républicain » de naguère est bien oublié, et le mot de « sélection » révulse. Au nom de je ne sais quel angélisme on veut supprimer l’idée de compétition : on oublie que, bien comprise, elle s’exerce plus avec soi-même qu’avec les autres. On prétend que la note stigmatise la personne entière, alors qu’elle ne sanctionne qu’un résultat ponctuel et toujours perfectible. Et surtout on veut maintenir le plus longtemps possible le plus possible d’élèves dans des études abstraites, dont certains n’ont que faire. En quoi on les trompe et dessert pour l’avenir. Qui ne connaît tel plombier, par exemple, qui gagne plus que tel médecin ?
Pauvres nouvelles générations : vous attirez les démagogues comme le miel attire les mouches !

François a mauvais genre

Au terme d’un voyage dans le Caucase où il tint un discours de part en part réactionnaire sur le mariage auquel d’obscures forces mèneraient une « guerre mondiale », dans l’avion qui le ramenait à Rome le dimanche 2 octobre, François poursuivit ce récit en l’étendant à la « théorie du genre », un « endoctrinement » pratiqué paraît-il en France par le biais des manuels scolaires dans lesquels elle serait enseignée.

C’est finalement toujours en avion que les papes se crashent le mieux. Il y eut Benoît XVI et ses préservatifs qui accentuent le sida, il y aura désormais François et sa « théorie du genre » enseignée par l’Education nationale française. Le problème n’est pas tant qu’ils disent des bêtises – c’est humain –, c’est qu’ils y croient. En l’espèce, François reprend l’antienne de l’extrême-droite qui a construit de toute pièce cette « théorie du genre » face aux « études de genres » menées aux Etats-Unis. L’objectif de ces chercheurs était de montrer que « le sexe biologique ne
suffit pas à transformer un garçon en un homme et une fille en une femme ; ils estiment que les normes sociales contribuent à définir l’identité d’une personne d’un point de vue sociologique (…). Les chercheurs veulent montrer que les fonctions attribuées à chacun – par exemple le métier d’infirmière pour une femme et de mécanicien pour un homme – tout comme les valeurs – par exemple le fait d’être sensible pour une femme et d’être courageux pour un homme – ne sont pas des caractères héréditaires mais relèvent de constructions culturelles »1. Nous sommes
donc très loin de ce que prétendent le pape argentin et l’extrême-droite de l’Eglise. Ils sont en vérité contre cette définition que l’on trouve en effet dans certains manuels de Sciences et Vies de la Terre (SVT) : « L’identité sexuelle est le fait de se sentir totalement homme ou femme. Et ce n’est pas si simple que cela peut en avoir l’air ! (…). En effet, chacun apprend à devenir homme ou femme selon
son environnement, car on ne s’occupe pas d’un petit garçon comme d’une petite fille, on ne les habille pas de la même façon, on ne leur donne pas les mêmes jouets. » Ces Savonarole actuels considèrent, eux, que l’on enseigne la sexualité à l’école en ces termes : à chacun de choisir, il n’y a pas de norme, ce qui est faux et absurde. Néanmoins, François y croit puisqu’il poursuivit après sa sortie sur la
« théorie du genre » : « Une chose est qu’une personne ait cette tendance, cette option, et aussi qu’il change de sexe. Et c’est autre chose de faire l’enseignement dans les écoles sur cette ligne, pour changer la mentalité. C’est cela que j’appelle colonisation idéologique. » Des propos graves qui heurtèrent à raison les enseignants de SVT du public comme du privé.

Cette construction de la « théorie du genre » recèle au vrai une volonté plus ou moins affichée de remettre en selle l’image traditionnelle de la famille : le père – après sa journée de labeur – lit le journal dans son fauteuil (jadis, il aurait fumé la pipe, mais ce n’est plus très politiquement correct à présent) pendant que la mère – au foyer dans l’idéal – s’occupe du repas ou fait prendre le bain aux enfants. Derrière l’invention de la « théorie du genre », c’est l’émancipation de la femme qui est visée ; qu’elle puisse travailler, disposer de son corps comme bon lui semble et
exister par elle-même restent au travers de la gorge de François et de l’extrême-droite du Christ. Aux yeux de ces derniers, elle ne pourra jamais être l’égale de l’homme. Ces idées arriérées ont pourtant le vent en poupe ou, pour être plus exact, connaissent un nouvel essor un peu partout dans le monde : l’Amérique latine bascule à droite et les femmes continuent de s’y battre pour leurs droits ; les
Etats-Unis sont menacés par Donald Trump, lequel tient des propos sexistes, misogynes et nauséeux sur les femmes (son adversaire démocrate, une ancienne miss…) ; l’Europe vacille sous les coups de boutoir des nationalismes et des
extrémismes. En Pologne, les femmes durent descendre dans la rue pour défendre l’IVG. En France, depuis septembre dernier, le collectif d’extrême-droite « Vigi-Gender » diffuse auprès des écoles, des collèges et des lycées un manuel « anti-genre » quand la Fondation Jérôme-Lejeune distribue, elle, un « manuel bioéthique des jeunes » anti-IVG accumulant les contre-vérités scientifiques au sein des établissements de l’Education catholique ; dans le même temps à Toulouse, le vicaire général incite les curés à ne pas donner suite aux demandes de Ludovine de La Rochère, pasionaria de la Manif pour tous, laquelle souhaite « insérer dans nos bulletins paroissiaux, sites internet ou tous autres supports de communication de nos paroisses une annonce pour [sa] manifestation du 18 octobre prochain » tout en
admettant qu’« il peut être bon cependant de prévenir les assemblées d’initiatives venues des fidèles (distribution de tracts par exemple) se déroulant sur l’espace public à la sortie de nos lieux de culte »… François a raison de parler de « guerre mondiale » : elle est bel et bien menée par ses amis qui lui racontent des sornettes qu’il croit volontiers ; la « colonisation idéologique » est en effet en marche !
Dans ce contexte, nous ne pouvons qu’approuver la ministre de l’Education nationale, Najat Vallaud-Belkacem, quand celle-ci – en réponse aux propos aériens
de François – apporta cette réponse : « Je vois qu’il aura été lui aussi victime de la campagne de désinformation massive conduite par les intégristes (…). Je conseille
au pape lors de l’un de ses prochains déplacements en France de venir à la rencontre d’enseignants de l’école française, de feuilleter lui-même ces manuels scolaires, ces programmes et de m’expliquer en quoi il y aurait une théorie du genre, qui n’existe pas par ailleurs, dans ces livres », déplorant une « parole pour le moins légère et infondée »2. Ce recadrage pourtant fondé subit les foudres des ténors Les Républicains, lesquels coursent le FN et Sens commun (issu de la Manif pour tous) : Nicolas Sarkozy, Christian Estrosi, Éric Ciotti, Hervé Mariton, François
Fillon… La parole du pape serait inattaquable : elle est d’Evangile. Ce qu’en dit ce dernier démontre de fait qu’il ne connaît pourtant pas grand-chose de ce sujet et que
plutôt que d’approfondir ces thèmes, il préfère en rester à la superficialité et à l’anachronisme (cf. Golias Magazine n° 170 à paraître). Cette polémique préfigure en tout cas d’une non-réforme s’agissant de la place des femmes dans l’Eglise quand bien même cette commission sur de possibles diaconesses et le souhait bergoglien d’une « théologie de la femme » (« comme les fraises dans un gâteau », si l’on se souvient de ce mot prononcé fin 2014), une théologie sur ces femmes si « intuit[ives] », si « sensib[les] ». Cette controverse prouve en tout cas qu’en matière d’égalité des droits homme-femme, le Vatican n’a rien à envier à l’Arabie
saoudite.

1. http://www.20minutes.fr/societe/1935251-20161003-propospape-
ecole-francaise-cherche-transformer-garcons-filles-fillesgarcons
2. https://www.franceinter.fr/emissions/l-invite-de-8h20/linvite-
de-8h20-03-octobre-2016

Pastorale

Ses nécessités passent souvent avant la réflexion et l’examen personnels. C’est ce que je me suis dit après une discussion avec un prêtre de mes amis. Il a convenu bien volontiers avec moi que beaucoup de dogmes et enseignements de l’Église étaient caducs, mais il a ajouté qu’il était nécessaire de continuer à les défendre publiquement, pour des raisons précisément de pastorale, c’est-à-dire, en clair, pour ne pas choquer les fidèles en les déstabilisant par la remise en question de tout ce qui leur a été inculqué depuis leur enfance.
Cette opposition entre pastorale et recherche est classique. Ainsi il y a eu des papes pasteurs, comme Jean-Paul II, et des papes théologiens, hommes de cabinet, comme Benoît XVI. Les seconds ont moins d’aura, de charisme, que les premiers. Comme si la foule préférait toujours suivre par empathie celui qui les guide, que réfléchir sur ce qu’on lui dit de croire.

La conversation avec mon ami m’a amené à deux conclusions. D’abord qu’il y a souvent un fossé énorme entre ce qui s’échange librement en privé, et ce qui se dit en public. Tel esprit est ouvert et se confie en toute liberté à ses amis, qui au contraire coram populo endossera un rôle et répètera un catéchisme. Ce n’est pas propre en monde chrétien au monde catholique : c’est vrai de toutes les confessions. C’est pourquoi j’ai pu parler à ce propos, y incluant les pasteurs protestants, de Schizophrénies religieuses (Golias Magazine, n°115).
En second lieu, je trouve bien dommage de continuer à admettre ce double langage. J’ai pensé à ce que dit le prêtre à K. à la fin du Procès de Kafka, à propos de la parabole de La Porte : « On n’est pas obligé de croire vrai tout ce qui est dit, il suffit qu’on le tienne pour nécessaire. » À quoi K. répond, de façon à mon avis fort pertinente : « Triste opinion… elle élèverait le mensonge à la hauteur d’une règle du monde. » Faut-il, pour garantir la pérennité d’une Institution, maintenir les ouailles, les petites brebis, dans l’aveuglement ? Je ne le pense pas.

 Voir aussi sur le même sujet mes articles : Peurs (Golias Magazine n°114) et Conseil (Golias Hebdo, n°421).