Peopolisation

J’espère qu’on me pardonnera ce néologisme, mais je vois là une tendance affectant l’information dans tous les domaines, dont celui de la politique. Ainsi le site Closer a-t-il lancé sur Internet une rubrique, Peopolitique, destinée à « couvrir » l’élection présidentielle de 2017. Elle est déjà bien alimentée, et diffuse au jour le jour maints petits potins concernant les acteurs futurs de cette élection (http://www.closermag.fr/people/politique/peopolitique).

Cette tendance est doublement néfaste : d’abord elle mêle systématiquement deux domaines qui devraient rester bien séparés, la vie publique et la vie privée. Les critiques ad hominem fusent de toutes parts, satisfaisant tous ceux, très nombreux apparemment, qui sont friands de ragots.
Ensuite cette tendance histrionique flatte le goût systématique de l’amusement répandu dans notre modernité, ce que Baudrillard appelait la fun morality. Je pense aussi à ce que Lipovetsky, à la fin de L’Ère du vide, définissait comme une sorte d’humour léger et convivial, un humour pop, qui ne tire pas à conséquence par sa superficialité même. À force de se moquer de tout, et dès le lendemain de passer à autre chose, plus rien n’a de vraie importance.
On aimerait que les gens soient toujours à leur vraie place, et n’en changent pas. Que les politiques restent des politiques, et les people, puisqu’il y en a, restent people. Mais aujourd’hui tout se mélange. Les politiques se « peopolisent » en participant à des émissions de variétés ou des talk-shows en compagnie de vedettes du show-biz. Et ces dernières ne dédaignent pas, à l’occasion, de se mêler de politique. Je sais bien que cela a déjà existé, et dans les deux sens, depuis l’empereur Néron qui se piquait d’être un acteur, jusqu’à Reagan, un acteur à l’origine, élu ensuite Président des USA. Je pense aussi aujourd’hui à tel clown populaire et populiste en passe d’être élu à la même fonction dans le même pays. Il y a aussi le cas de Coluche naguère chez nous. Mais l’exception ne devrait pas être la règle, et comme dit le proverbe Abusus non tollit usum – l’abus ne supprime pas l’usage.

Guérisons miraculeuses : prudence !

La presse faisait récemment écho de l’histoire d’une jeune Italienne de 6 ans, sourde de naissance, qui s’était remise inexplicablement à entendre lors d’un pèlerinage effectué à Lourdes, entre le 8 et le 12 mai 2016.

Sa mère l’aurait alors aussitôt conduit au Bureau des constatations médicales de Lourdes. Sauf que le docteur Alessandro de Franciscis, actuel directeur de ce Bureau dément formellement avoir un dossier au nom de cette fillette. Un bon exemple des conséquences néfastes de la surmédiatisation de ces éventuels phénomènes dont certains malades imaginaires voudraient tirer un peu de gloire. Pour rappel, la dernière guérison miraculeuse a été reconnue en 2013 pour des faits survenus 24 ans auparavant.

Bruxelles : la fin (provisoire ?) de la Fraternité des Saints Apôtres

Enfin une bonne nouvelle ! Le 15 juin dernier, le nouvel archevêque de Malines-Bruxelles, Mgr de Kesel, a fait savoir dans un communiqué que son diocèse n’accueillerait plus la Fraternité des Saints Apôtres, créée par le très controversé P. Michel-Marie Zanotti-Sorkine et érigée imprudemment en 2013 en association publique de fidèles cléricale par Mgr Léonard, alors sur le siège bruxellois.

Les 27 membres (6 prêtres et 21 séminaristes dont un diacre) sont invités pour les clercs à servir Malines-Bruxelles (puisqu’ils y sont incardinés), pour les séminaristes « s’ils le souhaitent et s’ils répondent aux conditions fixées pour la formation des prêtres dans l’archidiocèse, continuer celle-ci au Séminaire diocésain ». Car ils peuvent aussi rentrer en France, « la plupart des séminaristes de la Fraternité des Saints Apôtres v[enant] pour l’instant de France où de nombreuses régions connaissent un manque cruel de prêtres », pour reprendre les termes du communiqué qui nous en apprend bien davantage…

Revenons tout d’abord à ce changement à la tête du diocèse de Malines-Bruxelles opéré fin de l’année dernière. Pour succéder au cardinal Danneels, archevêque (1979-2010) de la capitale européenne, Benoît XVI avait choisi en 2010 la rupture en transférant de Namur-Luxembourg l’imbuvable Mgr Léonard. La démission pour raison d’âge – 75 ans en mai 2015 – de celui-ci fut acceptée par François en novembre, et ce fut Mgr de Kesel, dauphin du cardinal Danneels (déjà pressenti en 2010) qui fut choisi pour remplacer Mgr Léonard. Evêque de Bruges depuis 2010 où il acquit la réputation d’être « sage comme une image », ce curé gantois avait commencé sa carrière épiscopale comme évêque auxiliaire de Bruxelles (2002-2010). Or, si l’épiscopat bruxellois de Mgr Léonard ne dura qu’un quinquennat, il lui permit malgré tout de poursuivre son plan de restauration, entamé à Namur et dont a hérité son successeur. Notamment en accueillant la Fraternité des Saints Apôtres du P. Michel-Marie Zanotti-Sorkine (cf. Golias Hebdo n° 326, 335 et 352), longtemps curé à Marseille et aujourd’hui chapelain au sanctuaire Notre-Dame du Laus, chez Mgr di Falco-Leandri, évêque de Gap-Embrun. Faut-il revenir sur la personnalité ô combien problématique de ce prêtre gyrovague, ancien artiste – admirateur du P. Marie-Dominique Philippe, OP, créateur de la Communauté Saint-Jean –, passé successivement chez les dominicains, les franciscains, avant d’être ordonné prêtre diocésain à presque 40 ans en 1999 pour le diocèse phocéen par le cardinal Panafieu ? Ultra-conservateur, décrit dans le « journal chrétien de l’événement » L’Appel2 comme un « homme très charismatique donn[ant] des signes d’instabilité ainsi qu’un sens certain de vouloir jouer cavalier seul. Il est le péché d’orgueil à lui tout seul ». Le P. Zanotti-Sorkine put longtemps appliquer ses procédés à l’église marseillaise des Réformés, promise à la fermeture mais qu’il relança grâce à sa pastorale particulière que nous avons déjà largement narrée. En soutane et jouant en toutes circonstances sur la corde sensible, il recevait ses interlocuteurs dans les bistrots de sa paroisse, évangélisait les musulmans, organisait adorations et autres pieuses activités (avec des laïcs en faire-valoir) et attirait les foules venues de loin (mais peu des Bouches-du-Rhône) à ses messes archi-classiques. Site internet, propagation (pour ne pas dire propagande) de ses homélies enflammées, livres, disques…, les affaires du P. Zanotti-Sorkine marchaient et marchent toujours bien, grâce entre autres aux réseaux sociaux. [découvrez l’ensemble de notre article dans Golias Hebdo n°438]

Truquage

À l’adresse du mouvement des cheminots, notre Président a dernièrement cité le mot de Maurice Thorez : « Il faut savoir arrêter une grève ». Il a évidemment pensé se situer, par la référence à ce nom connu et apprécié dans les milieux populaires, dans la tradition de la gauche. Le Premier ministre lui a d’ailleurs emboîté le pas, lors des commémorations du Front populaire de 1936. Ce faisant, les deux têtes de l’exécutif ont sans nul doute voulu se situer clairement sur l’échiquier politique national, et donner des gages aux forces progressistes de notre pays.

Malheureusement la citation présidentielle est très fâcheusement tronquée. Maurice Thorez a bien dit : « Il faut savoir arrêter une grève », mais il a ajouté aussitôt après : « dès que satisfaction a été obtenue ». Or à l’évidence ce n’est pas le cas, les cheminots n’ayant à l’heure où j’écris encore rien obtenu du tout. Aussi la phrase du leader communiste se situait dans un joyeux contexte de victoire, dont apparemment nous sommes bien loin aujourd’hui.
On peut faire dire n’importe quoi en sortant une phrase de son contexte. « Donnez-moi deux lignes de quelqu’un et je le ferai pendre ». Cette remarque attribuée au cardinal de Richelieu montre l’énorme danger qu’il y a, par exemple quand on cite, à couper un membre de phrase. Le sens et l’intention changent, parfois du tout au tout, quand on se livre à de telles manipulations (voir mon billet « Contexte », dans Golias Hebdo, n°155).
Le résultat est un truquage, peu honorable pour son auteur. Le choix alors est simple. Au mieux, le Président a été amnésique. Et au pire, machiavélique, pensant simplement à se positionner pour les élections à venir. Nombreux de toute façon sont dans le monde politique ceux qui pratiquent ainsi la restriction mentale. Finalement, la leçon à tirer de tout cela est qu’on connaît quelqu’un, non seulement par ce qu’il dit, mais aussi, et peut-être surtout, par ce qu’il ne dit pas.

Credo

J’ai récemment relu les paroles du Credo, aussi bien dans sa version du Symbole des Apôtres, que dans celle de Nicée-Constantinople, et j’ai été frappé que n’y figure en aucune façon ce que Jésus a enseigné durant sa vie. On n’y mentionne que sa naissance, sa passion, sa mort, sa résurrection, et l’attente de son retour futur. Mais sur tout ce qu’il a pu dire pendant son magistère, même réduit à trois ans, il y a un silence complet, que je trouve bien singulier.

Y réfléchissant, je pense que c’est tout simplement la construction paulinienne qui sous-tend le Credo, et Paul n’était pas intéressé par l’enseignement de Jésus, qu’il ne cite pratiquement jamais. Il a construit un scénario du sacrifice rédempteur du Messie, emprunté pour une partie au chapitre 53 d’Isaïe sur le « Serviteur souffrant », qu’il a interprété à sa manière, bien différente de celle des juifs, et en partie aux cultes à mystères païens très répandus à l’époque, où un dieu meurt et ressuscite pour le salut de ses fidèles. Cette construction est à la base du christianisme majoritaire, dont Paul est le créateur, et c’est naturellement qu’elle se retrouve dans le Credo.
Je trouve dommage qu’elle puisse faire oublier ce qu’a pu être l’enseignement même de Jésus. Certes je comprends bien qu’elle puisse émouvoir profondément les foules. Mais enfin Jésus s’y trouve en quelque façon instrumentalisé, jusqu’à sa divinisation même, dont on peut juger qu’il n’eût pas voulu. Ainsi le Fils de Dieu est-il devenu Dieu le Fils, et notre Enseigneur, Notre Seigneur. Quant au storytelling paulinien, il nous touche beaucoup certes, mais ne nous éclaire pas beaucoup sur la façon dont nous devons vivre dès ici-bas. Et pire, il peut mener, par l’imitation qu’il peut nous proposer, à faire une croix sur notre vie même.
Bref, je préfère quant à moi le Christ enseignant qui nous sauve, au Christ qui nous sauve en saignant. Il me semble que l’accès à Jésus se fait mieux par ses paroles, que par une construction mythologique, si touchante soit-elle. Un homme se connaît par ce qu’il a dit, plutôt que par ce qu’on nous a dit qu’il était : « Ses disciples lui disaient donc : ‘Qui es-tu ?’ Jésus leur dit : ‘Absolument ce que je vous dis’. » (Jean 8/25) – « Par les choses que je vous dis, ne savez-vous pas qui je suis ? » (Évangile selon Thomas, logion 43).

Jubilé : comment François entend décléricaliser l’église

Ce jubilé des prêtres était très attendu. Du 1er au 3 juin, 6.000 curés du monde entier étaient réunis autour de l’évêque de Rome avec pour point d’orgue la messe de la solennité du Sacré-Cœur, pour une « retraite spirituelle ». Chacun sait que François – depuis son élection – use à leur égard du « qui aime bien châtie bien ».

La bouche souvent pleine de reproches, il estime que trop d’entre eux se comportent comme des « douaniers », des « contrôleurs de la grâce », des « fonctionnaires » et même, à présent, des « mercenaire[s] » ! Certes moins vindicatif dans la forme pendant ces soixante-douze heures mais fidèle à sa méthode, le pape jésuite ne put – on le voit – s’empêcher d’administrer çà et là quelques soufflantes. En trois conférences (le 2) et une homélie (le 3), il continua de tracer le « portrait-type du prêtre Bon Pasteur »1, critique en creux de ce qu’ils sont devenus sous la restauration postconciliaire, et tendit la main à un groupe de femmes prêtres, pour la première fois reçu au Vatican. Tout cela avec en toile de fond la réforme de la Curie et les nouvelles dispositions à l’endroit des évêques protecteurs de clercs pédophiles…

« Contrôleurs de la grâce »

Trois conférences donc en trois lieux différents, sur la journée du 2 juin. Après l’office de Tierce, la première ayant pour titre « De la distance à la fête » se déroula dans la cathédrale de l’évêque de Rome, à Saint-Jean-de-Latran2. Puis avec l’Angélus et l’office de Sexte, ce fut la deuxième conférence intitulée « Le réceptacle de la Miséricorde » à Sainte-Marie-Majeure3. Enfin, après l’office de None et la sieste, l’ultime – « La bonne odeur du Christ et la lumière de sa miséricorde » – à Saint-Paul-hors-les-Murs4. Si le ton ne fut jamais réprobateur – et même parfois au contraire familier et comique –, François, par l’usage de certains mots, ne s’empêcha toutefois pas de corriger les prêtres et leur manque d’humanité. Il leur reprocha de ne pas assez « compatir avec celui qui souffre, s’émouvoir face à celui qui est dans le besoin, s’indigner, se laisser toucher jusqu’aux entrailles face à une injustice patente ». Ce qu’il appelle la « miséricorde féminine », « l’amour maternel viscéral (rahamim) »5. Il pointe « ces confesseurs impatients, qui donnent des coups de bâton aux pénitents, qui les réprouvent… Mais c’est comme ça que Dieu te traitera ! » Son mot d’ordre : « Il faut faire miséricorde pour recevoir miséricorde. » Ce qu’à ses yeux les prêtres ne font pas ou prou ou insuffisamment. S’appuyant sur la parabole de l’enfant prodigue (Lc 15, 11-31), habité par la « nostalgie [qui] a un rapport avec la miséricorde » : elle « élargit notre âme », François note qu’en dépit de sa saleté, de ses haillons, le Père le met « au centre de la fête ». Le Père fait montre de miséricorde, il « nous nettoie » et « nous donne la dignité ». Le pape utilise en outre la figure de Simon-Pierre que « le Seigneur éduque » à devenir « l’homme ordinaire, avec ses contradictions et ses faiblesses, et l’homme qui est Pierre, celui qui a les clefs, celui qui guide les autres ». Et pourtant reste-t-il humain : « À peine l’a-t-il [Jésus, NDLR] félicité pour la profession de foi, qui vient du Père, que déjà il le reprend durement pour la tentation d’écouter la voix de l’esprit mauvais qui lui dit de se tenir loin de la croix. » Les prêtres seraient-ils meilleurs que Pierre, eux si « vaniteux », « péché des prêtres » par excellence selon François ? Evidemment non et c’est justement la miséricorde qui permet de tenir les deux bouts de la chaîne, si l’on peut dire, surmonter ce paradoxe. Sans ces deux dimensions, alors le prêtre devient un pharisien au « cœur endurci ». De fait, certains d’entre eux ne parlent guère de personnes mais de « cas » : « Ceci est très clérical (…) : réduire l’amour concret de Dieu, de ce que nous donne Dieu, de la personne, à un cas. Et ainsi je me détache et il ne me touche pas. Et ainsi je ne me salis pas les mains, je fais une pastorale propre, élégante, où je ne risque rien. » Le pape argentin invite les prêtres à sortir de leur carcan, a pardonner à l’image de Jésus avec la pécheresse : « À celle-ci il a été beaucoup pardonné, parce qu’elle avait beaucoup aimé, qu’elle avait beaucoup péché. »

(Lc 7, 47) Deux heures plus tard, rendez-vous à Sainte-Marie-Majeure. Comme toujours dans cette basilique, François fleurit d’abord l’icône de la Vierge Salus Populi Romani avant de s’installer derrière sa table de conférencier. Grosso modo, pour pouvoir pardonner, il faut avoir été soi-même pardonné, « le réceptacle de la Miséricorde [étant] notre péché ». Il attend donc des prêtres qu’ils aient des « cœurs re-créés », qu’ils soient excessifs dans la miséricorde comme le Père, car Dieu « ne se lasse pas de pardonner. Il revient semer sa miséricorde et son pardon… Il revient, et revient et revient encore, soixante-dix- fois sept fois » (Mt 18, 22).

« Tribunal professionnel »

François recourt à une image étonnante devant cette assemblée, celle du toxicodépendant repenti : « Regarde-toi, toi-même ; rappelle-toi ton histoire, raconte-la et tu y trouveras tant de miséricorde. Nous voyons que, parmi ceux qui travaillent à combattre la toxicodépendance, ceux qui se sont libérés sont généralement ceux qui comprennent mieux, qui aident et savent exiger des autres. Et le meilleur confesseur est d’ordinaire celui qui se confesse le mieux. » Pour aller dans son sens, il s’appuie sur de nombreux saints (Pierre, Paul, Jean, Ignace, François…) ayant tous reçu la miséricorde, ayant tous été
re-créés par Dieu. Point culminant de cette litanie : Marie, laquelle porte en elle la miséricorde par son « oui ». Il ne suffit pas de la regarder mais de se laisser regarder par elle ; elle veut nous accueillir en son « sein », non dans un « tribunal [ou] un cabinet professionnel ».

Le pape Bergoglio invite les prêtres à se réfugier auprès de Marie, laquelle « purifiera votre vue de toutes les cataractes qui empêchent de voir le Christ dans les âmes, vous guérira de toutes les myopies qui obscurcissent les besoins des gens, qui sont ceux du Seigneur incarné, et vous guérira de toutes les presbyties qui ne voient pas les détails, la note écrite en petits caractères, où se jouent les réalités importantes de la vie de l’Église et de la famille ». Il demande donc aux prêtres d’adopter le même regard que Marie – notamment la Vierge de Guadalupe – qui sait lire les regards, « observe avec attention, se tourne et s’implique entièrement avec celui qui est devant elle, comme une mère toute attentive à son petit enfant qui lui raconte quelque chose ». François attend des prêtres qu’ils l’imitent, à savoir « regarde[r] de manière intégrale (…). La miséricorde sait voir la totalité et saisit ce qui est le plus nécessaire ».

Enfin, un peu avant l’heure du thé, direction Saint-Paul-hors-les-Murs pour la dernière conférence. Le sujet : les « œuvres de miséricorde ». Il s’agit d’un signe distinctif de l’Eglise : l’amour des pauvres dont nous devons nous souvenir (Ga 2, 10). Quand le prêtre sert les pauvres, « nos gens apprécient ». S’il a des défauts, ils sont prêts à les lui pardonner, « sauf celui de l’attachement à l’argent [qui] nous fait perdre la richesse de la miséricorde. Notre peuple sent par intuition quels péchés sont graves pour le pasteur, ceux qui tuent son ministère parce qu’ils le transforment en fonctionnaire, ou pire, en mercenaire ». La miséricorde doit être la base de tous les plans pastoraux, si elle n’y est pas, « ce n’est pas béni ». Le pape Bergoglio prend pour exemple la pécheresse pardonnée (Jn 8, 3-11). Le Christ a proposé une troisième voie : « Ne la condamnant pas, il enfreint la loi », il lui « ouvre d’autres espaces » afin qu’« elle cesse d’être objet du regard d’autrui [mais] protagoniste ». François aborde ensuite le confessionnal en lien direct avec l’épisode de la pécheresse. Il attend des prêtres qu’il agisse comme « le Père qui tous les soirs monte sur la terrasse pour voir s’il [l’enfant prodigue, NDLR] arrive, le berger qui est sorti pour chercher la brebis perdue, le Samaritain qui a bon cœur ». Les prêtres sont des « signes et des instruments pour que [le Père et le pécheur] se rencontrent », des « serviteurs inutiles » toujours disponibles pour « trouver la voie juste pour arriver au but ». La charge est violente envers les confesseurs curieux « qui demandent et demandent encore dis-moi, s’il te plaît… Tu as besoin de tant de détails pour pardonner ? Ou bien es-tu en train de te faire un film ? » De fait, le confesseur ne doit pas craindre de trop pardonner.

François s’appuie sur un capucin de ses amis pour illustrer ses propos : « Il trouve toujours le chemin pour pardonner et pour que la personne en face de lui fasse un pas en avant. C’est un don de l’Esprit saint que le sien. Il pardonne, mais parfois lui vient le scrupule d’avoir trop pardonné. Et donc une fois, en parlant, il m’a dit : J’ai parfois ces scrupules. Et je lui ai demandé : Et que fais-tu quand tu as ces scrupules ? Je vais devant le tabernacle, je regarde le Seigneur et lui dis : Seigneur, pardonne-moi, aujourd’hui j’ai beaucoup pardonné. Mais que ce soit clair – hein ? – que c’est de ta faute, car tu m’as donné le mauvais exemple. » Le confesseur n’est pas un « juge-fonctionnaire », qui applique « la morale des livres, sans expérience. La règle de Jésus, c’est de juger comme nous voulons être jugés ». François conclut sur « les coups de bâton » qu’il inflige aux prêtres, lesquels – pour certains d’entre eux – s’en plaignent. Pas question pour lui de s’excuser ou de retirer une ligne de ce qu’il a dit d’eux. Au contraire, l’évêque de Rome sortit une lettre d’un prêtre italien, reçue deux jours avant ces conférences (« Je crois que c’est le Seigneur qui me l’a donnée »). Cette lettre confirme en tout point ce qu’il reproche aux prêtres ; ainsi, par exemple, ce curé regrette-t-il la bureaucratie ecclésiale qui freine son action pastorale et entraîne son « manque de paternité spirituelle ». Et de conclure : « Je prie pour vous et je vous remercie, ainsi que pour ces tirages d’oreilles que je ressens comme nécessaires pour mon chemin : les coups de bâtons ! »

Feuille de route exigeante

Il fallait bien une nuit pour digérer ces plus de trois heures de conférences. Le lendemain, le pape jésuite concélébra la messe du Sacré-Cœur avec les 6.000 prêtres présents et s’appuya sur les textes du jour (Ez 34, 11-16 ; Rm 5, 5b-11 ; Lc 15, 3-7) pour construire son homélie6. Il demanda de fait aux prêtres de « chercher, inclure et se réjouir ». « Chercher la brebis perdue », qu’importe les horaires et les endroits car le pasteur « n’exige jamais de ne pas être dérangé (…). Il ne se fait pas payer les extras ». Le prêtre est un « pasteur, non un inspecteur du troupeau (…). Si le pasteur ne risque pas, il ne trouve pas ». « Inclure » ensuite : « Le prêtre du Christ est oint pour le peuple, pas pour choisir ses propres projets, mais pour être proche des gens concrets que Dieu, par l’Église, lui a confiés. Personne n’est exclu de son cœur, de sa prière et de son sourire. » Enfin, « se réjouir du fils qui respire à nouveau l’air de la maison » car le prêtre « est pasteur selon le Cœur doux de Dieu » : « la dureté lui est étrangère ». En trois jours, François traça une feuille de route exigeante à des prêtres loin d’être tous bergogliens même s’il fut applaudi et fêté par les assemblées devant lesquelles il devisa. Mais le pape jésuite n’est pas dupe : pour changer la mentalité presbytérale, il faudra des années. C’est surtout le cléricalisme qu’il souhaite extirper des prêtres (cf. Golias Hebdo n° 431), c’est pourquoi à peine ceux-ci avaient-ils quitté la Cité léonine que François – sur proposition du C9 – approuvait le 4 juin ad experimentum les statuts de la nouvelle Congrégation pour les laïcs, la famille et la vie7, en vigueur dès le 1er septembre prochain. Fusion des Conseils pontificaux pour les laïcs et pour la famille, ce dicastère présidé par un cardinal (Maradiaga ?) disposera d’un secrétaire : « Qui pourrait être un laïc, assistés de trois sous-secrétaires, tous laïcs, et en charge des sections dédiées aux laïcs, à la famille et à la santé. Le texte officiel précise bien que ses membres pourront être issus du clergé, mais qu’il y aura aussi des fidèles laïcs, hommes et femmes, célibataires ou mariés, engagés dans divers champs d’activité et venant des quatre coins du monde, afin de respecter le caractère universel de l’Église. » En outre, l’Académie pontificale pour la vie ainsi que l’Institut pontifical Jean-Paul-II passeront dans le giron de cette nouvelle Congrégation, ceci « pour promouvoir une direction commune dans les études sur le mariage, la famille et la vie ». Il s’agit d’unifier les discours et là aussi de « déconservatiser » langage et pratique en vigueur actuellement sur ces sujets. L’évêque de Rome estime en fait que la meilleure façon de décléricaliser l’Eglise reste encore de nommer des laïcs à des postes à responsabilité, surtout quand cela les concerne au premier chef. Mais comme le disait le cardinal hondurien à Liège fin mai, « au sein de la Curie, des mentalités doivent encore changer, nous devons tous nous convertir et nous interroger » (cf. Golias Hebdo n° 435). De même, toujours en lien avec ce changement de mentalités, il faut noter que la promulgation de ces statuts fut accompagnée d’un motu proprio sur la protection des mineurs. Intitulé « Comme une mère affectueuse », ce décret (en vigueur le 5 septembre prochain) stipule que les évêques « négligen[ts] dans l’exercice de leurs fonctions vis-à-vis des cas d’abus sexuels commis sur des mineurs » ou qui ont fait montre d’un « manque de diligence grave » dans la gestion de ces cas pourront être révoqués8. L’éventuelle révocation sera prononcée par le pape entouré d’un collège de juristes constitué de cardinaux et d’évêques. Ici, pas de laïcs ; il semble que sur ces sujets, l’Eglise hiérarchique continue de préférer laver son linge sale en famille…

Malgré tout, ces décisions restent des avancées, quoique timides. Il y a en effet un changement d’état d’esprit actuellement à Rome qui ne mange pas de pain car il n’engage à rien. En tout cas sur certains thèmes. Ainsi sur celui du presbytérat féminin. Alors que les prêtres étaient en effet réunis autour du pape afin de jubiler, ce dernier faisait recevoir par un responsable de la secrétairerie d’Etat ayant rang d’évêque une délégation des associations nord-américaines Women’s Ordination Worldwide (WOW) et Women’s Ordination Conference (WOC) qui militent pour l’ordination de prêtres féminins dans l’Eglise catholique9 et qui en avaient fait la publicité dans les rues romaines10. Une attitude inimaginable sous les deux derniers pontificats polonais et allemand. Mais après tout, le pape argentin serait prêt à réfléchir sur les ordinations diaconales féminines (cf. Golias Hebdo n° 433) et sur les ordinations presbytérales féminines. Tout en rappelant la « porte fermée » par Jean Paul II, il n’a jamais donné son avis personnel et plaide au contraire pour une théologie de la femme digne de ce nom… Il s’agit sans doute du deuxième fléau auquel François veut s’attaquer : la super-masculinité de l’Eglise, pourtant « féminine » selon ses dires.

Les femmes-prêtres accueillies

En vérité, pour changer les prêtres et en finir avec l’état d’esprit clérical qui corrompt l’Eglise, le pape Bergoglio espère beaucoup des laïcs et du « sensus fidei » dont il fit l’apologie – avec le « sens des pauvres » – à Saint-Paul-hors-les-Murs. Cette mentalité de caste freine la réforme bergoglienne, l’empêche d’aller plus avant. A ses yeux, le prêtre doit se « salir les mains », les mêmes avec lesquelles il présidera l’eucharistie, et les laïcs peuvent l’y aider. En tout cas, ces décisions en appellent d’autres et il faut espérer que la réforme avance plus vite et aille plus loin.
Enfin, en ne rejetant pas les femmes prêtres excommuniées, en leur tendant la main, en les écoutant, François prêche par l’exemple : ce doit être l’attitude des prêtres, lesquels ont tendance à éloigner d’eux tous ceux qui ne se conforment pas à la doctrine sacrée ; il faut les comprendre, quelque part : ils ont été formés, ces dernières années, avant tout pour devenir des défenseurs de la Loi et non des pasteurs qui mettent les mains dans le cambouis. C’est bien cela que dénonce François : il les accuse d’être déconnectés des réalités – notamment en raison de leurs tâches administratives –, de ne plus visiter qui que ce soit, de ne plus se rendre sur le marché du village pour y rencontrer les gens, de ne plus assez s’investir dans les « œuvres de miséricorde » car fonctionnarisés par la mission presbytérale. Toutes ces tâches sont actuellement remplies par les laïcs, réduits au rôle d’exécutants certes mais qui répondent finalement le plus fidèlement aux injonctions évangéliques. Il s’agit en effet d’une nouveauté : François veut rompre avec l’Eglise ayant pour base les prêtres pour mettre en place une Eglise ayant pour base les laïcs avec les prêtres comme « serviteurs inutiles ». Programme ambitieux, s’il en est. Il n’y a de fait pas à tergiverser plus longtemps : il faut, pour mettre en œuvre cette réforme, un synode sur le presbytérat.

Notes :
1. http://fr.radiovaticana.va/news/2016/06/03/le_pape_fran%C3%A7ois_dresse_le_portrait_type_du_pr%C3%AAtre_bon_pasteur/1234522
2. http://www.news.va/fr/news/jubile-des-pretres-la-catechese-du-pape-a-saint-je
3. http://www.news.va/fr/news/jubile-des-pretres-la-meditation-du-pape-a-sainte
4. http://www.news.va/fr/news/a-saint-paul-hors-les-murs-le-pape-medite-sur-les
5. Dixit le père basque José Antonio Pagola dans Jésus, approche historique (Ed. du Cerf), « l’idée de compassion est exprimé en hébreu (et en araméen) par le terme de rahamim, qui signifie entrailles. C’est ce qu’éprouve la mère pour l’enfant qu’elle porte dans son ventre » (p. 205).
6. http://w2.vatican.va/content/francesco/fr/homilies/2016/documents/papa-francesco_20160603_omelia-giubileo-sacerdoti.html
7. http://fr.radiovaticana.va/news/2016/06/04/cr%C3%A9ation_dun_nouveau_dicast%C3%A8re_pour_les_la%C3%AFcs,_la_famille_et_la_vie/1234774
8. http://www.lexpress.fr/actualite/societe/religion/pedophilie-le-pape-autorise-la-revocation-des-eveques-negligents_1798945.html
9. http://www.lefigaro.fr/flash-actu/2016/06/03/97001-20160603FILWWW00154-une-delegation-de-femmes-pretres-au-vatican.php
10. http://www.lefigaro.fr/international/2016/05/27/01003-20160527ARTFIG00009-des-femmes-pretres-s-affichent-pres-du-vatican.php

Hypnose

Un habitant de Parentis-en-Born (Landes), âgé de 51 ans, a été hypnotisé le samedi soir dernier, 21 mai, en regardant sur TF1 l’émission « Stars sous hypnose », avec l’artiste hypnotiseur québécois Messmer. Pendant l’émission, il a gardé les yeux ouverts, est resté conscient, mais sans réaction. Sa femme a appelé alors le Samu. « C’est la première fois qu’on est face à ce genre de situation », a réagi un des médecins intervenus. Interrogé par la radio, un infirmier et hypnotiseur de Mont-de-Marsan a estimé que le quinquagénaire devait être « très réceptif à l’hypnose ». Il considère qu’environ un tiers de la population est dans ce cas. (Source : leparisien.fr, 23 mai 2016)

Je trouve très discutables ces constatations médicales. Être hypnotisé devant sa télévision est extrêmement fréquent. D’abord on s’endort souvent, et d’un vrai sommeil. Mais aussi on ne peut s’en détacher, la bave aux lèvres, même si l’on se rend compte, ce qui n’est pas fréquent, que ce qu’on regarde est débile. C’est le cas des téléspectateurs de TF1, à commencer par ces 3 millions qui ont regardé l’émission ce soir-là. Comme dit Baudelaire dans son « Avertissement au lecteur » des Fleurs du Mal : « Aux objets répugnants nous trouvons des appas ; / Chaque jour vers l’Enfer nous descendons d’un pas, / Sans horreur, à travers des ténèbres qui puent. » Ne soyons donc pas angéliques : il y a bel et bien une volupté dans l’auto-dégradation, et dans la torpeur qu’elle provoque.
La télévision est le dieu-lare du foyer moderne : devant elle on somnole, ou on dort. Et de ce Morphée nouveau on ne peut se passer. Cette fascination, cette sidération par les images les plus stupides, révèle un besoin de ne plus rien penser ou sentir profondément. L’âme est doublement morte : d’abord on l’oublie, puis on oublie qu’on l’a oubliée. L’aliénation est totale, et point n’est besoin de monter en épingle le cas d’un seul spectateur par hasard hypnotisé. Rares sont ceux qui ne le sont pas.
Peut-être écouterons-nous alors une voix prophétique : « Réveille-toi, toi qui dors, relève-toi d’entre les morts ! » (Éphésiens, 5/14)