Théâtre

J’ai revu avec intérêt le film de Nanni Moretti, Habemus papam, sorti en 2011, et qui a été diffusé la semaine dernière sur Arte. On y voit un cardinal venant d’être élu pape, mais aussitôt refusant d’assumer son rôle de berger du peuple fidèle, en alléguant sa fatigue et son incapacité. L’incongruité de la situation, le comique de beaucoup de scènes, peuvent faire penser à une farce, et effectivement le film peut être vu comme tel. Mais par-delà l’amusement il recèle à mon avis un sens profond.

L’impression générale qui s’en dégage est que la vie n’est qu’un immense théâtre, que chacun ne fait qu’y jouer un rôle, et pour le spectateur l’arbitraire du casting, de la distribution de la pièce, saute aux yeux. On voit les cardinaux jouer au volley-ball, et mettre à cette activité autant de goût, et sans doute plus, qu’à leur vote en Conclave. Il y a même une scène où tous les dialogues ne sont faits que de répliques tirées de Tchékhov. Autrement dit, plus rien n’appartient en propre à quiconque. Et de façon significative le pape récalcitrant avoue lui-même sa vocation contrariée : il aurait aimé être comédien.
Le thème n’est pas nouveau, bien sûr. Déjà Pétrone disait : « Le monde entier joue la comédie ». Et Montaigne : « La plupart de nos vacations sont farcesques ». Shakespeare aussi a comparé la vie entière à un théâtre. À leur suite, le cinéaste s’est donc appliqué à montrer la nature totalement aléatoire des rôles sociaux, à arracher les masques. Cette démystification choquera sûrement certains, qui croient au sérieux de ce qui n’est qu’un Grand Jeu. Et ils verront là une destruction dangereuse, débouchant sur un vide désorientant, un nihilisme.
Pourtant je pense que ce film est salutaire. La foi elle-même acquiert maturité et solidité si, évitant tout ce théâtre vain, elle se contente de s’intérioriser dans l’âme de chacun. Quel besoin avons-nous d’être guidés, dirigés d’en-haut, fût-ce par un Souverain Pontife ? Ne pouvons-nous pas être autonomes, nous appartenir ? Prenons exemple sur ce pape malheureux, dont la tragédie de toute la vie a été, précisément, de ne pas s’appartenir.

PCF : Les enjeux d’un congrès

Le 37e congrès du Parti communiste français qui se tiendra du 2 au 5 juin 2016 à Aubervilliers  sera décisif non seulement pour l’avenir de la presque centenaire organisation, mais aussi pour les classes populaires et moyennes confrontées à une régression sans précédent des droits salariaux et sociaux

Depuis les débuts du quinquennat de François Hollande, la réforme des retraites, le Pacte de responsabilité, la loi Macron, la loi « travail », la liquidation de grands sites industriels, la poursuite du démantèlement des services publics, semblent suivre une feuille de route visant à transférer le plus d’argent possible du travail, du salaire socialisé, vers les profits capitalistes. Ces orientations d’un gouvernement issu de l’ex- maison commune socialiste sont dans la logique de la métamorphose du PS, débutée depuis 1983 et qui atteint ce point ultime où s’impose l’évidente et cruelle vérité corroborant l’analyse marxienne trop précipitamment enterrée : la bourgeoisie capitaliste, à ne pas confondre avec les patrons de PME, mais la mondialisée, celle qui préside aux destinées des banques, celle qui règne sur les Bourses, celle qui spécule sur les prix des céréales , sur les cours du pétrole et des sources d’énergie, cette classe qui n’a d’autre maître que l’Argent, ne peut exister sans « révolutionner toujours plus avant les instruments de production, donc les rapports de production, donc l’ensemble des rapports sociaux… Le bouleversement continuel de la production l’ébranlement ininterrompu de toutes les catégories sociales, l’insécurité et le mouvement éternels distinguent l’époque bourgeoise de toutes celles qui l’ont précédée…

Tout ce qu’il y avait d’établi et d’assuré part en fumée, tout ce qu’il y avait de sacré est profané… Talonnée par le besoin de débouchés toujours plus étendus pour ses produits, la bourgeoisie gagne la terre entière. Il lui faut se nicher partout, s’installer partout, créer partout des relations »1. Parce qu’il est progressiste et révolutionne tout, le capitalisme libéral s’est mêlé de politique, liquidant la vieille droite conservatrice et la social démocratie républicaine au profit d’un large camp démocrate auquel il était nécessaire d’adjoindre une indispensable aile gauche ralliée à l’économie de marché mais suffisamment moderne pour profaner avec allégresse le tabernacle sacré de la République sociale du prolétariat tout en apparaissant comme la gauche innovante du « Mariage pour tous », du « Paris plage », des joyeuses gambades sexuelles présidentielles. La rupture idéologique et pratique avec la vieille maison « Section Française de l’Internationale socialiste » (SFIO) étant achevée, le vide d’image propre à abuser le candide « peuple de gauche », inquiète soudain les cercles « démocrates » de la politique spectacle. Les « thing- tank » s’agitent alors afin de multiplier les leurres pour militants déboussolés : primaires des gauches, médiatisation de personnalités « alternatives » qui, après avoir cautionné toutes les réformes antisociales du Président Hollande et de ses deux gouvernements, s’inquiètent soudain au sujet d’une absurde et inefficace « déchéance de nationalité » des auteurs d’attentats terroristes. Cette agitation proposée par de médiocres prestidigitateurs semblait fasciner quelques dirigeants du PCF qui se prirent à rêver d’une recomposition « de gauche » ressemblant à la reconstitution d’une social-démocratie de substitution. La forte mobilisation contre la « Loi travail », la radicalisation ouvrière sur les grands sites industriels délocalisés et victimes du dumping social, fit soudain comprendre à bien des observateurs éberlués, que le peuple était de retour et qu’il était très, très, en colère !

Les temps étaient durs et les idées molles. Le Front national, autre imposture ou leurre électoraliste, fit son beurre sur l’effacement du rôle tribunicien du PCF et de la capacité de ce dernier à représenter les intérêts populaires. Le parti de la famille Le Pen assumant son rôle de récupérateur de colères et de frustrations sociales, navigua allégrement sur le vide idéologique laissé, après l’effondrement de l’URSS. Sur les décombres de celle-ci, les nouveaux maîtres à penser du libéralisme triomphant n’eurent de cesse de répéter qu’il n’y avait là rien à voir, seulement l’horreur du goulag. Cette lecture unique de l’Histoire ne trouva à gauche que peu de contradicteurs : ainsi furent oubliés, Marx et Engels, les combattants de la Commune, le long cortège des dirigeants et théoriciens, inspirés et féconds d’un marxisme critique du centralisme léniniste et dressé contre le tsarisme continué et repeint de rouge  de Staline: Rosa Luxemburg, Karl Liebknecht, Antonio Gramsci, Karl Kautsch, Georg Lukacs,Ernst Bloch, et en France, le courant socialiste révolutionnaire antérieur à l’avènement de l’URSS et représenté par la primitive CGT de Victor Griffuelhes qui préconisait le recours à la grève générale conçue non pas comme une simple cessation du travail mais comme la prise de possession de l’outillage social, c’est-à-dire l’expropriation de la classe capitaliste et la réorganisation de la production et de la circulation des produits par les syndicats, les Bourses du travail devenant les lieux assurant la circulation des produits nécessaires à la vie des populations. L’ouvrier cordonnier, Victor Griffuelhés, soutenait que « le mouvement naîtra des circonstances, d’une mentalité ouvrière élevée, à la hauteur des événements… »2 . Un enseignement à ne pas négliger en ces jours où la formidable offensive antisociale déclenchée en Europe dans le cadre de la financiarisation de l’économie mondiale, trouve en France, notamment, et en Espagne, l’émergence d’une radicalité portée par de jeunes diplômés précarisés ainsi que par des salariés sacrifiés dans le cadre d’une entreprise générale visant à baisser le coût du travail au profit d’ intérêts financiers d’une minorité d’actionnaires et de managers. Les événements sont là, inscrits dans une phase historique débutée par le coup d’Etat au Chili le 11 septembre 1973, ouvrant ce pays à l’expérimentation ultra libérale de l’Etat minimum théorisé par les Chicago boy’s. La même année 1973, le gouvernement français renonçant aux prérogatives économiques de l’Etat, décide d’emprunter auprès des banques privées, dotant ainsi le Capital de l’arme de destruction massive de la dette publique, prétexte en or pour soumettre les biens et services publics aux lois du marché. Cette entreprise progressive, débutée voici plus de quarante ans, puis accélérée en 2008, entre dans une phase cynique et violente qui bouleverse les équilibres économiques, sociaux, humains, psychologiques, jadis établis en Occident dans le cadre de rapports de force, pour opposer des limites et un cadre législatif, aux turbulences de l’économie de marché. La déréglementation devient la norme des réformes dites structurelles et ce processus présente un coût humain de plus en plus insupportable avec l’extension de la précarité sociale affectant à présent une classe moyenne salariée jusque là à l’abri des aléas économiques.Cette souffrance généralisée, au cœur du monde du travail, dans les sociétés occidentales, résultant notamment de pratiques managériales visant à casser du personnel à moindre coût, exacerbe les colères et donc la lutte des classes. La résurgence de celle-ci ne peut qu’orienter différemment l’activité syndicale mais aussi celle des partis politiques issus du mouvement ouvrier socialiste et communiste censés accompagner la volonté populaire vers le contrôle et la réappropriation des moyens de production.
La collaboration active de la gauche dite de gouvernement avec le redéploiement structurel du Capitalisme moderne crée les conditions d’une remise en cause profonde des modèles politiques issus de la social-démocratie et, par contrecoup, impose au Parti communiste français de se positionner vis à vis de son identité et de son rôle au sein de la société.

Le PCF ébranlé depuis plus de trente ans, par le discrédit lié au modèle dit improprement « soviétique », pensa, en se social-démocratisant, reconquérir son audience perdue : échec. Cependant, au sein du parti, demeure un « patrimoine » culturel, un héritage historique dont se sont emparés nombre de militants. Ces derniers confrontés aux nouvelles réalités sociales par le biais de leur engagement syndical ou associatif, estiment que la classe ouvrière, certes affaiblie par la casse industrielle, est animée par une profonde colère à laquelle il est essentiel de proposer des débouchés politiques révolutionnaires capables de dépasser la domination capitaliste.

Le PCF à la croisée des chemins

En vue de la préparation du 37ème congrès du PCF, quatre textes alternatifs et collectifs proposés au vote des adhérents et issus de la base militante préconisent un retour aux fondamentaux du communisme. Une franche rupture avec la social- démocratie et avec les institutions européennes compromises dans l’élaboration des politiques libérales est exprimée essentiellement dans deux contributions à fortes connotations marxistes arrivées en tête dans les fédérations du Pas de Calais, du Nord et des Ardennes, c’est-à-dire sur la plupart des grands sites industriels frappés par les restructurations et les délocalisations. Le texte proposé par le Conseil national comme base commune obtient une faible majorité (51,20%). La volonté exprimée par le Conseil national du PCF d’aider à constituer un front populaire et citoyen unissant les forces mobilisées contre la loi travail en vue des présidentielles et des législatives de 2017 recueille une certaine méfiance parmi des militants craignant une récupération du mouvement par des personnalité qui viseraient la reconduction d’un gouvernement néo-social-libéral, après avoir manifesté une opposition de façade à la loi travail : il est vrai que l’attitude des frondeurs du PS ne « parvenant pas » à mobiliser l’ensemble des voix des parlementaires censés appartenir à la gauche du parti, laisse perplexes bien des observateurs. L’initiative gaullienne de Jean-Luc Mélenchon inscrite dans le cadre de la Vème République qui favorise le charisme d’un personnage en phase avec l’histoire et avec les préoccupations d’une majorité populaire ne laisse pas indifférents des militants au sein du parti. Cependant la force du mouvement social actuel pourrait être une chance historique afin que le PCF retrouve son rôle révolutionnaire consistant à déployer les moyens militants du parti pour faire réussir la bataille contre la loi travail, contre la casse industrielle, pour le développement des services publics et permettre l’ émergence, comme sujet politique, des couches populaires ce qui serait un avantage sur une classe politique qui a perdu ces dernières depuis longtemps…

Secte

J’ai regardé avec beaucoup d’intérêt l’émission Les Béatitudes : une secte aux portes du Vatican, qui a été diffusée sur la chaîne LCP, dans la soirée du vendredi 6 mai dernier. Tous les ingrédients constitutifs du phénomène sectaire ont été passés en revue : imposition d’une pensée unique et totalitaire, dévotion inconditionnelle au chef ou gourou, arrachement du disciple à son environnement et à sa famille, etc.

Cette émission m’a rendu perplexe. Finalement je me suis demandé si tous les éléments sectaires évoqués n’étaient pas bel et bien autorisés et favorisés par certains textes eux-mêmes dont peuvent se réclamer les adeptes. Me sont revenues certaines paroles mises dans la bouche de Jésus : « Celui qui n’est pas avec moi est contre moi et celui qui ne rassemble pas avec moi disperse. » (Luc 11/23) – « C’est moi qui suis le chemin, la vérité et la vie. On ne vient au Père qu’en passant par moi. » (Jean 14/6) N’est-ce pas là une pensée exclusiviste, radicalisée, et potentiellement sectaire ? Et de même pour ce qui est de l’arrachement nécessaire aux liens familiaux : « Si quelqu’un vient à moi sans haïr son père, sa mère, sa femme, ses enfants, ses frères et ses sœurs, et même sa propre vie, il ne peut pas être mon disciple. » (Luc 14/26) Des échos s’en trouvent jusque dans le Polyeucte de Corneille : « Négliger pour lui plaire et femme, et biens, et rang / Exposer pour sa gloire, et verser tout son sang… » Il y a là une inhumanité que Voltaire trouvait barbare, et qui assurément fait le lit de bien des sectes.
Par contraste, je me suis souvenu d’autres paroles qui, elles, font bien preuve d’ouverture. Ainsi : « Il y a de multiples demeures dans la maison de mon Père. » (Jean 14/2) J’en ai tiré la conclusion que tous ces textes, polyphoniques pour les uns, cacophoniques pour les autres, appartiennent de toute façon à des strates rédactionnelles bien différentes, et que l’erreur est de n’en retenir que certains au détriment des autres. C’est ainsi sans doute qu’aveugles à leur grande diversité procèdent les sectes : l’oubli des « multiples demeures » fait les demeurés.

L’infaillibilité en question : L’appel de Hans Küng

En 1971, le microcosme théologique et ecclésiastique est sens dessus-dessous : Hans Küng, ancien « peritus » à Vatican II et professeur de théologie à l’Université de Tübingen (Bade-Wurtemberg, Allemagne), publie un ouvrage intitulé : Infaillible ?
Une interpellation.

Troisième volet de cette séquence ouverte par Amoris Laetitia sur fond de putsch (cf. Golias Hebdo n° 430) et de condamnation bergoglienne du cléricalisme (cf. Golias Hebdo n° 431), le thème étant lié aux deux précédents : l’infaillibilité pontificale. En mars dernier, le théologien suisse Hans Küng – qui eut du fil à retordre avec Rome pour l’avoir discutée, c’est un euphémisme – interpellait François sur cette question dans la presse (et en lui écrivant personnellement). Aux yeux du théologien en effet, il s’agit ici de la mère de toutes les réformes, estimant que l’Eglise, institution verticale par excellence, ne pourra se réformer véritablement que si celui qui est à la tête de cette verticalité renonce à cette infaillibilité, si décriée au moment de sa proclamation (Vatican I, 1869-1870).
Et François a répondu à Hans Küng. Positivement si l’on en croit la lettre du théologien envoyée à Golias
(cf. document p. 6). Donnant au Suisse du « cher confrère » (en allemand, puis continuant en espagnol), l’évêque de Rome – dans cette lettre manuscrite – n’est pas contre « ouvrir un espace pour une discussion libre » et Hans Küng de constater un « nouvel esprit que j’attendais depuis toujours du Magistère ». Le théologien suisse a de grandes raisons de se réjouir, cette question était devenue – ses démêlées avec Rome aidant – un « tabou » et après l’affaire Küng, les spécialistes se détournèrent de ce thème. Hans Küng – comme François – croit davantage à la collégialité, à la synodalité, qu’en l’infaillibilité. Pourtant, les derniers synodes sur la famille ont montré au contraire un pape obligé de composer pour éviter une mutinerie, les quelques points avancés par ses proches (sur les divorcés-remariés, les LGBT…) étant discutés et même rejetés par la majorité synodale. Néanmoins, François – grâce à son statut – s’efforça d’ouvrir quelques portes (même a minima). Si Hans Küng fait le même constat, il estime en vérité que ces freins sont dus à l’infaillibilité.
Sans doute aussi Hans Küng a-t-il une vision de la collégialité encore imprégnée par le mouvement conciliaire. Hélas, depuis le pontificat polonais, cette constituante de la vie de l’Eglise a été vivement mise sous le boisseau, participant à cette involution postconciliaire entamée par Jean Paul II, poursuivie par Benoît XVI. La preuve avec ce serment que doit prêter le nouvel évêque, rajouté en 1987 par le pape Wojtyla et le cardinal-préfet de la Congrégation pour la doctrine de la foi, Mgr Ratzinger à l’époque, lors de l’ordination épiscopale : l’évêque doit jurer qu’« [il] veiller[a] scrupuleusement que soit conservé dans sa pureté et son intégralité le fondement de la foi qui a été transmis par les Apôtres et que les vérités soient respectées et la morale observée telles que le magistère de l’Eglise les a présentées, les enseigne et les explique à tous ». Ces papes ne cherchaient pas des pasteurs mais des préfets – ce que ne souhaite plus François, Dieu merci !

Et maintenant ? En permettant de (re-)discuter cette question théologique, le pape Bergoglio continue son mouvement de conversion. Pour que les structures et les services de l’Eglise se rénovent, il faut un nouvel état d’esprit en haut comme en bas ; c’est là que le bât blesse car, nous l’avons vu dans l’épisode consacré au cléricalisme, l’attitude du clergé a été de considérer les laïcs comme des « faire-valoir », voire des sous-curés, leur inculquant cet état d’esprit clérical et les ramenant, en terme de responsabilité et de réflexion, à l’état infantile. Un pontificat suffira-t-il pour venir à bout de ces chantiers ? Assurément non. Il faut donc que le pape jésuite passe une vitesse, notamment concernant les nominations. Car pour passer de la verticalité à l’horizontalité, de la solidité à la liquidité, l’Eglise aura besoin d’un nouveau type de cardinaux et d’évêques pour accompagner ce mouvement. Et cela fait déjà trois ans que nous attendons ce nouvel élan. [découvrez l’ensemble de notre dossier dans Golias Hebdo n°432 : http://golias-editions.fr/article5387.html]

Explication

Après les attentats du 13 novembre, Manuel Valls a déclaré « qu’expliquer de tels actes, c’est déjà vouloir un peu les excuser ». Devant le tollé suscité par ces propos, spécialement dans le milieu des sociologues, il a essayé de les adoucir, en opposant « expliquer » à « comprendre », mais cette nuance sémantique est apparue bien floue, et n’a guère convaincu (Source : lefigaro.fr, 21/03/2016).

Ce n’est pas la première fois que notre Premier ministre récuse l’explication des événements et des idées, au bénéfice de l’anathème et de l’ostracisme. Ainsi a-t-il déclaré l’an dernier à l’adresse d’une jeune députée du Front National : « Madame, jusqu’au bout je mènerai campagne pour vous stigmatiser et pour vous dire que vous n’êtes ni la République, ni la France. » Loin de lui donc a été l’idée d’« expliquer » ou de « comprendre », comme on voudra, ce mouvement : il lui a suffi de le condamner aveuglément. Il ne s’est pas demandé sur quel terreau social il a poussé, pas plus que si les pulsions secrètes qui habitent ses adhérents n’habitent pas en tout homme « ordinaire » : pour voir tout cela, et donc être à même de s’en défendre, il eût fallu un effort intellectuel qu’il n’a pas consenti (je l’ai explicité dans mon article « Stigmatisation », Golias Hebdo, n°377).
Analogue à la sienne est l’attitude de ceux qui ont vu dans Eichmann, le bourreau nazi, un monstre diabolique, dont la conduite, incompréhensible à la raison, n’appelait rien d’autre que répulsion de principe, jugement et condamnation. On sait qu’au contraire Hannah Arendt défendit l’idée que la pensée pouvait s’exercer sur ce cas-là. J’ai défendu cette attitude dans mon article « Mal » (Golias Hebdo, n°425).
Refuser l’explication, qui n’est pas l’approbation, c’est faire le lit de l’obscurantisme. La diabolisation de l’ennemi, qu’il soit djihadiste ou fascisant, ne fait rien avancer. Seule la réflexion le permet. Tout comportement a des causes, qu’il faut rechercher. Exactement comme en médecine : s’en prendre simplement au symptôme ne guérit pas de la source du mal. On ne fait pas tomber la fièvre en cassant le thermomètre.