Mal

Avant de le juger et le condamner, il faut d’abord le penser. C’est ce que j’ai retiré de l’excellent documentaire Hannah Arendt – Du devoir de la désobéissance civile, diffusé sur Arte le 9 mars dernier. Le jugement en effet est immédiat, superficiel et ponctuel, alors que pensée et réflexion, en prenant du recul, vont beaucoup plus loin.

Venant de publier son Eichmann à Jérusalem, où elle développait l’idée de la « banalité du mal », la philosophe fut rejetée de la communauté juive dont elle provenait : cette dernière préférait qu’Eichmann fût un monstre diabolique, dont la conduite, incompréhensible à la raison, n’appelait rien d’autre que répulsion de principe, jugement et condamnation. Bien au contraire, Hannah Arendt défendit l’idée que la pensée pouvait s’exercer sur ce cas-là. Eichmann était un petit fonctionnaire zélé, son seul tort fut de s’en tenir à des idées toutes faites sur la nature de son rôle, dont il ne voulut pas sortir, au risque de voir toute sa personnalité s’effondrer : rôle d’un simple exécutant à l’esprit très étroit, obéissant aveuglément aux ordres, qui tirait son être même de cette obéissance.
Perspective très lucide : combien d’entre les hommes furent, sont, et seront dans ce même cas, par carence absolue de réflexion et de pensée ! Les expériences de Stanley Milgram, rapportées dans son livre La Soumission à l’autorité, corroborent tout à fait les analyses de la philosophe. Elles ont inspiré une séquence importante du film d’Henri Verneuil, I… comme Icare.
Cependant, dire que le mal est banal, que ses racines sont en nous-mêmes et tiennent à notre propre structure, ne signifie pas le banaliser et donc l’absoudre. Simplement il faut savoir en reconnaître les conditions de survenue. N’importe qui peut dans telle circonstance qu’il s’imagine contraignante et par sa paresse à réfléchir sur ce qu’il fait concrètement se comporter en tortionnaire et en bourreau. L’émission montrait ainsi que le totalitarisme, sur lequel Hannah Arendt a écrit son livre fondamental, se nourrit d’idées toutes faites et abstraites, et s’aveugle totalement sur les faits réels et concrets propres à les démentir. En quoi il est aussi un des principes générateurs du mal.

La Résurrection : un message pour aujourd’hui

Que désigne-t-on réellement quand on parle de résurrection ? Résurrection du corps, nécessairement, mais à la vérité bien plus que du corps. Sait-on que le concept lui-même est chrétien, exclusivement chrétien ? Il n’en reflète pas moins une conception du monde irréversiblement caduque. Quel sens peut-il dès lors avoir pour l’homme d’aujourd’hui ?

Oui, la mort est un passage, une pâque nécessaire ! C’est cette scandaleuse bonne nouvelle que le bibliste André Paul nous invite à (re)découvrir pour « Croire aujourd’hui dans la résurrection ».1 La mort demeure pour l’humain un scandale qu’il a toujours essayé de conjurer à défaut de pouvoir l’expliquer. Les sépultures sont d’ailleurs un des signes de l’humanisation autant que l’outil ou le langage.
Dans un livre lumineux (et non numineux !) le théologien André Paul rappelle avec force et pertinence que les chrétiens ne croient pas en l’immortalité de l’âme mais en la résurrection du corps, de la chair, comme le proclame le Credo. L’affirmation pourrait surprendre tant nous avons adopté, à la suite des philosophes grecs, le vocabulaire du salut de l’âme… alors que nous croyons en l’incarnation, ce qui pointe l’importance de la chair ! De même la promesse de l’immortalité nous est familière… alors que nous confessons la résurrection, ce qui suppose la mort ! Il ne s’agit donc nullement de croire en une survie de l’âme séparée du corps. La philosophie contemporaine nous l’a rappelé : « Je suis mon corps. » Comment, dès lors, se satisfaire seulement de la survie de notre âme ? De fait, la croyance en l’immortalité de l’âme ne résout pas la question du scandale de la mort : elle l’élude simplement. Elle ne répond pas plus à notre aspiration à continuer à vivre, par-delà la mort, comme sujet personnel, ou pour ceux et celles qui vivent le deuil, à poursuivre la relation avec telle personne et non avec une âme impersonnelle qui d’ailleurs pourrait se réincarner dans une autre forme corporelle. Le Christ ressuscité s’est fait reconnaître par ses plaies, par sa chair crucifiée ! C’est bien Lui et pas seulement son âme. Son corps est certes transfiguré, complètement transformé, mais c’est bien son corps. Saint Paul parle de σώμα πνευματικόv, « corps dissout dans l’esprit » pour décrire ce qui dépasse tout discours, mais fait droit à la requête humaine que la mort n’ait pas le dernier mot et que la vie du défunt ne soit pas oubliée ni perdue dans un autre monde sans respect pour ce qu’il a vécu.

Il faut donc nous résoudre à la mort pour connaître la résurrection. Mais comme le note notre bibliste, dans le mot « résurrection », il y a le verbe « se lever » dans le sens révolutionnaire de « résister ». La puissance de la résurrection n’est donc pas pour demain mais pour aujourd’hui : dans le contexte de violence que nous connaissons, ne laissons pas la mort vaincre, mais levons-nous pour dire avec saint Jean : « Nous savons que nous sommes passés de la mort à la vie, parce que nous aimons nos frères. » Bonne Pâque… (découvrir l’ensemble de notre dossier Dans Golias Hebdo n°425)

POUR ALLER PLUS LOIN : Croire aujourd’hui la résurrection, André Paul, 20 euros, 220 pages, éd. Salvator

La prédication chrétienne, sinon catholique, peine à rendre compte de la foi en la résurrection. Mais que dit-on au juste quand on parle de celle-ci, notamment à propos du corps ressuscité ? À travers une enquête fouillée, en historien et théologien, André Paul remonte à la source de cette notion et en dévoile l’apparition progressive au cours des siècles. De temps immémoriaux, l’homme pensant n’a cessé d’inventer ou d’imaginer cette chose qu’un jour il appellera « au-delà ». L’idée d’immortalité jaillit chez lui d’abord, spontanément. Il l’attache à ce qu’il devine ou perçoit en lui d’incorruptible malgré sa nature invisible : l’« âme ». Plus tardivement, sa réflexion accède à la notion de résurrection, non plus de l’âme, mais du corps. Aujourd’hui, cette croyance se confronte à des réalités nouvelles comme les pratiques de crémation ou plus encore l’utopie du transhumanisme, qui voudrait programmer une humanité augmentée ne visant en fait qu’un leurre d’immortalité.

André Paul est historien et théologien, spécialiste des textes et doctrines de l’Antiquité tardive, gréco-romains, juifs et chrétiens. Il a enseigné à l’Institut catholique de Paris, à l’EHESS et à l’EPHE. Auteur d’une œuvre importante et reconnue, il a publié, notamment, La Bible (1995-Nathan), Les manuscrits de la mer Morte (1997-Bayard) et Et l’homme créa la Bible (2000-Bayard).

Pourquoi l’Église n’accepte-t-elle pas en son sein des « ordonnés » qui ont une compagne ou un compagnon ?

J’ai été ordonné diacre permanent le 10 mai 1991. Marié avec 4 enfants.
En 1992, je rencontrais celle qui est toujours ma compagne à ce jour.
En 1993, j’avouais à mon évêque de l’époque (Mr Barbier) ma nouvelle situation de couple : je venais de quitter ma femme pour vivre avec ma nouvelle compagne. Je fus aussitôt démis de mes missions et interdit de sacrements (baptême, mariage) Et marginalisé : je n’ai plus eu aucun contact avec mes collègues diacres (à l’exception d’un, aujourd’hui décédé) ni avec l’évêque (pas plus avec son successeur, Mr Boivineau) . Pendant près de 23 ans, puisque aujourd’hui encore, je suis de fait toujours diacre .

Je me suis battu pendant 10 ans environ pour faire valoir le fait que d’avoir changé de femme n’avait en rien altéré les « qualités »unanimement reconnues qui m’avaient rendu « digne » d’ être ordonné diacre. Je n’ai jamais pris comme argument que des prêtres étaient toujours en place, bien que leur liaison fût connue de l’évêché, mais tenue secrète (je n’ai pas de nom précis mais c’était d’actualité et de notoriété publique à l’époque, ce l’est moins de nos jours, du fait du vieillissement du clergé)

Le droit canon m’a été opposé : j’avais fauté, j’avais enfreint le règlement, la loi de l’église, je ne pouvais qu’être sanctionné.

J’ai fini par l’accepter à défaut de l’approuver, après une période de deuil, un long cheminement intérieur.

Début 2015, apaisé et serein, j’ai demandé à être « réduit à l’état laïc », « dispensé des obligations liées à l’ordination diaconale »(pour reprendre les termes officiels).
« Dispensé… » : je le suis depuis 23 ans. Je souhaitais simplement ne plus être diacre, clarifier, officialiser ma situation .

J’ai donc rencontré, à la demande de l’évêque, le chancelier qui m’a remis un dossier à remplir et à lui renvoyer, qui serait ensuite transmis à la congrégation pour le clergé.

Je n’ai pas voulu rédiger le « mémoire » ni désigné les témoins demandés (cf la lettre à l’évêque ci-après) Humiliant, à mon goût !
De ce fait, ma demande de dispense… n’a pu aboutir. Et j’en suis tenu pour responsable !
Je ne conteste plus ma mise à l’écart, au placard, ma marginalisation depuis 23 ans, je veux redevenir laïc : pourquoi ne me l’accorde-t-on pas tout simplement ?

Face à cette attitude, j’ai considéré symboliquement (et en ai informé l’évêque) ne plus appartenir à cette Église, à dater de fin novembre 2015.

J’ai l’honneur, le privilège et le bonheur de compter parmi mes amis Jacques GAILLOT, avec qui je corresponds depuis 20 ans et Guy GILBERT que je soutiens financièrement chaque mois.

Lettre à Mgr Boivineau
Monsieur,

j’ai demandé à être dispensé des obligations liées à l’ordination diaconale. Ce qui ne m’a pas été accordé. Pourquoi ?

J’ai simplement refusé de produire un mémoire (je reprends les termes exacts du document qui m’a été remis) :
« quelques mots de sa vie privée et professionnelle avant la préparation au diaconat, la préparation au diaconat (état d’esprit), l’ordination diaconale, les 1ères années de ministère » : tout est dans mon dossier à l’Évêché.
« les événements qui ont conduit à l’abandon du ministère diaconal » : j’ai quitté ma femme pour une autre femme, vous le savez..
« sa vie actuelle » : en quoi vous intéresse-t-elle , alors que, pendant 22 ans, vous n’ en avez rien eu à faire ?
« la réflexion qui l’a conduit à la présente demande » : je veux simplement clarifier une situation de fait et quitter l’Église.

J’ai simplement refusé de citer des témoins : témoins de quoi?: qui attesteraient que je vis depuis 22 ans avec la même femme ? vous le savez déjà.

Vous avez en mains tous les éléments : rien de nouveau sous le soleil depuis 22 ans.

De fait, depuis plus de 20 ans, je suis dispensé….

Cessez d’être hypocrite !! Prenez vos responsabilités sans vous en remettre à chaque fois à votre Chancelier.

Depuis 22 ans, votre prédécesseur et vous même, de même que mes collègues diacres (mis à part André Petit) n’avez pas daigné me rencontrer……et pourtant pendant tout ce temps, j’étais toujours diacre, non ? Chacun sa conscience.

Je considère, à compter de ce jour, ne plus appartenir à votre Église (pas plus qu’à une autre)

Salutations distinguées,
Claude BADET

Éthique

Elle devrait s’imposer identiquement à tous. Mais malheureusement ce n’est pas le cas. Une récente enquête de chercheurs américains et canadiens vient de le mettre en évidence. À partir de tests concrets, ils ont établi l’existence d’une relation inverse entre élévation dans la hiérarchie sociale et éthique du comportement individuel. Autrement dit, plus on est riche, moins on a de moralité (Source, avec description des tests : Le Monde.fr, 29/02/2012).

Ainsi la tricherie, le mensonge, l’auto-absolution des fautes commises, sont plus grandes dans l’attitude des riches : sans scrupule aucun ils transforment en vertu positive ce qui aux yeux de tout homme normal est un vice essentiel : la cupidité. C’est ainsi que l’enquête explique ce lien qui s’établit entre hauteur sociale et bassesse morale.
J’avais déjà remarqué que les pauvres sont plus généreux, y compris dans les dons qu’ils font aux plus démunis, que les riches. Un cynique dirait que c’est compréhensible : si les riches donnaient plus, ils le seraient moins. En fait, je pense que les pauvres ont une capacité d’empathie que les riches n’ont pas. Quand on sait ce que pauvreté veut dire, on la comprend mieux quand on la voit aussi chez les autres, et l’on est porté davantage à s’entraider. Si l’éthique a pour base cette empathie, on comprend, sans excuser le fait bien sûr, qu’elle soit difficile à éprouver pour les riches. Car l’élévation sociale, qui n’est qu’une reptation verticale, s’accompagne de beaucoup d’oublis et de reniements. Le difficile n’est pas de monter, mais en montant de rester soi-même.
Parfois pour se faire plaindre les riches mettent en avant les soucis que leur procure leur richesse, au sens où ils se donnent beaucoup de peine pour la garder : l’argent, disent-ils, ne fait pas le bonheur, etc. Il est bien vrai, comme disait Alphonse Allais, que la misère a ceci de bon qu’elle chasse la crainte des voleurs. Mais n’abusons pas du paradoxe ici. Si richesse et gredinerie vont souvent de pair, revoyons notre proverbe à la lumière de ce que disait Boris Vian : « L’argent ne fait pas le bonheur de ceux qui n’en ont pas. » Ou encore Jules Renard : « Si l’argent ne fait pas le bonheur, rendez-le ! »

Nota : L’ouvrage de Michel Théron Théologie buissonnière – Notions fondamentales de culture religieuse, est maintenant disponible en version électronique, avec enrichissements multimédias (700 pages, 9,99 euros). Cliquer sur ce lien

Violence

Sur ses rapports avec le sacré, on connaît les thèses de René Girard : tout groupe social reporte la cause de ses maux sur un bouc émissaire, qui sert de victime expiatoire, chargée des fautes de la collectivité et mise à mort pour cette raison. Là serait le schéma religieux de base, qui évidemment fait perdurer la violence. Mais le philosophe anthropologue prétend que le christianisme y échappe, dans la figure de la Croix : pour la première fois, l’humanité verrait en plein jour la barbarie de ce processus, et par ce spectacle inadmissible Dieu lui ferait honte de l’admettre encore. Il n’y aurait alors aucune raison de l’incriminer pour la violence commise en son nom (voir : Charlie Hebdo : Dieu est-il coupable ?, dans : Le Figaro.fr, 4 janvier 2016)

Tout cela est bien beau. Malheureusement ce n’est pas conforme à quantité de textes que les chrétiens encore lisent dans leur Bible. On y voit que si Dieu est amour, ce dont se gargarisent beaucoup de croyants en oubliant la suite de la lettre, c’est qu’il a donné son Fils en victime expiatoire pour racheter les péchés des hommes (1 Jean 4/10). Et qu’il fallut que ce sacrifice, même consenti par la victime, fût un parfum d’agréable odeur (Éphésiens, 5/2). Quant à la liturgie de l’Offertoire, à la Messe catholique, on y entend qu’il s’agit par la présentation d’une victime d’« apaiser » un Dieu qui donc ne peut être que courroucé. On ne voit pas là la moindre récusation de la violence, pas plus que dans le thème de l’Agneau de Dieu, qui suit parfaitement le schéma du bouc émissaire.
À la rigueur, Girard au
rait raison si pour faire honte aux hommes le Père lui-même avait été mis en croix, comme l’ont prétendu les Patripassiens, ou si le Christ lui-même avait souffert en tant que Dieu, comme l’ont soutenu les Théopaschites. Cette formulation selon laquelle Dieu a été crucifié pour nous, figure certes dans le Trisagion (le Sanctus) de l’Église orthodoxe. Mais elle a été critiquée pour négation de la Trinité, où les personnes doivent rester séparées.
Cette question est un cas d’école. On y voit l’éternelle opposition entre la recherche théologique, qui se veut ouverte et humaniste, et la vérité philologique, qui, elle, est inflexible.

Voir aussi : La Trinité barbare

« Spotlight » in Vatican : Pell et Barbarin sur la sellette

« J’ai la mémoire qui flanche, j’me souviens plus très bien… » Cette chanson de Serge Rezvani, interprétée en 1963 par Jeanne Moreau, aurait pu être facilement reprise par le cardinal-secrétaire pour l’Economie, Mgr Pell – dit le « Tzar », dit le « Kangourou » – lors de ses dépositions quatre jours durant (29 février-3 mars dernier) devant la Commission royale australienne enquêtant sur les crimes pédophiles perpétrés par 300 prêtres sur 800 victimes des années 1970 à 2000.

L’omerta

« En Italie, notamment en Sicile, dans les milieux soumis à la mafia, loi du silence ; refus de répondre à toute personne étrangère à une mafia, par crainte de représailles. Par extension, silence qui s’impose dans toute une communauté d’intérêts. » Il s’agit de la définition du mot omerta selon le Larousse. L’Eglise a ceci de commun avec l’« honorable société  » : la loi du silence. Afin de sauver sa réputation, elle a couvert l’abominable pendant trop longtemps, étouffer les affaires, versé – par le biais de contrats privés – des sommes dérisoires au regard des crimes commis par les clercs qu’elle couvait, aux victimes de ces horreurs. Il fallait à tout prix protéger l’Église du scandale. Au fond, elle a insulté, d’une certaine manière, tous les prêtres et religieux qui remplissaient convenablement leurs missions, sans compter les laïcs impliqués dans les paroisses et les associations chrétiennes. En protégeant ces quelques clercs gravement atteints, elle s’est tirée une balle dans le pied. Cette façon de faire semblait jadis acceptable, ce n’est plus le cas, Dieu merci, désormais.

Reconnaissons-le : à la différence de Jean Paul II – qui voyait dans ces scandales la main de l’Union soviétique… –, le changement vis-à-vis des criminels qui sévissaient sous le couvert du ministère fut initié par Benoît XVI. Ancien cardinal-préfet de la Congrégation pour la doctrine de la foi (1981-2005), le pape Ratzinger avait pu mesurer combien l’Église était infestée par ces clercs dévoyés, au vu des plaintes accumulées sur son bureau de Grand Inquisiteur pendant 24 ans (sans compter les archives). Mais depuis l’élection de François, la tolérance est réellement zéro sur ces sujets et le pape argentin n’hésite pas à démissionner des évêques impliqués dans la protection des prêtres pédophiles, a fortiori quand ces frères dans l’épiscopat sont condamnés par la justice de leur pays… C’est ce qui semble pendre au nez des cardinaux Pell et Barbarin – si les accusations portées contre eux sont avérées –, sous les feux des projecteurs ces dernières semaines en même temps que le film bi-oscarisés Spotlight, lequel montre comment la rédaction du Boston Globe mit au jour les scandales pédophiles du diocèse de Boston, dirigé alors par le cardinal Law (cf. Golias Hebdo n° 422). Ce dernier avait démissionné en 2002 – laissant le siège de Boston à Mgr O’Malley –, puis fut recasé par le pape polonais en 2004 comme cardinal-archiprêtre de la basilique Sainte-Marie-Majeure. Le cardinal Ratzinger – élu pape – attendra les 80 ans (en 2011) de ce cardinal disqualifié pour le remplacer par le cardinal Abril y Castelló… Concernant l’Église catholique latine, le célibat interroge – encore une fois – tout comme le discernement épiscopal. Rome met la pression sur les évêques afin qu’ils trouvent des candidats à la prêtrise, peu ou prou par tous les moyens. Des prêtres jadis refusés ont été acceptés par la suite en raison de la baisse des vocations presbytérales ; il fallait pallier au plus pressé, faire illusion. Longtemps, certains d’entre eux tolérèrent les séminaristes déviants pour se gargariser devant les confrères : « J’en ai plus que vous… »

Mais pour quels résultats ? Il est vrai que cela permettait d’éviter de réfléchir au ministère presbytéral dans nos sociétés contemporaines, en défendant l’indéfendable, à savoir la renonciation à la vie de couple, à l’altérité dans sa vie personnelle, pour des raisons idéologiques et non doctrinales. Voilà où nous en sommes. Il apparaît en tout cas qu’il y a urgence (et c’est un euphémisme) d’entamer une réelle et profonde réflexion sur le ministère. « L’Église est une mère », dixit François ; non une autruche.

[découvrez l’ensemble de notre dossier dans Golias Hebdo n°423]

La « loi travail » : un oxymoron ?

La nouvelle ministre du travail, Myriam El-Khomri, a été hospitalisée durant la journée du 1er mars. On nous a dit d’abord qu’il s’agissait d’un malaise, signe probable de la réprobation quasi générale déclenchée par son projet de loi. Pour quelle(s) raison(s) ? Respect scrupuleux du secret médical, événement humiliant du genre du bretzel qui avait failli étouffer G.W. Bush, ou bien impact émotionnel de la pétition et de la fronde ? Peut-être les trois, allez savoir.

Il faut dire qu’elle a fait fort, en acceptant le mistigri à la place d’Emmanuel Macron pour virginiser ce dernier. La réaction sociale ne s’est pas fait attendre : elle a pris la foudre, elle qui passe pour incompétente depuis la preuve accablante et consternante (on était gêné pour elle) de son ignorance lors d’une interview sur BFM-TV avec Jean-Jacques Bourdin, juste après avoir été nommée. Puis le président de la République française soi-même, adoptant un ton condescendant et bonhomme dont il est coutumier, s’est fendu en urgence d’une interview en évoquant un « accident domestique » (elle aurait glissé dans sa baignoire, ce qui est peu glorieux et fait penser à l’infortuné Claude François). Le but apparent est de ne pas l’affaiblir encore plus en évitant d’accréditer l’idée qu’elle ne supporte pas la pression, mais en réalité de la réconforter.

Cette illustre inconnue a été décrite comme une « femme de conviction  » par François Hollande, ce qui peut vouloir dire trois choses : elle se prétend de gauche malgré les soupçons avérés de libéralisme ; elle est réellement en accord idéologique avec l’anti-socialisme caractérisé de son projet ; elle a accepté par carriérisme la place qui lui est assignée dans la division sexuelle du travail au sein du parti « socialiste ». En affirmant cela, il s’est efforcé de ne pas la faire passer pour une simple affidée obéissant à ses mentors dans le cadre d’une carrière protégée. Mais les mots ne sont pas que des mots et la parole politique n’est pas dotée d’une présomption de crédibilité et de sincérité à toute épreuve. L’intervention de F. Hollande en elle-même, bien que destinée à la « soutenir » (vocable pour le moins ambigu), sonne comme une confirmation de sa subalternité : M. El-Khomri est bel et bien en service commandé : « Elle a été nommée pour que Matignon reprenne la main sur le social, elle n’est qu’une exécutante », prête-t-on à un cacique du PS (Le Monde, 2 mars). Mais le coup de grâce a été donné par son chef, M. Valls lui-même : « Myriam est solide, ne la sous-estimez pas, ce n’est pas un pantin »…

Un projet antisocial

La nouvelle locataire de la rue de Grenelle serait excusable car elle serait une « femme de conviction » et n’aurait commis qu’une erreur tactique en évoquant l’arme fatale de la Ve République, le fameux « 49.3. » (on dirait un nom d’arme à feu du genre « Magnum 457 » ou « AK47 »). Cet alinéa de la Constitution permet au gouvernement de faire adopter un projet de loi en refusant toute modification du texte (i.e. amendement) si une motion de censure n’est pas votée à la majorité des députés inscrits. Dans ce cas-là, le gouvernement tombe et il y a de fortes chances pour que le président de la République, qui dispose du droit de dissolution (uniquement de la chambre basse, de l’Assemblée nationale), s’en serve en cas d’accord politique entre lui et le gouvernement. Les députés doivent alors se faire réélire et risquent de perdre leur siège, mais ils risquent surtout de ne pas être réinvestis par le parti qu’ils ont fait tomber, les partis au pluriel en cas de coalition (radicaux, écologistes, régionalistes), et de ne pas revenir (c’est ce manque de courage qui freine les « frondeurs » malgré toutes les couleuvres qu’ils ingurgitent).
Le texte de loi annoncé est un projet de loi modifiant le code du travail qui court-circuite les partenaires sociaux, violant le pacte républicain qui veut qu’un texte sur un tel sujet fasse l’objet de négociations souvent longues, alors qu’il va influencer la vie au travail de dizaines de millions de gens. Il intègre aussi la partie restante du projet Macron, ce qui le rend encore plus explosif et inacceptable pour quiconque est sincèrement de gauche. C’est un projet qui répond aux attentes du grand patronat bien plus qu’à celles des électeurs de F. Hollande en 2012. Dans ces conditions, évoquer le passage en force revenait à dresser un bras et un doigt d’honneur à tout le monde ; or peu de personnes apprécient d’être ainsi considérées (dans un flash d’information à la radio, on nous conseille de nous faire dépister le cancer colorectal…). Parmi les éléments proposés dans le projet actuel :

  • En cas de licenciement illégal, l’indemnité prud’homale est plafonnée à 15 mois de salaire
  • Les 11 heures de repos obligatoire par tranche de 24 heures peuvent être fractionnées
  • Une entreprise peut, par accord, baisser les salaires et changer le temps de travail
  • Les temps d’astreinte peuvent être décomptés des temps de repos
  • Le dispositif « forfaits jours », qui permet de ne pas décompter les heures de travail, est étendu
  • Les apprentis mineurs pourront travailler 10 heures par jour et 40 heures par semaine
  • Le plancher de 24 heures hebdomadaires pour un contrat à temps partiel n’est plus la règle dans la loi (confirmation d’une loi antérieure)
  • Il suffit d’un accord d’entreprise pour que les heures supplémentaires soient 5 fois moins majorées
  • Une mesure peut être imposée par référendum contre l’avis de 70% des syndicats
  • Une entreprise peut faire un plan social sans avoir de difficultés économiques
  • Après un accord d’entreprise, un-e salarié-e qui refuse un changement dans son contrat de travail peut être licencié
  • Par simple accord on peut passer de 10h à 12h de travail maximum par jour.

Cerise sur le gâteau, la « plume » (sic) de M. El-Khomri, Pierre Jacquemain, a démissionné début février et s’est désolé publiquement (invité à l’émission « C’est dans l’air » sur France 5, puis tribune dans Le Monde le 1er mars, etc.) qu’elle se soit écrasée. Il est présenté comme un ancien collaborateur de Clémentine Autain (Ensemble) et serait donc vraiment de gauche. Voici ce qu’il répond à un journaliste de L’Humanité (29 février) : « J’ai peu à peu compris que nous perdions la bataille. En réalité, la politique du ministère du Travail se décide ailleurs, à Matignon. C’est le Premier ministre qui donne le ton. Après le rapport Combrexelle, Myriam El Khomri avait pourtant une grande ambition. Elle a mené une concertation fructueuse avec les partenaires sociaux, qui a débouché sur de réelles avancées. Malheureusement, aucune de ces avancées n’apparaît dans le projet de loi final. Le compte personnel d’activité n’est qu’une coquille vide, qui n’est que l’agrégation de droits sociaux déjà acquis. Par ailleurs, à qui veut-on faire croire que la dématérialisation des fiches de paie est une grande avancée sociale ? » ; « Ce projet de loi est une erreur historique. C’est une régression en matière de droits sociaux, dans la mesure où de nombreux acquis des travailleurs pourront être renégociés à l’échelle des entreprises, où le rapport de force est systématiquement défavorable aux salariés. C’est un non sens économique, parce qu’il n’est pas prouvé que cette loi créera de l’emploi. C’est enfin un non sens politique : quand on se dit de gauche, quand on s’estime progressiste, je ne vois pas comment on peut soutenir un tel texte. » Pour P. Jacquemain, la « loi travail » est un projet qui « déshonore la gauche. »

À tribord toute

Ce procédé cavalier de la part d’une ministre sans aucune expérience dans la fonction est plus qu’une maladresse : c’est le signe indubitable que ces gens se croient tout permis à partir du moment où ils évoluent dans les cercles dominants, fussent-ils des autodidactes zélés et dévoués persuadés que, même carbonisés, on leur trouvera un délicieux point de chute en cas d’échec (bien qu’ayant éclaté comme une bulle de savon l’ancien patron du PS est devenu rien de moins que ministre des affaires européennes…), mais à la condition de rester bien sage et de ne pas ruer dans les brancards (cas de Fleur Pellerin). Contre toute promesse, les actuels gouvernants estiment avoir raison de mettre en œuvre le bréviaire ultra-libéral à un point tel que n’aurait pas osé faire un gouvernement officiellement de droite… ! Les figures des partis étiquetés de droite ont d’ailleurs approuvé le projet tout en trouvant le moyen de faire un peu de surenchère.
La stratégie hollandienne est claire : couper l’herbe sous les pieds de ses rivaux de LR dans le but d’attirer leurs électeurs sur son nom dès le premier tour de la prochaine élection présidentielle et miser sur leurs casseroles judiciaires pour les délégitimer. Mais pour se présenter, la courbe du chômage doit s’infléchir (après avoir grimpé dans des proportions gigantesques !). Le but réel de ces modifications du code du travail n’est pas tellement d’être efficaces dans la réalité mais de fournir l’« explication » idoine à la future et opportune baisse de la courbe. Quitte à s’arranger pour qu’elle baisse par des mesures administratives ou en plaçant les chômeurs en formation. Cela veut dire qu’aussi bien tactiquement qu’idéologiquement, F. Hollande a tiré un trait sur les partis et les idées de gauche — sans doute bien avant la campagne 2012 — et qu’il vogue à tribord toute et qu’il a hissé le spinnaker pour sauver ses intérêts personnels, escomptant tirer parti de son capital politique supérieur pour étouffer ses rivaux au sein de la majorité. Il en deviendrait le champion pour l’élection présidentielle prochaine, malgré sa cote de popularité étique et la phase des primaires, dès lors improbable. Il serait alors réélu en étant le moins pire des choix face à Marine Le Pen et le tour est joué.
Mais on se demande pourquoi le ton infantilisant et bonhomme que F. Hollande emploie en public n’agace pas plus à l’exception de certains imitateurs, passant même au registre du mépris de classe en privé si l’on en croit son ex. Pourtant, en homme officiellement de gauche, même replet, il est supposé faire preuve d’une empathie sincère et forte envers les classes populaires et moyennes qui doivent se serrer la ceinture, ce dont son habitus de classe le rend clairement incapable. Considérer les dominés comme s’il était un maître d’école faisant preuve de patience à l’égard de grands enfants que l’on force à s’adapter au nouveau monde est le summum de la suffisance, comme si F. Hollande avait la science infuse alors qu’il mène juste une politique de classe. En effet, en abattant les règles protectrices des plus faibles les unes après les autres, n’est-il pas en train de faire entrer le renard libre dans le poulailler libre ? On ne voit plus trop dès lors en quoi ses gouvernements successifs seraient de gauche.
La « compréhension » que le président de la République évoque au sujet de la colère que parfois les « sans dents » expriment est d’ailleurs fort ambivalente : il sait bien que ses décisions touchent certaines catégories, celles qu’il s’agit justement de « réformer » voire de supprimer si la « main invisible » du marché en décide ainsi. La façon dont elles manifestent leur colère et leur désapprobation semble toujours trop énergique aux classes supérieures, notamment aux journalistes et aux animateurs des grands médias, très facilement « choqués », les pauvres, par le premier arrachage de chemise venu (des facétieux envisagent de rééditer leur exploit mais avec une future et plantureuse DRH…). Ces manifestations de colère sont en partie des passages obligés à ses yeux, comme une inévitable crise d’adolescence à subir. Mais sa « compréhension » ne revient pas à lutter avec eux, à passer la nuit dehors à leurs côtés autour des braseros, à les sortir de la mouise. Elle revêt au contraire une triple dimension de cynisme (allant jusqu’à prendre les gens pour des imbéciles), de tactique (comme en témoigne le rite sacrificiel du salon de l’agriculture) et de ponce-pilatisme (simple spectateur d’une « politique » qui se décide ailleurs et dont il est le relais pathétiquement paternaliste).

Des gouvernants impudents

Cela explique que si nos chers gouvernants ne parviennent pas à faire voter la « loi travail » comme ils l’espéraient au départ, eh bien ils y parviendront de façon subreptice ou rusée (en feignant une négociation, par exemple). Las ! Même la diversion de Ségolène Royal annonçant que les centrales nucléaires allaient voir leur exploitation prolongée de dix ans n’a pas suffi à faire retomber le soufflé (le soufflet). En réalité, ils ne sont pas si malins et si courageux que cela, ils font pas mal d’erreurs et il serait temps de s’en rendre compte. Ils ne font que profiter d’un contexte politique favorable et sciemment entretenu à la gauche du parti socialiste (diviser pour régner, esprit boutiquier, narcissisme, intérêts financiers, attrape-nigauds comme les primaires). De plus, en nommant M. El-Khomri pour faire le « sale boulot », ils se sont certes engagés à la soutenir et à la rassurer sur son sort futur, mais ils ont cherché aussi à piéger ses futurs contradicteurs. Elle serait implicitement inattaquable parce que toute contestation du projet de loi provocateur tomberait sous le coup de la misogynie et de la xénophobie. Mais ce piège n’a pas fonctionné : l’initiatrice de la pétition, Caroline de Haas, est une militante féministe et antiraciste, ancienne conseillère de Najat Vallaud-Belkacem, proche du syndicalisme chrétien. Et puis surtout ce n’est pas le problème.
Sur ce coup-là, le Premier ministre Manuel Valls a été spectaculairement court-circuité par l’Élysée alors que la ministre est sa chose. C’est une forme d’humiliation pour lui, qui ressent une grande usure physique, morale et politique de sa posture dont l’alpha et l’oméga se fondent sur des coups de menton nationalistes et répressifs déclinés sur tous les sujets. On peut compter sur l’inoxydable Christian Jacob, porte-parole de LR à l’Assemblée nationale, pour ironiser à ce sujet en séance. Cette interview précipitée était aussi pour F. Hollande une manière de couper court aux ambitions présidentielles de M. Valls en rappelant qu’il est la patron et qu’il n’entend pas se faire brûler la politesse l’année prochaine. La presse a diffusé une photographie le cadrant avec M. El-Khomri et la mine qu’ils affichent est défaite, renfrognée, crépusculaire, terrible. Ils se sont aussi ridiculisés sur les réseaux sociaux où leur propos consiste à dire que les gens n’ont pas bien compris et qu’on va leur expliquer. Encore et toujours la même posture de surplomb de la « pédagogie » et de la « communication »… Concrètement, cela se manifeste par une morgue burlesque envers les opposants, qui ne seraient pas capables de comprendre ; à « Télé-matin » le 3 mars (France 2), la ministre estime que l’inquiétude des étudiants via leurs syndicats est ni plus ni moins qu’« absurde »…
Après leur avoir laissé carte blanche, F. Hollande vient donc de les rabrouer en public en leur imposant un report à l’étape supplémentaire de la destruction des protections des plus faibles. Les voilà donc renvoyés à leurs chères études, eux aussi infantilisés par le grand manitou. Il est intervenu pour « soutenir » l’inexpérimentée ministre du « travail » (ô la belle novlangue politique !) et pour annoncer que le contenu du projet allait faire l’objet d’une consultation des partenaires sociaux et des parlementaires. On se croirait dans « 1984 », le roman d’anticipation de George Orwell où le sens des mots était inversé : comment peut-on appeler « travail » une loi qui facilite les licenciements et détériore les conditions de travail et de rémunération ? Ce serait une loi pour faciliter l’entrée des jeunes sur le marché du travail !

Un report tactique

Invités poliment pour une collation, les « partenaires sociaux » (sic) vont donc parader les uns après les autres, avec leurs attachés-cases et leurs complets vestons, afin de les amadouer, moyennant quelques aménagements à la marge qui passeront pour autant de concessions (et peut-être aussi quelques promesses en sous-main de renvois d’ascenseurs) et qui seront censés apaiser la colère et la contestation. Tout cela se déroulera en catimini sous les ors des palais républicains, avant sans doute de reproposer les dispositions envisagées, soit dans un même texte, soit dispersées. Le but est d’éviter une contestation importante qui cristalliserait les révoltes sectorielles, déclenchant un effet boule de neige. Pour éviter cela, nos actuels gouvernants appliquent les règles habituelles en cas de texte de loi ou de mouvement social :

  • lancer un ballon d’essai par la bande (une fuite, un député, un rapport officiel) pour pouvoir se retirer sans être ridicule ;
  • annoncer un texte outrancier et provocateur pour ensuite donner l’impression de faire des concessions et arriver au point prévu ;
  • en cas de manifestations, délégitimer ou réprimer le mouvement par la police, la gendarmerie ou la justice en évitant les morts (Devaquet, Sivens) ;
  • dispenser dans les grands médias un discours rassurant et positif, limite lénifiant, en proclamant qu’on va faire tout son possible ;
  • parier sur la lassitude et le fatalisme en claironnant que le gouvernement ne reculera pas (droit dans ses bottes, aller jusqu’au bout) ;
  • si le mouvement social se poursuit, lâcher du lest ou inventer des mesurettes que l’on sait inefficaces pour amadouer les porte-parole ;
  • faire semblant de renoncer au projet controversé mais la faire passer de façon honteuse au milieu d’un autre texte, par petits bouts, par un député ou au milieu de l’été ;
  • retoquer le projet en le dénaturant, en le vidant de sa substance tout en disant que l’on n’y a pas renoncé pour sauver la face;
  • le retirer en désespoir de cause, en invoquant la paix civile ou même (rétrospectivement) l’erreur.

Le lundi 29 février, c’est un « report » forcé de quelques semaines que le gouvernement a donc annoncé. Il l’a fait sous une triple pression : le succès énorme de la pétition lancée par Caroline de Haas sur change.org (qui va sans doute atteindre le million de signataires) et de la page Facebook et le compte Twitter consacrés à la « loi travail » ; la tribune de Martine Aubry et de ses amis dans le quotidien Le Monde attaquant la politique de F. Hollande et de M. Valls (qui a réagi aussitôt, signe que le coup a porté) ; la mobilisation d’un syndicat étudiant affilié au parti socialiste, l’UNEF, avec l’éventualité de manifestations étudiantes (blocages, défilés, AG, occupation, etc.) dans les rues et les Universités, voire les lycées (l’actuel président de l’UNEF, William Martinet, a commencé sa « carrière » de militant contre le CPE en 2005…). Les syndicats, quant à eux, passent pour de lourds navires qui mettent un temps infini pour se mettre en branle ; de plus, quand ils ne sont pas contestataires, ils sont « réformistes », c’est-à-dire complices des régressions sociales. Cela signifie que le risque pour les gouvernants d’être débordés par une contestation sociale d’ampleur — un appel à la grève générale pour le mercredi 9 mars a été lancé par l’UNEF — alors que la police, la gendarmerie et l’armée sont épuisées par l’état d’urgence a été jugé trop grand par le président de la République. Mais personne n’est dupe et les pétitionnaires savent bien qu’il doivent rester plus que vigilants : mobilisés. Un report n’est pas un retrait définitif.

Jacques Le Bohec