Cirque

Comme beaucoup, j’ai regardé à la télévision, lors des dernières périodes de fêtes, des spectacles de cirque. Et autant j’ai aimé les prestations montrant l’habileté humaine, comme celle des jongleurs, des acrobates, etc., autant j’ai détesté les habituels numéros de dressage d’animaux.

À l’évidence, ces bêtes sauvages n’ont pas ici la possibilité d’épanouissement qu’elles auraient si elles étaient restées dans leur milieu naturel. L’espace vital leur est chichement mesuré, leur dignité n’est absolument pas respectée quand on les harnache de façon ridicule, comme c’est le cas par exemple des éléphants, et la prétendue complicité entre elles et leur dompteur n’est qu’un leurre. Il suffit de voir qu’elles n’obéissent qu’à la promesse d’une récompense, qui leur est effectivement donnée à la fin de chaque tour exécuté. Dans le cas des félins, on sollicite leur feulement au moyen d’un long bâton, quand ce n’est pas d’un fouet, pour impressionner le public. Je me demande qui est le plus pathétique, du pauvre animal ou de l’homme qui a recours à ces arrogants et ridicules stratagèmes.
L’affirmation de la supériorité de l’homme par rapport aux animaux est propre à notre culture occidentale. La Bible fait dire à Dieu, à l’adresse de Noé et ses fils : « Vous serez un sujet de crainte et d’effroi pour tout animal de la terre, pour tout oiseau du ciel, pour tout ce qui se meut sur la terre, et pour tous les poissons de la mer : ils sont livrés entre vos mains. » (Genèse 9/2) Ce « sujet d’effroi » m’a toujours effrayé. D’où tirons-nous que nous devions ainsi dominer les bêtes ? Bien plus tard, Descartes les a même comparées à des « machines ». Les autres cultures ignorent cette inadmissible prétention. Les Chinois par exemple dans leurs numéros valorisent l’adresse, l’équilibre : ils ignorent le dressage.
Beaucoup voudraient chez nous la suppression de ces navrantes comédies, comme des lois y obligent déjà en Autriche et en Grèce, bientôt en Belgique (Source : Le Monde.fr, 09/01/2014). Le succès des spectacles sans animaux, comme ceux du Cirque du soleil, montre bien une alternative. Espérons que cette orientation se généralisera, et que cessera le mépris de nos frères vivants.

Traduction

Son rôle est très important, surtout quand il s’agit de textes sacrés qui orientent la vie des fidèles. Il peut être déstabilisant d’en changer. Ainsi je viens d’apprendre qu’une nouvelle traduction liturgique de la Bible, qui propose une autre version de la dernière demande du Notre Père, est utilisée dans l’Église catholique depuis le premier dimanche de l’Avent (Source : Protestinfo.ch, 28/12/2015 : « Nouvelle menace sur l’unité du Notre Père »)

Alors que le texte en vigueur depuis 1966 dit : « Et ne nous soumets pas à la tentation », la nouvelle version affiche : « Et ne nous laisse pas entrer en tentation ». Voici l’explication de l’abbé Philippe de Roten, directeur du centre romand de pastorale liturgique : « La traduction de 1966 suscitait des insatisfactions du côté catholique, car elle fait penser que Dieu place volontairement les humains dans une situation difficile. Je suis content que ce changement soit réalisé. » (même source).

Je comprends parfaitement cet argument. Malheureusement je constate que le texte porte bien « soumettre », aussi bien dans le grec original (eispherein) que dans sa traduction latine (inducere, d’où notre : « induire »). Quant à la traduction maintenant proposée, elle n’est absolument pas nouvelle, mais elle traduit simplement une correction que Marcion avait proposée en son temps sur le texte de Luc 11/4. La variante « Ne nous laisse pas succomber à la tentation », que j’ai apprise moi-même au catéchisme dans les années 1960, traduisait elle aussi la correction de Marcion.

Je comprends bien qu’on n’aime pas l’idée d’un Dieu tentateur. Il suffit de lire l’épître de Jacques : « Que personne, lorsqu’il est tenté, ne dise : ‘C’est Dieu qui me tente. Car Dieu ne peut être tenté par le mal, et il ne tente lui-même personne.’ » (1/13) Mais qui s’excuse s’accuse, car que fait Dieu lui-même vis-à-vis d’Abraham, sinon le « tenter » ? (Genèse 22/1). Assurément il y a un côté « diabolique » de Dieu, visible dans la version canonique du Notre Père. Que pour des raisons de bienséance on traduise maintenant un autre texte est une revanche posthume de Marcion et des groupes marcionites, qu’on a pourtant excommuniés en leur temps.

L’ordonnance du docteur François

Après la Jouvence de l’abbé Soury, les « antibiotiques » du pape François !
C’est la deuxième année consécutive que le pape jésuite s’en prend à la
Curie – glaciale – lors de ses voeux1 de Noël le 21 décembre dernier, allant
jusqu’à marteler que « la réforme ira de l’avant avec détermination, lucidité
et résolution, parce que Ecclesia semper reformanda » ! Moins frontal que
l’année précédente – mais davantage insidieux -, il proposa à son administration
« un catalogue de vertus nécessaires non exhaustif » (24) si elle veut
bien fonctionner. La charge fut donc violente ; et symbolique. Au lieu de
pointer les vices, François – par le biais d’un acrostiche (exercice apprécié
par Matteo Ricci, selon lui) développé à partir du mot « miséricorde »
(« M-I-S-E-R-I-C-O-R-D-I-A ») – mit en avant ces « vertus »
qu’apparemment peu de ses collaborateurs possèdent…

« Les antibiotiques, c’est pas automatique. » En France, qui ne se souvient pas de cette campagne publicitaire de la Sécurité sociale en 2000 ? Gros consommateurs
de médicaments, les Français ont depuis longtemps un tropisme particulier pour les antibiotiques. Or, les études montrent que leur abus au contraire fragilise le système
immunitaire et – pis ! – que certains d’entre eux sont sans effet sur certaines maladies ! Ce n’est visiblement pas ce que pense François.

Fin 2014, le pape médecin fit du bruit dans le Landerneau en annonçant lors de ses vœux à la Curie qu’elle était atteinte par « quinze maladies », dont la plus célèbre reste sans doute – en raison de la formule – celle de « l’Alzheimer spirituel ». Fin 2015, le discours fut moins brutal mais beaucoup plus vicieux, François traçant un anti-portrait de la Curie en mettant en avant ses « antibiotiques ». Le pape pharmacien eut sans doute la main lourde puisqu’il en administra vingt-quatre ! Jésuite jusqu’au bout de l’éprouvette, l’ancien étudiant en chimie se servit de la figure de style préférée de Matteo Ricci (1552-1610), missionnaire en Chine : l’acrostiche. En accolant deux « vertus » à chacune des douze lettres du mot italien misericordia (« miséricorde »). Tout cela ne fait pas plaisir à tout le monde, c’est pourquoi cette année il prit soin de noter que certains curialistes font très bien leur travail. Mais, à ses yeux, c’est sans doute trop peu. Il faut espérer pour l’Église que 2016 soit une année de – bonnes – « surprises », un mot chéri par l’évêque de Rome. Hélas, les siennes laissent parfois un arrière-goût d’ancienne Église qui messied avec le message qu’il porte pourtant par monts et par vaux. Un excès d’« antibiotiques », sans doute. [Découvrez l’ensemble de notre article dans Golias Hebdo n° 415]

Ils disent mais ne font pas !

Jean LANDRY sous le titre « Un homme d’Église se marie » (1) témoigne d’un itinéraire partagé par un grand nombre de celles et ceux qui furent amenés à reprendre la vie civile dans les années 1950-1980. L’amertume pointe derrière la phrase d’Évangile, ici en titre, au point de revenir deux fois dans l’article de Jean. Quatre sous-titres ponctuent son témoignage : «le ‘beau risque de la foi’ », « l’hypocrisie de l’institution ecclésiale », « la vie de couple : une exigence au quotidien », « acteur silencieux du message évangélique ».

Forcé à se démettre parce qu’en 1975 il demandait aux deux évêques dont il dépendait « canoniquement mais aussi amicalement » l’autorisation de se marier. Leurs réponses : « Prends-la avec toi mais ne te marie pas » !

1 Ce qu’ils disent… entre eux

Telle qu’amenée par Jean, la citation évangélique touche « le recul obligé » qu’il a dû prendre par rapport à l’institution Église, recul qui n’est pas de son fait mais qui l’a « rendu libre  ». Dès lors la question du célibat ecclésiastique, n’est pas l’unique objet de son ressentiment. Il remet en cause « la question bien plus large et importante des ministères dans l’Église » (et y travaille à sa « maigre mesure »). Il dénonce en outre la « trousse à outils » de ses amis prédicateurs restés aux commandes, aussi bien en matière d’enseignement que de rites. Certes il reconnait que le « ‘défroqué’ jadis livré à la vindicte populaire » est aujourd’hui l’objet d’un nouveau regard « fait tantôt d’indifférence, tantôt de curiosité, tantôt de franche sympathie… ».

A partir du livre « Martyrs et Apostats sous la Terreur », qu’en est-il des propos tenus durant des siècles ? Pierre de la Gorge de l’Académie française, décrit à l’attention du simple citoyen de l’entre deux guerres, les différentes attitudes qui furent celles de la période révolutionnaire. D’emblée il distingue les « apostats et les confesseurs ». Dans ces derniers il y a ceux qui refusèrent le serment et les jureurs ou constitutionnels qui vont bientôt se trouver flouer. « Tous ces curés assermentés sont envahis d’une grande crainte, celle de leur propre faiblesse (…) Ce n’est pas l’élite, l’élite est ailleurs (…) Ils portent le poids d’une première faute, celle du serment ; et la faiblesse attirant la faiblesse, ils inclinent du côté où ils ont déjà penché ».

« Le peuple simpliste (Ndlr : sic) jusqu’à l’excès, et qui ne s’attarde pas à marquer les nuances, confond dans un même vocable, les renégats, les lâches, les faibles ; et il désigne sous le nom de déprêtisé quiconque, par une dégradation plus ou moins complète de son honneur sacerdotal, s’applique à sauvegarder sa liberté et sa vie ». Diantre !

Dès lors, pour les clercs et par les clercs, il va aller chercher dans les archives des évêchés, les nuances qu’en académicien il va beaucoup apprécier. Il met d’abord à part les « blasphémateurs ». « Pour l’honneur du nom chrétien ceux-là furent peu nombreux ». Un millier estime-t-il pour toute la France.

Donc au-dessous des « abdicataires blasphémateurs, il y a – et c’est un second degré dans le reniement – les abdicataires silencieux ». Mais ici encore il convient de mettre des nuances à savoir entre les  « renégats honteux et les demi-renégats », et toujours des nuances entre « la foule des déviés, des irrésolus, des affolés ! » Ce n’est pas fini, il y a encore les âmes peureuses. Puis lorsque la bourrasque est passée. « Il y a les retours timides d’ailleurs et fragiles des ‘ reprêtisés’ » qui seront appelés « relaps  » lorsqu’ils rechuteront.

Un chapitre à part est consacré au mariage des prêtres, avec à nouveau des nuances : « il y a ceux qui, en pleine jeunesse et mal armés de la grâce divine, se sentent transpercés par l’aiguillon de la chair ; puis il y a ceux qui, arrivés au milieu de leurs jours, sont secoués par les grands orages de la maturité déjà déclinante, et, tout révoltés de n’avoir pas joui, tout affamés de jouir, se précipitent dans la faute par regret de leur vertu ».

Ah mais ! Là encore il faut distinguer ceux qui se sont mariés sous la pression  des autorités ou des familles pour sortir de prison ou percevoir leur pension : « Ils épousent, celui-ci sa vieille servante, celui-là une femme disgraciée de la nature, cet autre une pauvre religieuse, bornée, innocente, à qui on a promis la virginité et qui s’est persuadée qu’elle faisait œuvre pie en sauvant de la mort un prêtre  ». Comment peut-on parler ainsi de la gent féminine ?

On rétorquera que de telles envolées, sont antérieures à Vatican II. Que nenni, bien après celui-ci, en pleine « restauration  » Jean Paul II, le Chanoine Pierre FLAMENT sort en 1986, son livre « Deux mille prêtres normands face à la Révolution ». Le vocabulaire est identique et les nuances tirées des archives épiscopales encore plus précises…

Dans l’apostasie (= pour nous aujourd’hui le fait d’être parti), le chanoine distingue la grande majorité livrant ses lettres de prêtrises, de la minorité non négligeable qui ira « jusqu’au mariage ». Avec cette précision page 172 : « Encore faut-il apprécier la nature précise de ces unions. Il y a des mariages réels, ceux des faibles qui ont cédé à la peur et ceux des dépravés, trop heureux de retrouver une liberté volontairement perdue au moment du sous-diaconat. Mais il y a également des mariages fictifs, entendons la démarche qui pousse certains prêtres à garantir leur sécurité par un mariage de pure forme. Ces derniers ecclésiastiques, de toute évidence, ont trahi leur cause ; mais certains d’entre eux n’ont pas consommé leur forfait. Un bon nombre choisiront de se lancer – et demeureront – dans les carrières civiles les plus diverses ».

Et de conclure : « De toute manière, les abdicataires et traditeurs (Ndlr, encore une nuance !), en se mariant, manifestaient par leur démarche une rupture plus totale, plus scandaleuse, plus retentissante avec l’Église. Les unions ainsi réalisées mériteraient d’être étudiées de plus près : certains prêtres, en se mariant, avaient choisis des veuves, d’autres des femmes divorcés, d’autres encore des femmes libres, d’autres enfin des religieuses consacrées à Dieu ».

Écrits dans les années 1980, comment croire que tous ces propos médisants à l’égard des « partis » de la Révolution, ne visaient pas également les « partis » de la période 1950-1980… Revenons au témoignage de Jean LANDRY : « Trop longtemps l’Eglise, et encore aujourd’hui, a nié la sexualité comme constitutive de l’être humain, la ravalant à l’état de péché mortel. Il faut en sortir. Enfin, je veux, sur cette question précise, mettre l’autorité romaine devant ses contradictions. C’est ce qui, en ce Jeudi Saint 2009, me fit écrire au prélat de la Mission de France (dont je suis), une lettre restée sans réponse et sans même accusé de réception : je lui demandais son avis sur le fait qu’on est prêtre ‘pour l’éternité’ selon la bible… Est-ce à croire qu’il n’avait pas d’avis sur un pareil sujet… ou qu’il n’osait pas en assumer la substance ?… J’ai reçu ce silence comme un aveu d’impuissance ou de poltronnerie, vertu épiscopale !  »

2 Et ce qu’ils ne feraient pas

Silence, évitement… Jean LANDRY a mal vécu  le comportement à son égard de « prétendus confrères » allant jusqu’à l’exclure de l’équipe dont il avait été le responsable, dix ans durant. Cela « me surprit sans plus… Je les croyais plus fraternels à défaut d’être solidaires… ».

Le rappel des propos tenus par deux livres du XXème siècle, ainsi que ce témoignage d’un ami qu’ils ont pu connaitre ou connaissent encore, pourront paraitre bien injustes aux prêtres, religieux et religieuses des diocèses et congrégations de France. Nous savons, au regard des souffrances qu’ils ont connues et connaissent dans leur état de vie, que le joug de la « restauration  » a pu les conduire au silence et à la résignation, sous peine de sanctions épiscopales ou romaines. Nous savons aussi ce qu’est la passivité congénitale du monde catho, et des surcharges qui sont imposées aux « prêtres » corvéables à souhait… Et puis, nous aussi « disons » des « il n’y a qu’à » trop faciles, au regard des réalités que ces amis prêtres, religieux et religieuses ont dû assumer sans se plaindre, humblement, dans la solitude et l’incompréhension des masses chrétiennes.

Faut-il aujourd’hui, distinguer deux catégories de prêtres, religieux, religieuses ? A l’évidence la génération qui aujourd’hui est à bout de course, n’est pas vraiment comprise par les « vocations » Jean Paul II et Benoit XVI. De même les membres des « communautés dites nouvelles » et beaucoup de laïcs en mission ecclésiale (LEME), ne sont plus vraiment au courant de ce qui s’est passé avant et dans l’immédiat après Vatican II.

Ils n’ont pas non plus les connaissances historiques permettant de mieux comprendre à partir des XVIII, XIX et XXème siècle les drames qui ont pu se dérouler, et qui expliquent les dissensions auxquelles l’Histoire a pu donner lieu… Les citations historiques servies ci-dessus leur paraitront totalement dépassées et outrageantes, par rapport à la vie religieuse d’aujourd’hui… Ils pensent reconquérir, ils préfèrent éviter les conflits, ils veulent positiver… Oubliant un peu vite que les problèmes posés par leurs devanciers pourraient bien être aussi leurs problèmes.

Laissons de côté la question du célibat des prêtres, qu’on imagine bien à tort l’objet premier des revendications… Pour notre part sans rentrer dans les justes observations de Jean LANDRY en matière de « ministères » et de « trousse à outils », nous nous en tiendrons ici au seul registre du « régime social des cultes », à travers la CAVIMAC. Des centaines de procès gagnés(2) ont obligé les diocèses et congrégations à admettre qu’elles n’avaient pas affilié leurs membres à la Sécurité sociale, pour des périodes allant de un an à plus de vingt ans. En outre la retraite servie par ce régime des cultes, serait la plus basse de tous les régimes sociaux notamment parce que sans retraite complémentaire.

Le problème ne concerne d’ailleurs pas que les membres de ces diverses collectivités, il concerne aussi les LEME dont une très grande majorité est bénévole (3). Ceux-ci comptent sur les ressources (dont la Sécurité sociale) du conjoint, en occultant le fait que les pensions de réversion seront de moins en moins assurées… Et que les règles liées au « nombre de trimestres d’activités » les obligeront à attendre 67 ans pour liquider leurs diverses pensions à taux plein.

Des bombes à retardement éclatent, ainsi les Travailleuses missionnaires des Restaurants Eau vive (4), Famille monastique de Bethléem (5) etc. dont on découvre l’absence de protection sociale sur des décennies…

Que font concrètement la CEF et la Corref pour réparer les conséquences des situations qu’ils ont crées et créent encore ? 2016 devrait être une année de vérité, une année ou l’on passe du « dire » au « faire ». Jean Doussal, janvier 2016

Notes :
1. In Golias Magazine n°165 (Novembre- Décembre 2015) qui vient de paraitre, p 77-84
2. http://www.aprc.asso.fr/cmsms/index.php?mact=News,cntnt01,detail,0&cntnt01articleid=12&cntnt01returnid=103
3. http://apsecc.e-monsite.com/medias/files/jean-doussal-18-mars-2014-sur-les-leme.pdf
4. http://golias-news.fr/article6152.html
5. http://www.avref.fr/bethleem.html

Peur de son ombre…

Les tragiques événements qui viennent de se produire à Paris ont suscité bien des commentaires, en particulier celui invitant à ne pas faire d’amalgame, à bien distinguer islamisme (agressif) et islam (pacifique), pour éviter de stigmatiser une population elle-même victime des activités terroristes. Ce discours tolérant et victimisant, humaniste et plein de bons sentiments, a suscité une majorité d’assentiments.
Cependant je ne le partage pas. Pour plusieurs raisons, certaines de surface, une autre de fond.

D’abord je fais remarquer que beaucoup de textes du Coran, comme aussi de la Bible, sont d’une très grande violence. On y voue aux gémonies les « mécréants », et on appelle sur eux le châtiment divin. Bien sûr les exégètes d’esprit ouvert disent qu’il faut les contextualiser, et dire qu’explicables en leur temps, ils n’ont plus de pertinence aujourd’hui. Peut-être aussi serait-il bon de leur donner une signification symbolique, faire par exemple du combat (djihad) une lutte non contre un ennemi extérieur, mais une lutte intérieure ? Mais le problème est que ces exégètes humanistes ne sont pas majoritaires dans leur communauté, et que l’interprétation littérale est souvent la seule à y être reçue – et parfois, on le voit bien aujourd’hui, de façon catastrophique.
D’autre part le Texte sacré est présenté comme venant directement de Dieu : c’est le « livre de Dieu ». On ne peut rien en retrancher et rien y rajouter. Il faut le prendre tel quel, dans son hétérogénéité même. Qu’importe alors que des passages d’« amour » y voisinent avec des passages de haine ! Il y aurait certes de quoi faire réfléchir sur la nature hétéroclite d’un tel Livre. Mais rares sont ceux qui se posent la question de son unité.
Je répète que le problème se pose exactement dans les mêmes termes pour la Bible, aussi bien la juive que la chrétienne. Il faudrait pourtant y voir, comme les chrétiens protestants libéraux, non pas le livre « de Dieu », mais le livre d’hommes parlant de Dieu. Alors on pourrait faire le tri, admettre ce qui convient à la conscience humaine, et rejeter le reste. Mais ces esprits, là encore, sont minoritaires.
J’en viens à la question de fond. Il me semble que tant que l’homme posera comme extérieure et antérieure à lui une Puissance transcendante, avec laquelle il passe contrat ou alliance, le récompensant s’il lui obéit, et le punissant dans le cas contraire, il restera dans une position de soumission infantilisante, grosse de toutes les catastrophes dont les événements actuels sont un tragique échantillon.
En effet, plus un être s’abaisse et se sent petit face à un Être qui le dépasse, plus il devient agressif et violent. On le voit bien dans la vie quotidienne. Ce sont les frustrés, les inhibés qui finissent par tourner vers l’extérieur la violence qu’ils ont commencé par s’imposer à eux-mêmes. Plus petit se sent le chien, plus fort il aboie. Qui a peur, fait peur. Qui se fait mal, fait du mal.
Or cette Puissance, c’est l’homme qui la fabrique pour justifier sa peur essentielle devant un monde qu’il croit ne pas pouvoir comprendre par ses propres forces, et pour justifier aussi, corrélée à cette peur, l’espérance de la voir disparaître. Comme les enfants et les primitifs, il projette à l’extérieur de lui-même en les objectivant des états psychologiques qui sont en lui, il se crée des fantômes justifiant ses peurs et la nécessité de les conjurer. Bref il redoute ces dieux, ou ce Dieu, sans se rendre compte qu’ils ne sont que l’alibi de sa propre faiblesse et le reflet des désirs qu’il éprouve d’y voir porter remède, sans comprendre qu’en définitive ils ne viennent que de lui-même. Il a peur de son ombre…
Ce processus est-il fatal ? Ne pourrait-on espérer d’en voir un jour la fin ? Le problème est que de génération en génération, par la force de l’éducation, du conditionnement contraignant et brutal dont l’enfance est victime, le schéma s’intègre dans l’âme et tisse l’essence même de l’être.
Notez aussi que la société s’accommode très bien du « regard de Dieu » posé sur ses membres, et que parfois elle l’exige : il garantit l’ordre social, en retenant d’agir ceux qui pourraient le mettre en péril – mais cela, seuls certains esprits cyniques le voient.
Cette intégration dans notre pensée d’une Transcendance extérieure est devenue si naturelle que ce que j’écris ici semblera bien sûr totalement inadmissible à certains. On ne peut toucher facilement à ce qui fait le fond de la personnalité une fois constituée sur ces bases. C’est toucher à « papa / maman », et beaucoup s’y refusent, car s’ils le faisaient, en eux, pensent-ils plus ou moins consciemment, tout s’écroulerait.
Je ne verrais d’ailleurs aucun inconvénient à les laisser dans une illusion qu’ils peuvent s’imaginer sous certains points consolante, si n’intervenait le lien que j’ai signalé à l’instant, entre sentiment de faiblesse personnelle et violence. Si je ne suis qu’un « avorton » comme dit saint Paul, et s’il y a au-dessus de moi un Dieu « tout-puissant », ou « plus grand que tout » (Allah Akbar !), à qui je dois me soumettre, je peux naturellement tourner en agressivité nihiliste ce sentiment de mon propre néant, surtout si je ne le vois pas partagé par d’autres, dont le bonheur et l’équilibre sont une insulte à ma propre frustration.
Il faudrait que l’homme ici fasse une révolution « copernicienne », qu’il se rende compte que ce Dieu extérieur à double visage, menaçant et rémunérateur, vient en réalité de lui-même, qu’il est créé par ses angoisses et ses attentes. Il lui faudrait comprendre qu’il cherche pour se guider une lumière qu’il a en réalité dans sa main.
Nous sommes tout au long de nos existences le lieu d’un combat qui se joue en nous, entre les forces de mort et les forces de vie. C’est en nous que nous devons regarder, scruter, examiner les forces en présence, tâcher d’optimiser leur évolution, et ne pas les imputer à Dieu ou à Diable ! Si ces entités ont encore du sens, il n’est que symbolique. Ce ne sont que les protagonistes d’un combat intérieur.
Cette intériorisation de Dieu ou du « divin » définit la spiritualité, en opposition avec la religion traditionnelle. Elle est le signe d’esprits mûris et lucides. Mais de tout temps les spirituels ont été mal vus par les religieux. Il est plus facile de fonctionner par routine et habitude, de sacraliser les textes religieux, d’obéir à ceux qui surfent sur les peurs distillées par ces textes (qu’ils en soient eux-mêmes les dupes ou bien les cyniques manipulateurs), plutôt que de réfléchir sur le vrai lieu de Dieu ou du divin : les tréfonds mêmes de notre être. C’est à nous-mêmes que nous avons affaire. Dieu ou divin ne sont nulle part ailleurs.