Spiritualité

Elle peut se penser bien sûr dans le cadre religieux traditionnel. Mais j’aimerais qu’on l’envisage désormais en-dehors de ce cadre même. J’ai trouvé un écho à ce que je pense depuis longtemps sur cette question dans une interview du philosophe Abdennour Bidar, Comment sortir de la religion (Le Monde des Religions.fr, 13 août 2015).

La religion traditionnelle est basée sur l’idée d’une puissance transcendante, antérieure et extérieure à l’homme, qui lui inspire à la fois crainte d’en être puni, et espoir d’en être récompensé. Mais aujourd’hui, selon Bidar, l’homme n’a plus à craindre cet état de dénuement, parce qu’il a son destin entre ses mains : de créature, il devient créateur. J’ai pensé en le lisant au mot de Michelet : « L’homme est son propre Prométhée ».
Cependant cette critique radicale de la religion ne vise que celle qui relie l’homme à l’instance extérieure punissante ou rémunératrice, avec laquelle il a passé contrat ou alliance. C’est la religion-lien, si l’on fait venir le latin religio de religare, relier. Or, comme je l’ai souvent signalé, par exemple dans ma Source intérieure (3e éd. Golias 2015), une autre étymologie est possible pour religio, que le grand Cicéron lui-même rattachait à relegere, accueillir respectueusement, et aussi relire. Alors s’éclaire la nouvelle voie, proprement spirituelle dans un sens nouveau : l’intériorisation du divin, qui devient métaphore du désir le plus profond de l’homme.
Se banalisera-t-il dans l’unidimensionnalité, ira-t-il à vau-l’eau au gré de ses pulsions éparpillantes, acheteuses par exemple dans notre société de consommation, ou bien cherchera-t-il une façon de vivre qui lui donne solidité et unité ? Reconnaîtra-t-il que la structure du désir est un désir de structure ? À cela pourra lui servir la relecture attentive de certains textes religieux traditionnels (mais pas de tous) : certaines paraboles évangéliques, par exemple.
Là est l’enjeu majeur : si l’on s’engage, comme y invite Bidar et comme je le crois nécessaire depuis longtemps, sur la voie d’une spiritualité athée ou laïque, l’homme doit s’y explorer lui-même et voir où est son essence propre. À lui de sauver le divin, trouvé au fond de lui-même.

Synode : les propositions de Mgr Garnier, archevêque de Cambrai

Le second Synode sur la Famille approchant (4-25 octobre prochain), un certain nombre d’évêques prennent la parole pour appeler à une plus grande miséricorde à l’endroit des divorcés-remariés ou au contraire pour que l’Eglise en reste au statu quo.

La sphère conservatrice n’est pas la seule à faire entendre sa voix dans l’optique du prochain Synode sur la Famille. A travers le monde, des cardinaux et des évêques jugent que l’on ne peut en rester au statu quo en matière de morale sans pour autant prêcher l’enterrement du sacrement de Mariage. Il ne s’agit pas non plus de se conformer au monde mais encore et toujours d’être « attentifs aux signes des temps ». Loin d’être des « prophètes de malheur, qui annoncent toujours des catastrophes, comme si le monde était près de sa fin », ils apportent au contraire une réponse positive sur l’accession aux sacrements des divorcés-remariés, entre autres. Mgr François Garnier, archevêque de Cambrai, est de ceux-là.

Dans son éditorial de mars dernier, il proposait cinq « repères », « pri[ant] pour que notre Église leur ouvre la double porte du pardon et de l’eucharistie ». Nous l’avons sollicité quelques semaines plus tard et il nous a confié un texte que nous publions dans ces colonnes. L’archevêque de Cambrai réfléchit sur cette question depuis de nombreuses années et mesure les grandes souffrances qu’une doctrine trop fermement appliquée peut produire. Il avait déjà publié en 2003 des orientations pour l’accueil des divorcés-remariés qui influencèrent bon nombre de diocèses Il revient à présent « entre les deux synodes romains sur la Famillee » avec des « pistes  » encore plus affinées. « Humblement, mais dans l’espérance », il propose donc « cinq signes qui pourraient aider à la réouverture des portes d’Espérance » sur lesquels les conservateurs souhaiteraient poser d’autres cadenas. Notons au passage le lien implicite fait par l’archevêque de Cambrai avec l’ouverture de la porte sainte lors de la prochaine Année sainte de la Miséricorde dans le sillage du prochain Synode. C’est bien la miséricorde qui motive Mgr Garnier à prendre la parole, lui dont la devise épiscopale est « immergés dans l’amour ».

En outre, il relève aussi deux problématiques importantes : d’une part, les « manques de liberté et de maturité » de fiancés qui demandent le sacrement du Mariage « qu’on ne peut pas, dans la plupart des cas, refuser » ; d’autre part, la déclaration de nullité de mariage – présentée comme l’alpha et l’oméga pour régler la question des divorcés-remariés à l’instar du cardinal-archevêque de Milan, Mgr Scola – à laquelle peu de couples recourent. Sur ce point, l’archevêque de Cambrai note très justement : « Nous devons nous demander sérieusement : avons-nous des effectifs suffisants de canonistes pasteurs dans nos officialités ? » Nous irons, nous, plus loin : à des fiancés immatures, ne pourrait-on pas suggérer une bénédiction (dissoluble mais qui pourrait déboucher au bout de quelques années sur le sacrement indissoluble) ?

Le sacrement de Mariage ne devrait-il pas être exclusivement administré qu’à des couples éprouvés (cela vaut pour le mariage civil) ? Quant aux déclarations de nullité, si les procédures au civil se sont depuis longtemps assouplies, elles restent lourdes au sein de l’institution ecclésiale et seuls quelques aristocrates semblent encore y recourir. L’Église ne doit-elle donc pas s’atteler à une vraie refonte de cette procédure plutôt qu’à un toilettage auquel François est favorable ? Espérons que les « signes » relevés par Mgr Garnier soient eux aussi discernés par les Pères synodaux et que ces questions soient abordées franchement. Après tout, le Christ « [n’est] pas venu appeler des justes, mais des pécheurs » (Mc 2, 17).

Retraite « CAVIMAC », parcours d’un combattant

Les difficultés rencontrées par les ressortissants des cultes dès lors qu’ils s’enquièrent de leur « relevé de carrière », font régulièrement l’objet de communication sur ce sitei1. Les ministres du culte (prêtres, pasteurs, imams, rabbins, « bergers » + autres dénominations !…), et plus largement les « membres » d’une collectivité religieuse, ont le droit à versement de leur retraite par un régime spécifique dit CAVIMAC. Seulement voilà, il faut pour cela avoir cotiséii, comme pour toute autre caisse de Sécurité sociale.

Un déni cynique

Les cotisations relèvent à la fois de la collectivité et du ressortissant cultuel, mais dans les deux cas, la responsabilité des cotisations incombe aux collectivités religieuses, qui ont souvent cherché à en être exonérées. Le culte catholique a montré l’exemple en instaurant la non cotisation des périodes de probation : c’est comme si, dans une entreprise, un « collaborateur » à l’essai ou pour une période déterminée n’avait pas être « assuré ». C’est ainsi que les congrégations religieuses attendaient la « profession de vœux » pour assurer la couverture vieillesse de leurs postulants et novices ; de même que les diocèses attendaient le diaconat pour assurer les aspirants au sacerdoce. Pire encore, l’Église de France a longtemps fermé la porte de la Caisse des cultes aux associations de fidèles sous prétexte qu’elles n’ont pas le statut de « congrégations ». Résultat : te de très nombreux membres de communautés « dites nouvelles », lorsqu’ils veulent liquider leurs droits à retraite, constatent de longues, très longues périodes (jusqu’à trente ans), non cotisées et non validées.

Des centaines de procès ont eu lieu et continuent d’avoir lieu sans que l’Église de France, les différents cultes, et le Ministère de la Sécurité sociale, aient accepté de mettre fin à ces contentieux. Cyniquement, ils considèrent qu’il est moins onéreux d’obliger l’assuré social à porter l’affaire devant les Tribunaux de la Sécurité sociale, que de régulariser, pour tous, les erreurs commises en matière de cotisations vieillesse. Des mesures n’ont été actées que pour l’avenir : depuis 2006 (après le premier procès intenté contre cette injustice), s diocèses et collectivités religieuses cotisent pour les séminaristes et les novices , depuis 2014 pour les postulants, mais tous ceux qui sont entrés au séminaire ou ou noviciat avant 2006 seront sans droit… de même pour les nombreuses communautés nouvelles qui ont commencé à cotiser seulement en 2004 et depuis après les nombreux contrôles que les procès ont imposé : ainsi on corrige pour l’avenir mais on ne répare pas le passé.

Les collectivités religieuses, confrontées à l’obligation, depuis 2006, de cotiser pour leurs novices, et depuis 2014 pour leurs postulants, inventent de nouvelles périodes de durée illimitée précédant ce statut… toujours pour ne pas cotiser.

Un cas parmi des milliers d’autres

Nous l’appellerons Pierre. Pierre est né en 1948. Il aurait dû pouvoir liquider ses pensions vieillesse à 65 ans. En 2007, c’est-à-dire 59 ans, il demande à la CAVIMAC son « relevé de carrière » ; sur ce relevé il constate que les périodes de probation qu’il a passées dans deux congrégations successives, ne figurent pas sur le relevé que la Caisse des cultes lui communique. Il interpelle celle-ci à plusieurs reprises : elle se contente de lui dire que ces périodes ne sont pas validables.

La Caisse des cultes est parfaitement consciente que les premiers jugements, puis arrêts, lui donnent tort. La Cour de Cassation puis le Conseil d’Etat confirment la jurisprudence qui se développe sur de nombreuses Cours d’Appel. Mais le cynisme est devenu une seconde nature : malgré les procès perdus, malgré les honoraires et frais d’avocat, malgré les versements d’articles 700 et les dommages intérêts, il demeure plus « avantageux » pour la Caisse de refuser la généralisation de la jurisprudence aux 55 000 retraités qu’elles pensionnent et au contraire d’obliger chaque individu à réclamer ses droits auprès des tribunaux !

Ainsi de guerre lasse et ne sachant que faire, Pierre confie son affaire à un avocat, lui accordant toute confiance. Dès le départ l’affaire est mal engagée du point des vue des règles de la Sécurité sociale. L’avocat aurait dû d’emblée tenir compte de l’âge de son client – 65 ans -, car en 2013, il n’en est plus au stade de faire vérifier son relevé de carrière mais d’abord de faire valoir ses droits à la retraite, quitte à en contester la notification.

De son côté la CAVIMAC, dans son rôle de conseil, aurait dû rappeler à l’assuré qu’en retardant la demande de liquidation de ses droits à retraite, il perdait des mensualités qu’il ne récupèrerait jamais.. Le cynisme joue au contraire à plein régime si l’on peut dire : la Cavimac ne répond pas aux courriers qui lui sont adressés, elle met plus d’un an à déposer des conclusions, et ce, seulement pour arguer de l’irrecevabilité de la demande du fait qu’elle n’a jamais notifié sa décision : les pensions non versées durant ces deux années compensent à présent les frais d’avocats que la Cavimac a dû acquitter !

Du côté de son avocat, Pierre est abreuvé de bonnes assurances : « il y a plein de jugements rendus contre la CAVIMAC, votre affaire est gagnée d’avance ». Pierre pense qu’il ne peut que gagner. Il ne se rend pas compte que le travail de son avocat est quasi inexistant. Ce dernier lui a demandé de rassembler des attestations. Pierre les a recueillies auprès de plusieurs membres de la congrégation, qui ont repris une série d’affirmations figurant dans la seule attestation qui vaille, celle de 1987 de fait essentielle, mais qu’il aurait fallu étayer par des conclusions bien charpentées. L’avocat s’en remet aux deux pages qu’il a rédigées en 2013 pour lancer la procédure, aux attestations données en vrac, et à la jurisprudence rassemblée à la hâte. Un dossier fait « à la va vite », et défendu sans une véritable implication, ni spécialisation aux règles de la Sécurité sociale notamment celle particulière des cultes. Le tribunal prend fait et cause pour les conclusions déposées par la Cavimac : la demande de retraite n’a pas été déposée, une notification du droit à pension n’a pas eu lieu. La demande est ainsi rejetée.

Fin de la première partie, Pierre découvre par internet l’APRC Association créée en 1978 pour la défense de la retraite de tous les ressortissants des cultes. L’association prend connaissance, effarée par la manière dont ce dossier a été conduit. Elle interpelle Pierre. Celui-ci s’en défend il a fait de son mieux. Pas d’abord pour lui, mais pour les autres : il ne voulait laisser passer cette injustice. Naturellement il s’est adressé à un avocat (ils sont là pour ça). Il ne connaissait pas l’association.

Conclusions : nous l’avons souvent dit sur ce site. Beaucoup d’associations de dérives sectaires existent. Une plate forme juridique serait nécessairei, au lieu de quoi chacun, assuré social et/ou association, y va de la défense et de l’autonomie de son pré-carré, et lance des actions judiciaires en mandant des avocats. Depuis 2005, l’APRCii a été à l’origine des premiers procès concernant les périodes probatoires dans les cultes, elle a accumulé une longue et riche expérience des arguments à faire valoir devant les tribunaux de la Sécurité sociale. Pierre a perdu deux années de retraites, avec l’association il a près de 28 trimestres (7 années) à faire valider pour compléter la retraite qu’il va à présent liquider. Un nouveau départ sur de nouvelles bases ? Ici, ce nouveau départ est possible, mais le plus souvent les affaires perdues ne sont pas rattrapables.

Extraterrestres

La découverte d’une exoplanète ressemblant à la terre le mois dernier par la NASA a vite mené à s’interroger sur l’existence d’une intelligence extraterrestre. Le cardinal José Gabriel Funes, chargé de surveiller l’Observatoire astronomique du Vatican, s’est lui-même dit « ouvert à la possibilité d’une vie extraterrestre ».

Selon lui en effet, « il n’y a aucune contradiction entre la théologie catholique et la croyance aux extraterrestres ». Cependant il a affirmé que « la découverte d’une vie intelligente ne veut pas dire qu’il y existe un autre Jésus. L’incarnation du fils de Dieu est un événement unique dans l’histoire de l’humanité et de l’univers. Dieu est devenu un homme à travers Jésus en Palestine, il y a 2000 ans. » (Source : Le Huffington Post, 4 août 2015)
Il y a certes cohérence à reprendre le dogme de l’incarnation de Dieu. Elle n’est pas vue comme périodique dans le cours de l’histoire, et donc pouvant se produire encore, comme dans le cas de l’avatar hindouiste. Le « a souffert sous Ponce-Pilate » du Credo en atteste l’inscription factuelle, et donc non reproductible : sinon, on ne comprendrait pas pourquoi une telle publicité a été faite pour les siècles des siècles au préfet romain !
Mais cohérence ne veut pas dire intelligence. Pourquoi s’attacher ne varietur à un tel dogme, qui ne s’est imposé que tardivement en christianisme, et n’a pas rencontré l’adhésion de tous ? L’incarnation de Dieu en la personne de Jésus-Christ n’est qu’une option. Outre qu’évidemment elle n’est partagée ni par le judaïsme ni par l’islam, elle est très souvent contredite au sein du christianisme même dans les textes fondateurs, à commencer par exemple par l’évangile de Jean, où le Messie pourtant a la plus haute stature. On y lit en effet : « Le Père est plus grand que moi » (14/28). Pourquoi être ici plus royaliste que le roi ?
Face à la possibilité d’extraterrestres, le pape François n’a rien trouvé de mieux à dire qu’il fallait les baptiser : « Qui sommes-nous pour leur fermer la porte ? » (même source) Là encore il a été fidèle à la Tradition. Mais ne faut-il pas la réviser ? Pourquoi vouloir annexer à tour de bras, et pourquoi n’existerait-il pas un Jésus Alien ?

La Banque centrale européenne, grande prêtresse de la casse sociale

Ouvrir le crédit ou le restreindre ? Favoriser la rente ou le salaire ? L’emploi ou la monnaie ? C’est à ces questions que doit répondre la Banque centrale européenne (BCE) en permanence, en dehors de tout débat démocratique.

La sacralisation mortifère
de la monnaie
La monnaie est une illusion. Bien sûr, les pièces qui tintinnabulent dans les poches sont bien réelles. Elles pèsent, mais leur valeur est une illusion. Elles ne circulent et servent d’instruments d’échanges qu’en raison d’une croyance collective. Celle qui veut que l’euro sera accepté en paiement par tous et tout le temps. C’est une expérience que nous faisons chaque jour, mais qui pourrait tout aussi bien devenir caduque. C’est déjà arrivé au mark allemand des années 1920 ou plus près de nous au peso argentin du début des années 2000, pour ne prendre que deux exemples.
Pour garantir la foi du peuple dans la valeur de l’argent, les citées antiques en avaient entouré la création ex-nihilo du plus grand secret. L’opération se déroulait loin des regards, dans leurs temples, lors de cérémonies menées par les grands prêtres. Aujourd’hui, malgré les siècles passés, la modernité et le « Progrès », la foi en la monnaie unique reposent toujours sur le mystère, un culte (l’euro fort), un clergé (les banquiers centraux), ses fidèles (les ministres des Finances) ; sans oublier ses rites purificateurs : chômage, faillites et crises humanitaires, comme en Grèce, sont « nécessaires » à la purge des excès antérieurs. Excès de consommation et de dettes, d’accumulation de richesses et de plein emplois. La zone euro dispose de sa ville sainte : Francfort, en Allemagne. C’est là, sur les bords du Main, rue du Kaiser (Kaiserstrasse), que se dresse la Banque centrale européenne (BCE) et c’est en son sein que la création et la gestion de la monnaie se décide, à huis clos.
Indépendante de par ses statuts gravés dans le marbre du référendum de Maastricht (1992), la BCE se targue de poursuivre de manière experte et dépassionnée son unique but affiché : préserver la valeur de la monnaie en luttant contre l’inflation. Comme lorsque les oracles antiques tentaient de décrypter les augures, les décisions de la BCE sont entourées de mystères, de chiffres ésotériques et de sombres prophéties. Lorsque le conseil des gouverneurs de la BCE – présidé par l’ex-banquier de Goldman Sachs Mario Draghi -, augmente le prix de l’argent ou au contraire l’abaisse, aucune caméra de TF1, de France 2, aucun micro de France inter, RTL ou d’Europe 1 ne se trouve sur place.

Pourtant, ces décisions sont, souvent, bien plus importantes que celles mises en scène par François Hollande ou Angela Merkel. La vie des centaines de millions d’habitants des pays de la zone euro en dépend, car pour l’économie et l’emploi la monnaie agit comme l’huile pour un moteur ou le sang pour un organisme : en son absence tout se grippe, se flétrit. Ce bien public, collectif, qu’est la monnaie est exercé sans aucun contrôle démocratique de la part des parlementaires européens ou des Parlements nationaux. De ce fait, l’institution se fait la voix des banques et des possesseurs de capitaux dont les intérêts particuliers s’opposent souvent à l’intérêt général. [Découvrez l’ensemble de notre dossier dans Golias Hebdo n°398]

Droit canon ou nullité de mariage : François lance un signal avant le Synode

Le mari de María Inés Narvaja dut attendre quatre ans avant que son premier mariage ne fût déclaré nul par l’Eglise ; les deux tourtereaux n’attendirent pourtant pas la sentence ecclésiale pour se marier civilement… María Inés Narvaja assurait en 2014 que son oncle Jorge Maria Bergoglio, alors cardinal-archevêque de Buenos Aires, ne la jugea pas lorsqu’elle le lui annonça. A présent pape, oncle François vient de signer le mardi 8 septembre deux motu proprio – Mitis Iudex Dominus Iesus (« Le Seigneur Jésus, juge clément ») pour le Code de droit canonique et Mitis et misericors Iesus (« Jésus doux et miséricordieux ») pour le Code de droit canonique oriental – qui simplifient la procédure et entreront en vigueur le 8 décembre prochain, lors de l’ouverture de l’Année sainte extraordinaire. A moins d’un mois du prochain Synode, François place ses billes.

Ces deux motu proprio émanent de « la commission spéciale qui avait été chargée de préparer une proposition de réforme des procès matrimoniaux canoniques », selon Radio Vatican(1) (08/09). Parmi les changements notables, le second procès devient facultatif. Jusqu’alors, il était en effet obligatoire de faire appel du premier jugement (souvent confirmé par la seconde cour), ce qui rallongeait d’autant la procédure. Deuxième réforme, au lieu de trois juges siégeant en première instance, la possibilité d’« un juge unique sous la responsabilité de l’évêque qui voit son rôle renforcé puisqu’il devra s’assurer que le juge ne soit pas laxiste. L’évêque peut même occuper la fonction de juge dans certains cas ou dans les petits diocèses  ». Sur ce sujet, François semble répondre à Mgr Garnier, archevêque de Cambrai, lequel s’interrogeait dans le texte qu’il nous confiait cet été et que nous publierons prochainement : « Avons-nous des effectifs suffisants de canonistes pasteurs dans nos officialités ? » Il s’agit ici de répondre à un problème pratique – le nombre de prêtres canonistes –, quand bien même la décision collégiale nous semble bien meilleure. Mais « à la guerre comme à la guerre  », et dans le cas d’une procédure brève – troisième changement –, l’évêque siégera aussi comme « garant de l’unité dans la foi catholique et de la discipline », le procès bref pouvant menacer le principe de l’indissolubilité du mariage (et donc introduire un divorce catholique). La procédure brève est requise lorsque « l’accusation de nullité de mariage est soutenue par des arguments particulièrement évidents » : « Le manque de foi en ce qu’il simule le consentement, la brièveté de la cohabitation conjugale, l’avortement procuré pour empêcher la procréation, l’obstination permanente dans une relation extraconjugale au moment des noces ou dans un temps immédiatement consécutif, la dissimulation volontaire de stérilité ou d’une grave maladie contagieuse ou d’enfants nés d’une précédente relation. » (Art. 14 §1).

Enfin, charge aux conférences épiscopales de « stimul[er] » et d’« aid[er] les évêques à mettre en pratique la réforme du procès matrimonial  » et tout d’abord en garantissant la gratuité de la procédure. François a un objectif : aller chercher « l’énorme nombre de fidèles qui, trop souvent, se sont détournés des structures juridiques de l’Église à cause de la distance physique ou morale  ». Ces deux motu proprio vont donc dans le bon sens, même si l’on peut se demander comment l’évêque – qui n’est pas nécessairement juriste canoniste – pourra siéger et accomplir simultanément son ministère. Ce n’est pas le problème du pape argentin.
François, en effet, s’est vite aperçu que, pour éviter d’avancer, un certain nombre de prélats conservateurs – dont le cardinal-archevêque de Milan, Mgr Scola – sortirent de leur chapeau la procédure de nullité, considérée depuis des lustres comme trop lourde. Ainsi, ces deux motu proprio fraîchement adoptés furent déjà présentés dans un langage quasi-similaire en 1983 au pape polonais, lequel les rejeta vivement. C’est cette manœuvre, apparue lors du premier Synode, qui obligea le pape jésuite à agir, ceci afin que le second Synode n’accouche pas sur une décision en-deçà des attentes de la majorité des fidèles (et au-delà) et qu’un pontifex peut prendre seul, sans faire appel à une assemblée synodale. Le pape Bergoglio veut avancer et n’a pas l’intention de se laisser enfermer dans des débats théologiques plus longtemps. La décision finale lui appartenant (cf. le discours de clôture de la première assemblée synodale), François veut que les prochains Pères synodaux avancent concrètement et transcendent le débat « opposition doctrine/pastorale » qui fait les choux gras des théologiens de tous les camps. En donnant la possibilité à tous les prêtres de pardonner l’IVG durant l’Année sainte, en allégeant la procédure de nullité, l’évêque de Rome ne change pas la doctrine d’un iota mais met en place de nouvelles pratiques pastorales. Sans doute partage-t-il ce que le cardinal Kasper affirmait dans un entretien(2) à La Nacion (06/09), lequel évoque par ailleurs une « sorte de schisme en pratique » : « La pastorale ne peut aller contre la doctrine mais la doctrine ne peut pas être une affirmation abstraite. Son interprétation doit être liée à la vie réelle. Jésus-Christ a toujours parlé de la réalité de la personne, conscient que nous sommes tous pécheurs.  »

Reste à voir ce que cela donnera concrètement dans les diocèses. Les évêques seront-ils davantage touchés par les demandes de nullité à partir de maintenant ? C’est peu vraisemblable. Il n’est jamais régalant pour qui que ce soit – et quand bien même la séparation n’est pas toujours douloureuse – de s’engager dans une nouvelle procédure juridique. Du reste, les évêques l’espèrent-ils ? Certes, un seul juge est désormais possible mais l’ordinaire aura aussi l’obligation de siéger lors d’un procès bref… En outre, selon que l’évêque soit pastoral ou doctrinaire, la nullité sera-t-elle plus simple ou plus difficile à obtenir dans tel ou tel diocèse ? Les juges de la Rote romaine (cour de cassation), déjà engorgée par les demandes, n’ont pas fini de faire des heures supplémentaires ! Ces deux motu proprio vont donc dans le bon sens mais soulèvent quantité de questions. Ils prouvent en tout cas l’inanité de l’argumentation de ceux qui avançaient qu’une procédure révisée et allégée règlerait une bonne partie des problèmes. François a beau vouloir « purger » certaines questions, le plus dur reste à venir…

(1) http://fr.radiovaticana.va/news/2015/09/08/deux_motu_proprio_pour_simplifier_les_proc%C3%A9dures_en_nullit%C3%A9_de_mariage/1170343
(2) http://www.lanacion.com.ar/1825534-walter-kasper-a-muchos-la-doctrina-les-resulta-muy-alejada-de-la-realidad-hay-un-cisma-practico

Mgr Blondel nommé Commissaire Pontifical de la Communauté Saint Jean

Mgr Blondel, évêque émérite de Viviers, a été nommé en début d’été Commissaire Pontifical des trois communautés religieuses constituant la Famille St Jean (communautés des Frères de St Jean, des Sœurs Apostoliques de St Jean et des Sœurs Contemplatives de St Jean). Depuis plus de vingt ans, le Vatican tente de corriger les graves dysfonctionnements de cet ensemble de communautés fondées à partir de 1975 par le dominicain Marie-Dominique PHILIPPE.

C’est ainsi qu’après s’être opposé en 2001 à la réélection de Marie-Dominique PHILIPPE en tant que prieur général de la communauté des frères de St Jean, le Vatican avait imposé en 2003 deux assistants de gouvernement en la personne de Mgr Madec pour les frères de St Jean et Mgr Poulain pour les sœurs contemplatives de St Jean. A partir de 2009, la crise aigüe traversée par la communauté des sœurs contemplatives de St Jean avait conduit à la nomination de Mgr Bonfils puis de Mgr Brincard en tant que commissaire pontifical des sœurs contemplatives de St Jean. Mgr Brincard devenant même par la suite émissaire pontifical des sœurs contemplatives jusqu’à son décès récent.

L’Église, spécialement les évêques d’Autun et de Lyon, qui auraient du veiller au bon fonctionnement de ces « communautés nouvelles » de droit diocésain est bien embarrassée d’avoir laissé se développer en toute impunité jusque dans les années 90 ces communautés. L’Église, rarement bavarde, s’est toujours montrée très discrète sur les motivations de ces nominations successives.

Pourtant, le dossier est lourd et complexe. Un fondateur dévoyé auteur d’agressions sexuelles sur de jeunes religieux (femmes et hommes). De nombreux autres cas d’abus sexuels perpétrés par des religieux ayant autorité sur des novices, sans compter les cas encore plus nombreux d’abus sur des laïcs. Des méthodes de gouvernement et de fonctionnement de type sectaire : absence de discernement à l’admission, emprise, confusion des fors internes et externes, loi du silence, culte de la personnalité envers le fondateur tout puissant de son vivant et objet de vénération depuis son décès en 2006, formation longtemps limitée aux seuls enseignements du fondateur. Des éléments de doctrine déviants  (place démesurée donnée à l’apôtre Jean par rapport à Pierre) ou dangereusement ambigus (doctrine de l’ «amour d’amitié») complètent les charges pesant sur l’ «œuvre» de Marie-Dominique PHILIPPE.

Qu’attendre de l’action de Mgr Blondel, homme d’ouverture dans un dossier aussi délicat que celui de la communauté St Jean ? Tout d’abord, Mgr Blondel a été nommé par le Vatican commissaire « ad hoc », c’est-à-dire chargé de mener des actions spécifiques. Il est missionné afin d’opérer une mise à plat dans le domaine des enseignements et sur les points de doctrine cités plus haut.

Au-delà de ces missions techniques indispensables pour envisager un avenir pour ces communautés, on attend de Mgr Blondel transparence et justice.

– Justice à l’heure où le Vatican semble vouloir corriger certaines erreurs du passé dans le domaine des mœurs, on comprendrait mal que la communauté St Jean puisse encore et toujours faire l’objet de mansuétude pour ses membres les plus compromis.

– Transparence enfin avec des paroles de vérité en lieu et place de la langue de bois habituelle. La grande discrétion entourant la nomination il y a plusieurs semaines de Mgr Blondel n’incite pas pour l’instant à l’optimisme dans le domaine de la transparence.