Zoom sur la justice « ordinaire » de Vichy

Dans un ouvrage magistral et grâce à des archives inédites, l’historienne et chercheuse, Virginie Sansico, décrypte la justice sous le régime de Vichy.

Dans les premiers chapitres, l’historienne montre les liens organiques existants entre la IIIe République agonisante et le régime judiciaire érigé par l’Etat vichyste. Dans les années 1930, la justice se montre beaucoup plus sévère à l’encontre des menées anarchistes ou communistes assimilées au désordre social qu’avec les actions anti-démocratiques des ligues d’extrême droite. La « drôle de guerre » constitue également une étape cruciale. À coups de décrets-lois un corpus juridique liberticide se met progressivement en place comme un prélude à Vichy. Les magistrats s’approprient le nouvel arsenal répressif destiné à maintenir « l’unité nationale » et « l’ordre public ». Des objectifs qui seront largement détournés de leur sens pour mettre en œuvre une « justice politique » ultra répressive, au service de la Révolution nationale. À partir de 1940, les infractions de la parole (propos anti-français, pro-de Gaulle, défaitistes…) et autres délits d’opinion (tracts, affiches) remplissent les tribunaux correctionnels et deviennent un contentieux ordinaire. La connotation politique des infractions est réelle. L’année 1941 marque un tournant avec l’élaboration de lois anti-étrangers et antisémites, ainsi qu’une amplification de la répression pénale et politique grâce à l’appui de juristes et de chefs de cour (cf. focus). Puis la création de juridictions d’exception comme les sections spéciales avec des juges dévoués au régime en charge de la répression des communistes et des anarchistes.

Peu connue jusqu’à présent, la justice « ordinaire » de Vichy apparaît ici en pleine lumière grâce à l’étude des jugements prononcés par le tribunal correctionnel de Lyon entre 1940 et 1944 et aux témoignages de ceux qui défilent à la barre : ouvriers, militants communistes ou gaullistes, réfractaires au STO, juifs en cavale, poivrots ou simples d’esprit ayant insulté le maréchal Pétain… Des jugements qui reflètent « des visions du monde antagoniques des accusés et des magistrats » ainsi que l’absence de discernement et les préjugés idéologiques. [découvrez l’ensemble de notre article dans Golias Hebdo n°396]

Le Pérou et la Bolivie à l’épreuve d’un accord européen

A quelques mois de la conférence sur le climat à Paris, un projet de loi de l’Assemblée nationale autorise la ratification d’un accord de libre-échange aux couleurs de l’ultralibéralisme. Celui-ci favorisera le modèle extractiviste et aura des conséquences sociales et environnementales graves pour les deux pays andins.

En septembre 2007, les gouvernements de la Colombie, de l’Equateur, du Pérou, de la Bolivie et l’Union européenne entamaient des négociations pour trouver un « accord d’association » portant sur la coopération et le commerce. La Bolivie et l’Equateur, membres de l’Alliance bolivarienne pour les peuples de notre Amérique, quittaient rapidement les négociations, estimant que cet accord serait de la même eau que celui de l’Alena, l’Accord de libre échange nord-américain qui a permis aux Etats-Unis et au Canada de piller le Mexique. Un véritable forcing et un déni de démocratie de la part de l’Union européenne, puisque l’accord avec le Pérou est entré « provisoirement » en vigueur le 1er mars 2013 et le 1er août suivant avec la Colombie… avant même qu’il ne soit ratifié par les Parlements nationaux. C’est ce que la France s’apprête à faire, après avoir présenté le 15 avril 2015 en conseil des ministres, en procédure accélérée, un projet de loi (n° 2774) autorisant ladite ratification de l’accord commercial entre l’Union européenne, la Colombie et le Pérou. [Découvrez l’ensemble de notre article dans Golias Hebdo n° 396]

Golias s’invite à la Sainte-Baume

Et voilà le résultat ! Voilà le résultat de quarante ans de pouvoir romain réactionnaire ! Le travail de Jean Paul II et Benoît XVI, acharnés à remettre en selle une Eglise rétrograde dans tous les pays (dont l’Hexagone), porte du fruit. L’« affaire Maréchal-Le Pen » qui secoue l’Eglise en France en est la triste preuve. Car ces deux papes n’ont eu de cesse de nommer des évêques désireux d’enterrer vivant le concile Vatican II. Et l’Evangile avec, quand bien même ils s’en défendent et c’est bien cela qui provoque ce coup de tonnerre dans une Eglise qui n’en avait guère besoin.

Car le programme de Mme Maréchal-Le Pen n’a, en vérité, rien à voir avec l’Evangile, « programme » de Jésus-Christ, dont Mgr Rey, évêque de Fréjus-Toulon, ses affidés et ses soutiens se réclament pourtant ! « Il nous semble intéressant de faire dialoguer des chrétiens qui n’ont pas les mêmes options politiques pour que les participants se fassent une opinion. À eux et au journaliste qui anime le débat de poser les bonnes questions », dixit le curé responsable de ces « Universités de la Sainte-Baume » (nous y reviendrons dans la prochaine édition de Golias-Hebdo), le Père Guitton, avec une belle (fausse) naïveté. Comme son évêque, il estime que l’Eglise n’ « [a] jamais pris le sujet à bras-le-corps », elle n’a fait que « répéter la doxa médiatique » (« Eglise et Médias », c’est justement le thème de cette université ; c’est dire comment le sujet est traité avec sérieux !). Habillés pour l’hiver, les cardinaux Decourtray, Eyt, Lustiger et ces évêques pour qui le FN n’était jamais qu’« une résurgence du paganisme le plus cynique, et probablement le plus dangereux pour la conscience d’une nation » (cardinal Lustiger). Non, non ! Lui aussi embarqué dans cette aventure – ce qui n’est guère étonnant –, le fameux abbé Grosjean, l’assure : « Nous ne nous intéressons pas aux étiquettes, mais aux convictions (…). Inviter quelqu’un ne signifie pas adhérer à ses idées, [c’est] accompagner et encourager le désir d’engagement politique des jeunes ». Aux côtés de Mme Maréchal-Le Pen, fervente catholique intégriste ?

Bien sûr, les catholiques pratiquants ne sont pas de ce bois, dans leur grande majorité quand bien même ils ne seraient qu’un sur cinq à voter à gauche, et que 16 % voteraient FN (La Croix 28/08) ! Triste Eglise en France qui a de plus en plus à faire avec des chrétiens de plus en plus individualistes, recroquevillés sur eux-mêmes, pour certains d’entre eux xénophobes et racistes, alors qu’elle n’a que des mots étiquetés à gauche à la bouche (solidarité, charité, attention à l’autre…). Elle n’est jamais que prisonnière de son inconscient antirépublicain, pro-monarchiste, anti-réformes et anti-Lumières. Et comme les laïcards se radicalisent eux aussi, ils ne font qu’apporter du moulin à Mgr Rey et ses amis pour qui l’Eglise doit se réaffirmer, « combattre », en faisant sonner des cloches pour les chrétiens d’Orient le 15 août, histoire de se montrer ; en défilant dans les rues à l’occasion en scandant des slogans homophobes ; à présent, en invitant la petite-fille Le Pen, laquelle souhaite construire des murs tout autour de la France. Bel exemple évangélique, en effet !

Comme chrétiens, nous ne pouvons que désapprouver cette invitation – elle nous fait honte – mais nous allons plus loin. Nous nous interrogeons sur cet épiscopat diviseur, clivant à souhait et qui s’essuie les pieds sur le message que l’évêque de Fréjus-Toulon a promis de porter le jour de son ordination épiscopale. Il nous semble que le rejet de l’autre, la discrimination, l’islamophobie (entre autres) ne font pas partie des valeurs que son ministère est censé incarner. Quelques engagements charitables n’excusent pas les engagements politiques – aux antipodes de ces œuvres –, elles n’effacent pas les options prises et défendues, les paroles données aux « prophètes de malheur ». Ils ne peuvent en aucun cas faire office de cache-sexe. Tout cela au nom d’une idée de la démocratie qui laisse songeur… « Que votre parole soit ‘oui’, si c’est ‘oui’, ‘non’, si c’est ‘non’ », nous rappelle Matthieu (5, 37). Oui au service de la justice pour tous et non à l’exception, oui à la fraternité et au bien commun et non à l’égoïsme et au repli sur soi. Non le FN n’est pas une « périphérie » : il est une frontière gardée, avec barbelés et miradors, qui grandit sur le désespoir et l’incitation à la haine de l’autre. Mgr Rey ferait mieux de s’en souvenir. C’est notre contribution aux débats de la Sainte-Baume. Nous espérons que les évêques en France, individuellement, se démarqueront de cette affaire – jusqu’à aujourd’hui, c’est silence-radio et cela questionne – afin de cesser cet amalgame déplaisant auquel ils devront – et nous avec – faire face, quand ils – et nous avec – seront pris à partie çà et là en raison de cette histoire déplorable. Comme d’habitude, quand il s’agit de Mgr Rey.

L’actualité religieuse de l’été dominée par l’offensive des conservateurs

L’été a beau être synonyme de vacances, l’actualité religieuse, elle, n’y est pas. Du reste, François lui-même n’en prend pas et le fait savoir. Avec lui, il n’y a pas de vacance du pouvoir. Tour d’horizon des principales informations qui ont circulé un peu partout ces mois d’été. Urbi et orbi !

Les lignes bougent, assurément. A l’approche du prochain Synode, les forces conservatrices sont plus que jamais ardentes. Tout l’été, l’actualité ecclésiale a souvent tourné autour d’informations liées à des évêques conservateurs, en France comme en Suisse, et même à Rome où François fait ce qu’il peut pour rassurer les tenants de la doctrine. Chez nous, hors l’affaire Vincent Lambert, citons la neuvaine pour la France – « acte plus politique que religieux », comme le précise l’historien Vincent Petit dans La Croix (13/08) – parrainée par le cardinal-archevêque de Lyon, Mgr Barbarin (de plus en plus extrémisé).

Neuvaine, cette année couronnée, par les sonnailles et rassemblements sur les parvis des églises le 15 août pour les chrétiens d’Orient, initiés par le très doctrinaire évêque de Fréjus-Toulon, Mgr Rey, très vite applaudi et relayé par les sites intégristes ; et une cinquantaine de diocèses qui se plient au coup de force du conservatisme français, vociférant et militant, ragaillardi par les manifs pour tous et leurs cortèges de cathos affirmés et ultras. « Tout est lié », comme dit François dans Laudato si’.

Les conservateurs ont gagné la bataille des médias de ces dernières semaines.
Ces (ré-)actions ont ainsi quasiment occulté les travaux des évêques et théologiens allemands, suisses et français, réunis à Rome à huis clos dans une salle de la Grégorienne en mai dernier pour réfléchir sur « les problèmes de la pastorale du mariage et de la famille à la veille du Synode des évêques » (cf. Golias Hebdo n° 387). Rendus publics en août, ils appellent pourtant à un vrai changement de la morale de l’Église sans pour autant renier la Tradition et les paroles du Christ. Ils n’eurent pourtant que peu d’écho… à la différence des 500.000 signatures de la « supplique filiale » orchestrée par le cardinal Burke et les milieux catho-fanatiques (qui implorent le pape Bergoglio de ne pas changer la doctrine d’un iota lors du prochain synode) quand bien même ces chrétiens ne pèsent que 3 % du milliard-et-demi de catholiques sur la planète. Quant à François, il place, déplace, fait du bruit. Avec habileté, il va dans le sens des uns et des autres et laisse planer le doute sur les interprétations qu’il faut en tirer. Les décisions, notamment sur le Synode, lui appartiennent, c’est pourquoi il n’est pas inquiet. Est-ce à dire qu’il les a déjà prises ? Et surtout, lesquelles ? Le pape mesure-t-il les attentes qu’il a soulevées ? Et les ravages dans les médias qui l’aiment tant si rien ne changeait ? Le moment de vérité approche.

[découvrez l’ensemble de notre dossier dans Golias Hebdo n°396]

Orthopraxie

C’est simplement le fait d’agir comme on doit agir. J’ai pensé à cela en apprenant qu’une pasteure de l’Église unie du Canada, Gretta Vosper, âgée de 57 ans, ordonnée en 1993, se bat pour rester à son poste, « tout en ne croyant ni en Dieu ni dans la Bible ». Elle affirme simplement que la seule chose qui importe est de bien se comporter avec soi et avec les autres. Pour elle, « la manière de vivre est plus importante que les croyances. » Une procédure d’exclusion de son ministère a été lancée contre elle, mais elle espère échapper à la révocation (Source : La Presse.ca, 5 août 2015).

Ainsi tous les dogmes établis à propos d’un Dieu tout-puissant, rémunérateur et vengeur, et de son Fils qui en a pris le relais en christianisme, de même que tous les textes bibliques dont on s’autorise pour diriger les âmes, sont pour elle des fictions – très souvent dangereuses. Elle prône le retour aux premiers temps du christianisme, où l’on s’occupait seulement de mettre ses pas dans ceux de Jésus, et d’imiter son attitude. Et il est bien vrai qu’on ne trouvera dans la bouche de ce dernier aucune des constructions dogmatiques qu’on a élaborées bien plus tard.
Je suis tout à fait de l’avis de cette pasteure, et je la regarde (de loin !) avec beaucoup de sympathie défendre sa position. Quel besoin a-t-on de se raccrocher à des articles de foi, constructions tout à fait humaines, qui n’en imposent que par leurs grands mots, et ne tirent leur crédit que du dressage éducatif que nous avons subi ? À quoi nous sert de réciter le Credo, ou même le Notre Père (que la pasteure a décidé de supprimer en 2008) ? De Dieu (s’il existe !), nous ne savons rien. Mais les règles de notre équilibre intérieur, et les relations avec notre prochain, voilà ce qui importe. Il nous suffit dans la vie de savoir ce nous devons faire.
Il semble que Jésus nous ait précédés dans cette voie. Ou au moins sa voix. Écoutons-le défendant la seule orthopraxie, et refusant toute adoration aliénante, semblant condamner à l’avance toutes les constructions idolâtres de ceux qui ensuite se sont réclamés de lui : « Pourquoi m’appelez-vous ‘Seigneur, Seigneur!’ et ne faites-vous pas ce que je dis ? » (Luc 6/46)

François : le pape qui reconnaît erreurs, ignorance et méprises

Depuis 2013, l’Eglise connaît un changement notable : la parole est libre. Chacun peut s’exprimer librement sans plus craindre les foudres de Rome (ou presque). L’exemple vient d’en haut : François lui-même parle avec franchise ; il pense que la meilleure façon de faire passer son message est encore de l’exprimer. Cela paraît à première vue idiot mais jusqu’alors la parole papale était savamment dosée.

François a déjà profondément renouvelé la figure de l’évêque de Rome à tel point que nombre de personnes qui se sentent loin de l’Eglise l’affectionnent particulièrement. Sa simplicité mais aussi ses paroles fortes et ses gestes symboliques, comme dernièrement en Amérique latine, interrogent. Aussi la traditionnelle conférence de presse dans l’avion du retour est-elle devenue un moment important de communication libre avec les journalistes. La dernière mérite une particulière attention parce que le pape y a posé deux affirmations fondamentales : la première concerne l’interprétation de ses discours ; la seconde, son ignorance sur certains dossiers.
François rappelle qu’une phrase ne peut être isolée de son contexte. Sans doute une évidence, mais qui mérite réflexion. L’herméneutique, c’est-à-dire le travail d’interprétation, lui permet par exemple d’apprécier le travail d’un théologien de la libération dont il n’était pourtant pas un grand défenseur quand il était provincial jésuite d’Argentine et alors même qu’il maintient qu’elle contenait des perspectives erronées. L’évêque de Rome ouvre ainsi une voie comparable à celle vécue par les biblistes quand ils ont pu commencer à étudier la Bible avec des méthodes scientifique.

Le même travail est à faire en dogmatique et en morale pour comprendre ce que voulaient dire les énoncés en fonction de leur contexte et pouvoir les reformuler en fonction d’un aujourd’hui très différent. Mais l’herméneutique dont parle François est humble… parce qu’il ne sait pas tout et qu’il le dit. Il doit encore travailler pour que le dialogue avec ceux qui le critiquent soit constructif ! L’Eglise, par lui, ne se présente plus comme détentrice d’un savoir intemporel mais comme une communauté qui cherchent avec toutes les personnes de bonne volonté, et qui, donc, ne sait pas d’avance, avant d’avoir rencontré l’autre en vérité.

D’une certaine manière, le pape nous propose une herméneutique de l’ignorance. Herméneutique parce que nous sommes toujours en train d’interpréter et que le jeu des interprétations est sans fin ; ignorance, parce que nous ne possédons jamais la totalité du savoir et que nous ne comprenons qu’une infime partie de la réalité en en méconnaissant la totalité. Loin de la clôture des débats institutionnalisée par ses deux prédécesseurs, François instaure une nouvelle relation entre les partenaires d’un dialogue au service de l’humain, et particulièrement des plus pauvres. Sa relation, simple et honnête, avec les journalistes est le signe qu’il a compris que les temps ont changé et qu’il n’est plus question d’imposer un savoir qui ne soit pas enraciné dans une humanité complexe, plurielle et mouvante. L’enjeu du prochain Synode sur la famille, au-delà des conclusions concrètes que cette Assemblée pourra décider, est bien de savoir si cette herméneutique de l’ignorance est la nouvelle méthode que l’Eglise adoptera pour dire la Bonne Nouvelle…