Voyage

C’est l’été, le temps des voyages. Pourtant, selon le mot de Colette, ils sont faits pour ceux qui manquent d’imagination. C’est à quoi j’ai pensé en voyant le beau film de Bruno Podalydès, Comme un avion . Le héros connaît l’habituelle crise de la mi-vie, aujourd’hui entre 40 et 50 ans, où l’on perd le goût des choses, où on s’éloigne de tout ce à quoi on a cru jusque là. C’est le « Démon qui ravage à midi » des Psaumes (91/6). Alors, se souvenant de ses rêves de prime jeunesse, où il se passionnait pour l’aviation, il décide de s’offrir solitairement une randonnée en kayak : ce sera son avion à lui. On notera la sagesse de cette décision : elle a pour mérite la modestie de l’entreprise, qu’on peut réaliser à peu de frais, et la prudence aussi, car mieux vaut glisser lentement sur l’eau, que chuter de tout son haut en partant avec une jeunesse, selon le scénario populaire du « Démon de midi ».

Notre intrépide voyageur ne va pas très loin. Il s’intéresse aux menus objets et spectacles qui s’offrent à lui, et qu’il voit sous un jour nouveau, à tous ces riens qui font le tout de la vie. Peu importe que, parti de l’intérieur des terres sur ces voies d’eau paisibles, il n’atteigne jamais, comme il le voulait, la mer. Il se sera réconcilié avec la vie simple, avec tous ces plaisirs naturels et à portée de chacun que déjà Épicure préconisait de goûter. Éloge est fait à mains endroits de la paresse, et j’ai alors pensé au film d’Yves Robert, Alexandre le bienheureux. Finalement ce road movie ou cet itinéraire initiatique d’une nature particulière réconcilie le héros avec la vie élémentaire, à laquelle il s’ouvre par tous ses sens. Le film refait à sa manière cette Apologie des sens, à laquelle John Cowper Powys a consacré un admirable livre.
Au fond, l’essentiel du voyage est la rêverie dans la lenteur, le déploiement de l’imaginaire. C’est l’antidote à tous nos découragements et dépressions. On en sort pacifié. Réponse est faite, et de belle manière, à l’injonction évangélique : « Le sel est une bonne chose ; mais si le sel perd sa saveur, avec quoi l’assaisonnerez-vous ? Ayez du sel en vous-mêmes, et soyez en paix les uns avec les autres. » (Marc 9/50)

Brisure

Elle est ordinairement vue de façon négative. Qu’un objet cher, ou encore notre cœur, vienne à se briser, et nous voici bien malheureux. Cependant qui nous dit que nous avons raisons de nous affliger ainsi ? Nous pouvons essayer la réparation, et ce qui s’est brisé nous sera plus cher encore.

Je pense à l’usage japonais du kintsugi  : c’est une méthode de réfection des poteries brisées, les traces de la réparation étant volontairement laissées bien visibles, et donnant ainsi à l’objet une plus-value. On prend en compte son passé, son histoire et les accidents éventuels qu’il a pu connaître. Sa brisure ne signifie plus sa fin ou sa mise au rebut, mais un renouveau, le début d’un autre cycle et une continuité dans son utilisation. C’est pourquoi on ne cache pas les réparations, mais au contraire on les met en avant.
Cela nous surprend sans doute, habitués que nous sommes, dans une civilisation de l’éphémère et du jetable, à ne plus rien réparer, mais à tout remplacer. Pourtant nous devrions méditer sur l’exemple japonais. Les conséquences philosophiques et esthétiques sont considérables. D’abord elles évitent l’amnésie et l’absorption dans l’instant qui nous caractérisent, en préservant la mémoire des choses. Chargées d’histoire et de cicatrices, elles nous touchent plus que flambant neuves. Qui ne voit que ce qui fait leur prix même est d’être fragiles et toujours menacées ?
D’autre part, la réussite en art est toujours dans la brisure d’un code, le bug dans le programme. Ce qui est attendu touche moins que ce qui surprend et désarçonne, brise l’habitude. Quand nous voulons dire que telle œuvre est faible, nous disons bien qu’« elle ne casse rien ». Le chanteur de flamenco, pour toucher l’auditoire et atteindre enfin le duende, boit une rasade d’alcool fort, pour volontairement se briser la voix. Éraillée, elle fera mieux parler l’âme qu’une voix lisse. Cela vaut aussi pour la poésie : voyez la conférence de Lorca Jeu et théorie du duende (1930). Certes on reste toujours blessé par la rencontre de l’Ange divin, ainsi qu’il est arrivé à Jacob (Genèse 32/24-32). Mais dans ces blessures et brisures de la vie l’Essentiel nous effleure : sachons les écouter.

Le Renouveau charismatique, une puissance internationale

En 1980, sans tambour ni trompette, l’ICCRS mettait son siège au Vatican (Palazzo della Cancelleria, 00120 Cité du Vatican – Italie). Personne à l’époque n’a mesuré les conséquences de ce qui ne semblait être qu’un transfert de bureau. Mais pourtant un virage sans pareil était pris par l’Eglise : le loup entrait dans la bergerie.

Le Renouveau charismatique est connu en France par ses groupes de prière et ses communautés nouvelles qui pratiquent l’effusion de l’Esprit, la louange, la prière en langues, la guérison et divers autres «charismes». Mais actuellement cette image ne correspond pas totalement à la réalité. Une véritable institution charismatique s’est créée, avec un organe de coordination mondial qui siège au Vatican, l’ICCRS — International Catholic Charismatic Renewal Services —, avec des sous-comités continentaux. « Le Conseil ICCRS est composé d’un Président, un Vice-président et les membres divers qui représentent l’ICCRS dans les cinq continents et les types différents de ministères et des communautés. » Les groupes de prière des divers pays sont eux-mêmes regroupés et sont en lien avec les organes continentaux et internationaux. L’opposition charismes-insitution, qui a beaucoup agité les esprits des charismatiques semble avoir trouvé une solution avec la création de l’ICCRS.
MAIS… il y a un mais. Cette institution est un vis-à-vis de l’Eglise catholique: elle a sa propre instance doctrinale qui constitue un véritable magistère autonome, indépendant du magistère de l’Eglise catholique ; elle a ses propres charismes qui se dispensent de toute validation ecclésiale officielle et, contradiction suprême, elle organise des formations aux charismes pour suppléer aux insuffisances du Saint-Esprit et favoriser une unification ; elle a encore ses propres ministères validés par des laïcs du Renouveau et tout à fait inconnus dans l’Eglise catholique officielle. Il faut ajouter qu’une institution ne se met pas en place sans leaders… pour rester fidèle au jargon utilisé par l’institution charismatique. Des formations au leadership leur sont proposées pour gouverner l’entreprise Eglise. Des responsables, qui ont une réputation internationale, ont une personnalité reconnue par tous les membres du Renouveau et assurent une unité morale ; comme le P. Cantalamessa, Henry Lemay — interdit d’enseignement par les évêques de Suisse romande en 2015, à la suite de contacts pris avec les évêques français —, Jean Pliya, Charles Whitehead, Mgr Santier, Michèle Moran, etc. Tout ce monde a bien sûr la bénédiction du cardinal Rylko, président du Conseil Pontifical pour les Laïcs.

Ce qui vient d’être dit permet de comprendre le grand intérêt que présente le livre qui est paru récemment aux éditions Golias : Le Renouveau charismatique. Une Eglise dans l’Eglise. Ce livre ouvre des horizons sur ce qui se joue dans la Nouvelle évangélisation : l’infiltration des Evangéliques dans la grande Eglise catholique, la volonté de faire rentrer tous les catholiques dans l’Eglise du Saint-Esprit, et bien d’autres choses qu’il vous reste à découvrir.

« Vies consacrées, une prévision encore plus alarmante ? »

Golias Magazine n°162-163 juin 2015 vient de paraitre. En point d’orgue une « radioscopie » de Joseph Moingt « théologien en liberté ». Moins apparent, pages 100 à 103, l’appel du Professeur Marcel Metzger de la faculté de théologie catholique de Strasbourg à nos évêques pour l’ordination d’hommes mariés : « La situation du ministère presbytérale se dégrade si rapidement qu’il est urgent de réagir en innovant ».

Coïncidence dans ce même numéro, Pierre BLANC, ordonné prêtre en 1984, (après la vague des « départs » officiellement terminés sous l’ère Jean Paul II), témoigne des circonstances qui l’ont « réduit à l’état laïc »… sans droit aux sacrements…. A la question sur l’abrogation du célibat, il répond : «  ‘la crise des vocations’ ne sera pas résolue pour autant si l’on reste figé à un modèle de prêtre hérité des derniers siècles ». Après la publication de son livrei les réactions ont été diverses : « j’ai reçu beaucoup de témoignages de personnes me remerciant pour avoir eu le courage d’écrire (…) me racontant alors les difficultés avec leurs prêtres : leur fermeture, leur autoritarisme. Nous vivons dans un climat de repli identitaire, de communautarisme ».
Coïncidence encore l’explication du théologien José Comblin pages 98 et 99, sur le processus ayant conduit à la sacralisation du prêtre. Coïncidence enfin notre article dans ce numéro « Vies consacrées : chroniques d’un déclin annoncé ». Les graphiques font état d’un déclin amorcé dès la fin du XIXème et donc antérieur à Vatican II et à mai 68…
En troisième partie de ce dossier, nous nous voulions optimiste par l’énoncé d’une stabilisation en nombre des prêtres diocésains d’ici 2030 : « autour de 10 000 (8000 plus vraisemblablement mais avec seulement 3000 à 4000 diocésains âgés de moins 60 ans, optimisme oblige… dont une part non négligeable venant d’Afrique, et de l’Europe de l’Est ?)». Nous y mettions une condition : 90 ordinations par an mais voilà qu’ils sont « seulement » 68 en 2015 !
Les impératifs d’édition n’ayant pas permis la publication d’un graphique sur les diacres permanents, le présent article tout en comblant cette absence apportera une approche plus localisée et ciblée des pénuries auxquelles sont confrontées les évêques de France. Tout en confirmant l’urgence d’une réaction « innovante » pour reprendre le « cri » du Professeur Marcel Metzger.
Quarante ans de déficit presbytéral
Tout d’abord il convient de rappeler le graphique des ordinations diocésaines par décennie de 1871 à 2020. Au XIXème après la Révolution, les ordinations atteignent leur maximum au cours de la décennie 1871-1880. Si nous tenons compte des périodes de rattrapage après les deux guerres mondiales, un léger sursaut est constaté de 1921 à 1950. Mais ensuite la chute va être rapide pour un étiage (espérait-on) de 1170 ordinations au cours de la décennie 1971-1980. C’est d’ailleurs autour du millier que sont comptées par décennie, les ordinations diocésaines de 1981 à 2020 ; mais ces décomptes nationaux font l’impasse des réalités sur le terrain. Ainsi quatre diocèses n’ont plus que des prêtres retraités, de nombreux autres n’ont pas connu d’ordinations sur plusieurs années… ce sont alors les plus actifs pour promouvoir des diacres permanents, et donc des ministères « d’hommes mariés »…

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A l’arrivée de Jean Paul II, le déclin devait être terminé, les vocations « sacerdotales » (et non presbytérales…) ne pouvaient que reprendre : plus de quarante années s’étant écoulées, le déclin est toujours d’actualité.

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Les deux premières décennies du pape polonais, ont pu laisser penser que la remontée serait possible à partir d’un plancher de 120 ordinations par an. Mais au tournant du millénaire cette espérance est déçue et on peut d’ores et déjà prédire une moyenne autour de 85 ordinations diocésaines pour la décennie 2011-2020.
Dans le même temps les prêtres de plus de 60 ans meurent à une vitesse de plus en plus accélérée. Le journal LA CROIX rapporte une prévision de la Conférence des Évêques pour 2024 de 4257 prêtres en activité, soit une baisse de 1549 par rapport à 2014.

Ce total national cache des pénuries « abyssales » pour reprendre le qualificatif donné au déclin constaté dans l’article de Golias Magazine. Les prêtres à PARIS et dans les grandes métropoles régionales permettent une certaine illusion. Mais dès que l’on passe dans les diocèses de la « couronne » et dans les campagnes, les effectifs presbytéraux sont en grande souffrance sauf quelques exceptions que nous n’aurons pas la malveillance de considérer comme étant d’arrière garde.
Quatre régions pour l’observation des effectifs presbytéraux et diaconaux
Pour y voir un peu plus clair, nous complétons les graphiques nationaux de Golias Magazine n°162-163 juin 2015 par les évolutions du nombre de prêtres et de diacres dans quatre régions. L’Auvergne, la Bretagne, le Languedoc-Roussillon et la Picardie choisis au hasard mais avec l’espoir de découvrir au mieux ce qui dans les statistiques nationales et urbaines est moins perceptible aux pratiquants réguliers et occasionnels.

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D’abord cette constante étonnante quelque soit la croissance de la population régionale (en milliers et en noir) – croissance très diverse selon les régions- la division du nombre de prêtres par 4 de 1950 à 2010 est quasiment la même partout ! Ensuite le nombre de paroisses : identique au nombre de communes jusque dans les années 1980, donne lieu par la suite à des restructurations (ou regroupements) très différenciées…
Pour ne pas surcharger nous n’avons pas inclus dans ces graphiques la présence des religieux et religieuses. Si nous additionnons (prêtres+ religieux+ religieuses) et que nous rapportons le total à 10000 habitants de la région concernées, de 1950 à 2010 , les « célibats choisis » comme vocations privilégiées par l’Église catholique ont chuté:
En Auvergne de 48 à 11
En Bretagne de 80 à 20
En Languedoc Roussillon de 36 à 7
En Picardie de 27 à 5

On retrouve toujours la division au moins par 4 ! Notre article dans Golias Magazine souligne cependant l’absence dans les chiffres des « communautés nouvelles » et des nombreux acteurs qui sont aussi l’Église…
La troisième partie est d’ailleurs consacrée « Aux acteurs méconnus de l’Église de France »… Et lorsqu’elle traite des diacres elle expose : « Les « vocations » au diaconat « permanent » sont également et en soi, une manière de réclamer sans le dire, l’ordination de « prêtres mariés ». Le bon peuple ne voit d’ailleurs pas une grande différence entre les étoles sur robe blanche, déployées par-devant et celles portées en bandoulière ! ».
Le graphique des diacres par « région apostolique », qui n’a pas été édité, permet de visualiser la dynamique de cette nouvelle représentation de l’Église de France.

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Un examen par diocèse révèle des pourcentages diaconaux en rapport aux prêtres méritant attention : le diocèse d’Agen 34% de diacres par rapport à ses prêtres, celui de Corse 40% ; par contre des diocèses comme Bayonne et Toulon Fréjus à peine 3% dans le premier et 9% dans le second. Contraste aussi entre Paris et les diocèses de la couronne : plus de 30% dans les diocèses de Banlieue, 13,6% pour Paris intra muros mais qui totalise cependant 114 diacres. Les diocèses où il y a encore des prêtres en nombre (suffisant ?) atteignent des pourcentages autour de 15% et peuvent avoir en nombre absolu les meilleurs effectifs de diacres : 51 à Vannes, 71 à Lille, 73 à Strasbourg, 64 à Lyon.
Les diocèses dont les effectifs sacerdotaux sont désormais à moins de cinquante unités, Digne 30, Langres 37, ont les scores de diacres les plus élevés 33% pour le premier, 43 pour le second, preuve que l’appel à la prêtrise d’hommes mariés est devenu urgent ?

Du Sud au Nord, François aux Amériques

Le 30 juin dernier, la salle de presse du Saint-Siège a dévoilé les programmes des voyages que François effectuera dans les mois prochains. Du 5 au 12 juillet(1), le pape argentin sera comme chez lui : il visitera l’Equateur, la Bolivie et le Paraguay. Deux mois plus tard, du 19 au 28 septembre(2), l’avion papal reprendra la même direction mais largement plus au nord : l’évêque de Rome se rendra à Cuba puis aux Etats-Unis. Deux voyages hallucinants pour ce quasi-octogénaire (il aura 79 ans en décembre) mais importants pour ce pontificat et même la vie de l’Eglise.

Très attendu en Amérique latine, de Quito (Equateur) à Asunción (Paraguay) en passant par Santa Cruz (Bolivie), le pape Bergoglio souhaite montrer sa sollicitude pour ces peuples d’une grande pauvreté, tant évoquée dans Laudato si’. Ce n’est pas un hasard s’il assistera à la deuxième rencontre des Mouvements populaires, qu’il a « bénis » l’automne dernier à Rome (cf. Golias Magazine n° 160), à Santa Cruz le 9 juillet. Il y fera d’ailleurs un discours qui sera écouté par la planète entière (surtout aux USA). Lors de ce voyage, il en prononcera onze autres et prêchera cinq fois. François y retrouvera également le président bolivien, Evo Morales, avec qui il pourra mâcher de la coca : il souhaite partager cette culture indienne multiséculaire, une agriculture menacée – en raison de son lien avec la cocaïne – mais qui fait pourtant vivre toute une population.

Ces Mouvements populaires ne manqueront pas de remettre au pape argentin un certain nombre de « revendications ». Ces dernières lui seront très utiles, comme nous le verrons plus loin. Musiques, langues précolombiennes, c’est un peu son pays natal que retrouvera François, et c’est la raison pour laquelle il terminera son voyage latino au Paraguay, lequel est très proche de l’Argentine.

Le Paraguay avait besoin de la visite du pape ; l’épiscopat y est en pleine reconstruction. Nous avions évoqué dans ces colonnes les frasques de Mgr Livieres Plano, évêque opusien de Ciudad del Este (cf. Golias Hebdo n° 349). Détournement de 300.000 $ destinés aux pauvres, protection d’un vicaire général pédophile et d’un curé tortionnaire sous Pinochet – Mgr Livieres Plano est lui-même Argentin –, François avait démissionné l’évêque « mafieux »(3) (qui n’a jamais prétendu renoncer de lui-même) fin septembre dernier et le Saint-Siège s’était fendu d’un communiqué. En effet, Mgr Livieres Plano avait insulté quantité de ses confrères, dont Mgr Cuquejo Verga, archevêque (à présent émérite mais pour raison d’âge) d’Asunción. Homosexuels, théologiens de la Libération, voilà comment l’évêque de Ciudad del Este décrivait ses confrères et les discréditait – dans les médias et à Rome –, ceci car Mgr Cuquejo Verga s’était interrogé. Il ne comprenait pas, de fait, comment le vicaire général pédophile de Ciudad del Este pouvait toujours être en place et même défendu par son évêque, quand bien même les preuves accablantes contre lui… A l’heure où nous écrivons, la justice continue d’investiguer : Mgr Livieres Plano a laissé 800.000 $ de dettes – une somme considérable dans ce pays si pauvre –, vendu en 2013 deux parcelles (400.000 $ et 202.000 $) sans l’approbation de son conseil épiscopal… La liste est longue.

En septembre, cap sur La Havane (le 19) et Holguin (le 21). Quelques mois après l’accord historique entre Cuba et USA avec le Vatican comme facilitateur, François voulait absolument s’y rendre avant même d’atterrir aux Etats-Unis. D’une part, car le blocus nord-américain a toujours révolté Jorge Bergoglio : à ses yeux, c’était non pas condamner le marxisme castriste mais appauvrir une population qui ne roulait déjà pas sur l’or ; d’autre part, pour cette même population qu’il estime martyrisée et qui n’a jamais flanché. Puis, viendront six jours intensifs à Washington, New York et Philadelphie, où François débarquera comme un migrant. Dans chacune de ces villes, le pape argentin prononcera plusieurs discours dont trois retiendront particulièrement l’attention.

A Washington, le discours au Congrès majoritairement républicain (le 24) virera-t-il à la foire d’empoigne ? L’évêque de Rome n’y mâchera sans doute pas ses mots, comme devant le Parlement européen à l’automne dernier (cf. Golias Hebdo n° 362), et ne manquera sûrement de rappeler aux climato-sceptiques qui y siègent en grappes quelques vérités environnementales et l’implication de l’Homme dans le réchauffement climatique. Mais pas seulement. Il en profitera sans doute aussi pour porter devant eux les demandes des Mouvements populaires rencontrés plus tôt en Bolivie, lesquels pointent les grands groupes pétroliers, pharmaceutiques et financiers qui déforestent les forêts du Sud et transforment les paysans en esclaves à cause des OGM stériles qu’ils leur vendent.

A New York aussi, à l’ONU (le 25), François rappellera que l’Homme asservi par l’Homme ne saurait représenter un avenir pour cette planète. Le « pape vert » y fera un vibrant appel pour une écologie intégrale, donc humaine, « tout [étant] lié », et rossera les pays du Nord en raison de leur égoïsme et de leur divinisation de l’argent. Mais pas seulement. Le genre, l’IVG, l’euthanasie y seront aussi évoqués et l’anthropocentrisme des cultures occidentales dénoncé. Alors que la Cour suprême a adopté le 26 juin dernier le mariage gay pour tous les États de l’Union, François ne devrait pas mettre sa langue dans sa poche. Il est fort probable qu’il aura déjà évoqué cette question au Congrès comme il l’abordera assurément à Philadelphie à la VIIIe rencontre mondiale des Familles (le 27). Ce discours sera scruté à la loupe à sept jours du second Synode sur la Famille (4-25 octobre). Bien sûr, le pape jésuite devrait, selon toute vraisemblance, y faire l’apologie de la famille traditionnelle. Mais pas seulement. Une rencontre et une déclaration, le 30 juin dernier, nous indiquent quels seront les thèmes abordés par le pape aux USA et dans quel sens il souhaite aller.

Le 30 juin dernier donc, le très modéré archevêque de Chicago, Mgr Cupich, a célébré la messe à Sainte-Marthe avec l’évêque de Rome(4). La veille, ce dernier avait béni les palliums d’archevêque lors de la célébration des saints Pierre et Paul sans les leur remettre. Depuis cette année, en effet, ceux-ci sont apposés sur les épaules des archevêques par les nonces apostoliques en présence des fidèles et des évêques suffragants, dans les cathédrales archidiocésaines et patriarcales. Interrogé au sujet de la décision de la Cour suprême en faveur du mariage gay(5), Mgr Cupich déclara : « L’Église catholique américaine ne doit pas réagir avec véhémence à la suite de la décision de la Cour suprême qui a légalisé le mariage des homosexuels à l’échelle nationale, mais elle devrait plutôt se concentrer pour pouvoir travailler ensemble sur le rythme rapide des changements sociaux (…). Mon souci est que nous n’allions ni dans un sens ou dans un autre en termes de réaction, mais que nous faisions vraiment preuve de sérénité et de maturité sur la façon dont nous pouvons aller de l’avant ensemble. » L’archevêque de Chicago, par cette déclaration, se démarquait nettement de la position outrancière de la Conférence épiscopale des Etats-Unis (USCCB) et de son président, le très conservateur archevêque de Louisville, Mgr Kurtz, lequel estima que la décision de la Cour suprême était une « tragique erreur qui nuit au bien commun et aux plus vulnérables d’entre nous »(6). Mgr Cupich, dans cette même déclaration, enfonça même le clou en défendant peu ou prou l’Affordable Care Act, tant honnie par les conservateurs du Congrès et furieusement par une bonne partie de l’épiscopat nord-américain, en raison des remboursements de pilules contraceptives et de l’IVG…

Enfin, l’archevêque de Chicago appela ses confrères à une « réflexion sereine et mûre » sur les mariages LGBT, notant au passage que le respect des personnes homosexuelles dont parle le Catéchisme de l’Église catholique « doit être réel, pas rhétorique (…). L’Église doit étendre son soutien à toutes les familles, peu importe leur situation, en reconnaissant que nous sommes tous ensemble dans le voyage de la vie sous le regard attentif d’un Dieu d’amour  ». Une déclaration qui fut prononcée après les deux échanges qu’il a eus avec le pape argentin – lequel devait donc sans nul doute en connaître la teneur –, le vendredi 26 juin en audience privée(7) (jour de la décision de la Cour suprême) et le 30 au matin.

Des voyages et des thèmes qui s’imbriquent donc les uns aux autres et sur lesquels nous ne manquerons pas de revenir le moment venu. Des voyages éprouvants, à quelques semaines et jours d’un Synode qui devrait l’être tout autant. Sans compter l’exhortation apostolique qui s’en suivra et l’Année sainte de la Miséricorde. François se dépêche, il n’a pas de temps à perdre. Cela tombe bien : l’Église non plus…

Notes :

1. http://www.news.va/fr/news/voyage-du-pape-en-amerique-latine-le-programme-dev

2. http://www.news.va/fr/news/le-pape-a-cuba-et-aux-etats-unis-un-voyage-dense-e

3. http://www.periodistadigital.com/religion/america/2015/06/28/investigan-posibles-desfalcos-en-la-gestion-de-monsenor-livieres-religion-iglesia-paraguay.shtml

4. http://ncronline.org/news/faith-parish/chicago-archbishop-church-should-work-through-social-changes-together

5. Mais qui continue d’approuver les injections létales pour les condamnés à mort : http://www.courrierinternational.com/article/etats-unis-la-cour-supreme-en-faveur-du-mariage-gay-et-de-la-peine-de-mort

6. http://www.usccb.org/news/2015/15-103.cfm

7. http://www.news.va/fr/news/262198

Surnaturel

J’ai revu l’émission rediffusée sur Arte il y a quelques jours, et consacrée au saint Suaire de Turin. Les avis des experts diffèrent beaucoup quant à l’authenticité de l’objet. Certains, comme argument essentiel en sa faveur, ont vu sur le suaire des lettres hébraïques remontant à l’époque de Jésus. À quoi d’autres experts ont répondu en ayant recours au phénomène d’illusion d’optique appelée pareidolie.

Ce mot nouveau désigne quelque chose de connu depuis toujours. Il indique que le cerveau transforme les informations fournies par la rétine en objets déjà connus. En fait, les gens regardent mais ne voient pas. Voir est toujours se souvenir, et on ne voit que ce qu’on s’attend à voir. Ce phénomène, essentiel pour comprendre la psychologie de la perception, est inévitable, et même nécessaire, car si cette propriété disparaît, par atteinte du lobe temporal, l’homme est affecté d’agnosie, pathologie de la reconnaissance des objets. Et aussi pour l’être normal il ne peut y avoir d’art abstrait, car il perçoit toujours figurativement : une forme nouvelle le fait inévitablement penser à une ancienne, et ce qui ne ressemble à rien n’existe pas.
Pour notre suaire, les tenants de la cryptographie ont projeté sur lui ce qu’ils voulaient y voir. Des taches et maculations ont été anticipées et transformées par eux en signes pleins de sens, et ainsi ils ont été mis sur la voie du surnaturel, celle d’une trace attestant une réalité effective. C’est humain. Comme dit La Fontaine : « L’homme tourne en réalités / Autant qu’il veut ses propres songes / Il est de glace aux vérités / Il est de feu pour les mensonges. »
La conclusion de l’émission a été à mon avis la plus intéressante : ce n’est qu’à partir du milieu du treizième siècle que les représentations artistiques ont choisi de figurer la passion et les souffrances du Christ, et ce de façon de plus en plus réaliste. Si l’on le situe dans ce contexte, notre suaire serait une image destinée à alimenter une nouvelle dévotion, toute empreinte de dolorisme et de pathétisation. C’est là, à mon avis, la seule explication plausible et naturelle à l’existence de cet objet : il a servi de support à la méditation et au culte.