Ressentiment

Il paraît que dans certains établissements d’éducation, principalement collèges et parfois aussi lycées, les bons élèves sont montrés du doigt et stigmatisés par leurs camarades qui réussissent moins bien, en plus grand nombre évidemment. Il se produit comme un effet de meute, où l’on s’acharne sur quiconque sort du rang, en s’élevant au-dessus du niveau commun. On pourrait penser, mutatis mutandis, à la pathologie de la démocratie telle que l’analyse Montesquieu dans L’Esprit des lois, où l’esprit d’égalité est perverti en « esprit d’égalité extrême », nous dirions aujourd’hui en égalitarisme. Ou encore au paradoxe souligné par Tocqueville dans De la Démocratie en Amérique, selon lequel l’acharnement en faveur de l’égalité est plus puissant à proportion que l’inégalité concerne moins d’individus.

Mais cette invidia democratica, cette haine égalitaire et nivelante vis-à-vis de toute supériorité, n’est qu’une illustration du phénomène plus large du ressentiment, tel que Nietzsche l’a analysé dans La Généalogie de la morale, et tel qu’à sa suite Scheler l’a illustré dans L’Homme du ressentiment. « Devant de grandes qualités, disait Goethe, l’unique salut est l’amour ». Mais au lieu d’admirer celui qui en est pourvu, l’homme du ressentiment le jalouse et s’en venge en le dénigrant. D’abord il nie que ces qualités existent vraiment en celui qui les possède : valeurs niées. Et ensuite il en reconnaît l’existence, mais nie qu’elles sont de vraies qualités : valeurs falsifiées. C’est la fable bien connue Le Renard et les raisins : ne pouvant y atteindre, le Renard dit d’abord que les raisins mûrs ne le sont pas : « Ils sont trop verts ». Ensuite il dira que le « doux » est mauvais. Et ainsi la médiocrité devient la vraie valeur, et la réussite est dévalorisée.
Ce ressentiment est très répandu aujourd’hui, dans une société égalitaire qui n’admet pas une quelconque supériorité : j’ai montré qu’il existe dans les réactions fielleuses de beaucoup d’internautes, où la meute s’acharne sur certains pour les lyncher (voir mon billet Cloaque, Golias Hebdo n°380). Aussi bien faut-il toujours défendre, contre la jalousie des médiocres, ceux qui cherchent à s’en distinguer.

Le retour de l’Inquisition ?

Nous la croyions, sous François, beaucoup moins présente, il n’en est rien ! Toujours impitoyable, l’Inquisition veille et surveille l’Eglise universelle avec un redoutable œil de lynx. Ainsi vient-elle de faire une victime au… Chili, décidément, sous les feux de la rampe, ces derniers temps, notamment à cause de la nomination controversée sur le siège d’Osorno de Mgr Barros Madrid (cf. Golias Hebdo n° 379). Il s’agit du prêtre jésuite Jorge Costadoat, professeur de théologie (christologie et Trinité) à l’Université pontificale du Chili (PUC). Le cardinal-archevêque de Santiago du Chili,
Mgr Ezzati Andrello, son grand chancelier, l’a reçu à la mi-mars,
non pour le soumettre à la question mais pour l’informer qu’il ne lui renouvelait pas sa missio canonica, laquelle lui permet d’y enseigner. Sans aucune raison valable.
Enfin, officiellement…

Le Père Costadoat le relate dans une déclaration(1) du 26 mars dernier : « La seule justification donnée par Mgr Ezzati pour cette mesure serait une tension entre ma liberté académique et la liberté de la faculté de me garder parmi ses professeurs. D’après ce que j’ai compris, des étudiants ne seraient pas prêts à assister à un cours de trinité et de christologie que je donne pour une raison plutôt pédagogique. Il ne m’a fait aucune objection doctrinale (…). Mgr Ezzati m’a recommandé d’exercer ma théologie dans un endroit où je pourrai le faire sans tension.  » Le Père Costadoat ne comprend pas et pour cause ! En vingt ans d’enseignement, aucun de ses étudiants ne s’est jamais plaint et il n’eut à subir aucune remontrance de ses collègues. Au contraire, « l’évaluation qu’ils ont faite après les cours, et qui me fut communiquée officiellement, a constamment été positive. Beaucoup d’étudiants m’ont exprimé leur gratitude pour ce que je leur ai enseigné ». Quant à la direction et au corps enseignant de l’Université pontificale du Chili, ils n’ont jamais demandé au Père Costadoat de mettre sa théologie en veilleuse, loin de là, ils n’ont jamais « manifesté quelconque inconfort pour [s]es articles » : « Les doyens m’ont félicité pour mon travail. Ils apprécient la passion avec laquelle j’essaie de communiquer. On ne peut parler de la passion du Christ qu’avec ardeur. Je n’ai jamais reçu aucune objection, ni pour mon orthodoxie ni pour quelconque autre raison. »

La crédibilité de l’église en question

Résultat : plus de 1.000 Chiliennes et Chiliens – du monde universitaire et culturel, des communautés chrétiennes –, la Compagnie de Jésus au Chili…, ont publié un texte(2) le 30 mars dernier demandant au cardinal Ezzati de revenir sur cette « décision arbitraire  », « de la plus haute gravité » au moment où l’Eglise au Chili souffre de l’affaire Barros Madrid, laquelle réveille le traumatisme vécu par la société chilienne suite au scandale Karadima. Auparavant, le 24 mars, c’était le site Internet Reflexión y Liberación – proche de la théologie de la Libération – qui s’émouvait de cette décision : son comité éditorial dénonçait des « parfums d’Inquisition »(3) dans l’Eglise chilienne. Bref, ils étaient sur la même longueur d’onde que les 60 enseignants de l’Université pontificale du Chili qui ont demandé la réintégration immédiate de leur collègue Costadoat, et des représentants des étudiants, lesquels ont reconnu n’avoir pas réussi avec le doyen de la faculté à empêcher le bras du cardinal Ezzati de tomber sur l’infortuné professeur. A présent, les étudiants appellent donc à la « mobilisation, surtout compte tenu de la situation délicate dans laquelle se trouve la crédibilité de notre Eglise au Chili »(4).

Et le cardinal Ezzati, que dit-il ? Dans une lettre(5) à l’« honorable conseil supérieur » de l’Université pontificale du Chili, il stipule que « la trajectoire académique du professeur Jorge Costadoat réaffirme des déclarations peu prudentes, qui brouillent l’enseignement magistériel de l’Église en plusieurs points centraux », de fait, « il ne joue pas en communion avec l’équipe ». La théologie du Père Costadoat, à ses yeux, ne serait pas assez catholique, en tout cas pas assez pour y être professée à la PUC. Argument spécieux : « La fidélité au Magistère n’a jamais été pour moi un problème », lui répondit le théologien banni, par après. En vérité, derrière cette décision, il faut y voir un conflit au sein de la PUC. La minorité conservatrice reproche au Père Costadoat sa proximité avec la théologie de la Libération et surtout… son soutien aux « Attentes d’un évêque diocésain »(6) publiées par l’évêque d’Anvers (Belgique), Mgr Bonny (cf. Golias Magazine n° 158) ! Le Père Costadoat partage le réquisitoire du prélat belge sur les encycliques ô combien polémiques que sont Humanae Vitae (1968) et Familiaris Consortio (1981) et l’absence de collégialité (et de débats) dans l’Eglise sur les questions morales.

Une hiérarchie qui a perdu le sens de sa mission

Or, l’archevêché de Santiago du Chili pratique la censure de tous les théologiens qui ont une approche différente de ces sujets que le Magistère. Pourquoi ? Parce que l’Université pontificale du Chili forme entre autres le clergé de Santiago du Chili, et son cardinal-archevêque estime que le Père Costadoat pourrait donner de bien mauvaises idées aux séminaristes ; il est devenu trop dangereux (comme d’ailleurs trois autres théologiens de Santiago du Chili, qui subirent eux aussi la censure cardinalice : les Pères jésuites José Aldunate et Felipe Berrios, le Père Mariano Puga). Mais comme le notait très adroitement un membre de Reflexión y Liberación le 2 avril dernier(7), le cardinal Ezzati « formule des accusations d’une telle gravité que cela mérite une enquête canonique » du travail du Père Costadoat. Or, ce n’est pas ce qu’il a, pour l’instant, annoncé ni demandé. Au vrai, le cardinal Ezzati attend de voir dans quel sens tourne le vent pour agir, continuant pendant ce temps d’attente à appliquer implacablement la loi de l’Eglise inquisitoriale ; et bien malin celui qui peut dire connaître la position du cardinal-archevêque de Santiago du Chili sur l’accession aux sacrements des divorcés-remariés… Reflexión y Liberación note simplement qu’en sus de censurer les théologiens réformistes, les évêques chiliens vont envoyer au prochain Synode des représentants susceptibles de contrer la ligne voulue par François et défendue par le Père Costadoat, entre autres, au Chili.
Pompon sur la barrette et comble du cynisme, après avoir célébré le chemin de Croix le 3 avril, le cardinal Ezzati, interrogé par des journalistes sur le Père Costadoat, eut le toupet de répondre que le professeur jésuite n’était pas destitué : « Il fait partie de l’Université catholique et il peut, s’il le veut, faire des recherches (…). Il n’y a pas de licenciement  »(8). En effet, le Père Costadoat peut continuer, au sein de la faculté de théologie, de rechercher mais plus d’enseigner. Chacun appréciera cette subtilité… L’actualité chilienne nous rappelle qu’une des causes de la profonde crise de crédibilité et de confiance de l’Eglise est due au fait qu’elle soit restée une structure de pouvoir, dévitalisée par des hommes ambitieux. Prêtres ou évêques, ce sont des gestionnaires et des contrôleurs ; la hiérarchie ecclésiale n’a plus rien de missionnaire, elle ne suscite nullement la recherche théologique quand bien même un pape l’appelle de ses vœux. Il y a donc au Chili et ailleurs une conversion pastorale à entamer à tous les niveaux : évêques, prêtres et laïcs, ces derniers – sans s’en apercevoir parfois – servant de caution à un système qui n’a rien d’évangélique et ne cherche pas à les faire devenir adultes dans leur foi. Mais prendre conscience du problème, c’est déjà le résoudre en partie.

Notes :
1 http://www.reflexionyliberacion.cl/articulo/4205/d-e-c-l-a-r-a-c-i-o-n.html
2 http://www.reflexionyliberacion.cl/articulo/4215/por-el-caso-del-profesor-jorge-costadoat-sj.html
3 http://www.reflexionyliberacion.cl/articulo/4201/en-la-iglesia-chilena-soplan-aires-de-inquisicion.html
4 http://www.adistaonline.it/index.php?op=articolo&id=54873 (article payant)
5 http://www.elmostrador.cl/pais/2015/03/25/profesor-jorge-costadoat-no-creo-que-en-una-universidad-se-pueda-ensenar-sin-libertad/
6 http://www.kerknet.be/admin/files/assets/subsites/4/documenten/SYNODE_SUR_LA_FAMILLE_F.pdf
7 http://www.reflexionyliberacion.cl/articulo/4231/por-que-sancionan-a-jorge-costadoat.html
8 http://www.periodistadigital.com/religion/america/2015/04/04/ezzati-de-nuevo-costadoat-no-ha-sido-despedido-religion-iglesia-chile.shtml

Cloaque

C’est l’image que donne aujourd’hui Internet, où l’odieux le dispute à l’obscène, et aussi à cette bêtise qui, on le sait, est la seule réalité qui puisse nous donner une idée de l’infini. Dans cet égout, à la courageuse faveur de pseudonymes, les internautes se vautrent à qui mieux mieux.

Voici un exemple de cette fange nauséabonde. Le nom d’Andreas Lubitz, copilote de l’Airbus A320 de Germanwings qui s’est écrasé dans les Alpes, a été repris et exploité sur la Toile et les réseaux sociaux. Soupçonné d’avoir provoqué volontairement la chute de l’avion mardi 24 mars dernier, de nombreux profils homonymes ou à son effigie ont vu le jour sur Facebook et Twitter. Mais le pire est qu’il y a des pages qui le glorifient. En effet, y fleurissent des mentions comme « artiste », ou encore « héros de l’État islamique ». On sait pourtant qu’à ce jour aucun lien n’a été établi entre Andreas Lubitz et une quelconque organisation terroriste (Source : 6Medias, 27/03/2015).
Maintenant on s’autorise tout, on ne voit plus d’abjection à rien, on n’a plus aucun élémentaire respect pour la douleur des victimes. Bien sûr on pourra toujours dire que ces faux profils au nom du copilote relèvent juridiquement de l’« usurpation d’identité ». De même, l’expression de « héros de l’État islamique » tombe assurément sur le coup de la « loi Cazeneuve » du 13 novembre 2014, punissant « le délit d’apologie du terrorisme ». Mais enfin, indépendamment de tout cela, je me demande comment certains esprits peuvent être aussi dérangés, et insoucieux de ce qu’ils profèrent, pour en arriver là. Internet devient l’image d’un total n’importe quoi, avec résonance mondiale. C’est la différence avec le café du commerce d’antan, où le n’importe quoi des clients ivres n’en dépassait pas les portes. On voit sur la Toile une animosité chronique, des agressions sans mesure, voire des lynchages en direct. Quel dégoût donne cet égout ! Je reprendrais volontiers quant à moi la parole de saint Polycarpe, dont Flaubert avait fait sa devise : « Dans quel siècle, mon Dieu ! m’avez-vous fait naître ! » Continuez ainsi, mes chers contemporains, et vous perdrez jusqu’à la poussière de votre nom !

Christoph Graf, bras armé du cardinal Müller ?

Il n’y a pas que des cardinaux, des évêques et des prêtres qui sont excédés par le pape argentin et ses partisans : le commandant de la Garde suisse en personne, Christoph Graf, a aussi chargé contre ces nouveaux discours moins péremptoires tenus par François. Et tout le monde en prend pour son grade, entre autres les étrangers, les femmes et les homosexuels. Au nom des « traditions ». Rompez !

Dans un entretien1 donné le 30 mars dernier au quotidien suisse du canton d’Argovie, Aargauer Zeitung, le nouveau commandant (il a pris ses fonctions en février dernier) prouve son conservatisme et même ses idées réactionnaires. Et tout d’abord sur ce corps d’armée groupusculaire, survivance de la Renaissance, qu’il commande du haut de ses 53 ans. La Garde suisse, comme son nom l’indique, « trop fière », doit « rester un privilège pour les Suisses ». Si elle devait accepter dans ses rangs des ressortissants étrangers, il vaudrait mieux alors la dissoudre… A l’abordage !

Et serait-il possible d’y accueillir des femmes ? Pourquoi pas ? Mais « Herr Graf » estime que cela arrivera après sa mort… Du reste, il y a déjà des femmes dans la Garde suisse : « La secrétaire (rires) ! Le temps des femmes dans la Garde n’est pas mûr ». Et après la maturité, le pourrissement ?… C’est alors qu’il interroge : mais pourquoi ces questions reviennent-elles sans cesse ? Ne sait-on pas que l’Eglise a ses règles ? « Qui est membre de l’Eglise catholique les connaît et doit les accepter ». Le doigt sur la couture du pantalon ? D’ailleurs, il est en ainsi dans la Garde suisse depuis toujours – c’est-à-dire depuis cinq siècles –, il s’agit d’une tradition « dont nous vivons » et c’est heureux ! « Où cela conduirait-il s’il fallait suivre chaque tendance à la mode ? A la fin on aurait tout à coup des femmes évêques, et même une femme pape ! Cela ne va pas  ». Considérer la moitié de l’humanité comme une « tendance à la mode », il fallait oser. Le commandant Graf aurait-il décidé, tout fantassin qu’il est, de passer «  le mur du çon  », pour paraphraser Le Canard enchaîné ?

Lui qui est entré dans le service de la Garde suisse comme hallebardier en 1987 en est à son troisième pape. François ? « Il est très paternel, il parle à tout le monde, même avec les employés ordinaires  ». Le pape est trop bon… En tout cas, « cela n’existait pas avant. Dans le passé, les employés devaient se cacher quand le pape arrivait ». François, lui, est très dynamique, « comparable à Jean Paul II, un bourreau de travail qui s’est sacrifié pour l’Eglise » (et qui l’a bien sacrifiée). Ce n’était pas le cas de Benoît XVI, « beaucoup plus âgé lorsqu’il a pris ses fonctions (…). Ses apparitions publiques furent rares dès le départ (…). Il a toujours pris des pauses lors de ses voyages à l’étranger, c’était important pour lui  ». Evoquant, au reste, les voyages ratzingeriens, il rappelle que le pape allemand a traversé une ville de Berlin quasi déserte à la différence du voyage bergoglien aux Philippines et ses 6 à 7 millions de fidèles ; de fait, la sécurité des deux papes est différente.

Enfin, interrogé sur la place des homosexuels dans l’Eglise, l’« ange gardien pontifical »(2) rappelle le dogme : « l’Eglise n’exclut pas les homosexuels. La question est de savoir s’ils vivent leur sexualité ou non. S’ils la vivent et veulent être catholiques, cela ne va pas. L’Eglise est claire là-dessus  ». D’ailleurs, l’Eglise ne peut pas accepter toutes les évolutions de la société, « si elle voulait les suivre, il faudrait, par exemple, qu’elle permette l’avortement et autorise le mariage homosexuel. Mais cela serait-il encore l’Eglise catholique romaine ? » A écouter les voix conservatrices, l’Eglise ne pourrait être que réactionnaire, à contre-courant, faisant fi de la vie des hommes et du monde qu’elle est appelée à aimer davantage qu’à convertir, et même – en l’espèce – à défendre. L’Eglise ne peut être que les pieds coulés dans le béton de la Tradition. Une Eglise prétendue « immuable » dont les partisans ne relisent son histoire qu’à partir de la Renaissance dans un cas, et de l’ère Pie IX dans un autre. Des zélateurs de l’Eglise prétendument « éternelle » qui font des Evangiles un corpus figé. Ces champions de la morale et « des bonnes mœurs » s’appuient pourtant sur des textes relatant des faits qui étaient considérés comme scandaleux pour les témoins de l’époque, si scandaleux que ces derniers en ont été réduits à faire clouer sur une croix l’instigateur de ces propos répréhensibles, incroyables, si immoraux pour ce temps, espérant ainsi s’en débarrasser à tout jamais. Mais personne ne peut arrêter le mouvement ; pas même un commandant…

Notes

1 http://www.aargauerzeitung.ch/schweiz/schweizergarde-chef-franziskus-wird-noch-fuer-ueberraschungen-gut-sein-128985204
2 http://www.letemps.ch/Page/Uuid/582e42f0-c0fe-11e4-a445-d520cd1a7313/Christoph_Graf_ange_gardien_pontifical

Victoire en demi-teinte pour les militants du « devoir de vigilance »

La loi va contraindre, selon toute vraisemblance, les firmes françaises d’empêcher leurs filiales et leurs sous-traitants de porter atteinte au droits de leurs salariés dans le monde, de soutenir des dictatures ou de provoquer des catastrophes écologiques. Un dossier porté à bout de bras par des militants qui ne désarment pas.

Il s’agit d’une victoire. D’une victoire en demi-teinte, mais d’une victoire tout de même. Après des années de travail mené par l’ensemble des syndicats représentatifs de salariés (plus l’UNSA) et une poignée d’associations (Amnesty International France, Les Amis de la Terre France, CCFD-Terre Solidaire, le collectif Éthique sur l’étiquette, le Forum citoyen pour la responsabilité sociale des entreprises, la Ligue des Droits de l’Homme, Peuples Solidaires–ActionAid France et Sherpa), le législateur a enfin imposé, le 30 mars, un devoir de vigilance aux sociétés françaises à l’égard de leurs sous-traitants dans les pays tiers, en particulier les pays pauvres. Le texte doit encore passer l’épreuve du Sénat.

« Après des années de mobilisation de la société civile en France comme à l’international, les grandes entreprises françaises pourront enfin être reconnues légalement responsables des violations de droits humains et dommages environnementaux que peuvent provoquer leurs activités ainsi que celles de leurs filiales, sous-traitants et fournisseurs à l’étranger », soulignent les organisations qui ont poussé ce texte. Elles rappellent, en outre, que les contrevenant auront à répondre de leurs méfaits en cas de catastrophe écologique, d’incendie meurtrier, de soutien à des régimes politiques controversés…

Des catastrophes auraient pu être évitées

Dans quelles situations le devoir de vigilance peut-il être mis en œuvre ? Le 24 avril 2013, au Bangladesh, des milliers d’employés du textile travaillent dans un immeuble, un immeuble, le Rana Plaza, qui s’effondre. Bilan : près de 1 150 morts et 2 000 blessés. Ils produisaient pour des marques internationales de vêtements telles qu’Auchan, Camaïeu, ou Benetton. Six mois plus tôt, dans le même pays, une usine de textile, appelée Tazreen, qui était la proie des flamme, provoquant la mort des ouvrières qui produisaient des vêtements pour plusieurs marques internationales (C&A, El Corte Ingles, Disney,…). Bilan : 112 ouvrières brûlées ou défenestrées et 120 autres blessées. Quelques années plus tôt, le 19 août 2006, un navire appelé le Probo Koala déverse illégalement des déchets toxiques en Côte d’Ivoire. L’ancien navire pétrolier avait été affrété par la société suisso-hollandaise Trafigura. Les centaines de tonnes de déchets toxiques ont induit la mort de 17 personnes et l’empoisonnement de plus de 100 000 autres victimes.

Le devoir de vigilance a déjà été adopté par plusieurs pays, comme en Espagne, au Royaume-Uni, en Suisse, en Italie, au Canada et aux États-Unis. Ce mouvement provient d’une initiative prise en 2011 par le Conseil des droits de l’Homme des Nations-Unies. Le 17 juin de cette année, il adoptait à l’unanimité des « principes directeurs relatifs aux entreprises et aux droits de l’Homme », organisés autour de trois « piliers » : protéger, respecter, réparer. Il a fallu 18 ans pour arriver là depuis que l’idée d’une conférence mondiale des droits de l’Homme avait été lancée pour entraîner les entreprises à s’engager au service du respect des droits de l’Homme. Entre-temps, en juin 2005, le Conseil des droits de l’Homme a mandaté, le professeur John Ruggie comme « Représentant spécial du secrétaire général des Nations-Unies pour les droits de l’Homme, les entreprises transnationales et autres entreprises ». Trois ans plus tard, John Ruggie faisait adopter par l’ONU des principes comme « l’obligation de protéger incombant à l’État, lorsque des tiers, y compris des sociétés, portent atteinte aux droits de l’Homme » ou la « nécessité d’un accès plus effectif à des mesures de réparation pour les victimes ».

Des questions restent ouvertes

« Malgré certaines faiblesses qui persistent, nos organisations se réjouissent de l’avancée significative que représente ce vote pour la protection des droits humains », indiquent les syndicats et les associations qui ont milité pour le devoir de vigilance. Toutefois, la mobilisation reste à l’ordre du jour. Les pressions des organisations patronales ont reçu un écho à Bercy et le gouvernement s’en est fait le relais auprès de nombreux députés socialistes. Ceci explique que le texte comporte des limites importantes. « Le 30 mars ne marque pas la fin de la mobilisation mais bien le commencement d’un long processus », note le collectif d’associations et de syndicats. Si le texte est adopté à l’identique par le Sénat, la loi ne viserait en définitive que les grands groupes (5 000 salariés en France ou 10 000 en France et à l’étranger). Du coup, elle ne concernerait pas certaines entreprises à hauts risques (BTP, industries extractive ou filière textile) comme celles impliquées dans des drames humains tels que celui du Rana Plaza. Un seuil de 500 salariés semblerait plus adéquat.

Autre limite, faire reconnaître leur droit par les victimes risque de s’apparenter encore pour longtemps à la lutte éprouvante de David contre Goliath : il leur revient toujours de prouver la faute de l’entreprise et le lien de contrôle entre la maison mère et ses filiales ou ses sous-traitants. Dernière anicroche, la loi prévoit la publication d’un « décret dont le contenu risque d’affaiblir la portée du texte, voire d’en annuler les effets si ce dernier tarde à paraître », redoutent les militants des droits de l’Homme. Une victoire à confirmer, donc. Olivier Vilain (illustration DR)

Découvrez l’ensemble de notre dossier : http://golias-editions.fr/article5315.html

FOCUS :
Sherpa épingle Vinci au Qatar
L’association Sherpa a de la suite dans les idées. Membre du collectif pour intégrer dans la loi française le devoir de vigilance des entreprises françaises (voir plus haut), Sherpa vient de déposer plainte pour « travail forcé », « réduction en servitude » et « recel » à l’encontre de Vinci Construction et des dirigeants français de sa filiale Qatarie (QDVC).

Les enquêtes menées par l’association de juristes, à l’invitation de la CGT, relèvent que ces infractions ont été commises à l’encontre des migrants employés sur les chantiers de Vinci au Qatar. Les enquêteurs de Sherpa concluent à l’utilisation par cette filiale Qatarie du groupe français de menaces diverses pour contraindre « une population vulnérable à des conditions de travail et d’hébergement indignes et à une rémunération dérisoire ». Sherpa estime avoir des preuves qui dénoncent « des conditions de travail inhumaines et dangereuses, en violation des lois internationales et même locales, qui expliquent les fréquents accidents et décès sur les chantiers ». Les enquêteurs de l’association ajoutent que « les passeports sont confisqués par l’entreprise et les travailleurs subissent des menaces s’ils revendiquent leur droit à de meilleures conditions de travail ou de logement, s’ils désirent démissionner ou changer d’employeur ».

L’émirat est le paradis des entreprises du bâtiment avec plus de 150 milliards d’euros de chantiers en vue de construire les infrastructures de la Coupe du monde de football de 2022. Dans ce cadre, Vinci a remporté pour 2,2 milliards d’euros de contrats dans les domaines du tramway, du métro et d’un tronçon d’autoroute. Pour cela, la firme emploie dans l’émirat, directement et par le biais de nombreux sous-traitants de droit Qatari, des milliers de travailleurs sur place.

Mis sous pression, Vinci a réagi par la voix de son PDG : « Jusqu’au début de cette année, nous conservions effectivement les passeports de ces travailleurs », a admis Xavier Huillard dans un entretien au Figaro du 2 avril, précisant que « leurs titulaires nous les confiaient volontairement, en signant une décharge dans leur langue, pour ne pas prendre le risque de vol ou de destruction. Ils pouvaient bien sûr les récupérer à tout moment. » Pour celui qui dirige depuis 2007 l’un des géants mondiaux du BTP, les « milliers de collaborateurs népalais, sri-lankais, indiens, (…) vivent dans des conditions qui sont aux meilleurs standards ».

La réplique est peut-être juste, mais semble surprenante. De nombreux rapports d’ONG alertent sur un fonctionnement de la sous-traitance qui repose au Qatar sur la violation à grande échelle des droits fondamentaux des travailleurs migrants. D’ailleurs, l’Organisation internationale du travail (OIT) a mis en demeure ce pays du Golfe de réformer, d’ici au mois de novembre, son système qui oblige les travailleurs migrant à remettre leur visa à leur employeur. « Un régime qui s’apparente à de l’esclavage moderne », souligne la Confédération syndicale internationale. L’OIT insiste aussi pour que l’émirat mette sa législation du travail en conformité avec les normes internationales.

Entre Vinci et Sherpa, la justice tranchera. En réponse aux propos de Xavier Huillard, l’association a ironiquement pris « bonne note de la pertinence de [sa] plainte sur tous les faits dénoncés antérieurs à 2015 » et a dénoncé la menace formulée par Vinci de porter plainte pour diffamation. Ce type d’initiative ne vise pas tant une victoire devant les tribunaux qu’à intimider les lanceurs d’alerte ou à les réduire au silence en épuisant leur capacité financière à travers un procès. « Nous avons (…) les outils juridiques nécessaires pour nous défendre et nous ne céderons pas aussi facilement à la pression » d’une multinationale a affirmé Sherpa.