Le plan secret du pape François

C’est avec une certaine satisfaction que nous avons pris connaissance d’un article du jésuite espagnol et théologien de la Libération, le Père José María Castillo, publié le 7 mars dernier1. José María Castillo n’est pas n’importe qui : il est le coordinateur du cénacle de François (cf. article « Les amis du pape »). Cet article – intitulé « Le pape doit à la fois déconcerter et être point de rencontre » – explique le vrai plan du pape argentin pour changer la papauté. Cette analyse valide la plupart de nos écrits depuis le début de ce pontificat et au-delà. Décryptage.

De l’urgence des réformes dans l’Eglise

Depuis deux ans, le pape François ne cesse de bousculer l’Eglise, l’invitant à de profondes réformes, à sortir vers les périphéries, à vivre le rêve conciliaire d’un peuple de Dieu pauvre au service de l’humanité. Sa simplicité le rend sympathique, même aux non catholiques. Son humilité quand il se déclare pécheur, comme il vient de le redire en annonçant une année jubilaire de la miséricorde, rompt avec l’attitude de pontifes donneurs de leçons. Mais il est jésuite, « un peu rusé » ainsi qu’il l’a lui-même avoué. Reste à préciser son plan de réforme.

Il semble que le pape ne veuille pas perdre de temps. Dans une interview qu’il vient de donner à la télévision mexicaine Televisa, Il affirme notamment avoir le sentiment que son pontificat sera bref : « 4 ou 5 années, je ne sais pas, même 2 ou 3. Deux sont déjà passées. C’est comme une vague sensation. Peut-être, c’est comme la psychologie du joueur qui se convainc qu’il perdra afin de ne pas être déçu et s’il gagne, il est heureux. Je ne sais pas. Mais je sens que le Seigneur m’a placé ici pour un temps court, rien de plus… C’est un sentiment. Je laisse toujours la possibilité ouverte. » Ce temps court explique peut-être sa charge contre la Curie : « Je crois que c’est la seule cour qui reste en Europe. Les autres se sont démocratisées, même les plus classiques. Il y a quelque chose dans la cour pontificale  qui maintient une tradition un peu atavique. Je ne le dis pas de manière péjorative, c’est une question de culture. Mais ceci est en train de changer, la Curie peut garder l’aspect d’une cour mais être un groupe de travail au service de l’Eglise et des évêques. » Pas d’agressivité mais une parole forte. « C’est une question de culture » : sous-entendu, il va falloir changer de mentalité pour que cette cour, comme les autres, se démocratisent. C’est la première fois, à notre connaissance, qu’un pontife exprime un tel point de vue, en utilisant des catégories non théologiques pour définir le fonctionnement de l’Eglise. On retrouve ici un des enjeux du pontificat de François qui, dès son élection, s’est défini comme « évêque de Rome ». La Curie est au service de l’Eglise et des évêques et non la cour d’un tyran. Elle doit donc être à l’écoute des Eglises locales et travailler dans une dynamique de communion. Les débats ouverts par le Synode sur la famille vont dans ce sens, et les résistances de certains prélats rappellent bien que la synodalité est loin d’être acquise !

Pourtant si l’Eglise veut être audible, pense François, il faudra bien qu’elle s’ouvre aux mentalités démocratiques contemporaines et la synodalité devient une des réformes urgentes pour que les Eglises locales retrouvent leur capacité de penser et d’agir en fonction de leur contexte socio-culturel. Rome ne peut plus décider de tout pour tous. L’histoire peut être un bon recours pour imaginer les changements en montrant que, dans les premiers siècles, les évêques jouissaient d’autonomie et pouvaient même s’opposer à Rome. Les échanges parfois vifs entre le pape Etienne et Cyprien de Carthage en témoignent. Il ne s’agit pas de reproduire le passé mais de voir que la situation actuelle ne peut être considérée comme normative. Elle est même plutôt anormale au regard de la vie des premières communautés chrétiennes qui étaient plus fraternelles que hiérarchiques.

Cet impératif de fraternité ne concerne d’ailleurs pas seulement la vie interne de la Communauté. La pratique du dialogue, l’accueil de l’autre, le respect du plus petit, sont des dimensions constitutives de la mission. L’Eglise ne peut être témoin de la Bonne Nouvelle sans les vivre, c’est-à-dire sans suivre le Christ sur ses chemins. Les réformes internes à l’Eglise vont de pair avec une proximité de plus en plus forte avec les plus pauvres. Ces changements radicaux voulus par François supposent, comme il le souligne aussi souvent, une véritable conversion du cœur ! Bonne fin de carême…
[découvrez l’ensemble de notre dossier dans Golias Hebdo n° 376 : http://golias-editions.fr/article5312.html]

Stigmatisation

« Madame, jusqu’au bout je mènerai campagne pour vous stigmatiser et pour vous dire que vous n’êtes ni la République, ni la France. » Ainsi s’est exprimé notre Premier ministre à l’Assemblée Nationale, à l’adresse d’une jeune députée du Front National (Source : L’Express.fr, 10/03/2015)

Certes je sais bien que tous les noms d’oiseaux ont coutume de voler dans les affrontements de l’Assemblée. Cependant ce mot de « stigmatisation » est extrêmement fort. Il équivaut à quelque chose comme ostracisme, bannissement, proscription. C’est une marque d’infamie à l’adresse de celui ou celle qui en est l’objet. Un autre mot plus neutre eût été préférable. En outre, en l’espèce, la tactique « bulldozer »  de notre ministre sera sans doute contreproductive, puisque ce mot sera pris pour eux par les électeurs du parti en question, et sera vu comme une agression personnelle, comme François Bayrou l’a souligné (même source, 15/03/2015).
Loin de moi l’idée de défendre ce parti. Mais je pense que dans tous les cas la pédagogie est préférable à l’insulte et à l’exclusion violente. En l’occurrence, je crois qu’il est bon que chacun s’explore lui-même en profondeur. Bien sûr il est facile de se donner bonne conscience en pétitionnant ou défilant contre le fascisme par exemple, ou le racisme, l’antijudaïsme, l’homophobie, etc. Là est l’homme public. Mais qu’en est-il de lui en privé ? Il peut se comporter comme un petit chef, dressant à l’obéir sa femme et ses enfants, ou, s’il n’en a pas, son chien. Admettrait-il que sa fille épouse un noir, ou que s’installe près de sa maison un arabe, etc. ? Tel défend aussi en paroles l’école publique, et met ses enfants à l’école privée : cela s’est vu jusqu’à l’échelon ministériel. Ces énormes distorsions de la personnalité sont très fréquentes : c’est ainsi que Camus, dans La Chute, a bien caractérisé l’effondrement des masques sociaux.
La vérité est que nous avons tous en nous-mêmes des pulsions égocentriques, totalitaires, fascisantes, et nous devons les affronter en nous, avant de les attaquer chez les autres en les excluant d’emblée. Comme disait Gandhi : « Soyez vous-mêmes le changement que vous voulez voir dans le monde. »

Voir aussi :
Genèse d’un fasciste
Fascisme et désir de mort

Les AMC d’aujourd’hui et de demain par tranches d’âge

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Le sigle « AMC » « Anciens ministres du culte et membres de collectivités religieuses », trouve son origine dans la loi du 2 janvier 1978, généralisant la Sécurité sociale aux activités religieuses pour les « partis » et les « restés » des différents cultes. Dès lors que l’on a exercé un ministère de prêtre, de pasteur, d’imam ou que l’on a été « membre » d’une communauté religieuse y compris dissidente (par rapport aux cultes « reconnus »), et que l’on n’était pas affilié pour cette activité religieuse à une autre Caisse de Sécurité sociale, on est ou devrait être « ayant droit » de trimestres vieillesse à la Caisse d’Assurance Vieillesse, Invalidité et Maladie des Cultes (CAVIMAC)

Ceux que l’on appelle les « ex », à savoir les prêtres qui ont quitté le ministère ou des religieux et religieuses retournés à la vie civile, quel âge peuvent-ils avoir ? Après la période des départs massifs des années 1970, est-ce qu’aujourd’hui encore on « quitte » le ministère presbytéral ou la vie monastique pour retourner à la vie « civile » ? La réponse est oui, des prêtres en pleine force de l’âge demandent à leur évêque d’être « réduit à l’état laïc », des religieux religieuses (exemple Congrégation de St Jean), des membres de « communautés nouvelles », des « travailleuses missionnaires », des « frères et sœurs » de toute obédience « retournent dans le monde ». Mais comme le nombre de clercs et de religieux n’est plus du tout le même qu’avant et après la seconde guerre mondiale, le phénomène de départ est moins visible… mais toujours aussi douloureux et dramatique dans l’univers catholique.
Le sigle AMC que la CAVIMAC applique à tous ces « ex », n’est d’ailleurs pas propre au culte catholique. Pour les autres cultes le phénomène est moins obsessionnel : un « pasteur » évangélique ne l’est pas automatiquement sa vie durant, un moine « bouddhiste » ne l’est pas nécessairement jusqu’à la mort. Le rapport d’activité Cavimac au 31 décembre 2013 volume 2 page 23 (1) chiffre à la fois les AMC pensionnés et ceux qui ne le sont pas encore.

Disons-le d’emblée, les « ex » ne se limitent pas aux 9 501 recensés au 31 décembre 2013 comme ayant une retraite CAVIMAC, beaucoup n’ont jamais voulu faire état d’un passé religieux, de même les AMC non pensionnés au 31 décembre 2013 ne se limitent pas au 4814 « potentiels retraités » Cavimac figurant sur le rapport d’activité de la Caisse des cultes Pour bien analyser cette page 23, nous allons d’une part, faire apparaitre les liens entre les deux catégories d’AMC et d’autre part, faire parler les tranches d’âge. Il en résulte un nouveau graphique que l’on peut mettre en courbe.

Les AMC de 30 à plus de 100 ans

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Pour une meilleure continuité entre pensionnés et non pensionnés nous intégrons à la tranche 61-65 ans les + de 65 ans qui auraient pu faire valoir leur droit à la retraite mais ne l’ont pas fait, en outre nous mettons dans cette même tranche d’âge les pensionnés et non pensionnés. Il en ressort une courbe générale, dont on peut déduire 3 blocs d’AMC de dimension voisine : les plus de 76 ans, les 66-75 ans, enfin les moins de 65 ans.

1.1. Les moins de 65 ans sous évalués

Première observation : est-il possible de considérer comme intégral ou exhaustif le recensement des AMC non encore pensionnés ? La réponse est « non » pour deux raisons d’abord la Cavimac n’a connaissance des « partis » qu’après 1980, d’autre part tous ceux qui auraient dû être affiliés après 1980 ne l’ont pas toujours été avant de « partir ». Les non pensionnés potentiels dépassent donc largement les 4814 : le chiffre peut même tout simplement être doublé même s’il convient de tenir compte d’une baisse des AMC de 1980 à 2013, baisse car depuis 1980, les nouveaux diocésains et congréganistes ont été peu nombreux à rejoindre les « restés»…
Les lecteurs de Golias sont régulièrement informés des « dérives » constatées dans les « communautés nouvelles ». Par ailleurs les associations en charge des « dérives sectaires » font état des nombreuses « victimes » toujours présentes dans ces collectivités religieuses ou qui les ont quittées sans réparation des préjudices subis. Or la très grande majorité de ces anciens membres ne figurent pas dans le chiffrage de la Cavimac tout simplement parce que leur collectivité religieuse n’a jamais cotisé pour eux à la Caisse des cultes. Revoir ainsi les constats accablant à propos des « Travailleuses Missionnaires » (2), constats que l’on peut étendre à de nombreux autres monastères, congrégations, sans compter les victimes de l’Opus de (3), et comme la situation n’est pas propre au culte catholique voir notre article sur les « stapra » du culte bouddhiste (4).

Allons plus loin depuis 1980 des milliers de « permanentes de pastorale » ont remplacé les prêtres pour un grand nombre de leurs tâches : au sens de la loi du 2 janvier 1978, elles sont ou ont été « ministres du culte ». A ce titre les diocèses auraient du cotiser pour elles ou plus généralement pour eux « Laïcs en mission ecclésiale » (LEME) s’ils n’étaient par ailleurs affiliés à un autre régime de Sécurité sociale. Combien de LEME en « contrat de bénévolat » pourraient ainsi faire valoir leurs droits issus de la loi du 2 janvier 1978, avant de liquider leurs différentes pensions (5) ?

Enfin du côté de tous les autres cultes, les obligations en matière de Sécurité sociale ont souvent été méconnues par les collectivités religieuses avant tout soucieuses de faire face à des projets immobiliers. Le culte catholique donnant l’exemple de restrictions des règles d’affiliation au bon vouloir de chaque culte, tous sont aujourd’hui responsables de ministres du culte ou de membres de collectivités religieuses inscrits à la CMU… 108 imams affiliés à la CAVIMAC, quelle est la protection sociale des 2000 à 3000 autres (6) ?

1.2. Les femmes dans chacune de ces tranches d’âge

Une deuxième réalité mérite attention : les AMC « femmes » seraient désormais moins nombreuses que les AMC « hommes ». Depuis les années 80, les congrégations et communautés nouvelles ont « obligé » leurs membres à avoir un métier, les moniales, faisant exception. Cependant là encore il faudra creuser : certes le recrutement des congrégations s’est tari, mais des religieuses sont venues de l’étranger. En outre traditionnellement dans les congrégations féminines les périodes de probation étaient plus longues que celles imposées aux hommes : beaucoup ont pu être dans une collectivité religieuse de 3 ans à 5 ans sans jamais être affiliées, d’autres faisant partie de communautés nouvelles jusqu’au début des années 2000 leurs collectivités n’ont jamais cotisé pour elles. On sait d’ailleurs lorsque le mari et l’épouse étaient dans une communauté nouvelle, la CEF considérait que celle-là devait cotiser pour le mari tandis que l’épouse bénéficiait ainsi de la protection maladie familiale… privant ainsi les femmes de trimestres « vieillesse ». Enfin il y a l’incidence du temps partiel sur beaucoup de ces temps religieux « femmes » : là encore il y aura des anomalies à prendre en compte.

Disons-le avec force, toutes les entorses à la loi du 2 janvier 1978 (obligeant les cultes à cotiser à la Caisse des cultes, s’ils ne cotisaient pour leurs membres à une autre Caisse de Sécurité sociale pour le temps religieux) touchent tout particulièrement les femmes dont les carrières civiles sont impactées par le temps consacré aux enfants et un passé de discrimination en voie de correction aujourd’hui, mais les droits retraites issus de tout ce passé restent amoindris par rapport à leurs homologues masculins.

1.3. La singularité de la tranche d’âge 66-75 ans

Troisième observation : la ligne verte n’est pas fondée sur des données chiffrées, mais deux suppositions. Comment expliquer l’importance de cette tranche d’âges par rapport à toutes les autres ? Trois explications peuvent être données,
d’abord ces AMC relèvent des départs massifs des années 1970, trente ans après ils prenaient leur retraite. Certes beaucoup d’ainés les avaient devancés, mais en même temps beaucoup de ceux-là ne réclamaient pas (du fait d’une carrière pleine dans le civil) leurs droits au régime social des cultes.

A contrario et c’est la seconde explication, les 66-75 ans, pour pouvoir liquider leur retraite civile à 60 ans et obtenir le « taux plein », ont été conduits à réclamer leurs trimestres aux diocèses et congrégations et partant au régime social des cultes.
Troisième explication ces 66-75 ans représentent la fin d’une époque, la fin des séminaires et noviciats comme source de recrutement du clergé. Après eux l’Église de France ne parvient plus à recruter comme par le passé, les jeunes l’avaient abandonné dès les années 60, quelques uns seulement sont revenus par le « renouveau charismatique » mais certainement pas dans les mêmes proportions.

Ce que les trois blocs ont de spécifiques à nous dire
Lorsque les médias traitent la question des prêtres ou des religieux retournés à la vie civile, ils cherchent le côté « retour à la vie civile pour se marier », ils emploient un vocabulaire tel celui de « défroqués ». Ceux qui en liberté de conscience et de religion ont fait le choix de partir, ne l’ont pas fait automatiquement pour se marier, ni non plus d’ailleurs pour abandonner toute vie religieuse. Leurs parcours sont les plus divers, marqués par d’autres engagements. S’agissant de la Sécurité sociale appliquée au monde religieux, ils sont critiques parce que les cultes ont fait une mauvaise application des obligations de cotisations qui leur incombaient, d’où les prestations anormales qui en découlent.

1.4. Une retraite de base égale à 383 euros sans complémentaire

Les plus de 76 ans témoignent d’abord et avant tout d’une pension CAVIMAC au prorata temporis de leur passé religieux de 383 euros par mois sans retraite complémentaire. Ils demandent l’assurance et non l’assistance. Ils refusent que leur carrière civile et les revenus de leur conjoint servent à combler les carences du culte catholique. Ce combat est toujours d’actualité, toujours aussi prenant, toujours aussi douloureux. D’autant plus douloureux qu’à présent les décès se multiplient dans leur rang, d’abord pour les hommes ensuite avec un décalage pour les femmes.
Le deuxième bloc est victime des mêmes pratiques de la part des diocèses et congrégations, mais il met l’accent depuis dix ans sur de nouvelles conséquences liées aux pratiques des cultes en matière de Sécurité sociale. Conscient des lois Balladur et Fillon, il décortique les décisions des autorités cultuelles depuis 1980: en n’affiliant pas tous ceux qui auraient dû l’être ou en n’affiliant leurs membres qu’après des périodes plus ou moins longues de probation, les cultes les ont privés à la fois des trimestres nécessaires pour l’application du « taux plein » à leurs carrières civiles, et d’une retraite « convenable » pour leur temps d’activités religieuses.

1.5. Une retraite à 687 euros ?

Pour le troisième bloc à savoir celui des AMC qui n’ont pas liquidé leur retraite, et qui le feront dans les années à venir. Un décret de janvier 2010, assure le calcul de leur retraite des cultes au minimum contributif majoré (687 euros aujourd’hui), mais sous conditions de ressources. Encore faut-il qu’ils puissent justifier de tous leurs trimestres de vie religieuse ! Or et c’est bien là que le bât blesse, les cultes se sont rendus coupables pour eux de nombreux trimestres pour lesquels ils n’ont jamais cotisé.

Supposons ainsi un ancien membre des Béatitudes, sa communauté n’a pas cotisé pour lui pendant une vingtaine d’année, il a pu ensuite être « embauché » pendant vingt autres années. Mais ce temps civil ne pourra jamais compenser les vingt années où sa communauté n’a pas cotisé pour lui. D’une part il devra travailler jusqu’à 67 ans d’autre part il n’aura pas d’autres ressources que celle du minimum vieillesse l’ASPA (actuellement 800 euros) récupérable sur les biens qu’il aurait voulu laisser à son conjoint et à ses enfants.

Supposons un autre ancien qui aurait travaillé à temps partiel et reversé à sa communauté tous les gains issus de ce travail. S’il part, quelle qu’ait pu être ensuite sa carrière civile, il devra travailler jusqu’à 67 ans, au mieux compte tenu des vingt cinq meilleures années sa retraite sera de 687 euros plus les points de retraite complémentaire, soit là encore une retraite autour du minimum vieillesse.
Celles et ceux qui quittent le ministère ou leurs collectivités religieuses ignorent le plus souvent qu’à 62 ans âge légal, pour liquider leurs droits à pension, du fait de leur passé religieux ils seront bien souvent privés de droits y compris ceux liés à leur reconversion dans la société civile. Parce que les cultes n’auront pas assumé pour eux les obligations de Sécurité sociale, ils découvriront des « trous » sur leur relevé de carrière. Ce passé religieux que bien souvent ils auront voulu taire reviendra en force sous son aspect négatif et discriminatoire.

Depuis 1978, une association (APRC) (7) représente auprès des autorités du cultuelles, les points de vue de toutes celles et de tous ceux qui après une période plus ou moins longue ont choisi de revenir à l’état « laïc ». Elle a acquit une longue expérience des rencontres avec les Conférences des évêques et des supérieurs religieux : les promesses faites, les engagements pris n’étaient pas ensuite tenus. La retraite des cultes qui aurait dû être portée à 85% du smic au prorata du temps religieux ne l’a toujours pas été. Cette association a dû dans les années 2000 engager des procès pour les périodes non cotisées, les avocats de la CEF et de la CORREF sont le plus souvent odieux devant les tribunaux. Mgr PONTIER sait tout cela lorsqu’il invite les « victimes » à s’adresser aux tribunaux pour obtenir réparation, dans le cadre d’une « pastorale des dérives sectaires » (8)!

notes : 1 – À découvrir sur le site : https://www.cavimac.fr/documentation.html
2- http://golias-news.fr/article6152.html
3 – Cf la « surnuméraire » Catherine Tissier : http://www.parismatch.com/Actu/Societe/Elle-a-fait-condamner-l-Opus-Dei-507409
4 – http://golias-news.fr/article2281.html
5 – Cf Golias Magazine N°155-156
6 – http://golias-news.fr/article6182.html
7 – La découvrir sur son site http://www.aprc.asso.fr/cmsms/index.php
8 – http://golias-news.fr/article6027.html

Amnésie

Les médias ont mentionné les sauvages destructions opérées par les fondamentalistes islamistes en Irak, tant au Musée de Mossoul que dans les précieux sites archéologiques. L’Unesco a même parlé à ce propos d’« actes de guerre ». Le cœur se serre évidemment à cette disparition d’un irremplaçable patrimoine.

Elle s’explique, je ne dis pas évidemment qu’elle s’excuse, par plusieurs raisons. D’abord il y a l’interdiction, en monde sémitique, de représenter Dieu sous forme visible. L’islam, comme le judaïsme, et au sein du christianisme, le protestantisme sont fondamentalement iconoclastes : combien de statues et de tableaux religieux ont subi la vindicte des Réformés ! Cette pulsion destructrice se manifeste ensuite, chez le fanatique, contre les idoles d’autres religions que la sienne. Voyez Polyeucte dans la pièce de Corneille, briseur des idoles païennes, qui semble préfigurer ces talibans qui ont détruit les bouddhas de Banyan.
Enfin, en général, quand on veut instaurer un nouvel état de choses, on veut faire disparaître tout ce qui existe antérieurement. Cette amnésie volontaire caractérise tout esprit révolutionnaire. Ainsi, lors de la Révolution française, on a voulu briser tout ce qui rappelait la Royauté. Comme dit l’Internationale : « Du passé faisons table rase ! » Comme si « repartir à zéro » garantissait le meilleur pour l’avenir.
C’est bien sûr le contraire qui est vrai. On ne vit qu’en s’appuyant sur le passé, en se souvenant de lui. C’est la mémoire qui fait la personne, et la détruire condamne à errer, détaché de tout lien, désorbité. Voyez cette tragédie de l’amnésie dans Le Voyageur sans bagage, d’Anouilh. Quant à détruire volontairement ce qui nous rappelle de mauvais souvenirs, brûler les lettres de l’aimé (e) après une rupture par exemple, ce n’est pas une bonne solution : on peut plus tard, quand la colère sera calmée, s’en repentir. Ce qui a été, au moins, a été, et à l’inverse du proverbe, on peut être pour avoir été. Cet exemple paraît bien léger à côté de la barbarie susdite, mais le sens en est le même. Au reste, dans l’histoire, et comme le disait Santayana, « ceux qui ne se souviennent pas du passé sont condamnés à le revivre. »

Voir, croire … et vivre

Cécile Ryon-Vercouter, âgée de 90 ans (oui, quatre-vingt-dix ans), témoigne de sa foi après toute une vie militante de femme du peuple dans le Nord-Pas-de-Calais.
Elle est née le 25 mai 1924 à Lille et a été engagée toute sa vie : JOCF, ACO, Mouvement de Libération Ouvrière (MLO), APF, CSCV, CLCV… tout en élevant, avec son mari Gilbert, lui aussi militant, puis permanent syndical, leurs trois enfants. Gageons que son écriture dynamique en entraînera plus d’un-e à suivre son exemple…

L’amour qui germe dans le monde
Unique chemin du bonheur durable …
Une histoire d’amour entre Dieu et les Hommes
Une histoire vraie ?
Le Royaume annoncé par le Christ
Mais où est-il ?
Le Christ présent aujourd’hui
Pourquoi ? Comment ?

VOIR, CROIRE … et VIVRE

Comme tout croyant en Jésus-Christ, j’ai le devoir de L’annoncer. Quand j’ai décidé d’écrire, je ne savais pas à qui et pour qui. Peut-être que mes pensées n’avaient aucune utilité, ou plutôt qu’elles me serviraient pour intensifier ma foi, et par là-même, me permettraient de mieux la communiquer ; puis, plus tard, j’ai essayé de mettre mes réflexions en ordre pensant qu’elles pourraient peut-être servir. A qui ? Sous quelle forme ? Je n’en savais rien. Ce dont j’ai besoin, c’est bien de communiquer ma foi, transmettre tout ce qui m’anime. Je sens que je pourrais être comprise si je pouvais dire tout ce qui fait que je crois et en quoi je crois. Tout d’abord, pourquoi ce besoin d’exprimer ma foi ? Je crois que c’est parce que j’ai acquis la conviction qu’il n’y a que l’amour de Dieu qui a de l’importance, que Jésus est vraiment l’envoyé de Dieu, et que cette foi chrétienne mène au bonheur si on en vit vraiment. Comment ne pas avoir envie de partager tout cela ? Tant pis si mon style est incorrect ! C’est une expérience personnelle que je veux partager. Tout ce que j’ai écrit n’engage que moi, et je ne prétends surtout pas convaincre ou avoir des leçons à donner à qui que ce soit. Mon désir de m’exprimer s’est développé progressivement. L’éducation chrétienne dont j’avais bénéficié dans mon enfance a été la base pour mon ouverture à une foi d’adulte. Mais heureusement, j’ai rencontré la J.O.C. (Jeunesse Ouvrière Chrétienne) qui m’a permis d’abandonner pas mal de « croyances » qui m’avaient été inculquées. Puis il y a eu le Concile Vatican II avec tout l’espoir qu’il a apporté à l’Eglise en lui permettant de s’ouvrir. De fait, l’Eglise a changé, mais sans doute pas suffisamment pour s’adapter à la Société d’aujourd’hui.

Au cours d’un pèlerinage auquel j’ai eu la chance de participer, un prêtre qui nous accompagnait répétait sans cesse qu’il fallait s’ouvrir au monde. Au bout d’un certain temps, il m’agaçait. C’était quoi le monde ? En A.C.O. (Action Catholique Ouvrière) où j’étais participante depuis sa fondation, en 1951, on ne parlait pas tellement du monde, mais surtout des personnes de notre entourage avec qui nous partageons notre vie. Le monde me semblait être une nébuleuse et je ne voyais pas comment un chrétien pouvait avoir un rôle à y jouer. Par la suite, je me sentais parfois mal à l’aise dans une Eglise à laquelle j’étais restée fidèle. Certains chants ou prières, ou sermons, me semblaient trop orientés vers la foi des « pratiquants » et pas assez sur la mission de l’Eglise. On en parlait de cette mission, comme on parlait du monde, mais dans la vie quotidienne, quels liens avec la foi ? C’est aussi la raison de ma décision : depuis quelque temps, je suis hantée par ce constat : la Société est de plus en plus éloignée de Dieu, et les efforts de l’Eglise pour provoquer son retour sont insuffisants. L’écart s’agrandit. Alors, je voudrais témoigner de ma foi, et même si cela peut paraître prétentieux, dire comment je vois une possibilité pour l’Eglise de vivre mieux cette mission qui est de rendre Dieu au monde et ce monde à Dieu. Ce que je veux exprimer, c’est ceci : L’essentiel de notre vie, notre raison d’être, c’est l’amour de Dieu pour nous et la réponse que nous lui donnons. L’amour qui se vit dans le monde ne peut venir que de Lui. L’Homme a refusé Dieu en pratiquant le mal, c’est-à-dire le manque d’amour, et Dieu lui a pardonné grâce à l’intervention du Christ. C’est de cela que tout chrétien doit témoigner personnellement et en communauté de croyants Notre foi est solide si elle prend sa source dans l’amour vécu.

L’AMOUR QUI GERME DANS LE MONDE UNIQUE CHEMIN DU BONHEUR DURABLE

Dans cette première partie, j’ai rassemblé les pensées qui m’étaient venues sur la manière dont l’amour est vécu ou non dans notre Société. Voici donc quelques réflexions sur ce qu’est l’Homme, comment je considère le bien et le mal, l’oubli de soi, l’abnégation, ce qu’est l’amour dans notre vie personnelle avec nos proches, mais aussi comment il se vit collectivement, à travers l’activité économique, la vie sociale, la politique, le fonctionnement de la Justice.

Que suis-je ? Qui suis-je ?
Notre vie est un grand point d’interrogation. Les êtres vivants et les choses qui nous entourent et qu’on appelle « la création » sont des réalités mystérieuses. Nous en sommes. Qu’est-ce que la création ? Nous n’en savons rien. Nous en percevons une partie, et grâce à la science, les hommes en découvrent plus. L’univers nous apparaît comme un espace sans fin et vide. Où s’arrêtent les galaxies ? Le néant c’est le « rien » absolu et nous ne pouvons que le concevoir infini. La création, est-ce seulement la matière ? Y a-t-il des êtres à la fois matière et esprit autres que les hommes ? Qu’est-ce qu’un esprit ? qu’est-ce qu’un être qui ne serait qu’un esprit ? L’éternité nous semble être un temps infini sur lequel nous n’avons aucune prise. Le présent nous échappe, puisque tout ce qui appartient au futur disparaît à chaque instant pour participer aussitôt au passé, sans espace de temps…

J’aime fermer les yeux et imaginer notre planète terre pirouettant sur elle-même à une vitesse vertigineuse, avec à sa surface une animation donnée par des êtres qui grouillent en s’accrochant à elle. Je vois cette planète se mouvant dans un grand tourniquet perpétuel avec d’autres astres … innombrables … Je comprends que ce n’est pas une vision, mais un énorme phénomène auquel je participe … Où suis-je dans cette immensité ? L’homme est ignorant et ne possède que ce qui lui a été donné : sa vie et tout ce qui lui est utile pour entretenir cette vie. Et si l’homme, à cause de son intelligence et de sa conscience, porte un regard responsable sur la vie, c’est avec un esprit d’humilité qu’il doit l’exercer. Dès son origine, l’humanité a dû, pour vivre, se donner des règles. Je suppose que, longtemps, les hommes ont vécu en tribus avant de se rassembler en villages, villes, contrées, régions, pour en arriver aujourd’hui à la mondialisation. Quelles que soient les civilisations, les croyances, l’Homme a toujours été partagé devant les actes qu’il avait à accomplir, partagé entre le bien et le mal

Je ne suis pas d’accord avec la manière dont on présente le bien et le mal, et je me suis rendu compte qu’au fond, personne ne m’avait jamais expliqué ce que c’était. Nos éducateurs, quand nous sommes enfants, nous indiquent ce qu’il faut faire et ne pas faire pour vivre en société. Ce qui est à faire est bien, ce qui n’est pas à faire est mal Mais quelle est la référence ? Bien souvent, l’amalgame est fait entre ce qui convient ou pas, ce qui est coutume ou pas, selon le contexte dans lequel on vit, la civilisation qui est la nôtre, les influences, les religions qui sont celles de nos éducateurs, ou selon lesquelles ils ont été eux-mêmes éduqués, nos lectures, les événements de notre vie … Les moeurs et les législations varient selon les époques et les régions du monde. On est atteint par des courants qui semblent erronés, comme la superstition qui donne du pouvoir à des objets dépourvus d’intelligence, ou comme le racisme qui laisse supposer qu’il y a des degrés de valeur dans les groupes humains. En quoi ces courants sont-ils erronés, pourquoi et en quoi les actes qu’ils nous font commettre sont-ils répréhensibles ? Nos vies sont-elles conduites uniquement par la nécessité de vivre ensemble, entre humains le mieux possible. L’Homme est engagé dans un processus de vie et de mort, il fait partie de la nature. Mais, à l’inverse des autres créatures, il est doué d’une intelligence et d’un pouvoir de décision. Même si une part de son être vit et meurt constamment à son insu et sans sa volonté, il est en partie responsable de ses actes. Logiquement, s’il utilise cette responsabilité, il choisira ce qui le fait vivre et qui fait vivre la nature qui l’entoure. Ses relations avec la création, il les aura avec ses semblables qui seront capables eux aussi de cette
démarche vers la vie. C’est pourquoi je conclus que le bien, c’est le respect de la vie, c’est une marche vers une vie toujours plus intense. Je ne pense pas qu’il faille présenter le bien et le mal comme deux notions à mettre en balance : Le bien est ce qui est normal. C’est l’ensemble des actes qui donnent ou entretiennent la vie. Le mal, c’est ce qu’on fait quand on est incapable de faire le bien. L’absence de bien, c’est déjà le mal. On est bien obligé de constater que, dans toute société, quelle que soit la référence, la norme, c’est l’amour, de soi et des autres. Le mal, c’est le mépris, la négation, la haine. Le mal engendre la souffrance. La logique de la vie, c’est le bien, c’est la perfection. Le bien, c’est l’amour, la vie, tout cela ne fait qu’un. Et cela engendre le bonheur. Le mal est fait par des êtres limités, imparfaits. Les êtres humains que nous sommes sont très préoccupés par les questions matérielles, le bien-être qui devrait apporter le bonheur. Mais les actes que cette vie nous demande ne sont des porteurs de bonheur que s’ils sont accomplis en vue du bien de soi-même et des autres. Pour créer du bonheur, tout doit être fait dans des relations d’amour. Le manque d’amour, c’est le mal. Le mal, c’est l’acte qu’on pose avec la volonté de détruire pour anéantir. C’est toujours un manque d’amour. Le bonheur, c’est le bien-être de l’âme. Il ne nous est donné que dans l’amour, c’est-à-dire dans la recherche de notre plein et réel épanouissement de nous-mêmes ou des autres. Toute la création produit du mal et en souffre, mais seul l’Homme en est conscient : par son « jeu » de vie et de mort, la nature fait mal à l’Homme. L’Homme ne peut éviter que le mal se fasse autour de lui, et même par lui, puisqu’il est, de nature, imparfait. Mais il peut vouloir aussi que le mal se fasse par lui avec sa volonté. Faire le mal, pour l’Homme, c’est vouloir anéantir. La vie de l’Homme est comme celle de la nature : il détruit, mais pour reconstruire. Il se détruit pour se reconstruire, incessamment. Alors que le mal détruit inexorablement. La souffrance nous atteint aussi sans qu’il y ait forcément de manquements à l’amour. Elle survient par la maladie, la mort, les phénomènes naturels, les catastrophes, où il n’y a pas toujours eu de faute commise par l’homme. Nous sommes des éléments de la nature. Mais, comme la vie est différente quand on s’aime !

Tous les éléments de la nature vivent les uns par les autres, se nourrissent les uns des autres, trouvent leur vie dans la vie des autres, dans les relations entre les hommes. Pour la nature comme pour les hommes, c’est l’échange qui crée la vie. L’homme qui vient d’être créé n’est pas un individu isolé. Il est en Société comme beaucoup d’autres espèces. Mais cette conscience qu’il vient d’acquérir et qu’il va développer peu à peu lui donne une noblesse, une dignité, qui doivent inspirer le respect de ses semblables. Il reste pourtant cet être imparfait, limité, qui souffre, se détruit et meurt. Le bien, c’est l’amour de l’autre. La domination, l’écrasement, c’est le mal qui engendre la mort. Aimer l’autre, c’est vouloir son bonheur, son épanouissement, la satisfaction de ses besoins, et c’est agir pour que tout cela se réalise. Pour aimer, il faut avoir une attitude de service qui permette à l’autre de grandir. L’amour, c’est le don, ce qui sous-entend que, pour aimer, il faut consentir à un
abaissement, un amoindrissement, parfois une privation, pour que l’autre soit comblé. La difficulté qu’éprouvent les hommes à vivre dans l’amour est due à l’ambigüité qui est en chacun. Nous avons en nous deux natures : comme l’animal nous cherchons à vivre et survivre, mais la raison et la liberté que nous avons acquises nous donnent une dimension et une noblesse inégalables. Cette dualité crée en nous des tensions difficiles à vivre. Aucun être humain ne peut réussir dans sa vie la plénitude du bien, car il reste imparfait et tenté par le mal, c’est-à-dire le manque d’amour.

Je pense qu’on a tort de parler d’abnégation quand on parle d’amour. L’oubli de soi n’est pas la négation de soi. Le repli sur soi mène à la destruction. Mais il y a des destructions, des morts de soimême qui sont bénéfiques. C’est le sens de l’éducation, de la pénitence. C’est la possession pour soi-même, la domination de soi-même sur les autres par égoïsme, qui sont destructeurs et ne sont pas orientés vers un renouveau de la vie. C’est l’égoïsme qui détruit. La recherche d’un réel épanouissement de notre être nous grandit. Je pense cependant qu’il vaut mieux être motivé dans notre action par l’amour des autres que par le souci de notre perfection et donc accepter la souffrance pour nous-mêmes plutôt que la provoquer volontairement. Je n’aime pas dire que nous avons des devoirs. Nos devoirs, c’est le respect des droits. Chacun de nous a des droits et doit se défendre pour les faire respecter. Le respect des droits pour soi-même doit avoir, je pense, le même objectif que le respect des droits des autres : le bonheur pour lequel nous sommes faits, envers notre corps aussi. Nous devons, dans nos actes, tenir compte de notre dignité et pas seulement la faire reconnaître par autrui. Je ne pense pas que la compétition soit à proscrire. Dans l’enseignement, le jeu, le sport, on peut se valoriser personnellement sans écraser les autres. Cela nécessite d’ailleurs beaucoup de mort à soimême que de chercher à aboutir à un succès qui procure une joie. Mais à condition de faire participer les autres à notre propre joie. Il faut aussi savoir perdre au jeu ou à un concours sans se croire amoindri ou dévalorisé.

Nous devons croire en nous-même. La souffrance et le mépris ne sont jamais bons, même s’ils nous concernent personnellement. Le bonheur peut venir aussi de l’amour que nous nous portons à nous-mêmes, du respect de nos droits propres. Le problème, c’est que nous sommes tentés de rechercher ce bonheur quelles que soient les conséquences néfastes que notre satisfaction immédiate peut entraîner. Aussi, nous sommes obligés de passer par une étape de renoncement à notre égoïsme pour nous libérer. C’est cette difficulté à éviter les actes mauvais qui prive l’homme de sa liberté : le mal qu’il fait ou qu’il subit par l’autre est un obstacle à son bonheur. On n’est pas libre de tuer son voisin, si on le fait, c’est parce qu’on n’a pas réussi à dominer ses pulsions, ou ses instincts, ou son mépris. La liberté nous est parfois supprimée par les autres, et nous nous attaquons parfois à celle des autres, mais elle est aussi au-dedans de nous-mêmes, et cette lutte pour notre propre libération est peut-être la plus nécessaire pour parvenir à respecter la liberté des autres. Etre égoïste, c’est rechercher pour soi-même le plaisir, l’intérêt, la valorisation, même aux dépens des autres. Aimer les autres ou soi-même, c’est agir pour que chacun puisse s’élever, s’embellir l’âme.

Nos relations avec les autres nous grandissent ou nous détruisent, les grandissent ou les détruisent. L’amour est un don. Le bonheur que j’éprouve en retour m’est apporté par le regard de l’autre, par l’importance que l’autre me donne. Je suis davantage devenue quelqu’un. L’amour, c’est le don des personnes. Les objets ne sont que des supports. C’est le surcroît de vie que l’amour apporte qui crée le bonheur. L’amour, c’est la volonté de faire le bonheur de quelqu’un. S’il s’y ajoute le désir de l’être aimé et le plaisir de l’aimer, et si, de plus, ce don, ce désir et ce plaisir sont réciproques, alors on atteint la perfection de l’amour. Aimer, c’est toujours agir : on peut aimer en pensée, en parole, en acte. L’amour peut avoir diverses motivations, selon les relations entre les personnes : l’attrait naturel, la sympathie, l’amitié, l’affection, la pitié, la solidarité … L’amour commence souvent par le désir, l’attrait. J’aime veut dire alors : ça me plait, il me plait (j’aime les carottes, ce chapeau)… Bien des couples prennent cette première phase comme l’unique aspect de l’amour. Mais au bout d’un certain temps, cet état privilégié s’estompe pour parfois disparaître complètement. On vit ensemble, on découvre progressivement les défauts de l’autre qui nous déplaisent, on se rend compte qu’on est tous différents, qu’on n’a pas forcément la même culture, les mêmes aspirations … Alors, on se dit : qu’est-ce que j’ai fait pour ne plus être aimé comme autrefois ? Qu’est-ce que je vais faire pour être davantage aimé ? Et après un temps plus ou moins long de difficultés, on est tenté d’abandonner et de chercher ailleurs le bonheur disparu. Mais une autre expérience peut conduire aux mêmes échecs. Alors qu’il n’y a qu’une question à se poser : est-ce que je fais tout pour le bonheur de mon compagnon de vie ? Qu’est-ce que je vais faire pour l’aimer mieux ? Ce n’est pas toujours aussi simple, c’est vrai. Il arrive parfois qu’après avoir vécu des années ensemble et avoir eu ensemble des difficultés, des circonstances font que l’amour devient impossible. Et pourtant, parfois, avec la volonté de faire le bonheur de l’autre, l’attrait et le plaisir renaissent. Un couple désuni qui veut se reconstruire peut parvenir à ce que « l’amour volonté » redevienne « l’amour désir » et combien plus solidement alors. Ce ne sont pas seulement des couples qui vivent ces situations, cela peut concerner toutes les formes d’attachement
réciproque.

L’attrait n’est donc pas indispensable pour qu’il y ait amour. Il peut venir plus tard et se produire à partir des gestes faits vis-à-vis de l’autre. L’important, c’est d’avoir l’autre comme objectif. L’autre n’est pas celui qui nous dérange, nous agace, nous empêche d’être heureux, ou nous blesse dans notre amour-propre, c’est celui à qui j’ai du bonheur à apporter, peut-être par un cadeau ou un don qui sera le support matériel à mon don, mais j’ai à lui apporter mon estime, mon amitié, peut-être mon affection, j’ai à le « considérer ». J’acquiers de la patience, de la joie d’avoir fait plaisir. L’échange est réciproque, la personne visitée ou accueillie se sent grandie, reconnue. On oublie les travers et les défauts qui auraient pu nous fâcher. On offre et on reçoit. Si cette attitude est réciproque, le bonheur est partagé. Il semble que l’idéal est atteint quand le bonheur de l’autre devient le nôtre. L’autre jour, deux amies sont venues passer un moment dans l’après-midi. L’une d’elles avait fait une tarte aux poires, très belle et très bonne. Mais, où était l’important ? Certainement dans le bonheur qu’elle avait trouvé en réalisant cette tarte, en nous l’offrant, en nous entendant dire qu’elle était bonne et qu’on était heureux de leur présence. L’important, c’est l’amour. Nous avons à changer notre regard sur la vie : déguster la tarte aux poires de Colette avec plaisir, en pensant que l’important, c’est Colette. Posons-nous souvent la question : qu’est-ce que je peux faire pour le bonheur des autres ? Et nous serons heureux. La vie n’a de sens que si elle apporte le bonheur. Si on s’aimait vraiment, on n’aurait pas besoin de courage. Du courage il en faut au début d’une relation avec une personne envers qui on n’éprouve aucun sentiment instinctif d’attachement, mais au cours de cette relation on ressent le bienfait que l’autre nous apporte, notamment la libération de nos préoccupations égoïstes. Alors l’aspect attractif de l’amour apparaît. Le courage n’est plus nécessaire. Cependant, l’amour a besoin de réciprocité, ce qui n’est pas toujours le cas. Je crois que la vie, c’est toujours communautaire. Un individu seul, quelle que soit son espèce, ne peut pas vivre. La vie implique l’échange. Le regard des autres peut contribuer à notre propre valorisation.

Bien souvent, on fait des projets pleins de générosité où le souci des autres est primordial. Mais en cours de réalisation, on oublie la finalité de ce qu’on s’était fixé au départ, ou on prend des moyens ou des objectifs secondaires pour des finalités : l’étudiant s’il ne voit plus que son diplôme à obtenir, le professionnel qui ne cherche plus qu’à bien faire son travail ou à nourrir les siens et qui oublie son projet … Même dans le jeu, on a ce réflexe. Par exemple, dans une partie d’échecs, le but est de neutraliser le roi ; or on a la tentation de prendre des pions à l’adversaire et d’en faire l’objectif premier. Cela est à remarquer dans d’autres jeux de société. Les jeux de société sont très instructifs aussi sur la manière dont nous vivons. Dans le jeu comme dans la vie, il faut sans cesse se remettre en question pour se focaliser sur l’essentiel.

L’amour se vit aussi collectivement. Logiquement, l’activité humaine a pour objectif de mettre à la disposition de toute l’humanité des produits de la nature. Dans un échange fraternel, la Société s’organise pour s’enrichir de la compétence des uns et des autres, et il faut souligner l’énorme travail de tous les acteurs de la vie économique qui permet à la population de vivre matériellement. Mais ce n’est pas vraiment de manière satisfaisante que ça se passe dans ce qu’on appelle la vie économique. Les entreprises qui ont pour rôle la transformation et la distribution des biens sont devenues les piliers de cette activité. Elles produisent pour être performantes, compétitives, de manière à récolter au maximum les fruits des échanges, allant même jusqu’à conditionner le
consommateur. Ce qui est important, normal et légitime, c’est la bonne marche et le maintien des entreprises. Les travailleurs, cadres et exécutants, comme les machines, sont utilisés pour cette production qui devient l’objectif premier. Le jeu du marché est libre, ou du moins très peu réglementé, il est surtout dépendant de la concurrence et de la demande des consommateurs. La valeur qui s’ajoute à celle d’un produit quand il est transformé et amélioré est inéquitablement répartie, ne revient pas totalement aux acteurs de cette transformation et sert des intérêts particuliers. Le montant de ce qui est sollicité en échange de l’offre n’a plus beaucoup de rapport avec celui de la valeur ajoutée par le travail des hommes et des machines. Des tractations financières sont effectuées sans lien avec les échanges de biens ou de services. Ce système cause des injustices. L’emploi est recherché par la population avec angoisse à cause de la rémunération, pourtant tronquée, qu’il procure, et qui permet d’accéder à la consommation des produits. De plus, il est injustement magnifié comme un moyen de valorisation humaine. Le travail vu sous l’angle de l’emploi professionnel est une nécessité mais n’ajoute rien à la dignité de l’homme. Ce qui fait la noblesse du travail, comme de toute activité humaine, c’est qu’il fait participer l’Homme à la Création et qu’il est un service rendu dans la solidarité. On peut être fier de se procurer par le travail professionnel la rémunération qui nous permettra de subvenir soi-même à ses besoins et d’acquérir ainsi son indépendance, mais il n’y a aucune honte à bénéficier de la solidarité quand on n’a pas la possibilité de travailler. La personne n’en est en rien diminuée. Ceci est une idée fausse véhiculée par une élite prônant une société à deux vitesses.

Il faudrait réfléchir à la possibilité de verser à tous un revenu minimum, indépendant d’un travail fourni ou d’une incapacité, qui serait la garantie concrète des droits fondamentaux de la personne : alimentation, santé, logement, formation … Cela pourrait supprimer toute notion d’assistance et irait dans le sens d’une plus grande solidarité. Je crois que cela n’est pas utopique et serait même réalisable à court terme. Beaucoup d’êtres humains ne jouissent pas normalement des richesses de la planète. Et cela permet au trafic financier de fonctionner avec les moyens qui auraient dû faciliter une juste répartition : l’argent et les autres « outils » d’échanges et de paiements. On accepte que, dans des pays pauvres, des enfants en bas âge soient exploités au même titre que les produits du riche sol de ces pays, détruisant leur santé, les privant d’une formation qui serait d’ailleurs utile à toute la Société, et écourtant leur vie. On ne craint pas non plus, pour être plus rentable, de spolier la nature, de l’abimer, de la détruire, d’inventer et d’agir, certes, en vue du progrès technique, mais parfois sans souci de la santé des êtres vivants. Il y aurait beaucoup à dire sur ce gâchis scandaleux, sur ces actes criminels. Et les systèmes politiques sont incapables de réguler ce marché monstrueux où les hommes ont abusé de leur liberté. Je pense aussi que la recherche de la croissance sans limite par chaque pays pour lui-même ne peut lui être bénéfique si elle n’emploie pas les moyens pour que cette croissance se produise et s’intensifie aussi dans tous les autres pays ; non pas bien sûr par des délocalisations, mais par l’emploi des capitaux inertes. Là encore, il n’y a de progrès réel possible que dans la solidarité. Le but de l’activité humaine c’est d’utiliser à bon escient la nature pour que les hommes vivent dans le bien-être, mais cela ne peut se réaliser que dans la solidarité. Or, l’individualisme qui nous ronge détourne nos actes de leur finalité. La cause profonde de tout ce mal réside dans le coeur de l’homme. Les échanges économiques, aujourd’hui mondiaux, sont truffés de gestes et actes immoraux pas toujours interdits par les lois : magouilles, vols manifestes ou masqués, détournements, injustices, atteintes aux droits de l’Homme. Le système économique dans lequel la Société s’est enfermée a pour cause le repli sur soi individuel ou collectif de ses membres. Les structures en place ne sont que le résultat de la volonté humaine. Ce n’est pas le bien-être de l’homme qui est recherché. Pourquoi s’étonner qu’on ne parvienne pas à le trouver?

Dans le domaine social, c’est aussi l’individualisme qui règne souvent, et malgré notre conviction apparente que l’égalité entre les hommes est un droit, notre organisation sociale crée des niveaux différents dans tous les secteurs. Il y a les normaux et les anormaux, les nantis et les pauvres, les bien-portants et les malades, les travailleurs et les chômeurs, les intégrés et les exclus, les jeunes et les vieux, les cadres et les exécutants, les intellectuels et les manuels, les beaux et les laids, les droitiers et les gauchers, les hétérosexuels et les homos, les blancs et les gens de couleur, l’élite et le peuple, les décideurs et les usagers , et évidemment les hommes … et les femmes.. Dans chacun de ces domaines, si on se trouve dans la classe du haut, une des causes de notre
situation est bien souvent la possession de biens matériels, ou de santé, ou de pouvoirs, et quand, dans notre propre vie, on a l’occasion d’être temporairement ou définitivement dans la classe du bas, on se rend compte de la lutte qu’il faut mener pour qu’une étape soit franchie afin que l’égalité des droits soit reconnue à ceux qui appartiennent à cette classe.

La démocratie est le système politique qui organise notre vie en Société. C’est le plus respectueux des droits de la personne. Mais il est difficile à exercer et n’est pas compris par tous de la même façon. Certains y voient surtout, ou même peut-être exclusivement, le mandat donné par le peuple à une élite responsable par le moyen du vote et la décentralisation du pouvoir. D’autres insistent sur la nécessité d’organisations intermédiaires entre le citoyen pris individuellement et les instances dites politiques. « Le » politique, c’est tout cela. Les organisations intermédiaires, ce sont les partenaires sociaux, les partis politiques, mais aussi les Associations de tous genres que la Société se donne. Et le rôle politique joué par tout ce monde est important pour que la démocratie fonctionne. La plupart de ces Organisations ont aussi elles-mêmes un fonctionnement interne démocratique, avec une pratique d’élections. Je pense cependant qu’il manque souvent un volet à ces constructions pour que la démocratie soit effective : une instance de concertation populaire, sans la présence ni l’intervention des élus, où les personnes directement concernées par les problèmes puissent s’exprimer et, par le canal de leurs porte-paroles, transmettre aux décideurs leurs remarques, suggestions, propositions, revendications. Le type d’organisation que se donne la Société influe sur les relations entre les hommes. La démocratie les favorise.

Il n’y a de véritable égalité de droits dans une Société que si l’on considère l’autre comme soimême. Et il y a heureusement beaucoup de gens qui vivent de cette manière. Les médias ne transmettent pas tout ce qui est fait de bien dans la vie quotidienne. Ce qui parvient à nos yeux et à nos oreilles sont des actes considérés comme héroïques. Il y a beaucoup de gens qui vivent l’amour des autres dans la discrétion, mais pas assez peut-être qui sont « engagés » dans des organisations, qui prennent des initiatives pour que le plus grand nombre puisse jouir du bien-être et pour lutter contre les erreurs et les dégâts de notre Société : par exemple l’économie sociale et solidaire basé sur le développement humain et la répartition des richesses, l’action politique si décriée et pourtant si noble, l’action syndicale qui vise à améliorer les conditions de vie des travailleurs, celle des écologistes, celle des associations caritatives, celle des associations d’usagers, de consommateurs, de locataires et de petits propriétaires …

J’ai aussi beaucoup réfléchi au fonctionnement de la Justice. Je ne me donne pas le droit de juger les personnes à partir de leurs actes. La Société se doit de sanctionner les délits, et je plains et j’admire les personnes qui exercent une profession dans le domaine de la Justice. Mais la manière dont cette Justice est rendue ne me semble pas toujours la bonne. Toute faute exige une sanction, mais pas nécessairement une punition, un châtiment. La sanction devrait être réparatrice, éducative, permettre au coupable de se réinsérer, l’empêcher de récidiver. Cela est souhaitable aussi pour l’éducation des enfants. Le châtiment auquel on soumet le coupable est une privation de droits, de liberté et même la mort. Parfois, en cas d’assassinat, les victimes ont besoin, pour faire leur deuil, que le coupable ait « payé », c’est-à-dire qu’il ait souffert à hauteur de la gravité de l’acte qu’il a commis. Etrange calcul ! C’est une sorte de vengeance, ce n’est plus de la Justice. La souffrance d’une personne ne peut jamais compenser la peine et la souffrance d’une autre. Elle ne fait que s’y ajouter. La « correction » physique donnée à l’enfant le dissuade sans doute de recommencer à faire mal à son copain, mais uniquement pour éviter une nouvelle souffrance pour lui et non par amitié pour sa victime, et cette crainte ne garantit pas une prise de conscience de son acte.
Si aujourd’hui la peine de mort est abolie en France, elle est loin de l’être partout, et elle ne l’est pas ans les esprits ; or, vouloir la privation et la mort pour quelqu’un, c’est contraire aux droits de l’Homme, de l’homme quel qu’il soit. La prison est rarement un remède, c’est une privation de liberté, non pas tellement pour protéger la Société mais pour punir. Il s’agit d’une « peine ». Une vraie réparation envers la Société, c’est un service à lui rendre en compensation, dont il conviendrait de rechercher la forme. La vraie réparation d’un coupable envers sa victime, hormis les réparations matérielles possibles, c’est le repentir, la demande de pardon, les marques de sympathie.

Encore faut-il que la victime ait le courage et la force de pardonner, et tout cela semble bien idéaliste dans le contexte actuel. Pourtant, je suis convaincue que la seule attitude logique vis-à-vis d’un coupable, c’est de l’aider à se reconstruire et à l’empêcher de nuire à nouveau, en évitant autant que cela est possible des souffrances bien souvent inefficaces. Si tous les hommes sont égaux, pourquoi certains pourraient-ils avoir droit sur d’autres, au nom d’une communauté humaine ? Bien sûr, les remises en question que doit faire un coupable après sa faute peuvent être douloureuses, mais je trouve inacceptable de considérer la peine comme paiement de la dette. Je suis persuadée qu’il y aura tôt ou tard une évolution dans la manière de concevoir la Justice dans les pays où les droits de l’Homme sont prônés. L’abolition de la peine de mort a montré le chemin. Hélas ! l’opinion publique est loin d’être prête à cette remise en question. Dans le système actuel, il y a aussi des comportements inadmissibles dans une Société dite civilisée, qui ne sont pas considérés comme tels, des « bavures », des humiliations, connues et tolérées, jamais punies, elles.

Et que vient faire ici l’argent ? Il est parfois normal qu’un préjudice soit effacé par un apport financier, mais pas comme moyen de remise de peine. Pourquoi les riches auraient-ils le privilège d’effacer leur faute ? Ce procédé est malsain et injuste. Heureusement, dans ce domaine comme dans tout autre, il y a des gens de bonne volonté qui essaient d’accompagner les détenus dans les prisons pour rendre moins pénibles leurs conditions de vie. Des associations se sont créées pour faciliter leur insertion à leur libération. Tout homme a droit à l’amour de ses frères dans toute sa vie. C’est peut-être uniquement de cela qu’il a besoin pour devenir éventuellement quelqu’un d’autre. C’est sûrement de cela qu’il a manqué s’il a gravement fauté.
Le monde a besoin de tendresse.

Cette manière de penser peut être considérée par beaucoup comme un « angélisme utopique ». C’est vrai que les hommes d’aujourd’hui sont bien incapables d’accéder à cette société idyllique. Il n’y a pourtant pas d’autre moyen pour faire vivre une communauté humaine dans le bonheur. On devrait plus souvent réfléchir à cette logique implacable parce qu’elle est mathématique : si chacun attend des autres sa part du gâteau, personne ne bénéficiera de rien ; si chacun cherche à apporter aux autres sa part de gâteau, les échanges se multiplieront à l’infini.

Affection, amitié, fraternité, solidarité, partage, ces mots et d’autres sont des manières de dire l’amour. Les préoccupations de la vie matérielle nous aveuglent en nous empêchant de voir l’essentiel. Si le soir venu, ou la semaine terminée, on essayait de faire venir spontanément à notre mémoire les faits les plus marquants auxquels on a assisté ou participé, qu’est-ce qui nous viendrait à l’esprit ? le bus qui s’est fait attendre indéfiniment, la montée des prix, la petite peine que quelqu’un nous a faite, le métro bondé, les files de voiture bloquées sur l’autoroute, le gâteau qu’on a loupé, le dernier fait divers relaté à la Télé ? Ou bien la visite d’un ami, le baiser d’un enfant, le licenciement d’un copain, l’annonce d’une maladie ou d’un décès chez des proches, les milliers de morts dans une catastrophe et la souffrance inouïe qui s’ensuit, le bonheur que j’ai essayé de donner … ? Quels moyens vais-je prendre pour voir l’essentiel ?

L’HISTOIRE D’AMOUR ENTRE DIEU ET LES HOMMES UNE HISTOIRE VRAIE

Les relations d’amour entre les hommes leur donnent une qualité de vie supérieure à celle de l’animal. Qu’elle soit individuelle ou collective, l’action humaine a une dimension spirituelle : on est toujours motivé pour agir, en bien ou en mal. L’action positive est toujours animée par une sorte de foi : on croit en soi, ou en l’autre, ou en ce qu’on fait, et pour les croyants, on croit en Dieu. Les aspects matériels ne sont que des moyens pour les relations entre les hommes, pour leur permettre d’exprimer entre eux ce qu’ils ressentent à l’égard d’eux-mêmes et des autres. C’est pourquoi ils sont indispensables.
Entre deux personnes qui accomplissent un acte d’amour, l’une croyante en Dieu et l’autre pas, il n’y a apparemment pas de différence. Alors, la foi, à quoi sert-elle ? C’est quoi la foi ? Croire ou pas, quelle importance ? Au cours d’une matinée de formation à laquelle j’ai participé, l’animatrice a posé cette question : Qu’est-ce qui nous incite à croire en Dieu ? La plupart des copains présents ont évoqué la solidarité dont ils ont été témoins ou bénéficiaires. Je n’ai compris que plus tard à quel point ils avaient raison, comment l’amour du prochain nous conduit à Dieu. Mais j’ai pensé surtout à la création et à ses merveilles. Je n’ai pu dire que quelques mots de ce que je pensais, puis j’ai noté l’ensemble de mes réflexions à ce sujet. Pour moi, Dieu est une évidence puisque nous voyons ses oeuvres. Comment peut-on prendre conscience de notre propre existence, de la réalité de ce qui nous entoure sans être convaincu qu’il y a un être supérieurement intelligent et puissant qui peut, de rien, faire surgir quelque chose. Si on regarde toute cette vie et ce qu’elle sous-entend, si on réfléchit à la complexité d’un organisme humain par exemple, que nulle machine ne peut égaler, si on essaie de percevoir ce qu’est un être, avec sa personnalité propre, son autonomie, non seulement on croit que tout a une source, mais on soupçonne sans pouvoir la mesurer l’extraordinaire et infinie puissance du créateur. L’infini nous tourmente parce que nous ne pouvons le comprendre et que nous sommes pourtant bien obligés de l’admettre. Le grain de poussière que représente notre « imposante » planète dans le monde des galaxies donne une idée bien faible de ce qu’est cet ensemble dans l’espace infini. S’il y avait un mur pouvant définir le périmètre de la matière créée, qu’y aurait-il derrière ce mur ? C’est pourquoi je ne crois pas au néant. Ce que nous appelons le néant est habité par la Vie. La Vie, c’est-à-dire le positif, le bien, l’amour, c’est Dieu. C’est l’être parfait, dont la puissance n’a pas de limites, la puissance de l’amour infini, chez qui le mal ne peut avoir de prise puisqu’il est faiblesse et conduit forcément à la dépendance. Je crois que l’univers infini est plein de Dieu Dieu est Amour, et Il n’est que cela parce qu’Il est Tout. Il n’y a que Lui qui existe, et tout ce qu’Il a créé ne vit que par Lui. On a tendance à imaginer un Dieu, immuable et imperméable, qui a un jour décidé de créer et qui s’est arrêté satisfait. Je crois que la création est une oeuvre constante, que les êtres et les choses créées n’existent aujourd’hui que parce que Dieu est toujours en train de les créer et que s’Il s’arrêtait de penser un instant à la moindre de ses créatures, au minuscule grain de sable, celui-ci disparaîtrait. La création est le témoin de l’existence de Dieu et de la puissance de son amour infini. Et son oeuvre, il l’aime infiniment. Pensons à l’amour que nous avons pour nos enfants, pour tout ce que nous réalisons, tout ce qui nous est proche. Ce n’est qu’un reflet de l’amour infini de Dieu. Pour moi, il ne peut y avoir d’autre sens à la vie. Tout ce dont nous avons conscience nous dépasse. Comment tout cela est-il apparu ? Je respecte profondément le point de vue des athées sincères, mais je ne peux les comprendre. On ne peut pas avoir surgi dans la vie « par hasard » : le hasard est justement un concours de circonstances qui n’a pour origine aucune volonté de la part d’un être intelligent. L’Homme est la créature la plus évoluée que nous connaissons. L’oiseau sur sa branche chante la gloire de Dieu. Il est là pour cela, pour la joie de l’homme et l’harmonie de la création. Mais il ne le sait pas et n’a pas les moyens de la comprendre. Il est un témoin. La fleur aussi me parle de Dieu. L’Homme est un animal, et ce statut peut déjà être pour lui une raison de fierté. Mais la branche animale dont il est issu a acquis une noblesse quand, au fil des temps, est apparue chez lui la conscience. L’Homme est-il la plus grande merveille de la création ? Nous n’en savons rien, comme nous ne savons rien des éventuelles évolutions dont il pourrait être l’objet dans les millions de siècles futurs. Ce que nous pouvons comprendre aujourd’hui, c’est que cette conscience lui a permis de jouir pleinement de tout ce qui avait été créé sur la planète où il vivait. Comment ne pas nous extasier devant les innombrables merveilles que la nature nous offre et dont nous pouvons bénéficier. De plus, l’Homme est capable d’ajouter à cette beauté et de participer à la création. Dieu en a fait son partenaire.

Je ne comprends pas pourquoi beaucoup de personnes pensent que la science empêche de croire en l’existence et l’action de Dieu. Les scientifiques ne créent rien, n’inventent rien. Ils ne font qu’expliquer tant bien que mal des manifestations de la nature qui ne sont pas évidentes à la raison humaine. Les nouvelles créations ne se font qu’à partir de ce qui existe déjà sur notre planète et sont l’objet d’une recomposition ; tout est déjà là. Et rien n’interdit de penser que Dieu est toujours là dans toutes les évolutions de sa création. De toutes façons, l’homme ne peut expliquer ni le néant, ni l’existence des choses et des êtres. Il ne peut que croire à l’infini qu’il est bien loin de comprendre. Beaucoup de personnes reprochent à Dieu, s’il existe, de laisser faire le mal, d’être une sorte de témoin passif. Cette attitude me surprend, car la situation est ainsi inversée : l’offensé, c’est Dieu. Quand les hommes se font mal entre eux, c’est parce qu’ils refusent toutes les tentatives que Dieu a exercées envers eux depuis l’origine pour leur faire comprendre qu’ils devaient vivre autrement. Comment Dieu pourrait-il cesser d’aimer sa création, et l’homme, sa créature privilégiée en particulier ? C’est Dieu que l’homme atteint d’abord à travers ses enfants. Mais il leur a donné la liberté et ils en ont abusé. Comment peut-on le lui reprocher ? Toute faute contre l’amour entre les hommes commise en pleine conscience est à mes yeux un sacrilège. Ma foi chrétienne, c’est donc bien plus encore que croire en un Dieu créateur de la nature.
Un jour que j’étais bouleversée par l’échec d’un couple qui m’était proche, j’ai tout-à-coup pensé à l’amour que Dieu avait pour chacune des deux personnes. J’ai alors retrouvé une certaine sérénité. J’en ai parlé à un prêtre qui m’a dit : « La foi, c’est croire en l’Amour de Dieu pour chacun de nous, et ce n’est que cela ». Longtemps j’ai repensé à cette phrase, et elle a nourri depuis ma vie spirituelle. Sur le coup, il m’a semblé que croire en l’Amour de Dieu « seulement », c’était un peu court. Plus tard, après avoir beaucoup réfléchi à la faveur des événements de ma vie, j’ai pensé qu’en effet, l’Amour de Dieu c’était tout, et que tout ce que nous croyons par la foi chrétienne en découlait, et surtout le centre de cette foi : Jésus, Fils de Dieu, Dieu Lui-même. C’est Lui qui est venu nous dire l’Amour de Dieu pour nous.

Il y a une prière que je n’aime pas, c’est le Credo. D’ailleurs, ce n’est pas une prière, même si on la récite au cours de la Messe. Bien sûr, il résume ce que nous devons croire, mais je n’aime pas ce catalogue de devoirs. Alors que l’important c’est que Dieu nous aime. A partir de ce que j’ai reçu et pu comprendre, voici ce qu’est pour moi la foi chrétienne : La foi en un Dieu unique créateur et tout-puissant qui anime aujourd’hui les chrétiens prend sa source dans des textes écrits depuis maintenant trente siècles environ par des habitants du pays
d’Israël pour le peuple juif. Ils ont commencé par leur histoire, leurs règles de vie. Ces livres divers, qui ont été écrits au cours de huit ou dix siècles ont été regroupés dans un ensemble nommé la Bible qui retrace l’histoire religieuse du peuple juif, sa foi en un être unique, créateur du monde. Cet ensemble, qu’on appelle aussi l’Ecriture Sainte, a fait l’objet de diverses traductions et existe aujourd’hui en plusieurs langues. Ces écrivains d’une autre époque nous disent dans un langage imagé que Dieu qui a créé le monde a aussi créé l’homme à son image pour son bonheur. Mais l’homme n’a pas obéi à Dieu et a connu le mal et la souffrance. Je ne crois pas beaucoup aux miracles et aux prodiges, bien que je pense qu’il en existe, des faits qui enfreignent les règles de la nature. Dieu a-t-il communiqué avec les hommes ? Ou les prodiges relatés dans les Ecritures sont-ils des images ? Ce qui est sûr, c’est que Dieu a transmis à l’homme un message. L’être ennobli par la conscience avait à poser sur son semblable un autre regard et le considérer comme son égal. L’égoïsme ne pouvait plus être de mise. Dieu lui proposait l’amour, se proposait à lui, et dans cette connaissance de Dieu et de cet amour, il trouvait le bonheur. Dieu invitait l’homme à être comme Lui. Sans doute, pour lui, n’existeraient plus la souffrance et la mort telle que nous les connaissons, avec leurs conséquences dramatiques. La créature humaine avait un privilège, une autre nature que les autres créatures. Ce que nous savons, c’est que l’humanité entière n’a pas écouté le message de Dieu. Non seulement elle a poursuivi les luttes fratricides par égoïsme et volonté de domination, mais elle a ajouté ce que son intelligence lui permettait : le mépris, la haine de l’autre, c’est-à-dire le contraire de l’amour. Je ne pense pas que l’homme aurait été capable de vivre vraiment comme Dieu. Il n’y a que Dieu qui soit parfait. Les plus grands saints n’y sont pas parvenus. Mais il y aurait eu, c’est sûr, sur terre, un très grand bonheur. Il y aurait aujourd’hui un bonheur inouï si tous les hommes vivaient dans l’amour, c’est-à-dire avec tout ce que cela comporte de préoccupations des autres et de pardon. Des hommes, des prophètes, qui vivaient saintement au cours des siècles pendant lesquels les livres saints ont été écrits, ont prédit que Dieu n’abandonnerait pas les hommes et qu’Il leur enverrait un sauveur, et, depuis des siècles, les juifs attendaient cet envoyé de Dieu, ce Messie. Or il y a environ 2000 ans, un événement s’est produit qui n’est pas passé inaperçu. Le pays d’Israël était alors occupé par l’armée romaine. L’empire romain régnait sur plusieurs pays dans cette région du monde et les juifs pensaient que le Messie viendrait les délivrer de cette occupation. Ils attendaient un combattant. Et voilà qu’un enfant vient au monde. Des bergers d’une part, des astrologues d’autre part, sont miraculeusement avertis de cette naissance et trouvent l’enfant et ses parents dans une étable. Il est couché dans une mangeoire d’animaux. La petite famille était en route pour s’inscrire lors d’un recensement et avait fait le voyage de Nazareth à Bethléem. La maman devait accoucher, mais il n’y avait pas de place dans les auberges. Jésus est né ainsi.

L’histoire de cette naissance est saisissante quand on sait que Jésus a passé toute sa vie dans la pauvreté et l’humilité, qu’Il est mort lamentablement, tout en déclarant qu’Il était Fils de Dieu et Dieu Lui-même. Quelle autre preuve peut-on donner qu’on est soi-même l’Amour ? Cette naissance avait aussi de particulier qu’elle n’était pas le résultat de l’union d’un homme et d’une femme. Marie, la mère de Jésus, attendait un enfant qui avait été conçu par l’Esprit-Saint suite à une intervention divine à laquelle elle avait répondu : « Je suis la servante du Seigneur ». Le salut du monde nous est parvenu par la disponibilité d’une petite jeune femme toute simple.

Nous avons appris par Jésus qu’il y avait trois personnes en Dieu, ou même que Dieu c’était trois personnes. Nous ne comprenons pas bien ce que cela veut dire, et même cela nous choque. On pourrait comparer Dieu à une Société ou plutôt une famille, dont les membres seraient si unis qu’ils ne feraient qu’un. Sans savoir l’expliquer, je me dis que l’union des trois personnes est faite d’un amour total où chacun vit par l’autre, et que cet amour est lui-même leur substance. Si les sentiments de l’un vis-à-vis des autres sont réciproques, c’est l’amour parfait, le bonheur parfait. Dieu ne peut pas être une seule personne. Il est Amour. Je crois que Dieu n’avait pas besoin de la création pour être l’Amour. Il est l’Amour en lui-même. Les trois personnes sont soudées. C’est l’Amour qui les fait exister. C’est pourquoi il faut admettre qu’Il est à la fois un et plusieurs. La création, c’est un surcroit d’amour, un don gratuit de la Vie. C’est Jésus qui nous a appris que les trois personnes étaient le Père, le Fils et le Saint-Esprit, qui dépendent l’une de l’autre et sont égales. Nous n’en savons pas beaucoup plus et cela nous dépasse. L’important pour l’Homme, c’est la relation entre lui et ces trois personnes. Je pense qu’on ne devrait pas dire : Dieu le Père, Dieu le Fils et Dieu le Saint-Esprit, mais le Père en Dieu, le Fils en Dieu, le Saint-Esprit en Dieu. Jésus n’est pas le Fils de Dieu, Il est le Fils du Père. Pourquoi, dans le Credo, dit-on : « Dieu le Père tout-Puissant » et plus loin « et en Jésus-Christ, son Fils ». C’est Dieu qui est tout-puissant, c’est-à-dire les trois personnes ensemble. Quant au Saint-Esprit, il vient bien plus loin dans cette « prière » et sans explication sur son rôle. Et c’est le Fils en Dieu qui s’est fait homme.

Bien sûr, la foi ne découle pas de raisonnements, elle nous est donnée; et nous l’acceptons ou pas. Mais il n’est pas interdit de réfléchir pour entrer davantage dans ce Mystère de l’Amour de Dieu. C’est merveilleux de penser et de croire que Dieu a voulu nous associer à sa vie d’amour. Avec notre intelligence, nous sommes capables de lui répondre. La moindre faute de notre part fait partie de la cassure que l’homme a commise dans ses relations avec Dieu. La foi chrétienne, c’est la foi dans la personne du Christ. Croire au Christ, c’est croire qu’Il n’est pas seulement un prophète enseignant un art de vivre à l’humanité. Avoir la foi, c’est croire qu’elle est vraie l’histoire d’amour entre Dieu et les hommes, c’est croire que Dieu qui n’est qu’Amour a créé pour le bonheur. Si toute créature est forcément destinée à la dégradation et à la mort, Dieu n’a pas voulu que l’Homme, avec sa raison et sa conscience, puisse en ressentir un mal dans son être, et sans doute l’a-t-il privilégié en lui permettant le bonheur s’il vivait dans l’amour. Et l’Homme a refusé cette alliance. Nous ne savons pas qui est Dieu, et nous sommes incapables de mesurer la gravité de nos fautes, mais nous pouvons comprendre qu’elle est immense et impardonnable.

Je crois que cette manière de concevoir la vie, l’histoire de Dieu et des hommes est la vraie. C’est l’histoire du salut de l’humanité par le Christ. On ne peut vraiment aimer que dans l’humilité pour que les autres vivent plus. C’est cette histoire qui est à la base de ma foi, et ma foi me dit qu’elle se poursuit toujours.

La souffrance humaine est abjecte, intolérable, et c’est vrai qu’on ne comprend pas toujours l’immobilisme de Dieu, alors qu’elle atteint tout le monde, y compris ceux qui n’ont pas commis le mal. C’est intolérable à tous les yeux. Dieu ne peut pas vouloir la souffrance des hommes. Le sacrifice de Jésus, c’est-à-dire son offrande
de lui à son père, et non pas sa souffrance, c’est cela qui a réparé la faute. Jésus a pris cette faute sur lui sans l’avoir commise et s’est présenté à son père comme étant l’humanité elle-même. Il s’est assimilé à l’humanité pour la diviniser en étant homme à I00 %. Ce n’est pas, à mon avis, la souffrance de Jésus qui a sauvé l’humanité, c’est son identification à cette humanité. Voici ce que je crois comprendre : toute créature est éphémère, elle ne peut qu’être mortelle. La mort est inscrite dans la vie, permettant de nouvelles vies, des re-naissances. Les espèces vivantes diverses de la création se tuent entre elles pour vivre ou survivre, alors qu’elles n’ont pas la volonté de faire le mal. Cela se produit incessamment depuis les plus petites cellules de notre corps jusque
dans les grandes catastrophes. A partir du moment où une créature a pu être consciente d’ellemême, sa raison lui a permis de connaître le bonheur et la souffrance. On ne sait pas comment Dieu s’est entretenu avec les premiers hommes, mais la Bible nous dit dans un langage imagé qu’Il leur a offert un lieu de bonheur à condition qu’ils ne fassent pas le mal. Le mal, c’est le péché, c’est l’offense à Dieu et aux hommes. Le mal implique la volonté. Or, l’Homme n’a pas été fidèle et a continué à vivre comme un animal en satisfaisant ses désirs égoïstes et en défiant Dieu. Et la réponse de Dieu à la folie des hommes a été de se faire homme lui-même pour pouvoir lui pardonner. Il s’est fait victime du mal parce que Lui seul pouvait réparer la faute. C’est le Mystère de l’Incarnation de Jésus. Toute l’humanité a été solidaire du premier homme qui avait péché, et elle a continué dans son erreur. Même les innocents ont partagé cette solidarité, et Jésus a pris la place de cette humanité pour demander pardon. Etant Dieu au sein de la Trinité, Il était l’offensé. Etant homme, Il est devenu l’humanité repentante. Ce n’est pas la souffrance des hommes qui a obtenu le pardon de Dieu, c’est le repentir et leur retour à lui, grâce à Jésus qui a fait l’inverse de ce qu’avaient fait les premiers hommes. Il a réconcilié l’humanité avec Dieu. C’est le Mystère de la Rédemption. C’est sa solidarité avec l’humanité qui l’a conduit à la croix. Dieu avait créé l’Homme par amour, avec un statut privilégié s’il Lui faisait confiance. L’absence d’amour, c’est l’offense à Dieu et à son frère humain, le mal, la haine … et en conséquence la souffrance. La souffrance fait partie du Mystère, aucune explication rationnelle ne peut nous satisfaire, mais les difficultés de notre vie peuvent nous servir. Nous avons tendance à les trouver moins insupportables quand elles frappent les autres que quand elles nous atteignent personnellement, mais il nous serait davantage possible de les vaincre si nous nous tournions vers les autres. Dieu nous aime à la manière d’un père ou d’une mère, pour qu’il grandisse, prenne sa dimension totale de personne humaine adulte pour qu’il jouisse du plein épanouissement de son être. Un enfant à qui on accorde tout ce qui lui plait ne se construit pas.

L’Homme a acquis son indépendance, sa liberté, il a la faculté de choisir, de décider. Il est capable de dire merci à Celui qui lui donne tout. Là où je suis sur mon chemin vers la Foi, je ne sais pas comment Dieu est intervenu auprès de l’homme qui l’avait renié, ni comment aurait été la vie de l’Homme s’il avait accepté ce que Dieu lui proposait. Ce dont je suis sûre, c’est que le bonheur était l’aboutissement de son accord. Toute cette humanité pécheresse, continuant de s’enfoncer dans son péché, comment pouvait-elle demander pardon ? Et que devenait son destin ? Il fallait que l’homme implorant le pardon de Dieu soit capable, en compensation de sa faute, d’un amour à la dimension de Dieu. Si le Christ est venu à un moment de l’humanité, je crois que tous les hommes depuis les premiers ont bénéficié de ce pacte d’alliance et ont été rétablis dans le coeur de Dieu Le sauvetage de l’humanité par le Christ s’applique à tous les temps. Les actes d’amour accomplis par chacun des innombrables hommes qui ont vécu et qui vivront, ont, grâce au Christ, valeur d’éternité, parce qu’ils sont cet amour que Dieu nous partage depuis toujours et pour toujours malgré le refus des hommes.

Je crois profondément que tout cela, c’est l’Histoire avec un grand « H », qu’on y croie ou qu’on n’y croie pas. Et donc que tous les hommes peuvent être sauvés, sauf ceux qui refusent ce salut. Ceux qui vivent dans l’amour accueillent, même à leur insu, l’Amour de Dieu que leur inspire l’Esprit-Saint. Qu’on y croie ou qu’on y croie pas, c’est ainsi, dans ce contexte, que se déroule la Vie mystérieuse de la Création, et notamment celle de l’Humanité. C’est ainsi que chaque homme va vers son destin. La foi n’est pas un petit superflu qui saupoudre nos vies. Elle est une vision de notre vie qui la prend tout entière et lui donne son sens. La foi, c’est croire que cet échange entre les hommes dans leur vie quotidienne, c’est l’Amour de Dieu partagé, c’est Dieu vécu, c’est croire que cette relation entre Dieu et les hommes a pu être rétablie par l’intervention de Jésus, Homme et Dieu, que le mal fait aujourd’hui et depuis l’origine par l’Homme est de ce fait déjà pardonné. C’est cela la foi, et « ce n’est que cela ». Tout ce qui fait la foi chrétienne est dit dans ces trois mots : Dieu est Amour. La création, par définition, est éphémère, L’Homme est la seule créature à qui Dieu a donné la possibilité d’aimer. Il est à la fois amour et matière. Quand mes enfants étaient petits et que je les portais dans mes bras, il m’arrivait de leur dire : « Tu es mon paquet d’amour ». Nous sommes des paquets d’amour de Dieu, créature lourde de matière avec pour mission de rayonner l’Amour de Dieu dans toute sa création. Si Dieu est Amour et si tout amour vient de Lui, cela nous remet en question dans la manière de considérer ceux qui disent ne pas croire en Lui : les expressions d’amour que se donnent les noncroyants sont inspirées de Dieu. Nous n’avons pas à savoir comment ces personnes qui disent ne pas avoir la foi seront jugées. Comme pour nous, les croyants, le bon grain et l’ivraie se mêlent dans leur coeur. Mais leurs gestes de fraternité, de solidarité, dans les actions individuelles comme dans les actions en associations, sont des témoignages de l’amour de Dieu et participent à la réparation du mal commis dans le monde. Ces personnes sont animées par l’Esprit-Saint même si elles n’en ont pas conscience.

Je pense en particulier à un ami, remarquablement attentif aux préoccupations des autres qui nous a dit un jour que nous avions beaucoup de chance d’avoir la Foi. J’ai vu aussi des couples illégitimes aux yeux de l’Eglise, et qui étaient pourtant unis par un amour aussi vrai que celui qui anime certains couples de croyants. Je me suis dit que si tout amour vient de Dieu, on était bien loin des textes du catéchisme de notre enfance présentant ces couples comme coupables de vivre dans le péché mortel, sanctionné par la condamnation éternelle … L’Esprit souffle où Il veut. Quand Jésus a expliqué au Docteur de la Loi qui l’interrogeait qui était le prochain, il lui a raconté la parabole du Bon Samaritain, après avoir rappelé que, pour posséder la vie éternelle, il fallait aimer Dieu et le prochain. Or, le Samaritain n’avait sans doute pas ressenti de l’attrait vis-à-vis du blessé. Sa motivation était sans doute de la pitié. C’est cet amour-là que Jésus a pris comme exemple. Ce sont les gestes du samaritain qui sont soulignés, alors qu’il est un étranger pour l’autre et sans doute un ennemi : le détour qu’il fait pour le conduire à l’hôpital, le dérangement causé, l’attention portée, même l’argent donné pour les soins. Amour-volonté, même s’il n’y a pas encore Amour-attrait, c’est déjà de l’amour. Les bien-pensants qui étaient passés avant lui avaient détourné leur regard. Oh ! ils n’avaient rien fait de mal, ils n’avaient « rien » fait. Et à cause de cela, ils n’auront pas la vie éternelle.

Une amie très croyante m’a dit un jour qu’elle ne voyait pas ce qu’elle faisait de mal au long de ses journées. Cela m’a surprise. C’est vrai que j’ai du mal à comprendre les cérémonies de l’Eglise où on nous dit de nous réconcilier avec Dieu. Dieu et moi, on n’est pas fâchés ! Mais on a, c’est vrai, une quantité de petites fautes à nous faire pardonner. Au long du jour, on pense, on parle, en jugeant les autres, en les blessant peut-être, en n’intervenant pas dans les conversations médisantes, en nous repliant sur nous-mêmes et sur nos petits problèmes, en manquant de patience et de tolérance. Tout cela, bien sûr, est entrecoupé de bonnes intentions et bons gestes. Nous avons en nous l’ivraie et le bon grain, et nous sommes capables de faire le bien et le mal dans un même élan. De nos jours, on n’a plus la notion du péché. Des offenses à Dieu et à son prochain, on en fait constamment. Les plus petits manques d’amour en sont. La plus petite pensée de mépris à l’égard d’une autre personne peut être le départ d’une escalade de la violence. Ils ont des répercussions sur notre relation à Dieu et créent quelque part, près ou loin de nous, une souffrance humaine. Quand l’Homme a refusé l’Amour de Dieu dès son origine, quand sa faute a rejailli sur toute l’humanité solidaire, celle-ci a poursuivi dans le même sens le mal qu’elle avait commis dans le bonheur. Dieu pense à chacun de nous, mais il voit l’être humain dans une immense communauté. Nous sommes faits à son image parce que nous sommes « amour ». Dieu est un foyer d’Amour ; nous sommes faits pour être un immense foyer d’amour. C’est comme cela que je comprends le péché originel. Le bébé qui vient au monde ne peut être accusé d’avoir offensé Dieu. Sa vie commence comme celle d’un petit animal, et quand sa conscience se développe progressivement, il faut qu’il apprenne à vivre avec ses semblables. L’éveil à l’amour lui est donné à travers ceux qui l’aident à grandir en humanité. Mais cette avancée ne se fait progressivement au long de sa vie que dans une lutte dont il ne sera jamais totalement victorieux. Le baptême n’est pas seulement l’entrée dans la communauté des croyants au Christ. Il est le signe du pardon de Dieu aux hommes de tous les temps et de tous les âges pour l’offense qu’ils lui ont faite. Il est l’adhésion personnelle et officielle à l’alliance proposée par Dieu ; Cela ne veut pas dire que ceux qui ne sont pas baptisés ne seront pas pardonnés et sauvés, Jésus nous l’a bien montré.

Au cours d’un partage de foi en A.C.O., j’avais exprimé mon incompréhension du mot « salut ». C’est quoi le salut de l’humanité ? Une copine m’a dit : C’est être pardonné de tous nos manques d’amour ». C’est là que j’ai compris que l’offense à Dieu et au prochain, c’est toujours un manque d’amour. Mais je crois que Dieu fait une différence entre les actes que nous faisons par un instinctif repli sur nous-mêmes et les actes que nous accomplissons en toute connaissance contre l’amour. Toute l’humanité est invitée à se faire pardonner. On n’a pas assez conscience de la dimension collective du péché et de notre responsabilité personnelle à ce niveau. On comprend facilement qu’on ne doit pas tuer son frère ou lui faire tort, mais il y a mille et une manières de lui nuire sans que cela nous culpabilise beaucoup : être peu consciencieux dans son travail professionnel, ne pas donner à ses salariés les conditions de travail respectant leur santé, polluer son terrain pour que la récolte soit plus abondante, prendre des bénéfices ne correspondant pas au service rendu … Il y a toujours des victimes, souvent inconnues, suite à ces actes. Il existe aussi des fautes d’omission : on louera comme un héros celui qui se jette à l’eau pour sauver quelqu’un qui se noie, mais on restera indifférent à la souffrance habituelle dont on est témoin.

Qu’est-ce qu’un homme pour le croyant ? La Société invente ses lois pour le protéger, le faire respecter, reconnaître sa dignité. Sans cela, il n’y aurait pas de vie sociale possible. Mais bien des gens qui ne pratiquent aucune religion sentent bien qu’il y a d’autres motivations à une vie épanouie que le souci de la cohésion de la communauté humaine. Jésus a beaucoup insisté sur l’amour du prochain dans son enseignement. Il nous a fait comprendre que nous étions frères parce que nous étions tous les fils d’un même Père et que c’était cela qui faisait notre dignité. Il a voulu ne faire qu’un avec l’humanité pour que l’humanité ne fasse qu’un avec ce Père. C’est pour cela que le mal devait être effacé. Jésus a été passionné par le monde à rendre à Dieu. Est-ce que ma relation à Dieu m’apporte une vraie joie ? Un désir de me rapprocher de Lui ? Est-ce que les paroles du « Notre Père » : Que ton nom soit sanctifié, que ton règne vienne, sont pour moi l’expression d’un véritable désir qui me passionne au fond de moi-même ? Est-ce que ce que j’ai dans le coeur vis-à-vis de celui qui frappe à ma porte et qui peut-être me dérange, me pousse à l’accueillir comme un autre moimême qui ressent les mêmes joies et les mêmes peines ? C’est pourtant là qu’est le secret du bonheur.

Nous avons des moyens pour aller à Dieu, nous rapprocher de Lui, vivre avec Lui quotidiennement, à condition de vouloir le découvrir. Il y a la prière, les sacrements, la parole de Dieu, les groupes de réflexion et de formation. Nous pouvons trouver Dieu dans la solitude, mais il y a aussi la communauté de croyants. Il y a une manière de voir l’amour de Dieu dans l’amour de nos frères et leur amour pour nous. J’ai progressivement compris à quel point l’amour du prochain mène à l’amour de Dieu. Ils avaient raison les copains de la formation biblique : l’amour de nos frères nous fait croire en Dieu. Mais aussi l’amour qu’ils ont entre eux nous parle de Dieu. Dernièrement, au cours d’une fête de famille, il s’est passé un petit fait très banal, qui est resté
inaperçu pour beaucoup de convives. Des enfants étaient sortis pour jouer. L’un d’eux, qui était pourtant bien captivé par son action, a aperçu une personne âgée qui tentait de descendre une marche aidée de sa canne. Spontanément, cet enfant de trois ans est accouru pour aider cette grand’mère en lui prenant la main. Puis, les autres l’ont imité comme si ce geste était un privilège. Cet enfant m’a dit l’amour de Dieu qui le faisait vivre. L’Esprit souffle où il veut et par qui Il veut.
Je me suis dit que cet adulte en herbe était armé pour sa vie d’homme, grâce sans doute à ses parents qu’il avait vu faire de même. J’ai aussi pensé que cet enfant élevé de cette manière avait des chances de ne pas sombrer plus tard dans la violence et que la Société avait la responsabilité d’aider à vaincre la délinquance plutôt que de (re)construire des prisons. Nous devrions apprendre à voir Dieu dans tous les gestes humains.

Quelque chose me frappe dans la parabole du Bon Samaritain : c’est que Jésus inverse les rôles dans sa conclusion : le Docteur de la Loi avait demandé : qui est mon prochain ? Alors que Jésus demande à la fin de son récit : qui est le prochain du malheureux ? C’est-à-dire en sous-entendu : les prêtres ? Ou le samaritain ? On retrouve la même idée quand Jésus dit à ses amis : « Si ton frère a quelque chose contre toi, va te réconcilier avec lui avant d’apporter ton offrande à l’autel ». C’est comme s’il nous disait : Tu es le prochain des autres ; c’est à toi de faire le premier pas et d’aller vers lui, c’est en étant le prochain des autres que tu auras la vie éternelle. L’amour que demande Jésus est exigeant. Dans la Bible, avant la naissance de Jésus, on lit que Moïse avait conseillé à ses compatriotes : « OEil pour oeil, dent pour dent ». Cela était un progrès par rapport aux moeurs de l’époque. Mais Jésus va plus loin : « Pardonnez, aimez vos ennemis, quand on vous frappe sur la joue droite, présentez la joue gauche. Aimez-vous comme je vous ai aimés » Oh !

Remarquons que les disciples de Jésus qui avaient tant de mal à le comprendre l’ont finalement suivi dans le concret de leur vie et en mourant de manière tragique au nom de leur foi en Lui. Cela peut nous aider à croire : Combien fallait-il pour eux que la cause du Christ soit essentielle et considérée comme telle par tous les hommes. Cependant, les préceptes de Jésus nous semblent parfois inapplicables. Théoriquement, on peut comprendre qu’il est indispensable de s’aimer, mais on a envie de dire : jusqu’à un certain point. Dans l’opinion publique, on approuverait plutôt Moïse que Jésus, les assassins « méritent » la peine de mort. Pour un croyant, il y a la prière du Notre Père où nous disons « Pardonne-nous nos offenses comme nous pardonnons à ceux qui nous ont offensés », mais on estime au fond de chacun de soi que le mal qu’on a fait n’est pas si grand. On comprend pourtant qu’il n’y a pas de frontières au-delà desquelles le pardon ne pourrait être donné. Là encore, si nous aimions vraiment, le pardon nous semblerait possible : si le délinquant est un proche, notre enfant par exemple, nous ne jugeons plus de la même manière. Mais si le mal nous est fait à nous-mêmes, alors c’est la vengeance qui nous tente, la spirale du mal qui entraîne la souffrance et la mort. Le pardon de Dieu n’est pas seulement accordé à chacun de nous individuellement, il est une réhabilitation de toute l’humanité. Je me fais la même réflexion pour nous, les fidèles, qui ne sommes pas de grands criminels que pour les bébés qui ne peuvent être accusés de fautes commises envers Dieu. Le pardon de Dieu s’adresse à toute la communauté humaine. Et c’est Lui qui est juge de la responsabilité réelle de chacun en ce qui concerne la gravité de ses fautes. Dans la vie quotidienne, nous avons souvent l’occasion de faire mal à nos proches sans évaluer assez la peine que nous leur faisons. Mais l’inverse aussi est fréquent, et notre première réaction est alors de riposter. Si nous gardons quelques rancunes vis-à-vis de la personne qui nous a fait du tort, c’est naturel mais contestable, le plus raisonnable serait sans doute de ne garder aucune animosité au fond de notre coeur. Nous en serions les premiers bénéficiaires. Pour vivre vraiment sa foi, il faudrait à chaque instant être en union avec Dieu. Alors nos relations avec les autres ne seraient plus les mêmes. On verrait dans chaque personne l’être aimé de Dieu.

On considère comme élémentaire dans la vie sociale de remercier la ou les personnes qui ont agi dans notre intérêt ou pour notre bonheur. Comment ne pas avoir de reconnaissance envers celui à qui on doit tout ? Avoir la foi, ce serait répondre constamment à celui qui constamment nous donne la vie. La foi ne peut pas se contenter d’un regard vers Dieu à l’occasion, quand on est plein de ferveur … ou de crainte. Tout peut être occasion d’exprimer sa foi : la nourriture, la capacité des hommes d’inventer, l’art, la musique, si surprenante et si mystérieuse, les gestes d’amour et de solidarité, les personnes qui nous accompagnent … Tout peut être occasion de dire merci.

Mis à part Jésus, il y a une personne qui n’est pas solidaire de l’humanité dans sa faute, c’est Marie, la mère de Jésus. Comme son fils, elle a contribué au salut de l’humanité en acceptant de mettre au monde celui qui devait concentrer sur lui le pardon de Dieu. Il me semble normal qu’elle n’ait jamais participé à l’offense envers Dieu. Je pense même que cela serait inconcevable. Elle n’a jamais failli à l’amour pour Dieu et pour ses frères humains. Sa vie a été parfaite. Elle a été partenaire du salut de l’humanité. C’est pourquoi je partage totalement la foi de l’Eglise et sa dévotion envers l’immaculée conception, même si ces termes sont assez éloignés de notre langage courant. C’est dommage que ce point de foi chrétienne soit mal compris dans l’opinion publique. Si Marie a été conçue sans péché, cela veut dire que dès le commencement de sa vie, avant sa naissance, dans le ventre de sa mère, elle n’a pas été marquée par l’offense de l’Homme envers ieu. Autre chose est l’intervention de l’Esprit-Saint auprès de Marie alors qu’elle était une jeune fille pour lui demander si elle acceptait d’être la mère du Sauveur. Pour Dieu, le temps n’existe pas. Elle était marquée dès sa conception. A propos de Marie, je me fais une remarque concernant l’appellation « vierge ». Cela signifie qu’elle n’a pas eu de relation sexuelle avec un homme, ce qu’avait craint Joseph. Les sens divers qui sont donnés à ce mot « vierge » sous-entendent bien que l’acte sexuel a été longtemps considéré comme un mal nécessaire, puisque le mot veut dire : pure, sans tache (une feuille vierge). Après les relevailles des mamans, il y avait autrefois une purification.

Personnellement, je pense que les relations sexuelles, à condition qu’elles soient expression d’amour, sont nobles, voulues par le Créateur qui associe ainsi les êtres humains à son don de la vie, et je ne comprends pas pourquoi on peut considérer que le corps de la femme est souillé par son union avec le corps d’un homme. En ce qui concerne Marie, on ne sait rien de la manière dont elle et Joseph ont vécu leur amour. C’est sûr qu’il devait être vrai et fort. Je comprendrais aussi volontiers que Jésus ait été le seul à habiter le corps de Marie. Si Jésus avait eu des frères et soeurs de sang, il est possible que les évangiles y feraient au moins allusion. Pour moi, tout cela n’est plus du domaine de la foi chrétienne. Marie est la mère du Fils de Dieu, et elle a été avant sa naissance conçue sans péché. Ma foi s’arrête là. Par sa maternité exceptionnelle, Marie fait partie du Mystère qu’est cette histoire d’amour entre Dieu et les hommes. Elle a été associée à Dieu pour le pardon de l’humanité.

Je crois que ce que Dieu demande à chaque homme, c’est la confiance en Lui, pas seulement la foi théorique qui consiste à croire en son existence, mais la foi dans son amour qui peut nous guérir. C’est cela que Jésus demandait d’abord à ceux qu’il guérissait. Et il leur disait que cette foi-là les avait sauvés.

Tout cela peut nous paraître utopique : on ne peut pas vivre sa foi sans avoir des doutes. Mais je suis convaincue qu’il me serait bien plus difficile aujourd’hui de ne pas croire à cette histoire d’amour que d’y croire. L’Homme ne peut se réaliser pleinement, c’est-à-dire atteindre toute sa dimension qu’en Dieu qui est l’Amour parfait. Je suis le fruit de l’Amour de Dieu, son reflet. Et cela est vrai pour tout homme. Pourquoi cherchons-nous à surmonter nos difficultés par des moyens que nous ne possédons pas ? Il nous suffit de nous tourner vers l’Esprit-Saint qui nous oriente vers la préoccupation des besoins de nos frères, seul remède à nos maux. C’est assez curieux qu’on lui demande de nous aider, alors que c’est Lui qui agit en nous. Nous n’avons donc qu’à nous laisser faire au lieu de résister. La confiance, c’est l’attitude du croyant qui ne sait pas nager, mais qui se jette à l’eau car quelqu’un est là pour le porter. Le regard vers les autres, y compris vers ceux qui sont volontairement ou non la cause de notre souffrance, voilà le seul moyen de retrouver la sérénité. L’amour de Dieu passe par nos mains, et c’est là qu’est le bonheur. Quels que soient les chemins empruntés pour parvenir à la Foi, celle-ci a besoin d’être éclairée et approfondie. Ce ne peut être qu’un simple mouvement du coeur. Croire sans réfléchir, c’est ouvrir la porte à la superstition. Alimenter notre foi, c’est mieux connaître le Mystère de l’Amour de Dieu et s’attacher davantage à Lui. Il n’y a que Dieu qui ait la Vie par Lui-même et qui ne l’ait reçue de personne. Et Il est la source de toute vie. Il ne faut pas s’étonner de nos moments de doute. Toutes ces pensées sur un autre monde, que nous ne voyons pas de nos yeux, peuvent par moments nous sembler imaginaires. L’amour peut nous aider : On ne le voit pas mais on le ressent, et les preuves matérielles de son existence sont là. C’est cela faire l’expérience de l’amour de Dieu. Il est dans tout amour. Si nous n’essayons pas d’en vivre, nous nous accrochons aux aspects matériels des faits.

LE ROYAUME ANNONCÉ PAR LE CHRIST MAIS OÙ EST-IL ?

Le croyant en Jésus-Christ fonde sa reconnaissance de la dignité de l’homme sur sa qualité d’enfant de Dieu, sur cette importance que Dieu lui a donné en le créant à son image : capable d’aimer. Ma réflexion a beaucoup porté jusqu’ici sur l’amour envers le prochain, mais cela ne fait qu’un avec l’amour qu’on doit avoir pour Dieu. Ce n’est pas facile d’aimer quelqu’un qu’on ne connaît pas, qu’on n’a jamais vu. L’amour du prochain peut nous y aider. Il faut aussi compter sur la richesse du contact avec Dieu par la prière, ainsi que l’attention à sa continuelle présence. Notre prière ne doit pas être seulement une prière de demande, mais un apport de notre vie, un remerciement constant. Le « Notre Père » est une prière superbe, extrêmement dense. Nous disons à Dieu que nous désirons que son nom soit reconnu, qu’Il règne sur la terre et que sa volonté y soit faite. Cela veut dire que nous croyons que c’est l’essentiel et que nous allons faire tout notre possible pour que cela arrive. La dernière partie de cette prière lui demande le pain, le pardon, la liberté et la victoire sur le mal. Pour moi, cette prière dictée par Jésus est une sorte de preuve de sa divinité. Aucun prophète n’aurait pu composer une prière aussi riche, aussi complète. On peut faire la même remarque à propos des paroles que Jésus prononce sur ses relations avec son Père, ou quand il s’adresse à son Père, comme nous le rapportent les évangiles. Ces paroles révèlent avec une intensité profonde le souhait d’une union et même d’une unité de l’humanité avec Dieu.

Les réponses de Dieu au croyant sont beaucoup plus « palpables » qu’on ne l’imagine quand on ne prie pas. Le « Notre Père » entre autres est porteur du souci de Dieu pour le monde. Cette prière nous fait comprendre que nous avons à nous remettre à Dieu en tout plutôt que de compter sur nos propres efforts. Les deux premiers souhaits que Jésus nous fait exprimer, c’est la reconnaissance de son nom et la venue de son règne, les présentant comme l’essentiel. Dieu veut donc régner sur le monde. Il est le principal personnage d’un royaume. Il est Roi. Jésus a maintes fois parlé du Royaume de Dieu, de « son » Royaume, du Royaume de Dieu qui est aux cieux ; Il a raconté beaucoup de paraboles pour expliquer ce que c’était, et il a dit : « Mon royaume n’est pas de ce monde ». Mais alors, où est-il ce Royaume ? Quand une personne humaine agit, qu’elle soit croyante ou non, elle intervient dans deux domaines respectifs : le temporel et le spirituel, la matière et la relation avec les autres. Pour le croyant, les relations avec les hommes sont d’un autre monde que le monde matériel. Celui-ci vient d’être créé il y a quelques millions d’années et disparaîtra. Le monde de l’Amour a toujours existé dans le foyer des trois personnes divines et remplit le néant pour toujours. L’Homme a en lui deux natures : la nature animale et la nature divine. Il appartient aux deux mondes. Il est normal que la Société établisse des règles de vie commune sans rapport avec la foi religieuse. C’est une forme de respect de la personne, une garantie de sa liberté. Jésus a dit : « Rendez à César ce qui est à César et à Dieu ce qui est à Dieu » Il a ainsi montré son accord avec la laïcité ! Nous faisons partie intégrante de ce monde créé, matériel. Mais, même sans le vouloir et sans y croire, tout homme participe à ce monde mystérieux de l’amour de Dieu. Le Royaume, c’est ce monde du divin. Ce que nous percevons avec peine et dont nous voyons pourtant les bienfaits, c’est la communauté des coeurs humains dans le coeur de Dieu. Sur terre, il est en construction : quelques « pierres », ou plutôt quelques rayons de soleil qui nous permettent d’apercevoir un horizon de pleine lumière.
Les régimes politiques du temps de Jésus étaient des royaumes : un chef et des sujets. C’est peutêtre pour cela qu’il a employé ce terme, mais pour désigner quoi ? Dans le Notre-Père, il nous demande de souhaiter le règne de Dieu ? Sur quoi ? Sur qui ? Les paraboles que Jésus a racontées à ses apôtres et qui sont relatées dans les Evangiles sont une explication du Royaume avec des mots et des images que nous pouvons comprendre. Dans celle du bon grain et de l’ivraie, il s’agit du champ du Fils de l’Homme, et le bon grain, c’est le bien. L’ivraie ce sont les fruits du mal qu’est venu semer le rival, et qu’il faut laisser pousser jusqu’à la fin du monde. Les ouvriers, ce sont les messagers de Dieu. Dans les paraboles, il est plusieurs fois question du grain semé : s’il devient la plus belle plante et porte du fruit, au centuple, c’est la parole de Dieu. Mais elle tombe parfois sur des terrains qui ne lui permettent pas de porter du fruit. Parfois, il s’agit d’une vigne où Dieu envoie les vignerons, mais les premiers sont les derniers, et la même somme, convenue d’avance, est remise à chacun, quelle
que soit la durée du temps de travail. Jésus parle souvent du Royaume, ou de la Vie éternelle, et pas seulement en paraboles, toujours pour dire que n’y entrent que les petits, Il dit que si on cherche le Royaume, le reste nous est donné par surcroît. L’important, c’est le Royaume, le reste, c’est du superflu, Dieu y pourvoira. Dans certaines paraboles, le Royaume est semblable à un père de famille, ou à un roi. Je pense que ce n’est pas sans raison que Jésus présente ainsi son Royaume. Le Royaume est « aux cieux », mais c’est le coeur de Dieu-Amour. Il est partout où est Dieu, aux cieux, mais aussi en nous-mêmes quand nous aimons. Sur la terre, c’est un peu comme si la porte du Royaume s’entrouvrait pour nous inviter, ou comme si le ciel, envahi de nuages, laissait passer la lumière, comme si l’ivraie faisait place au bon grain. Il est là, le Royaume, dans le coeur de ceux qui, tant bien que mal, essaient de vivre l’amour que Dieu leur propose. Mais il est à construire à chaque instant, tant que nous n’avons pas fait le pas qui nous permettra d’y entrer pour toujours.

Pour entrer davantage dans le mystère du Royaume, il faut aussi réfléchir à ce qu’est la toutepuissance de Dieu. Oui, Dieu est un roi tout-puissant, mais pas à la manière des hommes. Dans ce monde-ci, les tout-puissants sont des notables, des dirigeants, souvent autoritaires, parfois dictateurs, toujours dominants, prenant les sujets pour des subalternes. Ils ont acquis cette puissance, parfois légitimement, parfois non. Et quand ils agissent, c’est parfois pour faire le bien, c’est souvent aussi pour anéantir ou amoindrir l’autre. Dieu n’agit que pour le bien. Il a tout de Lui-même sans que ce pouvoir lui soit donné par quiconque, Il est la puissance même. Mais le puissant à la manière du Dieu-Amour exerce tout son pouvoir pour le bonheur de l’être aimé et pour cela il se fait humble. Non seulement Jésus a prôné l’amour des plus petits, mais il s’est fait humble lui-même, d’abord en prenant la nature humaine alors qu’il était Dieu, puis tout au long de sa vie terrestre depuis sa naissance. La leçon qu’il a donnée à ses apôtres, et donc à nous-mêmes par le lavement des pieds, préfigure l’autre abaissement, encore bien plus total, de son genre de mort. Il nous a dit que l’amour est un service. Accepter que l’autre nous serve est aussi une attitude d’humilité. C’est ce que Pierre a répondu à Jésus en se laissant laver les pieds par lui. L’humilité, c’est se faire petit pour que l’autre grandisse : Dieu, le tout-puissant, s’est fait humble. C’est, je crois, le témoignage de la vraie puissance. Accepter le service de l’autre, c’est aussi lui permettre une croissance personnelle grâce à un geste de lui envers nous, voilà la vraie humilité.

Ce n’est donc pas par goût du paradoxe que le Dieu tout-puissant s’est fait petit, c’est parce que c’est l’attitude de celui qui aime vraiment et qui ne s’impose pas. Dieu a choisi de devenir homme, cet animal raisonnable que nous sommes. Il a pour cela sollicité le concours d’une femme, l’être humain le moins considéré dans la société des hommes. Il est né dans une étable. Ce sont des bergers qui ont été prévenus les premiers. Son père nourricier était un petit artisan. Il a fréquenté des petites gens. Les amis qu’il a choisis étaient des pêcheurs. Il a guéri des exclus. Il est mort comme un bandit. Tout cela est fou à nos yeux. Voilà la puissance de l’amour. Ah ! non, le Royaume n’est pas de ce monde. Et c’est pourtant bien dans ce monde matériel, au milieu de nos préoccupations secondaires, que se vit le Royaume, dans nos petits actes quotidiens. Une amie m’a raconté qu’elle avait complètement désarmé son interlocutrice dans une discussion un peu houleuse en lui disant : « Je fais comme il est dit dans l’Evangile : tu me frappes sur la joue droite, je te présente ma joue gauche ». Et l’amitié entre elles est revenue. Je ne vois pas le Royaume comme un lieu fermé qui aurait besoin d’un entourage protecteur, mais comme un immense jardin sans frontières. Il n’est pas un rêve imaginaire de gens qui ont la foi. Il est là à notre portée, sous nos yeux, si nous acceptons de les ouvrir à l’essentiel, à portée de nos mains, si nous pensons à nous servir des richesses terrestres pour les mettre au service de l’amour. Par sa résurrection, Jésus a montré sa puissance, et c’était encore pour mieux nous faire comprendre notre destin. Le triomphe de sa vie d’homme, il ne l’a vécu qu’à la fin pour manifester qu’il était Dieu. Mais toute sa vie d’homme a témoigné de la puissance de l’Amour. Un fait s’est produit dans la vie de Jésus qui ne s’est pas renouvelé, c’est ce qu’on a appelé la Transfiguration. Pendant quelques instants, trois de ses amis ont perçu avec leurs yeux de chair ce que nous verrons sans doute aussi quand nous serons le Royaume. Mais nous sommes appelés à vivre maintenant une certaine transfiguration, à voir la vie humaine autrement, à changer notre regard et par conséquent notre vie.

Quand une nouvelle vie surgit dans le ventre de notre mère, nous n’en sommes pas conscients. Notre corps se développe, et quelques années après notre naissance, nous prenons conscience de notre existence, alors que la routine s’est déjà installée. Pourtant, ce qui s’est produit lors de notre conception est prodigieux : un nouvel être est là, c’est bien plus que la fusion de quelques cellules. Nous ne sommes pas que des animaux animés. Pourquoi cette vie nouvellement créée ne subsisterait-elle pas après la destruction de notre corps ? La science et l’intelligence humaine sont ici inefficaces pour nous éclairer. Mais penser cela ne suffit pas pour avoir la foi dans la vie éternelle. La résurrection de Jésus n’a pas seulement montré la gloire de Dieu et la garantie de son pardon, elle nous a permis de croire à notre propre résurrection. Si Dieu a conservé en vie tous les hommes qui sont morts depuis l’origine de l’humanité, où sontils ? De quelle manière ? Ils ne sont plus tributaires du temps et de l’espace. Et nous avons bien du mal à imaginer cette vie après la mort. Pourtant, combien de gens, même non croyants, ne peuvent accepter la disparition définitive des êtres chers qui les ont quittés. La mort d’un homme, ce n’est pas seulement la destruction d’un corps et d’un esprit, c’est un accroc dans le tissu des relations humaines, c’est une déchirure que Dieu n’a surement pas voulue. Je pense que le destin de l’Homme, c’est Dieu. Il veut qu’on le connaisse et qu’on vive de sa vie d’amour, toujours. Voilà ma foi. Pourquoi Jésus aurait-il tant insisté sur le Royaume s’il n’existait pas ?

Nous ne savons pas qui sera accueilli dans le Royaume, cependant Jésus nous l’a fait comprendre, surtout par les paraboles, mais aussi par son attitude dans toute sa vie. La parabole du Jugement dernier est très claire : les « maudits » sont ceux qui n’ont pas aimé. De ce fait, ils ne peuvent pas trouver le bonheur. Les « bénis » du Père sont ceux qui, sans le savoir même, ont fait à Jésus ce qu’ils pensaient seulement faire à leurs frères, à « ses » frères. J’entends Jésus dire à notre copain qui nous envie d’avoir la foi : « Viens, béni de mon Père … ». Sans doute, dans le Royaume, y aura-t-il les petits enfants, les pauvres, ceux qui auront lutté pour la Justice, les « bons samaritains », la « femme adultère », la Samaritaine et ceux qui avaient « soif », le brigand mort avec lui, ceux qui auront aimé leurs frères sans savoir que c’était Lui, ceux qui auront accepté de tout quitter pour le suivre, … à condition d’avoir revêtu la robe nuptiale à la couleur de l’amour, car on « se change » pour se présenter dans le Royaume.

La preuve de la divinité de Jésus c’est sa résurrection. Seulement voilà, nous n’avons pas de preuves de sa résurrection, sauf de croire ceux qui ont donné leur vie pour qu’on ait la foi. La mort nous fait peur parce que nous n’avons pas assez de foi. Et n’allons pas croire que c’est grâce à nos efforts ou à nos mérites sur la terre que nous entrerons dans le Royaume ! Ce qui cause ici-bas notre difficulté à faire le bien, c’est-à-dire à aimer se trouve en nous. C’est là le lieu de nos luttes. Le Royaume nous est donné gratuitement : il est la conséquence du pardon de Dieu à l’humanité grâce à Jésus. A nous de l’accepter ou non. Je pense à des amis, à des proches qui se disent incroyants, alors que leur vie est tournée vers les autres. Bien souvent, il ne s’agit pas de leur part d’un refus de Dieu. Ma coiffeuse m’a dit un jour : « Je ne suis pas croyante, mais si Dieu existe, à ma mort je lui dirai : Voilà ce que j’ai fait dans ma vie ». En faut-il plus ? Il y a beaucoup plus de gens qui prient
qu’on ne le croit. Ils sont souvent victimes de contre-témoignages. Le Royaume dans sa plénitude, c’est donc pour le futur, quand la grande communauté humaine sera rassemblée dans le coeur de Dieu. Nous en voyons les signes si nous ouvrons les yeux sur ce qui ne se voit pas et dont nous constatons les effets ; les effets de l’ivraie, hélas ! mais aussi ceux de l’amour qui germe déjà sur cette terre. Le soleil radieux nous est caché par les ténèbres du mal. Je pense qu’il faut partir de la vie des hommes pour y découvrir la vie de Dieu. Et si cette vision s’incruste en nous, tout le reste coule de source. Si l’amour c’est, à travers un geste ou une parole, le don de soi-même que l’on fait à quelqu’un, c’est ainsi que nous vivrons après notre mort, mais d’une manière parfaite. Dieu continuera de se donner en partage à tous les hommes, mais alors ils vivront de sa vie à chaque instant et éternellement, sans retour sur eux-mêmes. C’est cela notre destin. Au fond, la Foi, l’Espérance et la Charité ne font qu’un, puisque : avoir la Foi, c’est croire que Dieu nous aimera toujours. Ici, sur terre, nous avons besoin de la Foi et de l’Espérance. Dans la plénitude du Royaume, il n’y aura plus que l’Amour.

LE CHRIST PRESENT AUJOURD’HUI POURQUOI ? COMMENT ?

Jésus n’est resté que trente-trois ans sur la terre, et même ce que l’on appelle sa vie publique n’a duré que trois ans, un passage. Un des premiers actes de Jésus au cours de sa vie publique, c’est le choix d’une équipe à qui il a dit tout de suite : « Je vous ferai pêcheurs d’hommes. » Quand il les a quittés pour rejoindre son Père, il les a envoyés proclamer la bonne nouvelle du salut de l’humanité. Au cours de sa vie, il a maintes fois parlé à ses apôtres du rôle qu’ils auraient à jouer après sa mort. Dans le langage courant aujourd’hui, l’Eglise, ce sont ses Responsables : le Pape, les Evêques, les Prêtres. Dans l’opinion publique et les médias, c’est l’Eglise Institution qui est ainsi désignée. Mais l’Eglise, en fait, c’est surtout la communauté des croyants, clercs et laïcs. L’Eglise a évolué depuis que Jésus l’a fondée. Elle est passée par bien des épreuves. Et elle a commis aussi de graves erreurs. Elle s’est subdivisée en trois religions : l’orthodoxie, le protestantisme, le catholicisme. Elle est toujours vivante. Elle est à la fois hum aine et divine. Je n’ai pas fait assez d’études pour analyser ce qu’elle a fait au cours des siècles. Ce n’est d’ailleurs pas ce qui m’intéresse dans la réflexion que je poursuis. Bien sûr, c’est à l’Eglise catholique que j’appartiens, et c’est à ce qu’elle enseigne que je crois, celle qui, au-delà des troubles des siècles, a comme chef le successeur de Pierre. Mais, au-delà des aspects institutionnels, il y a une autre manière de considérer l’Eglise de Jésus-Christ. Le baptême est le rite normal qui marque l’entrée d’une personne dans l’Eglise. Or, il y a bien des gens qui ont reçu le baptême et qui ne se considèrent plus comme appartenant à l’Eglise. D’autre part, il y a des gens, baptisés ou non, dont la vie est semée de petits actes d’amour qui ne sont que des réponses (conscientes ou non) à l’amour de Dieu. Pour ces personnes, pour tous les hommes, Jésus a donné sa vie, et non pour les seuls croyants. Pour les sauver tous. A ceux qu’il guérissait, il disait d’abord : « Ta foi t’a sauvé ». Il semble donc qu’un geste d’amour accompagné d’un geste de foi suffise pour être sauvé. Qu’un peuple de croyants se retrouve pour exprimer ensemble sa foi, et l’entretenir, c’est indispensable. Mais tous les hommes sont dans le coeur de Dieu. Nous devons avoir le respect des convictions de chaque personne, et il ne peut être question de considérer comme chrétien quelqu’un qui ne souhaite pas l’être, mais je crois que, quelle que soit sa démarche religieuse, chaque personne reçoit la vie de Dieu, et même si elle semble loin de lui, elle est bien son enfant, qu’il soit baptisé ou non.

Bien sûr, il ne peut s’agir que de gens de bonne volonté : ceux qui sont enfermés dans le mal et qui refusent Dieu et son amour, qui vivent sans souci de leurs frères, quel est leur destin ? Sans doute, jusqu’au bout, Dieu veut leur donner leur chance. Dans la parabole du Jugement dernier, une phrase m’a récemment frappée : Après le paragraphe : J’ai eu faim et tu m’as donné à manger, j’ai eu soif … les personnes à qui cela s’adresse sont étonnées : « Quand, Seigneur, t’avons-nous fait tout cela ? » Cette interrogation prouve qu’ils n’ont pas su, dans leur vie, que c’était à Dieu qu’ils donnaient leur amour. Pourtant, ils seront sauvés. Cela ne m’empêche pas de croire en l’efficacité des sacrements que l’Eglise a institués. Pas à un pouvoir magique qui modifierait des données de la nature, mais à une efficacité spirituelle qui nous fait nous rapprocher de Dieu. On les reçoit à des moments précis de notre vie en union avec tous les croyants et ils « officialisent » notre adhésion à la foi à l’intérieur de la communauté. Ils sont en quelque sorte la signature de notre foi. Ce que j’aime dans les sacrements, c’est cette conjugaison de ce qui est divin avec le concret de notre vie : l’eau pour le baptême, le pain et le vin pour l’Eucharistie, l’absolution du prêtre pour la réconciliation, le « oui » des candidats au mariage … Tout cela nous rappelle que nous sommes de chair et d’os … Mais je crois que l’action de transformation de notre être nous vient de l’Esprit-Saint. C’est normal de souhaiter que le plus de monde possible partage notre foi et rejoigne la communauté des croyants, mais je ne crois pas non plus que tous les hommes doivent entrer dans l’Eglise-Institution pour être sauvés. Dieu agit en tous. Je ne pense pas non plus que toutes les manières de « lire » la vie de l’humanité sont les bonnes, que toutes les religions sont la bonne route. Il faut respecter les convictions de chacun, mais avoir les siennes. Je crois qu’un juif aura toujours du mal à croire que le fils du petit charpentier était le Fils de Dieu et qu’il n’a pas eu de père biologique. Mais l’Esprit souffle où Il veut. Nous sommes là dans l’Eglise « Mystère », ce qu’on appelle le Corps Mystique du Christ. Cette dimension de l’Eglise nous dépasse, c’est l’union spirituelle de tous ceux qui expriment leur foi au Christ même si cette expression est occasionnelle, même peut-être (?) si elle n’a été qu’un simple geste d’amour. Personne ne sait qui en fait partie.

L’Eglise a pour rôle de pérenniser la présence du Christ parmi les hommes, pour qu’Il continue par elle de leur dire que Dieu les aime. Les torts de l’Eglise à travers les siècles peuvent peut-être se résumer ainsi : elle n’a pas assez, dans son enseignement, mis l’accent sur l’amour de Dieu. On parle actuellement d’une « crise de l’Eglise ». Personnellement, je n’en crois rien. Y a-t-il même une crise de la foi ? Aux siècles derniers, la foi des croyants étaient une coutume entrée dans les moeurs plus qu’une conviction. C’est peut-être cela qui se répercute aujourd’hui. Mais actuellement, les problèmes à résoudre ne se situent pas dans la crise d’une institution, fût-elle divine, ni dans le recul d’une religion au sein de la société civile. Notre préoccupation de croyants, c’est la disparition, lente mais progressive, de la conscience de la présence de Dieu dans la vie humaine. Il se situe là, l’enjeu. Il nous faut dire au monde que Dieu nous aime et tout faire pour que le monde se réconcilie avec Lui, et ne pas avoir pour souci de comptabiliser les nouveaux baptêmes. Le Christ chérit cette Eglise qu’il a créée. Il l’a exprimé la veille de sa Passion en faisant comprendre à ses disciples à quel point il était, il restait, avec eux. J’aime mon Eglise, et c’est dans cet esprit que je m’exprime. Je n’ai pas l’intention de faire un bilan de ses actions ou de ses interventions depuis plus de deux siècles. Même si cela est déplaisant, je voudrais relever ce qui ne me convient pas dans ce qu’elle est aujourd’hui. Je le ferai sans prétention ni complexe, sans critique négative, et en sachant que mes idées peuvent être imparfaites et/ou inapplicables.

L’Eglise est faite pour le monde. Bien sûr, les croyants doivent s’exprimer à Dieu dans une prière communautaire, mais à condition de tout faire pour que cette communauté s’élargisse le plus possible aux dimensions du monde. Or, c’est bien de cela que je souffre. Mon Eglise est trop fermée sur elle-même. Depuis le Concile Vatican II, elle parle beaucoup du monde ; dans les prières, les homélies, il y a une invitation à aller vers le monde, mais dans la pratique, les croyants sont surtout invités à être fidèles, priants, unis à Dieu. On vient à la Messe, on pratique les sacrements, on essaie d’être généreux et d’aimer son prochain dans sa vie personnelle, on fait partie d’associations et de mouvements. On cherche à être un bon chrétien. Mais l’Eglise a été créée pour le monde. Comment est-elle perçue par le monde ? Comment essaie-t-elle de rapprocher le monde de Dieu ? Je pense que l’Eglise-Institution n’est pas assez préoccupée par sa mission d’évangélisation. Et quand elle en a le souci, elle n’emploie pas toujours les moyens adaptés à la société d’aujourd’hui. Ce qui est en question, ce n’est pas le nombre insuffisant de pratiquants pour remplir nos églises, c’est la connaissance de Jésus-Christ par le plus grand nombre, parce que, par la foi, nous savons que cela a un rapport avec la vie, le bonheur, de tous ceux que nous côtoyons et de tous les hommes, et que c’est cela le souci constant, la passion de Dieu. Je sens souvent une ambiguïté dans les prières et les chants de certaines cérémonies religieuses. Parfois je me demande si tous les croyants que nous sommes sont bien conscients que le Christ est mort pour tous les hommes, et non seulement pour ceux qui se réunissent en son nom. La mission qu’a confiée le Christ à son Eglise, c’est de L’annoncer à tous les hommes, d’annoncer l’amour de Dieu et tout ce qu’Il a fait pour le bonheur des hommes. Je ne pense pas que l’Eglise constituée du petit peuple des fidèles ait suffisamment conscience de cette mission à la réalisation de laquelle tout baptisé est invité. Il y a aussi la méthode. On ne peut plus faire comme les apôtres, et surtout comme Saint-Paul en voyageant dans tous les pays pour parler de Jésus. Les missions lointaines restent nécessaires, mais dans nos régions, dans nos sociétés matérialistes, le manque de conscience de la présence de Dieu est flagrant.

Je voudrais donc d’abord exprimer comment, à mon avis, l’Eglise pourrait remplir davantage sa mission. D’abord, en essayant de rendre le mieux possible le Christ présent, grâce à la profondeur de la foi de ses membres, et de l’expression de cette foi. Pour cela, il faut que les croyants entretiennent cette foi par une piété communicative et aussi par une formation continuelle qui leur permette de mieux lutter contre la routine dans la pratique religieuse. La cérémonie qui, par excellence, nous assure la présence du Christ est évidemment la Messe. C’est dans les récollections de la J.O.C. que j’ai – un peu mieux – compris ce qu’était la Messe, son sens profond. Et je regrette qu’on n’ait pas assez de formation à ce sujet, qu’on n’explique plus aux croyants ce qu’ils vivent quand ils participent à une Messe. Lors de son dernier repas avec ses apôtres, Jésus leur a fait comprendre qu’Il resterait présent parmi eux avec son corps et son sang dans un peu de pain et de vin, s’ils se mettaient à sa place en répétant ses paroles. On ne peut admettre par la foi cette surprenante initiative que si on la situe dans cette histoire d’amour entre Dieu et les hommes. Jésus est venu dans ce monde à un moment donné de la vie de l’humanité, mais sa démarche couvre l’ensemble de la vie de cette humanité, depuis son origine jusqu’à la fin. La mort et la résurrection de Jésus ont bien eu lieu il y a maintenant un peu plus de deux mille ans, mais son effet pour la réhabilitation de l’homme couvre tous les siècles. La Messe n’est pas un souvenir, elle est une démarche renouvelée jusqu’à la fin des temps, à laquelle nous pouvons participer. Une prière, à l’offrande, dite tout bas par le prêtre au moment où il met la goutte d’eau dans le vin, résume bien de quoi il s’agit : « Comme cette eau se mêle au vin pour le sacrement de l’alliance, puissions-nous être unis à la divinité de Celui qui a pris notre humanité ». Quand le vin sera consacré, la goutte d’eau sera toujours mêlée au sang du Christ. Nous sommes cette goutte d’eau. Une autre phrase avant la Préface est parlante aussi : « que l’Esprit-Saint fasse de nous une éternelle offrande à ta gloire ». C’est bien pour cela que nous avons été créés. Il y a eu beaucoup de progrès pour que les participants soient acteurs à la Messe, mais c’est bien loin d’être encore suffisant. Et pour ceux qui n’y viennent pas ou presque plus, ce rassemblement de croyants n’a pas assez de sens. On pourrait les y aider davantage, faire prendre conscience des différentes parties de la Messe, surtout la période courte où le Christ est sur l’autel avec son corps et son sang. Quelle bonne idée d’avoir récemment mis en valeur la prière qui termine cette partie et qui est une véritable ovation à la Sainte-Trinité. La présence du Christ au monde, c’est d’abord la Messe ; elle concerne tous les hommes, qui sont invités à y être des participants actifs.

Un autre point qui me semble important pour assurer dans le monde la pérennité de la présence du Christ, c’est l’esprit de pauvreté qui doit animer tous les chrétiens. C’est d’ailleurs un point essentiel à partir duquel beaucoup de gens reçoivent l’image de l’Eglise. Les pauvres, ces préférés de Jésus, on ne les voit pas beaucoup à l’église du quartier. Je ne suis pas une « personnalité » et ceux qui rentrent avec moi à l’église non plus. Mais, quand même, nous sommes des personnes « bon chic bon genre » qui s’avancent dans la nef, laissant à la porte des mendiants qui ne la passent pas. L’Eglise est humaine et réagit par ses membres de la même manière que toute la Société. Les pauvres sont une catégorie dont on parle, que l’on respecte, que l’on aide, mais qui ne sont pas intégrés à l’Eglise. On ne les met pas sur le même rang que nous. Nous ne sommes pas des riches, mais il y a beaucoup de gens qui ont du mal à joindre les deux bouts, qui n’ont pas eu la chance de faire des études, victimes d’un système économique qui les en a privés et d’un système social qui les exclut. Il leur manque ce que les riches ont en trop. Les pauvres étaient les amis de Jésus. Il fréquentait des gens simples. Ce sont des bergers qui ont été les premiers à apprendre que l’envoyé de Dieu était venu au monde. Il a choisi ses disciples dans la classe laborieuse, et c’est à eux qu’Il a confié de créer et de faire vivre son Eglise jusqu’à la fin du monde. L’Eglise devrait donner plus de responsabilités à des gens simples, sans instruction. C’est vrai qu’il y a une réelle évolution depuis le Concile, mais il y a encore trop de faste, d’autoritarisme, de culte de la personnalité, de considération des personnes à partir de leur formation ou de leur fonction. Faire honneur à Dieu, ce n’est pas se servir pour le célébrer des belles choses de la nature, qu’on ne se procure d’ailleurs qu’avec de l’argent. C’est prier avec ferveur, chanter, se réjouir ensemble. Voilà ce qui plaît à Dieu. L’Eglise est dirigée par un clergé qui a fait des années d’études, et à qui il a manqué la proximité avec le milieu populaire. Plutôt que des intellectuels bien formés, l’Eglise a besoin de prêtres passionnés pour Dieu et le monde. Je pense au Curé d’Ars entre autres … Quand il était sur la terre, Jésus était sûrement un homme simple. Nous l’imaginons et le représentons avec de longs cheveux, une barbe, une longue robe blanche. Tout cela lui donne à nos yeux une apparente dignité. Je pense qu’Il était tout simplement habillé comme les hommes de son temps et de son pays sans signe distinctif. Sa famille était modeste : il était le fils d’un charpentier d’une petite bourgade méconnue. Peut-être a-t-il aidé son père au cours de sa jeunesse et avait-il les mains calleuses et rugueuses ? Il parlait avec autorité quand il enseignait, mais son amour pour ses proches le rendait sûrement humble et accueillant. J’ai rêvé qu’un jour, quelqu’un ferait un film nous présentant Jésus tel qu’Il aurait été si sa venue sur la terre s’était produite de nos jours. Cela m’étonne d’ailleurs que cela n’ait pas encore été fait. Il s’appellerait … Rémi … ou Claude … ou Emmanuel … Il aurait peut-être les cheveux coupés, et la barbe rasée ? Ses amis seraient des ouvriers, des manuels sans doute. Il participerait aux manifs de solidarité. Il serait vêtu d’un polo, d’un pantalon et chaussé de baskets, et irait le matin faire son jogging. Il rentrerait boire un café au bar du coin, chez Simon, où il retrouverait ses copains … Une femme, une de celles qu’on rencontre autour des parvis, entrerait et viendrait pleurer en lui disant qu’elle regrette ses fautes et qu’elle l’aime. Et Il reprocherait à Simon de ne pas L’avoir accueilli comme elle … Peut-être ! … Ce portrait n’a-t-il pas de quoi scandaliser un peu nos yeux de croyant européen du vingt-et-unième siècle ? Ce qui est sûr, en tous cas, c’est que Jésus n’avait pas l’air d’un notable. Cela irait à l’encontre de ce qu’Il a dit et fait depuis sa naissance. Qu’auraien dit Pierre et les apôtres si, après le départ de Jésus, on les avait appelés « Sa Sainteté » ou « Monseigneur » ou « Eminence » ? Trônes, titres, apparat, sont attribués par la Société aux puissants qui règnent sur leurs sujets. L’Eglise a trop épousé les soi-disant valeurs du monde. Nous avons raison de chanter que l’Esprit de Dieu nous a choisis pour étendre le règne du Christ et nous pouvons en être fiers, à condition de garder la pauvreté du coeur, c’est-à-dire la conviction que notre coeur est vide si nous n’avons de cesse de le remplir de l’amour de l’Esprit-Saint.
On ne sait pas ce que Jésus dirait aujourd’hui en ce qui concerne les problèmes de société. Il a donné carte blanche à son Eglise. Toutes ces questions qui font l’objet de lois ou de règlements, différents selon les pays, intéressent normalement les religions, car elles ont un rapport avec la foi, notamment si elles concernent la dignité de la personne, le respect de la vie. La loi française sur la laïcité permet la liberté de conscience pour chacun. Si l’Eglise a le droit et même le devoir de s’exprimer sur ce qui touche à la vie en Société, elle devrait le faire dans cette attitude que Jésus avait quand il était sur la terre, de compréhension, de miséricorde, et surtout en tenant compte des difficultés, des exigences, des contraintes de la vie actuelle, en laissant plus de détermination personnelle à ses membres. D’ailleurs, dans le domaine de la sexualité, par exemple, peu de couples suivent ses consignes, car elles semblent bien souvent impraticables, et sont considérées par beaucoup comme trop strictes et trop rigides, à partir de principes considérés comme intangibles. On dirait parfois que, pour l’Eglise, il n’existe que faute et pardon. Je me souviens d’un procès où un médecin profondément croyant avait avoué, dans son témoignage, avoir dû, à contre coeur, procéder à des avortements. On n’a pas toujours été très scrupuleux, dans l’Eglise, pour admettre la guerre qui a tué des millions de personnes au nom de l’amour de la patrie. Il y a parfois concurrence entre les droits des uns et les droits des autres et on est parfois bien obligé d’en tenir compte. Il n’est pas nécessaire d’être croyant pour respecter la personne humaine et les droits de l’Homme ; et les décisions prises par la Société ne le sont pas sans débat dans ce cadre où des points de vue différents s’affrontent. L’Eglise a raison de rappeler les principes, mais leur application n’est pas toujours évidente.

Une autre manière pour l’Eglise de rendre le Christ présent dans le monde, c’est d’y être par ses membres. Dans l’Eglise, on parle un peu plus de nos jours de ce qu’on appelle « l’engagement ». Encore faut-il être d’accord avec ce qu’on met sous ce mot. Cette dimension de l’amour du prochain n’a pas été prioritaire dans l’enseignement de l’Eglise, et l’orientation voulue par le Concile Vatican II n’est pas encore assimilée. S’engager, que l’on soit croyant ou non, c’est participer à une action avec d’autres pour permettre à l’homme de vivre davantage dans le bien-être, et c’est donc en prenant place avec d’autres dans la vie associative ou politique, lutter contre tout ce qui cause la souffrance et le mal-vivre. C’est essayer d’agir pour être plus efficace que par des interventions individuelles qui n’envisagent souvent que des remèdes aux maux dont souffrent les hommes. Que l’on soit croyant ou non, c’est faire ce qui est normal pour tout homme, toute femme, tout citoyen.Ce qui motive quelqu’un qui s’engage, c’est bien son amour pour l’Homme. Faire du social, même si on n’a pas la foi, ce n’est pas forcément s’enfermer dans l’utilitaire et l’économique. Je fais mienne la phrase célèbre : « Je suis homme, et rien de ce qui est humain ne m’est étranger ». Si je participe à une action contre la faim des enfants dans le monde, c’est parce que je ne peux pas supporter que dans le monde d’aujourd’hui des enfants aient faim. Quand des chrétiens militent avec d’autres pour éviter des licenciements ou du chômage, c’est à cause de la catastrophe que cela représente pour les personnes et les familles concernées. Quand Jésus a pleuré au décès de Lazare, c’est parce qu’Il l’aimait, même s’Il était en train d’accomplir la mission confiée par son Père. Mais le citoyen qui a la foi en Jésus-Christ a d’autant plus de raison de pratiquer cette forme noble de l’amour du prochain que cet amour se conjugue avec son amour pour Dieu et lui donne tout son sens. Il n’y a pas Dieu, d’une part, et l’homme de l’autre : L’Homme est sacré. C’était cela l’esprit du Concile. Tout chrétien, aujourd’hui, devrait être engagé dans la vie sociale. Il est normal pour le chrétien de s’engager, mais il n’y a pas d’engagement « chrétien ». Et n’employons pas le mot « engagement » pour l’activité que le chrétien a à l’intérieur de l’Eglise. On noie le poisson ! Qu’on participe au fonctionnement de l’Eglise, à ses services, c’est normal. Mais l’engagement, c’est tout autre chose, c’est dans la société que ça se vit.

Rendre le Christ présent aujourd’hui, c’est bien un des aspects de la mission de l’Eglise. Comme nous le chantons : « C’est à nous de prendre sa place aujourd’hui pour que rien de Lui ne s’efface ». Mais il y a plus à faire. Nous devons prendre des initiatives pour réconcilier le monde avec Dieu. C’est bien pour cela que le Christ est venu. Il me semble que la méthode qui consiste à rendre l’Eglise accueillante pour que le monde vienne à elle n’est pas suffisante. Aujourd’hui, plus que jamais peut-être, nous devons nous sentir envoyés dans ce monde pour lui donner le désir de Dieu. Cette communauté humaine patauge dans le matérialisme et nous avons à lui faire redécouvrir le besoin de Dieu. Nos Evêques ont employé l’expression « proposer la foi », ce qui sous-entend qu’il ne doit y avoir aucune pression sur les consciences, c’est évident. Mais avant de proposer la foi, il y a bien souvent un long chemin à parcourir et des moyens à prendre pour que la foi se réveille dans le coeur des hommes. Bien sûr, il ne doit pas y avoir de prosélytisme de notre part, et notre engagement ne doit en aucun cas être un moyen employé pour proposer la foi. Ce ne serait pas honnête. Qu’on soit croyant ou non, on agit pour un monde meilleur Nous avons à témoigner de notre foi par nos actes et éventuellement par nos paroles, dans toute notre vie, ce qui est tout à fait différent.

C’est normal qu’il y ait dans l’Eglise une diversité, une pluralité, des sensibilités différentes, à condition qu’elles ne nuisent pas à l’unité. Certains croyants insistent plus sur la piété, la formation, la prière et les sacrements, d’autres davantage sur l’ouverture aux autres. L’important, c’est Dieu. Et le monde vit sans Dieu. Chaque chrétien doit en souffrir et se mobiliser. Il doit vouloir que tout homme sache que Dieu l’aime et veut son bonheur, que Dieu veut un monde où l’on s’aime. Le message d’amour du Christ, sa mort, sa résurrection, c’est pour tous les hommes. Que faisons-nous pour qu’ils le sachent et qu’ils y croient, pour qu’un jour toute l’humanité puisse dire « Notre Père » et réciter avec les croyants la prière que Jésus nous a apprise. Pour moi, c’est cela l’évangélisation. Ouvrir l’Eglise, ce n’est pas seulement accueillir ceux qui souhaitent y entrer, c’est implanter l’Eglise dans le monde par la présence active des chrétiens et par le témoignage collectif qu’ils en
donnent. La consigne du Christ, c’est un envoi. Des croyants, pas assez nombreux, ont ce souci de témoigner de leur foi dans leur vie, mais cela leur semble plus difficile à faire par des paroles que par des actes. Je pense qu’il est utile de prendre des initiatives pour que cette évangélisation se fasse collectivement, bien sûr dans le respect des personnes et de leur liberté. L’essentiel, c’est de partir de la vie des gens, de les faire exprimer ce qu’ils vivent et voient vivre, pratiquer des partages dans les quartiers, les lieux de travail pour permettre au plus grand nombre de réfléchir au sens de leur vie quotidienne, de leur action dans la vie sociale, leur donner une possibilité de dire leur foi dans ce qu’ils font, dans l’homme avec qui et pour qui ils agissent. Je pense que c’est par là que peut s’ouvrir le chemin vers la foi dans l’amour réciproque de Dieu et des hommes. Nous avons à provoquer et à écouter, donner envie d’avoir la Foi, faire mieux comprendre ce qu’est l’Eglise et la vivre dans le monde. Je pense qu’il faudrait davantage répandre ces pratiques que l’Eglise tout entière devrait encourager Ces démarches peuvent permettre une proposition de la foi. Et elles existent aujourd’hui dans l’Eglise. Récemment, à la fin d’un partage organisé par une équipe locale d’A.C.O. à l’occasion de l’Epiphanie, chacun avait été invité à écrire en conclusion de la rencontre une phrase sur un ballon. Un participant avait écrit : J’aimerais avoir la Foi comme les Mages (avec un grand « F »). Les Mouvements apostoliques sont de plus en plus nombreux et cherchent à s’adapter à la Société. Cependant, il y a un réel problème : la Paroisse est la base de la vie de l’Eglise dans les quartiers. Et il y a une sorte de clivage entre la Paroisse, pivot de la communauté des croyants, et les Mouvements apostoliques. Il y a de nos jours toute une vie de l’Eglise qui ne passe pas par la Paroisse et qui est ignorée de la plupart des pratiquants. La paroisse, structure traditionnelle, n’a pas réellement intégré l’esprit du Concile Vatican II au sujet des Mouvements, Et les Mouvements n’ont pas su convaincre les croyants du bien-fondé de leur démarche. Les bulletins paroissiaux n’invitent d’ailleurs qu’à des réunions et cérémonies paroissiales. L’activité « parallèle » des Mouvements est elle-même cloisonnée en différentes formations apostoliques qui ne se connaissent pas beaucoup entre elles. Les Mouvements sont représentés au niveau des diocèses par des Responsables, mais à la base les pratiquants ne sont pas suffisamment informés et concernés. Il y a une dualité de courants qui devrait s’estomper, voire disparaître. Je me souviens d’une Assemblée organisée il y a quelques années par ma paroisse (pourquoi n’y en a-t-il plus aujourd’hui ?) Il y avait beaucoup de monde. C’était vivant et priant. L’homélie, faite par un aumônier d’Action Catholique, invitait à l’ouverture et à l’action, mais n’a pas semblé en harmonie avec le bilan de l’activité paroissiale. Celui-ci a porté sur sept services et commissions concernant la vie interne de l’Eglise : prières, sacrements, cérémonies … A la fin, cinq minutes, prises sur le temps dépassé, ont permis à une militante de donner un aperçu de ce qui existait comme formations extra-paroissiales au niveau diocésain. Peu de choses ont changé depuis. On pourrait avancer vers plus d’ouverture au niveau local : – Intensifier les relations prêtres-laïcs par des « Conseils » les réunissant régulièrement, et par une direction collégiale par paroisse, – Associer réellement tout le peuple croyant aux décisions prises, mieux partager les responsabilités – Faire un inventaire des organisations apostoliques où parfois des chrétiens même non pratiquants se rassemblent. – Organiser des assemblées où tous pourraient s’exprimer publiquement sur ce qui est vécu par les habitants dans les quartiers et ce qui est réalisé collectivement, où les laïcs engagés dans la vie sociale et participant à un Mouvement apostolique présenteraient leur action à toute la communauté paroissiale. Il faudrait aussi des rencontres permettant à des prêtres de se retrouver, quelles que soient leurs fonctions, aumôniers, prêtres de paroisse … Faut-il élargir la paroisse et créer une structure qui englobe tout ? Faut-il créer d’autres Mouvements apostoliques, ou mieux reconnaître ceux qui existent ? Ce qui importe, c’est d’aider tous les croyants à se mobiliser pour étendre le règne du Christ. Les moyens qui sont employés par les uns et les autres qui sont soucieux de l’évangélisation aujourd’hui sont à divulguer beaucoup plus largement. Ceux employés par l’Action Catholique sont loin d’être dépassés parce qu’ils sont en phase avec le courant actuel de la Société tendant à instaurer plus de démocratie. Cette invitation à l’expression de la foi, de la part des croyants, ne peut être laissée à des initiatives individuelles. Elles ne peuvent se vivre qu’en Mouvements. Il est nécessaire que les partages ainsi organisés soient repris en équipe de croyants à la lumière de la parole de Dieu. Ces deux aspects : partages à partir de la vie et relecture par les croyants en « révision de vie » me semblent être une formule actuellement efficace, et je pense qu’il serait efficace de les appliquer davantage par les organisations apostoliques.

Pour le chrétien, l’amour de Dieu et l’amour de l’homme ne font qu’un. L’amour de Dieu est le moteur de son action, dans la mesure où son amour des autres est vrai dans la réalité concrète de sa vie. Je souhaite que l’Eglise invite davantage ses fidèles à réfléchir à l’importance de l’Homme pour Dieu, et par conséquent pour leur vie de croyant. On ne peut pas aimer le prochain sans vouloir son retour à Dieu. Jésus nous a dit de nous aimer les uns les autres. Nous les croyants, nous savons par Lui que l’amour qui se vit sur notre terre, c’est Dieu qui se donne. Nous avons ensemble à le faire savoir au plus grand nombre. Pour moi, c’est cela l’Eglise.

A SUIVRE

Pour résumer, voici ce que j’ai tenté d’exprimer dans les pages qui précèdent et qui est le fil conducteur de ma Foi :
Regarder notre terre comme un lieu d’amour
Comme un don En faire un paradis
Voir dans cet amour la réconciliation avec Dieu
Grâce à Jésus, le Christ
Qui a renouvelé en Lui l’Humanité
Préparer de cette manière la vie de plénitude
Dans le Royaume
Destin de l’Homme
En communauté de croyants, inviter le plus grand nombre
A la rencontre de Dieu
A partir d’un autre regard sur la Vie du monde.

Il est possible que l’envie me reprenne encore d’écrire ce qui me passe par la tête au sujet de la Foi. De toutes façons, je poursuivrai ma méditation d’une manière ou d’une autre jusqu’au bout du chemin. Cécile Ryon

Le pape François :
Bilan de deux ans

Deux années. Deux années déjà que François est à la tête de l’Eglise. Deux années pour faire un bilan, c’est peu, d’autant que ce pontificat n’est pas terminé. Mais elles sont suffisantes pour, dès à présent, faire le point et réfléchir à la suite.

Surtout dans ces temps – historiques – où le monde catholique prend conscience de la fracture qui traverse l’Eglise depuis plus de quarante ans et éclate désormais au grand jour. Il faut lui reconnaître ce mérite : François veut vraiment changer l’Eglise. En tout cas, son administration et, partant, sa vie. Enfin, de façon raisonnable. Comme le disait début janvier 2015 l’archevêque émérite de Tucuman (Argentine), le nouveau cardinal Villalba (qui fut le n° 2 des évêques argentins quand le cardinal Bergoglio en était le n° 1) : « Le pape ne changera pas la doctrine. Certaines questions disciplinaires pourraient changer. Mais pas la doctrine »…

C’est très souvent cela, avec François : il suscite de l’espoir qu’il se dépêche de refroidir à grands coups de seaux d’eau (souvent en faisant intervenir un de ses partisans, ne gardant la meilleure part que pour lui-même). Il ne s’agit pas pour nous ici de tomber dans l’hagiographie ou dans le réquisitoire – les deux genres littéraires les plus fréquemment employés pour évoquer le pape argentin, l’homme suscitant autant l’adhésion que le rejet – mais tenter de comprendre la ligne bergoglienne (sinueuse et pas toujours lisible) et tracer des perspectives. De façon équilibrée, sans angélisme ni malice.

Il faut – pour évoquer ces deux années – revenir début 2013. Le 11 février, Benoît XVI – dans un geste sans précédent – entrait dans l’Histoire en renonçant au siège de Pierre. A Rome, la curie tombait de l’armoire, ne pouvant imaginer un seul instant un tel acte (pourtant prévu par les textes). Sans le vouloir, le pape Ratzinger provoqua un vrai bouleversement chez ses proches, lesquels n’avaient pas préparé la suite… Qui donc pour lui succéder ? Le cardinal-archevêque de Milan, Mgr Scola ? Trop de cardinaux italiens ne voulaient pas en entendre parler. Le cardinal-archevêque de Sao Paulo, Mgr Scherrer ? Trop de cardinaux latino-américains ne pouvaient pas le sentir… Et côté réformateur ? Peu de candidats, en vérité. Sauf un, celui qui était l’outsider de 2005 : le cardinal-archevêque de Buenos Aires, Mgr Bergoglio. Ceux de ses soutiens (les cardinaux Hummes, Maradiaga, Kasper, Danneels, Murphy O’Connor, Lehmann, Policarpo1…) se souvenaient de son refus ; un ouvrage nous apprenait récemment que ces cardinaux modérés l’avaient touché quelque temps avant son élection pour l’inciter à ne point se dérober ce coup-ci (et lui rappeler qu’il n’en avait pas le droit), que « c’était son tour »… « Je comprends », aurait-il répondu2. Et en trois minutes, lors d’une congrégation de pré-conclave, il remporta les suffrages, avec les mêmes mots que ceux qu’il utilise aujourd’hui : « Aller aux périphéries existentielles », « l’Eglise ne doit plus être repliée sur elle-même »… Ce discours séduisit à ce moment-là. Deux ans plus tard, certains de ses électeurs regretteraient leur choix, considérant que François va trop loin, il les aurait bernés. Ces petits chatons n’avaient pas pris conscience que leur futur maître était un « furbo » et provoquerait un changement de paradigme. Lui-même ne le comprendrait pas : il affirme aujourd’hui qu’il n’aurait pas changé, qu’il se conforme en tout point au « programme » demandé par les cardinaux lors des congrégations… Mais, que le pape Bergoglio le veuille ou non, qu’il veuille ou non « changer la doctrine », ce sera difficile, après lui, de revenir à la papauté telle que nous l’avons toujours connue, depuis des générations.

Revenons sur ces vingt-quatre mois de pontificat bergoglien, en nous penchant par thèmes sur l’agir de François, surprenant souvent, décevant parfois. La praxis bergoglienne terrorise certes beaucoup de prélats à Rome mais aussi certains évêques diocésains qui – avec l’aide de curés obséquieux – font tout, en interne, pour lui savonner la planche et ont bel et bien – dans leur for intérieur – déclaré la guerre à ce pape qui – selon eux – voudrait chambouler le dogme. Tout en continuant de le citer à longueur d’homélies et de lettres pastorales… Avec François, l’« hypocrisie » ne siège pas qu’à la curie : elle se niche aussi dans quantité de strates de l’Eglise. Loin de l’ignorer, le pape Bergoglio a bien l’intention d’y mettre fin. Vaste programme ! – Dossier coordonné par Christian Terras et Gino Hoel – Découvrez l’ensemble de notre dossier dans Golias Magazine n°160 –

1. A noter que la plupart de ces cardinaux (à part le cardinal Danneels) ont tous été – comme lui – créés en 2001 (le plus important du pontificat polonais : 42 prélats honorés).

2. Austen Ivereigh, The Great Reformer : Francis and the Making of a Radical Pope, Ed. Allen & Unwin, 2014 (ouvrage non traduit en français).

Maltraitance

J’ai entendu sur France Inter, le 3 mars dernier, à l’émission Le téléphone sonne, une excellente discussion sur la maltraitance dont sont victimes les enfants. Ce qui m’a frappé est l’extrême complexité de cette question.

D’abord il a été dit que l’enfant maltraité par ses parents se sentait coupable de cette maltraitance. Dans cette réaction a priori paradoxale (on attendrait plutôt une révolte) je vois resurgir un fond archaïque de l’humanité, qui rattache toujours le malheur à la culpabilité. Voyez les deux sens de notre mot « misérable » (malheureux et méchant). Dans la Bible l’homme frappé par le malheur (un aveugle par exemple) est censé avoir mérité son sort, et Job accablé s’entend dire par ses amis qu’il a péché. C’est le vieux fantasme théologique de la rétribution , pendant occidental du karma indien, qui lie le sort qu’on a à ce qu’on mérite. Ainsi disons-nous encore lors d’une épreuve : « Qu’est-ce que j’ai fait au bon Dieu pour mériter cela ? »
L’enfant attend naturellement de ses parents qu’ils l’aiment, et il voit en eux, comme on peut voir en Dieu, l’archétype de la bonté. Si la réalité dément cette attente, il s’accuse lui-même, au lieu de les incriminer. Aussi peut-il refuser d’en être séparé, car affectivement il tient à leur présence auprès de lui. Même complètement « saboté » par eux, comme il se voit dans l’effrayante et lucide Lettre au Père de Kafka, son « placement » ailleurs n’est pas toujours une solution aisée.
La question se complique encore quand certains anciens enfants maltraités deviennent à leur tour plus tard des parents maltraitants. N’ayant jamais réfléchi froidement à ce qui leur est arrivé, ils croient normal ce type de comportement, qu’ils répètent. La leçon générale est qu’il faut se libérer, par la réflexion, des attentes « archétypales ». Certes nous les projetons naturellement sur nos géniteurs : le père doit être le Père, le Re-père, quoi qu’il fasse. Mais enfin la vie doit être un combat entre les projections primitives et les perceptions réelles. On ne peut pas rester toujours dans la fantasmagorie et la sujétion. Et ce que je dis ici des enfants vaut aussi pour beaucoup de croyants qui vivent leur religion sur le même mode.

Voir aussi : On ne répond pas à son père…