Didactisme

C’est enseigner ce qu’on sait à celui qui ne le sait pas. A priori, quelle plus noble et plus utile tâche ? Pourtant ce mot a mauvaise presse aujourd’hui. Parlant de la crise de l’école, le recteur de l’Académie de Caen a déclaré : « Il faut imaginer un enseignement beaucoup moins didactique…, plus vivant, plus concret, qui mette la classe en activité, dans l’échange, la confrontation, le désaccord. » (Télérama, n°3394, p.8) Autrement dit, il faut faire parler les élèves, les pousser même à l’affrontement, et le rôle du professeur sera au départ, non point celui d’un dépositaire du savoir à transmettre, mais celui d’un animateur de débat.

Cette attitude fleurit dans le « pédagogisme » qui sévit depuis des dizaines d’années chez les hauts responsables de notre Éducation nationale (ex. Instruction publique). Elle conduit à la pire démagogie. Bien sûr, je ne suis pas pour qu’on revienne au cours ex cathedra, asséné aux élèves de façon univoque, comme un catéchisme, qui est le fait de répéter en écho (ekhein) une voix descendue d’en-haut (kata). Mais enfin, de cette caricature de l’enseignement à la simple écoute et prise en compte de discussions sans ordre et dignes du café du commerce, il y a un grand pas. J’ai souligné dans mon billet Naturel (Golias Hebdo, n°289), à propos du film de Laurent Cantet Entre les murs, que le cours ainsi conçu ne peut que dégénérer en une immense pagaille, ce qu’on voit effectivement à l’écran. Le masque tombant, si nécessaire pourtant à chacun pour que la vie en société soit vivable, chacun y va de son idée, alimentant à qui mieux mieux cacophonie et violence.
Il y a angélisme à s’imaginer que l’élève sait tout d’avance, et qu’on n’a pas besoin de lui apprendre quoi que ce soit. Les idées de Socrate et de Rousseau sur l’accouchement des esprits ne peuvent fonctionner qu’en relation individuelle, comme celle d’un élève avec son précepteur. Sinon il y a illusion. Écoutons la réponse qui est faite à celui qui en est dupe dans Micromégas de Voltaire (chapitre 7) : « Ce n’était donc pas la peine que ton âme fût si savante dans le ventre de ta mère, pour être si ignorante quand tu aurais de la barbe au menton. »

Béatification de Mgr Romero : quand le Vatican réécrit l’histoire…

Enfin ! Voilà Mgr Romero sur le point d’être béatifié. Dès le lendemain de sa mort en 1980, des voix dans toute l’Eglise l’avaient réclamé. En vain. Décryptage.

Mgr Roméro va être béatifié et nous ne pouvons que nous en réjouir. Reste à savoir quel sens donner à cette célébration. Il n’est pas inutile, et c’est le moins que l’on puisse dire, de rappeler que Jean Paul II, tellement préoccupé par son anticommunisme, quitte à favoriser la mafia pour obtenir des fonds pour la Pologne, ne l’a pas soutenu de son vivant et était opposé à sa béatification. L’option préférentielle pour les pauvres n’avait pas le même sens pour le pape défunt canonisé et l’archevêque de San Salvador. Mgr Roméro, en devenant évêque, s’est converti. Lui qui était de l’Opus Dei a changé en accompagnant ceux et celles dont il avait la charge. Comme Don Helder Camara, il était de ceux qui pensent que la présence réelle du Christ est aussi dans les pauvres.
Rappelez-vous cet épisode : on vient demander à l’archevêque une célébration de réparation et il répond : « Seigneur, au nom de mon frère le voleur, je te demande pardon. Il ne savait pas ce qu’il faisait. Il ne savait pas que tu es vraiment présent et vivant dans l’Eucharistie. Ce qu’il a fait nous touche profondément. Mais mes amis, mes frères, comme nous sommes tous aveugles ! Nous sommes choqués parce que notre frère, ce pauvre voleur, a jeté les hosties, le Christ eucharistique dans la boue, mais dans la boue vit le Christ tous les jours, chez nous. »
Il convient aussi de se demander ce que signifie le martyre aujourd‘hui. L’appel de François à aller aux périphéries de l’existence est une invitation à considérer que ceux et celles que vivent avec les pauvres sont les témoins (sens du mot martyr) de la foi. On peut supposer que c’est le sens de cette béatification pour le pape, mais nous devons demeurer vigilants quant à une éventuelle récupération. Oscar Romero est mort parce qu’il défendait, non l’orthodoxie mais la vie des plus pauvres et s’il doit être déclaré bienheureux, c’est pour cette raison. Or, la communication du Vatican oublie tranquillement cet aspect, insistant sur son assassinat pendant la messe…
Mais il fut martyre certes, mais aussi parce qu’il avait appelé les militaires à désobéir à la répression. Voilà qui donne à penser sur le rôle des chrétiens aujourd’hui. Les témoins de la foi ne sont pas seulement ceux et celles qui souffrent parce qu’on les empêche de vivre leur foi (et ils sont nombreux et nous pensons à eux) mais tous
ceux et celles qui luttent pour plus de justice. « Tout ce que vous aurez fait au plus petit… » Vous vous souvenez ! [découvrez l’intégralité de notre dossier dans Golias Hebdo n° 372]

Évolution

Ce mot a chez nous des connotations positives : « Il faut évoluer », etc. Il est significatif d’une croyance généralisée au progrès, que nous devons au scientisme du 19e siècle. Mais aujourd’hui cette notion a été abandonnée par les généticiens et biologistes, qui parlent simplement d’« innovation » (neutre), dont le résultat peut être soit un succès, soit un échec quant à l’adaptation à de nouvelles conditions de vie de l’individu qui « innove ».Mais comme nous ne voyons que les réussites, en ne pensant pas aux échecs, nous faisons de ces réussites une loi, et avons de l’évolution une vision fondamentalement positive. Les laissés-pour-compte, les ratés qu’elle produit, nous les oublions. Car l’innovation ne garantit en aucune façon la réussite – et même, proportionnellement, les possibilités de réussite sont très faibles dans l’ensemble du processus adaptatif.
Les innovations sont brusques, et n’obéissent pas à un mouvement linéaire et régulier. Il n’y a derrière tout cela aucune finalité prédéterminée, tout vient du hasard, de l’aléatoire. C’est une loterie, où il est impossible de prévoir, au départ, quels seront les gagnants. On sait que l’ancien créationnisme, qui interprétait littéralement le début de la Genèse, a été « relooké » aux États-Unis par le mouvement dit de l’Intelligent Design (ID), selon lequel il faut voir dans l’évolution un but, un dessein, les résultats finaux garantissant le projet initial. Mais, comme susdit, on oublie l’immense foule des ratages antérieurs, et évidemment toujours possibles dans l’avenir. Que ne relit-on Darwin, qui au rebours de l’idée de progrès dominant son siècle, a le premier perçu le hasard fondamental qui préside à l’évolution !
Notre narcissisme et notre nombrilisme sont si grands que nous oublions que nous ne sommes que le résultat de la rencontre d’un spermatozoïde plus sprinteur que les autres avec un ovule. Nous aurions pu ne pas être là : mais nous n’imaginons jamais le contraire. Le sens que nous affectons à notre vie n’est que le désir que nous avons de sa présence. Mais si cette absence de sens est le vrai, essayons au moins d’en donner un aux relations que nous avons avec les autres.

Voir aussi : Finalité.

Combat

J’ai vu sur la Cinq, pendant la soirée du 3 février dernier, l’excellente émission Engrenage : les jeunes face à l’islam radical. À cette occasion, un très sympathique imam strasbourgeois a dit des choses très justes, par exemple que proposer sur le Net de vouloir « épouser » des jeunes filles de 14 ans revenait en fait, purement et simplement, à vouloir les violer. Et surtout, il a donné une définition à mon avis très intéressante du jihad, ou combat dans la religion musulmane. Pour lui, ce combat doit être intérieur à l’âme de chaque croyant, qui doit lutter contre ses mauvais penchants, contre le mal en lui. En aucun cas ce ne devrait être un combat extérieur, une lutte faite par les armes contre les non-croyants.

J’ai toujours pensé qu’il y a un grand avantage à intérioriser le fait religieux, la relation à Dieu par exemple dans le cas des religions abrahamiques. Si l’on voit la religion comme un pacte conclu avec un Dieu extérieur, auquel on est relié (religare) par une alliance (adligatio, de même racine), on comprend le pacte comme un échange réciproque, ou comme on dit en droit synallagmatique : c’est un do ut des, un je te donne pour que tu me donnes. J’échange mon obéissance contre une récompense espérée (comme le Paradis), et inversement si j’enfreins le contrat, ce Dieu transcendant est fondé à me punir (par exemple en m’envoyant en Enfer). C’est une religion de la carotte et du bâton, dont beaucoup encore chez nous-mêmes ne sont pas sortis. Dès lors, pour s’attirer les bonnes grâces de Dieu et obtenir la gratification corrélative, on peut aller défendre sa cause manu militari. « Que répondre, disait Voltaire, à celui qui s’imagine gagner le ciel en vous égorgeant ? »
Mais si on voit Dieu non comme un être extérieur et tout-puissant, mais comme une voix purement intérieure avec laquelle nous pouvons dialoguer, alors tout ce que je viens de dire disparaît. Il s’agit désormais, par un accueil scrupuleux de cette voix, et une relecture profonde de soi (relegere), de nous réunir à ce que nous avons de plus intime. Cela ne vaut-il pas mieux que le combat extérieur pour imposer ses convictions aux autres, y compris en les tuant ?

Voir aussi :
Des deux sens du mot « religion »
Religion et spiritualité : du lien collectif à la relecture de soi
Religion et spiritualité : enregistrement audio

Petitesse

Certains esprits manquent de dignité, en ne recherchant par exemple que leur profit, et en faisant leur miel de ce qui devrait susciter, en tout être normal, la réserve et le respect. Je pense à ceux qui au lendemain de l’attentat contre Charlie Hebdo, ont mis en vente sur eBay l’exemplaire alors en cours du journal. Illustré par Charb, Honoré, Tignous, Cabu et Wolinski, avec Michel Houelbecq en une, ce numéro s’est négocié pour plus de 300 euros. Contrairement à PriceMinister et Le Bon Coin, qui ont eu plus de dignité et je dirai de déontologie, eBay n’a pas interdit la vente du journal, expliquant que le site était « une place de marché ouverte qui n’impose aucune restriction en termes de prix des objets en vente ». (Source : 6Medias, 22/01/2015)

Je sais bien que comme disait Vespasien, qui imposa un impôt sur les urinoirs publics, « l’argent n’a pas d’odeur ». Mais est-ce une raison pour vouloir faire argent de tout ? Cela me fait penser à la vente aux enchères des sandales, de la montre, et des fameuses lunettes rondes de Gandhi, dont j’ai parlé dans mon billet « Argent » (Golias Hebdo, n°71). Et à ce compte-là, pourquoi ne pas mettre en vente, si on parvient à en avoir possession, telle ou telle pièce de vêtement d’un terroriste, et même éventuellement l’arme dont il s’est servi ? Ce seraient, pour les acheteurs, des objets de spéculation profitant de la curiosité malsaine du public, et aussi, pourquoi pas, pour certains pervers des reliques à vénérer. Et on sait à quels excès peut mener en général le trafic des reliques, la simonie par exemple dans le monde chrétien (voyez mon billet « Relique », dans le n°285 de Golias Hebdo).
Auri sacra fames, « l’exécrable faim de l’or », disaient les anciens Romains. Ces petits spéculateurs sans gloire nous ont donné à leur échelle un modèle de ce Triomphe de la cupidité, pour reprendre le titre du livre de l’économiste américain Joseph Eugene Stiglitz (2010), qui caractérise notre époque. Mais il faudrait que tous ces petits esprits sans morale se souviennent du sort de Midas, changeant en or tout ce qu’il touchait, et donc y compris ses aliments : il mourut de faim, car l’or ne se mange pas.