L’après Charlie – A quoi les écoles doivent-elles servir ?

Le rôle des écoles primaires et secondaires dans la société française a fait couler beaucoup d’encre et de salive durant la semaine qui vient de s’écouler. Cela s’est articulé autour de quatre points : les réactions de défi lors de la « minute de silence » imposée après l’attaque contre Charlie-Hebdo de la part de certains élèves ; les débats médiatiques sur la meilleure réponse à donner au sujet de ces réactions de défi ; les poursuites et les sanctions immédiates prises à l’encontre de ces jeunes ; les décisions finalement adoptées en urgence par la ministre de l’éducation nationale, Najat Vallaud-Belkacem (annoncées le 22 janvier). Implicitement, il y a l’idée que le système d’enseignement est à la fois l’une des causes et l’une des solutions, ce qui n’est pas faux. Mais nos gouvernants abordent-ils le problème par le bon bout ? N’ont-ils pas tendance à confier à l’école la tâche incommensurable de régler tous les problèmes qu’ils ne parviennent pas à résoudre parce qu’il ne le veulent pas vraiment ?

La question cruciale, très peu évoquée, est la légitimité d’une minute de silence dans les écoles et dans les classes. Pourquoi imposer ce rituel à tous les élèves de France ? Pourquoi faire partager à toute la population l’émotion et la peur ressentie par les gouvernants et les élites envers les jeunes terroristes islamistes réels et potentiels, eux qui se sont sentis d’un coup vulnérables, ce sentiment faisant suite à une sorte d’insouciance irresponsable, parce qu’ils ont tué des gens qu’ils fréquentaient et qui faisaient partie de leur monde ? Il n’y a pas que cela. L’une des préoccupations de François Hollande depuis son élection est d’étayer l’idée qu’il est à la hauteur de sa fonction de président. Quoi de mieux que de se poser en incarnation de l’unité nationale, en garant des valeurs républicaines, en chef victorieux des armées et en leader du monde libre ? Cela suppose que chacun obtempère et adhère au slogan « Je suis Charlie. » Drapé dans une posture autoritaire, on nous assure qu’aucun « incident ne restera impuni. » On frémit, mais une telle attitude rigide se révélera peu dissuasive et permettra à certains jeunes de se faire remarquer (et valoir) comme marrants et courageux. Déjà, on apprend qu’un jeune défendant le slogan « Je suis Charlie » a été tabassé par un autre qui « n’est pas Charlie. » L’ambiance est telle qu’il semble impossible de n’être ni l’un ni l’autre.
Dans cette perspective, qui regimbe est fatalement complice des islamistes, opposé aux libertés d’expression et de la presse et antisémite, et donc digne d’être voué aux gémonies, y compris par des poursuites judiciaires et des condamnations. Mais est-ce à l’école, aux enseignants, aux proviseurs, aux principaux, aux directeurs d’écoles, d’imposer aux élèves une pensée unique ou une morale civique, voire un chantage intellectuel ? N’y a-t-il pas d’autres objectifs sur lesquels les écoles devraient être plus performantes bien avant ce rôle idéologique que les gouvernants cherchent à leur faire jouer ? C’est là qu’on prend les choses par le mauvais bout. Au lieu de sanctionner les élèves qui n’adhèrent pas à la doxa officielle, ne faudrait-il pas plutôt recentrer l’activité en classe sur la transmission des savoirs ? Au lieu de cela, on entend que les réseaux sociaux et numériques permettraient aux élèves d’en savoir autant que les enseignants et que leur autorité en pâtirait. De même, croire que les écoles doivent « éduquer » les élèves (« éducation nationale ») alors qu’elles doivent surtout les instruire (« instruction publique ») est symptomatique de l’état de déréliction des élites.
Quelle utilité va bien avoir une « journée de la laïcité » (tous les 9 décembre) si l’école, en ne permettant pas assez qu’elle ne le fait, héroïquement parfois, aux élèves défavorisés d’apprendre les savoirs établis, reste un système qui les exclut et les rend du coup perméables aux idées irrationnelles et visions surnaturelles qui passent à proximité ? N’y aurait-il pas mieux à faire durant toute une journée d’école ? En réalité, l’adhésion aux valeurs de la République se fera naturellement, spontanément, à partir du moment où ses représentants seront efficaces en matière de chômage et exemplaires (quatre ministres ont dû démissionner en deux ans… !) et dans la mesure où la société française facilitera la réussite de tous les jeunes, y compris celles et ceux qui sont nés dans des familles aux capitaux économiques, culturels et relationnels plus faibles que les autres. Les politiques aiment croire à la persuasion des discours, ne serait-ce que pour expliquer narcissiquement leur carrière par leur habileté personnelle, mais cette adhésion aux valeurs la république ne pourra être imposée par une sorte de lavage de cerveau. La République doit la mériter et ce n’est pas malheureusement pas assez le cas. Rien ne serait pire que d’avoir de la part des élèves, soit des réponses zélées et opportunistes (lèche-cul, cynisme, mensonge, mauvaise foi), soit des réactions de défi et de révolte. Bref une agitation totalement inutile sauf à trouver un intérêt politique cynique à faire diversion vers une vision communautariste des choses.
On place les enseignants dans une position impossible de fervents promoteurs de cette doxa. Il faut dire que la hiérarchie pèse très fortement sur eux et qu’ils sont surveillés de près par les inspecteurs et les Rectorats. On a vu des reportages où ils étaient censés organiser des débats sur la liberté d’expression et la liberté de la presse, sur le blasphème et la lecture des images de presse. Comme s’ils étaient formés à cela. Comme si les choses n’étaient plus compliquées que ce que le ministère appelle « éducation aux médias. » Les Reception Studies montrent par exemple qu’il est socio-logique qu’une même image ou texte soit interprété et utilisé de façons très variées par des publics. Ces connaissances font l’objet de cours dans les Universités et supposent d’avoir obtenu un baccalauréat général. Il est aberrant de faire aborder ces réalités par des enseignants qui n’y connaissent rien et qui se contentent de vagues poncifs. La notion de « décryptage » est par exemple hautement fallacieuse et témoigne d’une grande ignorance. On parle d’images qui seraient « novices » par elles-mêmes. Du grand n’importe quoi. L’auteur de ce texte a par exemple répertorié neuf définitions concurrentes de la notion de liberté de la presse sans qu’aucune ne l’emporte en légitimité. Organiser des « débats » dans les classes est-il opportun alors que la sociologie ne fait pas partie des matières fondamentales au collège et au lycée et que ni les élèves ni les enseignants ne disposent des connaissances pour en parler de façon informée ?
La ministre annonce également que les enseignants devront apprendre aux élèves à « faire la différence entre ce qui est de l’information et ce qui n’en est pas » (dixit)… ! C’est le pompon : voilà une question qui est totalement indécidable et insoluble et les enseignants du secondaire auront fort à faire… ; il faudra exiger de tous une licence dans une faculté de communication ! C’est en effet une question qui n’a aucun sens. Tout dépend de ce qu’on entend par « information. » Les services du ministère vont-ils procéder à un tri entre le bon grain et l’ivraie de tout ce qui s’écrit et se diffuse pour nous « révéler » ce qui relève de l’information ou pas ?! Et si ce n’est pas de l’« information », qu’est-ce que c’est ? On sent bien qu’on doit séparer information et opinion (ou commentaire), mais n’est-il pas naïf d’accepter cette dichotomie quand on sait que les médias trient les informations selon des critères qui n’ont rien d’objectif et de scientifique et qu’ils laissent de côté une multitude d’informations qui ne sont pas considérées comme telles par les journalistes ? La recherche scientifique montre qu’on peut donner une opinion indirectement, par exemple en choisissant de parler ou de taire quelque chose, en invitant untel et pas untel à s’exprimer à l’antenne, en triant les personnes interviewées dans la rue, en imposant un angle a priori au reporter, en adoptant un ton enjoué ou du pathos, etc. De même, cette distinction se double d’une autre, entre information et propagande ou publicité ? Le traçage de la limite entre « information » et autre chose sera donc éminemment subjectif, intéressé et conditionné ; il n’y a pas de limite objectivable (par qui ?). En outre, que faire des énoncés où opinion et information seront entremêlées au point de ne pas pouvoir les séparer ? à l’Université, il y a des cours de sémiologie et de sociologie qui essaient de sensibiliser les étudiants à cette complexité ; ils ne comprennent pas tous alors qu’ils ont le bac.
De plus, on place les enseignants du secondaire dans une situation de porte-à-faux ingérable en défendant la liberté d’expression alors qu’ils doivent signaler aux surveillants les manifestations contraires à la doxa imposée aux élèves… Ils n’ont aucune chance de convaincre certains élèves qui seront prompts à percevoir cette contradiction spectaculaire de façon goguenarde ou énervée. Il ne faut pas les prendre pour des imbéciles. Or il y a toutes les chances que ce soit le sentiment qui les anime alors que ces élèves récalcitrants sont pour la plupart dans des filières et des établissements de relégation, déjà éliminés de la course aux bons diplômes et ils le savent fort bien. Il est déjà très difficile de les motiver pour réussir dans les cursus où ils se trouvent (filières courtes, baccalauréats professionnels, préparation à des métiers manuels). Comment espérer leur inculquer une morale civique alors qu’ils se sentent irrémédiablement exclus et sans espoir de s’en sortir par l’école, quand l’économie souterraine leur offre des revenus sans passer par un CAP ?
Si certains d’entre eux expriment des idées favorables aux terroristes islamiques, ce n’est pas parce qu’ils sont congénitalement méchants ou pernicieusement endoctrinés : c’est parce qu’ils se sentent rejetés et qu’ils sont conduits à utiliser parfois quelques vagues slogans religieux pour extérioriser leur malaise et leur révolte contre leur sort funeste. La plupart des politiques et des journalistes se bouchent yeux et oreilles : ils ne veulent ni voir ni admettre cela et se focalisent sur la dimension punitive. Ils ne se rendent pas compte que leur attitude alimente ce dont ils se lamentent. Ils ne se rendent pas compte de la violence symbolique qu’ils imposent à ces jeunes désespérés par le contexte fermé que la société française leur propose et leur impose. Comment s’étonner ? Pourquoi les gouvernants ne se rendent-ils pas compte qu’en imposant une cérémonie (minute de silence) ils provoquent inutilement des réactions de protestation ? Que vont penser les jeunes qui sont condamnés dans ces conditions ? Cela va-t-il les raisonner ? Cela ne risque-t-il pas au contraire de les conforter et de les pousser vers le radicalisme islamique, qu’ils percevront comme la seule voie de salut, comme la seule façon de vivre le moins mal possible leur situation d’exclusion sociale ? Ne risque-t-on pas, par puritanisme et manque d’intelligence tactique, de stimuler le phénomène que l’on cherche à éradiquer ?
Cette réponse moralisatrice et répressive tombe donc à côté. Gravement. Elle place les enseignants de collège et de lycée en « première ligne » (de front) et il faut s’attendre à des violences à leur encontre. C’est irresponsable. Ce ne sont pas des soldats au service du gouvernement ; ils sont au service du public afin d’aider enfants et jeunes à apprendre les connaissances qui leur permettront de se débrouiller dans la vie. On veut restaurer l’autorité des enseignants par la force alors qu’il faudrait offrir de véritables chances de réussir grâce au savoir à ces millions de jeunes des quartiers populaires (et laisser les religions dans le giron familial). Comme par hasard, la ministre venait en décembre de diminuer le nombre de zones d’éducation prioritaire pour des raisons non d’efficacité pédagogique mais d’économies budgétaires (« Un plan à haut risque » titrait Le Monde le 17 décembre dernier). Pourquoi être obsédé par la parité sexuelle dans les écoles (polémique sur la théorie du genre) tout en laissant les magasins de jouets utiliser les stéréotypes les plus éculés en matière de division sexuelle du travail ? Est-ce en acceptant que le patronat décide des programmes de la série économique et sociale et la transforme ainsi en lieu de propagande entrepreneuriale au lieu d’ensemble de connaissances établies utiles aux lycéens pour comprendre le monde qui les entoure que l’on facilite leur future embauche ?
Pourquoi mettre en place une réforme Peillon pour distraire des élèves qui seraient trop fatigués, les pauvres chouchous, en se soumettant à des considérations plus démagogiques que pédagogiques ? Pourquoi sans cesse alléger les programmes et suspendre les barrières destinées à sanctionner un niveau (redoublement, CM2/6e, brevet des collèges) alors que les élèves auraient surtout besoin de maîtriser les bases du français, de la lecture et du calcul ? Quelle aberration que de vouloir formater des citoyens conformes le doigt sur la couture du pantalon alors qu’on ne leur donne pas les moyens de savoir lire, écrire et compter ? Pourquoi vouloir à toute force diminuer les exigences des séries du baccalauréat en imposant des barèmes plus que bienveillants et en remontant les notes des correcteurs jugés sévères ? Pourquoi ne pas remettre la carte scolaire en vigueur en y intégrant les écoles privées pour éviter le plus possible la ségrégation scolaire ? Pourquoi y a-t-il autant d’élèves par classe alors qu’on sait qu’il en faudrait moins ? Pourquoi se contenter d’alibis minables à la sélection scolaire comme les conventions que Sciences-Po Paris passe avec des lycées populaires ? Pourquoi ne pas obliger les maires des communes bourgeoises à construire de vrais logements sociaux moyennant une mise sous tutelle préfectorale pour engendrer de la mixité ?
Bref, rend-on service aux élèves d’origine sociale défavorisée en les maintenant dans le système au nom de la lutte contre « l’échec scolaire » mais en abaissant considérablement le niveau des efforts qu’ils doivent fournir ? Du coup, ils ne savent rien. Ce n’est clairement pas le meilleur service à rendre à ces jeunes. Pourquoi les ministres successifs se complaisent dans les discours incantatoires (« école plus juste »), les effets d’annonce, les thématiques sociétales (parité, laïcité, civisme, homophobie, etc.), le jargon bureaucratique (« approche plus fine des disparités territoriales ») et pédagogiste et les recettes à la mode (l’informatique comme panacée, par exemple) alors que les enseignants de lycée ne retirent que deux points sur vingt même quand l’expression écrite en français est catastrophique ? Pourquoi les gouvernants diminuent les emplois de fonctionnaires titulaires mis au concours alors que, outre que c’est le seul secteur où les femmes sont payées pareil que les hommes, c’est aussi la voie méritocratique par excellence et qu’une telle diminution de postes (ne serait-ce que par les privatisations et les externalisations) donne un signal négatif aux élèves des classes populaires. On leur dit en substance (et ils comprennent) : même si vous travaillez bien à l’école, vous avez peu de chances d’être récompensés car c’est la cooptation entre rejetons de la bourgeoisie supérieure ou moyenne qui fonctionnera.
En ce domaine scolaire comme en bien d’autres, le risque est d’établir un diagnostic erroné en urgence et de choisir des solutions qui, de ce fait, seront au mieux sans effet voire entretiendront le phénomène… La bonne foi des gouvernants n’est pas en cause : les décisions arrêtées ont les atours de la bonne intention et de la volonté sincère. Comment expliquer alors qu’ils se trompent aussi souvent avec des conséquences que l’on connaît ? On peut attribuer ces mauvais choix à un mélange (1) de précipitation (emprise émotionnelle, pression médiatique, réactivité vue comme qualité), (2) de formation lacunaire en sciences sociales (savoirs peu divulgués) et (3) d’automatismes de pensée personnels et professionnels. Que leur entourage soit courtisan et pusillanime ou bien pluraliste et courageux, ce sont les ministres qui finissent par décider. Il est triste de constater que les connaissances en sciences sociales les inspirent aussi peu. Jacques Le Bohec

Prosélytisme

C’est le fait de vouloir amener les autres à ses propres croyances. Ainsi en christianisme lit-on ces paroles, mises dans la bouche de Jésus ressuscité : « Allez donc, faites de toutes les nations des disciples, baptisez-les au nom du Père, du Fils et du Saint-Esprit. » (Matthieu, 28/19) Je doute que Jésus ait pu utiliser cette formulation trinitaire, le dogme de la Trinité s’étant imposé bien plus tard.

Mais l’idée est bien qu’il faut évangéliser, baptiser, convertir, s’en donner la mission. C’est ce programme que le pape actuel a repris d’ailleurs lors de sa dernière visite aux Philippines, en décrétant l’Asie « terre de mission ».

Le partisan du prosélytisme croit naturellement être dans le vrai, et que les autres sont dans l’erreur, ce qui est une manifeste preuve d’orgueil pour soi-même, et de dépréciation pour les autres. Tant qu’il veut convaincre par la seule parole, il n’est peut-être pas dangereux, encore qu’une vraie discussion ne doive pas à mon avis supposer dès qu’elle s’engage la conclusion où elle aboutira. Mais très vite il peut user de la force pour parvenir à ses fins. C’est le fameux « contrains-les d’entrer » (compelle intrare) qu’Augustin a utilisé contre les Donatistes, en utilisant à sa propre façon un passage évangélique : « Le maître dit alors au serviteur : ‘Va sur les routes et dans les sentiers, et force les gens à entrer, afin que ma maison soit remplie’. » (Luc, 14/23).
Les crimes des prosélytes, comme le mépris des non-croyants, ne sont certes pas le propre du christianisme. On ne les dénoncera jamais assez. Qu’on pense avoir soi-même trouvé le vrai, je peux le comprendre, bien que la phrase de Pilate : « Qu’est-ce que la vérité ? » (Jean, 18/38) me semble extrêmement profonde. Qu’on veuille le crier sur les toits, passe encore. Mais qu’on veuille l’imposer aux autres, et très souvent manu militari, est inacceptable. Si l’on veut qu’ils nous imitent, il vaut mieux leur en donner envie par l’exemple : il n’y a de conversion que par contagion. Aussi, avant de s’occuper des autres, il faut s’occuper de soi-même, selon la belle phrase de Gandhi : « Soyez vous-mêmes le changement que vous voulez voir dans le monde. »

Le pape François : l’affaire
du « coup de poing »

Décalage horaire ? Méconnaissance du problème ? Les propos tenus par François dans l’avion qui le menait du Sri Lanka aux Philippines (1), méritent de s’y arrêter un instant. Si nous les avons trouvés déconcertants, nous ne fûmes pas les seuls ! Même les conservateurs ont failli tomber en pâmoison (2) !

Interrogé effectivement sur les massacres de Paris, le pape eut cette phrase étonnante : « Si un grand ami dit du mal de ma mère, il doit s’attendre à recevoir un coup de poing  ! » Nous voilà prévenus…

La liberté d’expression, selon lui, serait « un droit, une obligation », à condition de ne « pas offenser  ». Une liberté d’expression en demi-teinte ? Non ! « Tuer au nom de Dieu est une aberration. » Au reste, « nous avons l’obligation de parler ouvertement »… sans « offenser » car « il y a des limites  » ! Ah bon ? Mais alors, encore une fois, est-ce toujours la liberté d’expression ? Un vrai danseur de tango, ce cher François ! Un pas en avant, deux en arrière, un sur le côté… Vous avez le tournis ? Nous aussi ! D’autant qu’il recourut à un exemple bien mal choisi : le massacre (des protestants par des ultra-catholiques) de la Saint-Barthélemy (1572). Mais davantage qu’une guerre de religion, ce triste épisode de notre histoire était surtout une lutte de pouvoir entre nobles (soutenu par un peuple fanatisé) dans un contexte socio-politique complexe (et un roi défaillant). En étions-nous là, ce fatal 7 janvier 2015 ?

La suite de son intervention questionne bien plus, finalement, que « le coup de poing  » et la Saint-Barthélemy. En effet, pour l’évêque de Rome – qui en appela dans les airs à Benoît XVI et son discours de Ratisbonne (même s’il allégua ne plus s’en souvenir…) –, le problème, la faute de tout cela, c’est « l’héritage des Lumières » : il a permis le développement d’une « mentalité post-positiviste, qui porte à croire que les religions sont une sorte de sous-culture, qu’elles sont tolérées mais sont peu de choses ». A ses yeux, « tourn[er] en dérision » les religions, c’est « provoqu[er] ». Le retour de la célèbre « dictature du relativisme  », chère au pape allemand ? A moins qu’il ne s’agisse d’une posture commune à tous les religieux ? De fait, un article du Monde (3) nous apprenait, le 17 janvier dernier, que les futurs imams à la Grande Mosquée de Paris partageaient les propos du pape : « La meilleure phrase que j’ai entendue cette semaine, c’est celle qui est sortie de la bouche du pape. La presse ne peut pas dire tout ce qu’elle veut, il y a des choses qu’on ne peut pas toucher. » Ces propos pontificaux relanceront-ils le dialogue islamo-chrétien mis à mal par le pape Ratzinger (depuis Ratisbonne, justement), lequel – depuis 2006 – est dans l’impasse ?

Naturellement, en France, il est difficile d’accepter ce type d’argument. La loi sur la liberté de la presse (1881) encadre parfaitement ce qui est dicible de ce qui ne l’est pas (4). C’est d’ailleurs ce que rappela entre les lignes Christiane Taubira, garde des Sceaux et ministre de la Justice, lors des obsèques de Tignous : « On peut tout dessiner, y compris un prophète parce qu’en France, pays de Voltaire et de l’irrévérence, on a le droit de se moquer de toutes les religions.  » Évidemment, il se trouvera toujours des esprits chagrins pour se sentir offensés ou injuriés : il s’agit de leur interprétation qui ne peut, par bonheur, primer sur le droit. Du reste – dans l’autre sens –, combien de catholiques et de femmes ont pu se sentir injuriés et diffamés dernièrement par le cardinal-patron de l’Ordre de Malte, le tradi-friendly Mgr Burke (5), lequel affirmait sur un site nord-américain que « le féminisme radical » (après le Concile, évidemment) était la cause de la pédophilie dans l’Église ?

L’Obs publiait il y a peu un entretien6 édifiant de la présidente du musée Guimet, Sophie Makariou, spécialiste des arts de l’islam, dans lequel elle rappelle qu’« il n’y a pas stricto sensu de condamnation de la figuration dans le Coran. Ce qui est illicite, c’est l’adoration des images et des idoles ». Mieux ! Le visage de Mahomet fut représenté, la première fois, en 1307… Mais caricaturer ou représenter un prophète ou un dieu, est-ce adorer une image ou une idole ? Est-ce « offenser » les croyants, pour paraphraser le pape Bergoglio  ? Il semble surtout que certains croyants (quels qu’ils soient) n’aient jamais réellement étudié leur religion ; les « sachants » religieux n’y ont d’ailleurs aucun intérêt s’ils veulent garder la mainmise sur les esprits. Dans le monde catholique, après tout, il fallut Vatican II pour que les croyants s’emparent des textes jusque-là réservés à la seule élite cléricale…

Le blasphème – ou l’idée qu’on s’en fait – ne date pas d’hier. Ainsi, en Marc (2, 5-7) : « Voyant leur foi, Jésus dit au paralysé : Mon enfant, tes péchés sont pardonnés.Or, il y avait quelques scribes, assis là, qui raisonnaient en eux-mêmes : Pourquoi celui-là parle-t-il ainsi ? Il blasphème. Qui donc peut pardonner les péchés, sinon Dieu seul ? » Jésus avait-il blasphémé ? Que non point ! C’est juste l’interprétation de la Loi définie par les scribes qu’il rejetait (en 2, 8) : « Pourquoi tenez-vous de tels raisonnements ? Qu’est-ce qui est le plus facile ? Dire à ce paralysé : Tes péchés sont pardonnés, ou bien lui dire : Lève-toi, prends ton brancard et marche ? » En vérité, ce sont les cœurs endurcis qui voient le blasphème partout… Un article de Mediapart (7) nous rappelle à juste titre que « l’État doit aux uns comme aux autres le libre exercice de leur culte mais doit veiller à ce que cet exercice ne déborde pas sur des pratiques et des organisations qui ne conforteraient pas l’ordre républicain et pourraient même aller jusqu’à le contrecarrer  ». Frapper quelqu’un qui aurait offensé la foi ou la religion, c’est bien menacer l’« ordre républicain ». Ce que François n’a visiblement pas compris. Car pour l’esprit raisonnable et grandi par la connaissance profonde des textes, la foi se moque bien du blasphème, Dieu étant au-dessus de tout cela ; et après tout, croire ou non reste un pari, comme nous l’apprend Pascal. Ce que reprit plus tard Hans Küng, pour qui chacun doit rester libre de croire ou non : « En ce qui me concerne personnellement, j’ai accepté le ‘pari’ de Pascal et je parie – non pas en raison d’un calcul de probabilité ou d’une logique mathématique, mais bien sur la base d’une confiance raisonnable – sur Dieu et l’Infini contre le zéro et le rien. Je ne crois pas aux arrangements légendaires tardifs concernant le message de la résurrection dans le nouveau testament, mais je crois volontiers à leur noyau primitif… Le risque demeure dans ce pari pour une confiance absolue, j’en suis bien conscient. » C’est bien de tolérance et non de violence dont a besoin ce monde, d’ouverture à l’autre et non de « bourre-pif ». François ne peut ici prôner l’attaque et là la liberté de culte. Il faudra bien un jour qu’il s’explique sur ce paradoxe (ce n’est, hélas, pas le seul)…

1. http://www.news.va/fr/news/le-pape-on-ne-peut-provoquer-ou-insulter-la-foi-de
2. http://vaticaninsider.lastampa.it/vaticano/dettaglio-articolo/articolo/francesco-filippine-38584/ (article non traduit en français)
3. http://www.lemonde.fr/societe/article/2015/01/17/a-la-grande-mosquee-de-paris-les-futurs-imams-vident-leur-sac_4558443_3224.html
4. http://www.legifrance.gouv.fr/affichTexte.do?cidTexte=JORFTEXT000000877119
5. http://www.liberation.fr/societe/2015/01/14/le-feminisme-radical-a-cree-les-pretres-pedophiles_1179886
6. http://bibliobs.nouvelobs.com/actualites/20150116.OBS0129/representation-de-mahomet-l-islam-a-perdu-de-vue-sa-propre-histoire.html
7. http://blogs.mediapart.fr/blog/jean-malet/170115/faut-il-rester-charlie

Blasphème, blessure et démocratie

Nous venons de vivre des événements d’une rare intensité.
Le lâche assassinat de la rédaction de Charlie Hebdo, de policiers et de citoyens, mais aussi la mobilisation de millions de personnes dans les rues et sur les réseaux sociaux… Reste à savoir ce que révèle ce consensus. Tout le monde n’a pas manifesté ou proclamé « Je suis Charlie » pour les mêmes raisons. De même, tous ceux qui ont refusé de jouer le jeu de l’unité nationale avaient des motivations plurielles.

Nous venons de vivre des événements d’une rare intensité.
Le lâche assassinat de la rédaction de Charlie Hebdo, de policiers et de citoyens, mais aussi la mobilisation de millions de personnes dans les rues et sur les réseaux sociaux… Reste à savoir ce que révèle ce consensus. Tout le monde n’a pas manifesté ou proclamé « Je suis Charlie » pour les mêmes raisons. De même, tous ceux qui ont refusé de jouer le jeu de l’unité nationale avaient des motivations plurielles. Parmi celles-ci, une est évidente : « Charlie » ne faisait pas l’unanimité et le moins que l’on puisse dire est que c’est un journal qui ne vise pas le consensus !

Et c’est sans doute ce qui rend ses caricatures pertinentes. Elles sont à la marge, fonctionnant comme une loupe qui grossit tel caractère. Certes, il est impossible de marcher avec une loupe mais ceux qui sont visés par les dessins et écrits de « Charlie » devraient se réjouir de voir certains de leurs défauts dévoilés, comme on dit à un ami que sa braguette est ouverte. Pour rester dans le ton de « Charlie »…
Jésus n’était pas dans le même registre, un peu libidineux (c’était avant Freud) mais que penser de ses invectives adressées aux scribes et aux pharisiens, les bons-croyants et bien-pensants, qu’Il traitait de sépulcres blanchis ?
S’étaient-ils sentis blessés par de telles paroles ? Sans doute, puisqu’ils l’ont condamné à mort pour blasphème !
Pourrions-nous donc dire que le blasphème est à l’origine de la foi des chrétiens ? Non, il est seulement le symptôme de notre refus d’un Dieu tellement différent qu’Il vient sans cesse nous déranger, provoquant notre refus et nos accusations. Et c’est sur ce point que « Charlie » était et demeure salutaire, comme le Canard enchaîné qui, mercredi dernier, citait à la « une » un verset de la lettre aux Ephésiens (3, 13) : « Ne vous laissez pas abattre. » L’auteur de la Lettre aux Ephésiens ajoute : « à cause de vos tribulations, elles sont votre gloire. » Paradoxe d’un Dieu mort sur la croix auquel la revue jésuite Etudes a sans doute voulu rendre témoignage en mettant en ligne quelques caricatures de « Charlie » sur le pape et l’Eglise pour « manifester notre soutien à nos confrères assassinés » et « affirmer que la foi chrétienne est plus forte que les caricatures que l’on peut en faire, même si des chrétiens en ont été offensés ». Ce questionnement de la blessure des croyants reprise par le pape qui ne veut pas qu’on insulte les croyants est plus que problématique. D’abord pour des raisons théologiques que nous avons esquissées : Jésus et les premiers chrétiens ont été condamnés à mort pour blasphème… c’est dire l’ambigüité de cette notion. Mais nous devons aller plus loin, puisqu’il s’agit du vivre ensemble dans une société plurielle. Quand nous disons que Jésus est Dieu, nous offensons les juifs et les musulmans et c’est pour cela que les premiers chrétiens furent et continuent à être mis à mort.
Devons-nous pour autant renoncer à notre foi ? Avançons encore : la blessure relève de l’émotion. Or une société ne se fonde pas sur l’émotion des uns et des autres mais sur la raison qui invite au dialogue. Nos pères grecs avaient en horreur l’hybris, la passion, la démesure à laquelle conduisent inévitablement les émotions. Et nous en avons été témoins le 7 janvier. Socrate fut condamné lui aussi pour impiété parce qu’il invitait à dépasser les émotions pour raisonner. Pour le dire autrement : être blessé n’est pas un argument ! Nous continuerons donc ce travail de raison. Critiquant même ce qui semble évident. Espérant quand tout semble aller mal. Pour ne pas nous endormir dans la tranquillité d’un consensus factice ni sombrer dans le cynisme des donneurs de leçons. C’est notre manière d’être « Charlie ». p Golias

Banc

Cet élément de mobilier urbain a tout pour attirer la sympathie. Il permet le repos du marcheur fatigué, l’observation rêveuse de la foule, le rendez-vous des amoureux qui s’y « bécotent », selon la chanson de Brassens, « en s’foutant pas mal des regards obliques / Des passants honnêtes. » À combien de bancs simplement dois-je ces rencontres qui ont illuminé ma vie, au point qu’ils constituent chaque fois pour moi des lieux de pèlerinage attendri et nostalgique ! Le ciel s’y est ouvert, avec les cœurs.

Mais tout le monde n’est pas de cet avis. Témoin la municipalité de Perpignan, qui vient de faire disparaître la plupart des bancs publics de la ville, accusés de favoriser les réunions de SDF. Devant la protestation d’une association écologiste, l’adjoint au maire en charge de l’urbanisme et de l’aménagement a assuré que la mairie « remplacera sans doute certains des bancs de quatre places supprimés par des bancs à une place où on peut se reposer dans la journée mais qui n’incitent pas à s’entasser ou à se vautrer. » (Source : AFP, 05/01/2015)
Ces nouveaux bancs ne favoriseront donc plus les rencontres. Ce seront, dit l’association écologiste susmentionnée, des « sièges pour culs pointus ». Je ne sais s’ils seront vraiment aussi étroits, mais étroit, certes, a bien été l’esprit de leur promoteur. Le pire de la chose est que la mesure ne vient pas d’en-haut, mais a été naturellement réclamée par certains riverains des anciens bancs, qui se sont plaint des « nuisances » qu’ils leur apportaient. Je ne me fais aucune illusion là-dessus : la solidarité n’est pas comme le « bon sens » de Descartes, la chose du monde la mieux partagée.
On ne veut pas voir les naufragés de la vie. Qu’ils aillent ailleurs ! Admirable solution : si on ne voit plus les pauvres, cela veut-il dire qu’il n’y a plus de pauvreté ? Supprime-t-on la fièvre en cassant le thermomètre ? Notre société est bien duale, il n’y a plus de mixité, d’échange entre les groupes, de convivialité au sens d’Illich. Les nantis maintenant s’abritent derrière leur digicode, et chassent même ceux qui n’ont rien de devant chez eux. Reclus face aux exclus. Jusques à quand ?

Les cultes et la Sécurité sociale

La loi du 2 janvier 1978, repose sur une donnée simple, les ministres du culte et membres de collectivités qui ne sont pas affiliés en maladie et/ou vieillesse à une autre Caisse de Sécurité sociale, doivent être inscrits à la Caisse d’Assurance Vieillesse Invalidité et Maladie des Cultes (CAVIMAC). Les ministres de l’Église réformée et les Rabbins ont choisi délibérément, leur affiliation au Régime des salariés, de même plus de la moitié des Pasteurs Évangéliques. Normalement le culte catholique affilie tous ses membres à la Cavimac pour leur temps religieux.

Nous avons eu l’occasion de démontrer, et d’autres avec nous (dernier exemple en date, les dossiers de l’AVREF sur les Travailleuses Missionnaires notamment http://www.avref.fr/ ) que les anomalies étaient nombreuses avec des absences de cotisations de plus de vingt ans. Les autres cultes sont dans le flou, nous l’avons déjà montré pour le culte bouddhiste (http://golias-news.fr/article2281.html et http://golias-news.fr/article5438.html)

A l’heure du drame « Charlie hebdo » et du souci profondément partagé de pas tomber dans des critiques injustes à l’égard du culte musulman : serait-il tabou d’aborder la question? Le premier volet de cette contribution devrait montrer, au contraire, que pour ce culte comme pour les autres nous faisons la différence entre l’honorabilité de cette religion, et les difficultés que connaissent tous les cultes confrontés à la bonne utilisation des dons que les fidèles leur confient.

En but comme les autres aux dérives sectaires

La tuerie des amis Charlie Hebdo, des policiers assurant leur protection, des personnes tuées ou blessées qui ont eu le malheur de se trouver là alors qu’elles auraient pu être ailleurs, donne lieu à de spectaculaires soutiens qui laisseront cependant bientôt seuls les survivants ainsi que leurs proches. L’étendard brandi par les assassins au nom d’une foi professée par des millions de français continuera de diviser les citoyens, comment faire face, vraiment ensemble, aux différences de nos croyances, de nos militances, de nos conceptions de la vie en société, du bonheur ?
Pour bien comprendre, il est nécessaire dans ce contexte de parcourir « LA METAMORPHOSE OPEREE CHEZ LE JEUNE PAR LES NOUVEAUX DISCOURS TERRORISTES » (Novembre 2014), de Dounia Bouzar, Christophe Caupenne et Sulayman Valsan, avec l’aide de l’équipe du CPDSI, des familles et des partenaires (cf. http://www.cpdsi.fr/).

Les auteurs constatent entre autres, page 21 : « Déchoir les parents de leur légitimité et donc de leur autorité constitue l’un des objectifs principaux des radicaux. Cela s’opère de la même façon dans les familles athées, juives, chrétiennes que dans les familles musulmanes ». Plus loin page 31 : « Il est intéressant de remarquer que les activistes juifs et chrétiens, même s’ils apparaissent actuellement beaucoup moins nombreux que les musulmans, ont les mêmes modes opératoires : c’est le sentiment de persécution qui justifie à leurs yeux leur passage à l’acte, qu’ils ne qualifient jamais d’acte terroriste14 mais de « résistance », d’« opération justice », de « manœuvre défensive », de « stratégie rendant nécessaire l’usage de la force »…
Ils invitent page 45, aux approches désormais bien ancrées chez nous (du moins le pensons nous… mais au prix de bien des décennies voir de siècles d’excommunications plus ou moins décrétées !) : « Comme chez les chrétiens, les théologiens ont limité la violence en rappelant le principe fondamental de l’islam, qui consiste à distinguer les passages du Coran dits « principiels » – qui énoncent des vérités constantes – et les passages « circonstanciels », liés au contexte historique de la révélation. « Ce n’est pas parce qu’un conflit mentionné dans le Coran se justifiait à l’époque du Prophète qu’il doit être sacralisé et poursuivi de tout temps et en tout lieu »

L’étude dans son ensemble montre comment internet aujourd’hui fait éclore et nourri les radicalisations. Dans les interviews consacrées aux constats du « centre de prévention des dérives sectaires liées à l’Islam », Dounia Bouzar témoigne : « Appliquer pour la première fois les critères des dérives sectaires – déjà appliqués aux autres religions – à l’islam, c’est assumer que la religion musulmane n’est pas l’islam radical ! En considérant jusqu’alors les radicaux comme de simples musulmans, le gouvernement comme certains élus réalisaient un méchant amalgame, mais surtout caricaturaient cette religion comme archaïque, déconnectée des valeurs de partage, incompatible avec l’égalité hommes-femmes… (« http://www.ccmm.asso.fr/spip.php?article5395)

Confronté comme les autres, à la « bonne » utilisation des dons

La compassion nationale, la participation de tous aux mêmes manifestations vont-elles conduire à la peur de toute critique à l’égard des cultes reconnus ? La liberté de religion oblige-t-elle à se garder de toute investigation dans les associations cultuelles, les associations culturelles et sociales managées par des religieux, les églises, les mosquées, les pagodes, les temples, etc. ? Qu’est-ce qu’un culte « reconnu » ? A quels critères le Ministère de l’Intérieur mais aussi les médias et en général les politiques se réfèrent-ils pour sélectionner les autorités religieuses dignes de considération ?

Pourquoi telle collectivité religieuse est-elle considérée comme une secte ? Au nom de quel article de loi, des milliers de citoyens sont privés de Sécurité sociale, parce que non agréés par l’aréopage des cultes reconnus ? L’adepte dont on peut objectivement critiquer les croyances et les pratiques peut-il rester sans protection sociale sous prétexte que les autorités des cultes reconnus considèrent comme non avenu son affiliation au régime social des cultes, quand bien même aucune autre Caisse ne se soucie de sa protection sociale ? Loin de nous de vouloir, en quoi que ce soit, mettre en exergue les Témoins de Jéhovah, mais tandis que leur collectivité religieuse ne les avait pas affilié à l’URSSAF, les instances de la CAVIMAC firent tout pour empêcher leur prise en charge. Combien de collectivités religieuses ont ainsi été exclues par les « bons cultuels » ? Les associations en charge des dérives sectaires n’ont-elles pas tendance à opérer les mêmes sélections, laissant des milliers de citoyens sans protection sociale dans des structures sans doute justement réprouvées, mais qui peuvent ainsi profiter de la soumission d’adeptes, pour lesquels ils se gardent bien de cotiser.

D’abord soucieuses des dérives sectaires à l’extérieur des cultes, les nombreuses structures autour d’un tel combat, ont dans un premier temps négligé des dérives équivalentes à l’intérieur des cultes reconnus. Les URSSAFs considéraient« chasse gardée » les affiliations des personnes présentes dans les cultes reconnus, tandis que la CAVIMAC considérait qu’elle devait d’abord et avant tout s’en tenir à ce que lui dictaient les autorités religieuses.

Les dégâts sont patents tous les cultes, peu ou prou, sont aujourd’hui responsables de membres dont ils n’ont pas assuré la protection sociale. Ils renvoient alors aux fonds de la solidarité nationale dont l’ASPA, leurs membres indigents restés ou partis faute d’avoir cotisé pour eux au titre de la vieillesse. Les dons des fidèles ont souvent étés utilisés en priorité pour l’immobilier, le patrimoine des congrégations, celui de « bergers » reconnus et honorés à l’intérieur du culte catholique…

108 affiliés à la Cavimac où sont les 2000 à 3000 autres ?

Au 31 décembre 2013, La CAVIMAC compte 23 collectivités religieuses relevant du culte musulman, et 108 ministres ou membres de cette obédience. Le sujet est délicat voir tabou car on sait de nombreux Imams inscrits à la CMU. Alors pour donner le change il est répondu que de nombreux Imams bénéficient de la protection sociale des pays dont ils sont issus, et encore que, sans doute mais on se garde bien de vérifier, beaucoup d’entre eux cotisent à l’URSSAF. Il est dit encore que n’étant pas des associations cultuelles mais culturelles et sociales, elles ne répondent pas aux critères des « cultes reconnus ». Enfin lorsque les services de la CAVIMAC font état des contrôles exercés, la « commission d’affiliation » managée par le lobbying des cultes en place, croit pouvoir déceler un manque de ressources de la part de ces associations et acceptent de ne pas les poursuivre.

On le perçoit la question devient politique comme pour tous les autres cultes : la loi de 1905 proclame la liberté de religion et la séparation de l’Église et de l’État… Les cultes se retranchent derrière leur honorabilité, et leur droit de pouvoir vivre en vase clôt. Qui a dit les religieux « ont les mains pures, mais ils n’ont pas de mains » ? Lorsqu’ils ont la main, font-ils mieux que les autres acteurs économiques !
Le 3 octobre 2006 le député Eric Raoult interpellait le Ministre de la Sécurité sociale : « sur le régime de retraite des prêtres, pasteurs, rabbins et imams. En effet, il semblerait que ces différents responsables religieux ne bénéficient pas tous des mêmes conditions de droits à la retraite. Alors que les prêtres et pasteurs ont une prise en charge traditionnelle et régulière de leur couverture retraite, il n’en est pas toujours de même pour les rabbins de certaines synagogues ou lieux de culte juif. Enfin, il s’avère que de nombreux imams ne sont pas toujours déclarés et n’ont dès lors pas de prise en charge retraite. Cette situation devrait être étudiée et prise en compte par les pouvoirs publics pour éviter une disparité et une iniquité préjudiciable à l’intégration réussie de l’islam de France. Il lui demande donc quelle action interministérielle il compte mener en ce domaine, en coordination avec le Conseil français du culte musulman (CFCM), pour assurer les imams de l’équité sociale à leur égard ».

Cette même année, la Commission Machelon commanditée par le Ministre de l’intérieur : « encourage donc les préfets à se montrer particulièrement vigilants (ndlr la phrase est soulignée dans le rapport) sur le respect des obligations en matière sociale lorsqu’ils délivrent des titres de séjour à des ressortissants étrangers non communautaires exerçant une activité cultuelle à titre principal »
La Commission concluait à «  la modification du code de la sécurité sociale afin que soit expressément prévu un droit d’option pour accroître la souplesse du système. Tous les ministres du culte devraient ainsi pouvoir opter pour la CAVIMAC ». A cette fin, la commission plaide pour des mesures permettant de rendre le système plus attractif à la fois en prestations et en cotisations… préconisations qui se résument en fait à une stricte application par la CAVIMAC de toutes les règles du Régime général… « A l’heure actuelle, les prestations offertes sont essentiellement conçues pour répondre aux besoins de l’Église catholique »… Avec diplomatie le rapport suggère que la gestion de la Caisse puisse être davantage assurée par les autres cultes: « le rôle fédérateur de la CAVIMAC doit être réaffirmé, ne serait-ce que pour améliorer les conditions de son équilibre financier » …

Bientôt 10 ans après le nombre d’Imams cotisants à la Cavimac est passé de 57 à 108, après d’ailleurs avoir fléchi en 2007 et 2008, l’action depuis cette année là a renversé la tendance, mais un résultat qui n’est toujours pas en rapport avec le nombre présumé de ministres du culte musulman… Le statu quo a prudemment été maintenu par les instances ministérielles de droite et de gauche. Le lobbying des cultes est entendu, les victimes que peuvent être les ministres et membres des collectivités religieuses, ne peut être considérées, priorité aux points de vue des autorités religieuses, et souci de tenir compte de leurs difficultés à joindre les deux bouts ! Place aux entreprises susceptibles d’embaucher, au prix des exonérations de cotisations sociales ?