Acceptation

Nous sommes en Occident si habitués à la lutte contre ce qui nous arrive que nous avons du mal à considérer comme salutaire son acceptation en pleine conscience, sans jugement aucun. En quoi nous avons tort. Bien sûr je fais exception des injustices sociales, qu’il faut combattre sur leur propre terrain. Mais pour le reste, nous ferions bien mieux d’accepter ce que nous apporte le présent, en le voyant clairement, et en y adhérant sans réserve.

Une étude médicale dernièrement parue montre que l’état de « pleine conscience », utilisé dans le cadre de la méditation, a un impact salutaire sur la santé. Il réduit l’impact du stress et de l’anxiété, qui exposent à une production excessive d’hormones et peuvent créer dépression, prise de poids, problèmes digestifs, baisse de la concentration et de la capacité de mémorisation. Mais les sujets qui acceptent leurs émotions négatives ou les situations imprévues sans rumination peuvent limiter cette réponse physiologique (Source : Slate, 13/06/2014).
L’article fait référence, comme origine de cette posture, au bouddhisme. Mais point n’est besoin d’y recourir, car l’attitude d’acceptation est une constante de toute spiritualité, et existe donc aussi chez nous. Voyez le Fiat ! (« Que cela soit !) qu’on trouve dans la deuxième demande du Notre Père, ainsi que dans la réponse de Marie à l’Ange lors de la scène de l’Annonciation. Les Beatles ont même paraphrasé ce dernier exemple dans leur célèbre chanson Let it be ! Adhérer à ce qui se produit ici et maintenant (hic et nunc) est le meilleur moyen de se délivrer des tensions qui de toute façon ne le feront pas disparaître, mais ne feront qu’amplifier notre souffrance. Quand on fait de la voile, s’il y a un coup de vent, le réflexe est de se crisper et de tirer sur les écoutes : c’est le meilleur moyen d’aller à l’eau. Si ou contraire on lâche tout, le bateau flotte comme un bouchon, et on ne risque rien.
Sachons donc être totalement lucides sur ce que nous vivons, ne pas être dans le déni ou le refus qui aveuglent, ne pas fermer nos poings pour la lutte, mais au contraire ouvrir nos mains pour l’accueil. Cela bien sûr, par exemple en monde chrétien, récuse toute eschatologie, toute posture d’attente, et même toute idée d’espérance. Par quoi on voit que la spiritualité est bien différente de ce qu’on entend d’habitude par « religion »…

Le diocèse de Luçon au bord de la scission : pour une Eglise en dialogue

Tout est parti de ce projet d’école… En septembre 2014, La Roche-sur-Yon devrait compter un nouvel établissement (18 élèves jusqu’au CE, 24 jusqu’au CM2). Privé. Hors contrat, non reconnu par l’Enseignement catholique qui n’a pas validé le projet, mais abrité dans des locaux diocésains avec la bénédiction de l’évêque de Luçon, Mgr Castet. Il y a quelques semaines (cf. « Golias-Hebdo » n° 334), nous évoquions déjà les façons de faire de cet évêque insupportable, mondain patenté et archi-conservateur notoire. Il nous faut encore une fois revenir sur ce personnage et son entreprise de restauration, par le biais de ce nouvel « événement » qui réaffirme nos multiples alertes au sujet de cet évêque. Car la Vendée est au bord de l’explosion, pour ne pas dire de la scission, et c’est cette école qui est en train de mettre le feu aux poudres.

Après le diocèse de Quimper, c’est à l’Eglise de Vendée d’être secouée par des dissensions. Nous vous en informons puisque personne d’autre ne le fait Il ne s’agit certes pas d’attiser les querelles ou de favoriser la division, mais de révéler ce qui se joue dans ces conflits : c’est une question d’ecclésiologie. Comment aujourd’hui penser l’Eglise et la vivre ? On se souvient que Vatican II a mis en valeur la notion de peuple de Dieu, en insistant sur le dialogue qu’elle doit entretenir avec le monde. Nous avons-là les deux éléments battus en brèche, notamment à la Roche-sur-Yon, par les nostalgiques d’une Eglise de chrétienté hiérarchisée et identitaire.

Le premier élément concerne l’organisation interne de la communauté. Un évêque peut se comporter comme un chef autoritaire, et casser une dynamique synodale mise en place par son prédécesseur. Les Conseils épiscopaux et presbytéraux ne sont que des opportunités offertes par le Droit Canon et non des instances qui pourraient l’obliger. L’évêque peut choisir avec qui il travaille, ce qui est légitime ; ce qui ne l’est pas, c’est qu’il n’écoute pas ceux et celles qui ne partagent pas ses options. A vouloir être chef, en insistant qu’il préside au nom du Christ, il risque bien d’être une tête sans corps ! Pire, d’oublier que seul le Christ est la tête et qu’il est lui-même membre du corps. La responsabilité de communion qui lui incombe devrait l’obliger à écouter ceux et celles qu’il doit faire travailler ensemble. De fait, l’évêque préside in persona Christi et ecclesiae, c’est-à-dire au nom du Christ et de l’Eglise. Or la Communauté n’a rien à dire, si l’évêque le décide ainsi. Aucun contre-pouvoir n’existe… D’aucuns répondront que, justement, les ministres ordonnés sont au service et non au pouvoir… Sauf que cette perspective est une belle hypocrisie : Ils sont, ou peuvent être comme l’évêque de Luçon, au service de leur pouvoir et de leur Cour ! La remise en cause de leur autorité est sans doute un des signes des temps que l’Eglise devra apprendre à lire pour instaurer le dialogue à un niveau institutionnel. C’est ce que le pape François a dit vouloir faire. Mais pour l’heure, nous ne voyons rien venir de Rome.

Le second élément, et comment ne pas voir qu’il est lié au premier, concerne la relation de l’Eglise au monde. L’école très catholique que Mgr Castet veut imposer à la Roche-sur-Yon est le symbole d’une Eglise qui sait et non d’une Communauté qui dialogue. Comme l’évêque sait, tout seul, ce qui est bon pour son peuple, l’Eglise enseignante n’a rien à recevoir de ceux et celles qui vivent et pensent autrement qu’elle. Pourtant, en matière de respect des enfants et d’éducation, la tradition catholique est certes riche mais pas sans défaut. Le scandale irlandais est venu le rappeler il y a peu ! Le risque majeur est ici celui d’une dérive sectaire. L’Eglise ne serait plus qu’un groupe d’hommes et de femmes qui, refusant toute contradiction, se sépare des autres. Il serait bon de rappeler que c’est la Parole de Dieu qui est le critère premier et ultime du discernement de la vie de l’Eglise. Or cette Parole est plurielle et son interprétation l’est aussi. Pierre et Paul n’étaient pas toujours d’accord… Leur confrontation libéra l’Eglise pour qu’elle soit vraiment missionnaire. C’est sans doute la figure de Paul qui manque cruellement à notre Eglise aujourd’hui… Pierre mène seul la (sa ?) barque. Mais aujourd’hui, Les chrétiens de Vendée, après ceux de Bretagne, font de la résistance ! L’évêque de Luçon sera-t-il, comme son confrère de Quimper, invité à quitter sa charge ? [lire l’intégralité de notre dossier dans Golias Hebdo n° 341]

Œuvre

Dans le monde de l’art, on abuse souvent de ce mot. Ainsi au musée d’Orsay, le 29 mai dernier, une « artiste » luxembourgeoise s’est assise par terre, cuisses ouvertes, dévoilant son sexe sous la toile de Courbet L’Origine du monde. Elle a été emmenée par la police, mais finalement elle a été relâchée, et le délit d’exhibitionnisme n’a pas été retenu contre elle (Source : FranceTV Info, 03/06/2014).

L’intéressant est ce qu’elle a déclaré à propos de son acte : « Il s’agit d’une œuvre d’art, réfléchie depuis au moins huit ans. Ce n’est pas un acte impulsif, c’est mon regard d’artiste qui compte. L’exhibitionnisme ne parle de rien, ce n’est pas un acte de création. » Et elle a défendu sa « performance » au moyen d’une vidéo de plusieurs minutes, visible sur Internet, où sur fond d’une musique religieuse d’Ave Maria, elle dit : « Je suis toutes les femmes ». Son acte est dans son esprit une protestation féministe contre la censure machiste, la même qui en son temps a décrété obscène le tableau même de Courbet.
Je suis d’accord pour dire qu’elle s’est livrée à une manifestation, comme celles des Femen qui s’exposent seins nus pour défendre leurs idées. Mais pas du tout avec le fait que cet acte est une « œuvre d’art ». En effet, l’art exige toujours la médiation d’une activité spécifique, très souvent longuement et durement apprise, et la mise en œuvre d’un matériau qui lui est propre : il n’est pas la vie, il la représente ou l’évoque. Le fossé est grand qui sépare, par exemple, l’image d’un corps avec la vision brute et brutale de ce corps. Le geste même d’un acteur n’appartient pas à sa vie réelle : voyez là-dessus le Paradoxe du comédien de Diderot. De là viennent les impostures de beaucoup de « performances », happenings, « installations » modernes : la nécessaire « digestion » de l’art, le fossé entre l’art et la vie n’y sont pas respectés. Voir : Sacrifice .
Quant à l’intention, elle est loin de suffire. Songez là aussi à l’imposture de ce qu’on appelle l’art « conceptuel ». Ce n’est pas parce qu’on a une idée que cela suffit à faire une œuvre. Par exemple on ne fait pas un poème avec des idées, mais avec des mots, comme le répondit plaisamment Mallarmé à Degas. L’art contemporain hélas s’arrête très souvent à l’idée, au « concept », qui seuls tiennent lieu de réalisation. Notre « artiste » aurait pu y réfléchir.

Champeaux, Collégiale, Festival d’Art Sacré, le 15 juin 2014, en la fête de la Sainte Trinité

La Trinité, de nos jours, est mal aimée, parce qu’elle est mal connue, et souvent traitée de dogme incompréhensible.

Synonyme de mystère opaque, tout juste bon à exciter le goût de la spéculation chez les philosophes et les théologiens chrétiens, ne récoltant que le désintérêt (au mieux poli et déférent) des « simples croyants » et une bonne dose d’incompréhension têtue ailleurs : car il s’agit d’un article de foi litigieux, en plus, provoquant la réprobation séculaire des Juifs et des Musulmans, qui y dénoncent une grave rechute dans le polythéisme, par « associationnisme », comme disent les Musulmans — associer à Dieu un Fils ?

Quelle horreur ! Honni soit qui ose penser cela de Dieu. Dieu est l’Un, l’Unique, il est seul à jamais. Il est Transcendance absolue sans communion éternelle aucune, pour l’islam. Incomparable. À l’écart de tout. Force est de le reconnaître, même si l’on est engagé dans le dialogue interreligieux : Dieu est peut-être commun aux trois monothéismes, mais il n’y a pas de conception commune et partagée de Dieu.

Même parmi les chrétiens, la Trinité, de nos jours, est frappée de désamour. Rares sont ceux qui la fréquentent, la contemplent, la prient, se réjouissent d’elle et se confient en elle. Il n’en a pas toujours été ainsi, contrairement à ce qu’affirment parfois de grands historiens, faute d’avoir pris conscience du cortège de dévotions dont elle fut entourée au Moyen-Age : de l’existence des visions mystiques de la Trinité, peu connues il est vrai, qui commencent de se produire à partir des années 1100, des nombreux hymnes et poèmes en son honneur, de la place qui fut bientôt faite au Conseil de la Trinité dans les mystères joués sur les parvis des cathédrales, des peintures et sculptures ayant la Trinité pour sujet, innombrables à partir de la seconde moitié du Moyen Age, mais aussi du nombre de chapelles, de prieurés, d’églises, de monastères et d’abbayes, de villages qui furent placés sous sa protection et portent son nom — je gage que chacun de vous, tandis que je vous parle, a le souvenir d’un tableau, d’un village, d’une abbaye sous le vocable de la Trinité.

Il fut un temps où la Trinité était pour ainsi dire familière, où la dévotion envers elle était répandue et démonstrative, au point que certains théologiens, auxquels un historien néerlandais, Johan Huizinga (1876-1945) a su donner la parole dans un livre célèbre, L’Automne du Moyen Âge, dénonçaient justement un excès de familiarité avec elle, n’importe quel trio humain étant placé sous son patronage ou vécu comme une image d’elle voire un substitut parlant, un ersatz de présence, en particulier celui constitué par un homme, une femme et leur enfant — comparaison contre laquelle pourtant, saint Augustin mettait déjà en garde, ce qui n’empêcha pas mon saint patron, François de Sales, l’évêque de Genève, de développer, après Gerson, chancelier de la Sorbonne, l’idée que la Sainte Famille constituée par Jésus, Marie et Joseph est une « Trinité de la terre », reflet de la Trinité au ciel — je n’en crois rien, je dois l’avouer. Car le Fils n’a pas été porté dans le ventre du Père comme Jésus dans celui de Marie, même s’il est dans le sein du Père, en kolpoï tou patrou (Jn 1,18) ; pas plus qu’il n’est le fils adoptif du Père, comme Jésus l’est de Joseph, même s’il est le Fils bien aimé du Père ; et puis, il n’y a pas de rapports temporels entre eux, comme si le Père était plus ancien que le Fils, le Saint-Esprit étant le « puiné », le dernier arrivé ; il n’y a une génération d’âge ni entre le Père et le Fils, ni entre eux et le Saint-Esprit, là où il y en a bel et bien une entre Marie et Joseph d’une part, et Jésus d’autre part. Cette comparaison, que mon saint patron me pardonne, égare plus qu’elle n’éclaire, mieux vaut la laisser de côté, parmi les bijoux de famille plus encombrants que portables…

Car les Trois Personnes de la Trinité sont coéternelles. Que le Fils soit nommé ainsi ne signifie pas que le Père le précède, mais qu’il en est le Principe, auquel le Fils sait devoir tout, ne faisant rien qu’il ne l’ait vu faire par le Père, ne disant rien d’autre que ce que le Père lui suggère de dire, ne faisant jamais cavalier seul : car leur rapport est celui de la Source au Fleuve, de Fondement à Fondé, d’Engendrant à Engendré. Non que le Fils soit une sorte de clone dépersonnalisé ! Il est, comme ont osé le dire les théologiens thomistes, constamment empli de la joie « béatifique » d’être en totale communion avec un autre, réellement distinct de lui. Autrement dit, le Christ est totalement étranger à l’obsession qui frappe les humains, de nos jours surtout, celle de l’autonomie à tout prix, du « pour soi » coûte que coûte. De la même façon, il n’y a pas le Père Tout-Puissant d’un côté, et le Fils tout soumis et impuissant de l’autre côté, avec au bout le Saint-Esprit tout évanescent. Le Fils, saint Jean nous dit que c’est par lui tout a été créé et rien de ce qui fut ne fut sans lui ; il est donc tout-puissant lui aussi, même s’il a voulu, par choix, en ce Jésus de Nazareth auquel il s’est uni définitivement, être radicalement vulnérable et ne pas user de puissance et encore moins de contre-attaque lors de sa Passion, par consentement parfait, délibéré et non subi, à la volonté du Père. Et l’Esprit aussi est Tout puissant, même s’il exerce son œuvre de manière secrète, invisible, impossible à pister : on ne sait ni d’où il vient ni où il va… Et en même temps, il n’y a pas trois Tout-Puissants, qui se partageraient le pouvoir, ou agiraient tour à tour, ou seraient pour ainsi dire spécialisés, le Père comme Créateur, le Fils comme Rédempteur, l’Esprit comme sanctificateur, avec trois périodes dans l’histoire du monde, comme l’a cru et écrit à tort Joachim de Flore, celle du Père, puis celle du Fils, puis pour finir le temps de l’Esprit, censé commencer vers 1260 : Tota Trinitas operatur ad extra, dit un adage d’origine augustinienne, l’action de Dieu à l’extérieur de lui-même est à chaque fois l’action de la Trinité tout entière… C’est toute la Trinité qui crée, qui sauve, qui sanctifie et béatifie même si seul des Trois le Fils s’incarne, seul des Trois il meurt en croix, parce qu’il a été donné par le Père, ainsi que l’annonce l’évangile que je viens de lire, parce qu’il a accepté cette « mission » comme la clef de voûte et le sommet de sa propre réalisation, comme le plus haut accomplissement de sa Personne de Fils, l’Esprit lui-même étant le Don en Personne, envoyé par le Père et le Fils et procédant de l’un comme de l’autre.

Père et Fils sont des désignations masculines. Pourtant comme l’Esprit, la Trinité n’est pas plus masculine que féminine, elle ne doit rien au sexe ni à la différence sexuelle, ni à l’enfantement ni à la parentalité au sens humain de ces termes ; elle doit tout à l’amour, à la confiance, à l’attention mutuelle, à l’art de s’entre’habiter que peuvent expérimenter les amoureux, aussi bien ceux du coup de foudre encore actif que les marathoniens de la tendresse, du moins quand leurs relations se maintiennent dans la joie de la découverte et de l’attention mutuelle jusqu’à l’oubli de soi. Les « Personnes » de la Trinité sont au-delà du sexe, mais je ne dirais pas que leur union n’a aucun rapport avec le sexe ni avec l’amitié à son plus haut niveau, car elles s’entr’habitent durablement, heureusement, et parfaitement. Elles sont donc la réussite indépassable de ce que les amoureux les plus transis, les époux les plus affectueux, les amis inséparables n’atteignent que laborieusement, imparfaitement, fugitivement. Dans toute la doctrine chrétienne, de tous les articles de foi, il n’y en a pas qui soit aussi éclairant pour les humains, pour ce qui les passionne vitalement depuis l’enfance et la puberté jusqu’au quatrième ou au cinquième âge : à savoir la vie amoureuse plénière, sexe compris, au sens où la sensualité des corps et du toucher est quasiment inusable et peut jusqu’au bout se faire expressive de la dilection choisie.

D’où le paradoxe : le dogme chrétien le plus méconnu est aussi l’un de ceux que l’expérience humaine la plus commune, celle de l’amour amoureux, permet d’entrevoir et même, en partie, d’expérimenter. On a même le droit de se demander si le plaisir amoureux intégral n’est pas à chaque fois accompagné du pressentiment de ce que sont l’amour mutuel des trois Personnes de la Trinité, ou même, si la Trinité n’en serait pas le pôle magnétique ou le moteur secret, si l’on préfère. Je dis cela sans la moindre provocation, et dans le sillage des déclarations graves, presque solennelles faites par Jésus à ses disciples après la Cène, la veille de sa mort, selon l’évangéliste Jean. Le Père est en moi et je suis dans le Père, n’arrête pas de dire Jésus. Etre dans l’autre, un avec lui, au point qu’un troisième se forme, à savoir : Nous, c’est-à-dire Eux comme entité subsistante, leur dynamisme, leur chaleur, leur esprit commun, leur rayonnement, leur amour devenu feu contagieux : mais n’est-ce pas ce que la vie amoureuse déjà révèle, amorce de manière tâtonnante ? Le couple amoureux n’est-il pas l’un des spectacles les plus contagieux qui soient ? Nous, ce n’est pas l’addition de toi et moi, c’est une réalité tierce. Dans un couple malheureux, quand toi et moi sommes en guerre perpétuelle, elle ne se forme pas, pas de Nous substantiel ; dans un coupe harmonieux, qu’il soit de formation récente ou au long cours, le Nous prends corps et a une telle réalité que toi et moi, avant de prendre une décision, prenons conseil de Lui. La limite de la comparaison est bien sûr que le spectacle d’un couple, si heureux soit-il, ne donne jamais l’impression qu’ils sont trois… C’est de l’ordre de l’invisible, cet équilibre subtil entre Toi, Moi et Nous.
La vie parentale, c’est encore autre chose, même si elle suppose l’amour et en porte heureusement la trace… L’enfant n’est ni le produit ni le Nous des parents, car l’enfant est appelé à quitter père et mère, ce qui n’est pas le cas de l’Esprit. L’Esprit qui procède du Père et du Fils est bien envoyé par le Père et le Fils, mais c’est pour faire connaître et diffuser leur amour, l’amour du monde, non pour fonder à son tour une autre Triade…

Conséquence, frères et sœurs, conséquence concrète : Aimez de tout cœur, et vous devinerez la Trinité et sentirez même sa présence ; vous comprendrez en tout cas qu’il n’y a pas de frontière ni de divorce entre aimer et croire ; et aussi, que la Trinité n’a rien à voir avec un trithéisme. Dans toutes les formes de polythéisme, les dieux flirtent, rivalisent, se chamaillent, se combattent, se trompent et se trahissent ; car parentalité et descendance sont la règle de leur naissance, ce qui n’est en rien le cas parmi les Personnes de la Trinité. Aimez, priez en aimant, contemplez tandis que vous aimez, goûtez le bonheur qu’il y a de s’ouvrir à un autre, patiemment et fidèlement, et vous comprendrez que jamais le christianisme ne pourra renoncer à ce trésor doctrinal éclairant entre tous, comme s’il pouvait rester lui-même tout en cessant, pour des raisons soi-disant diplomatiques, d’annoncer que Dieu, loin d’être un solitaire ombrageux de conception plus ou moins machiste, est Un en Trois qui s’aiment, ou qui s’adorent, pour rester dans le vocabulaire religieux le plus traditionnel — au fait, que les amoureux l’emploient, ce verbe adorer, cela apporte plutôt de l’eau à mon moulin, ne trouvez-vous pas ?

François Bœspflug

Mais pourquoi Poutine était présent aux commémorations du débarquement de Normandie ?

Pour le 70e anniversaire du «débarquement », tous les dirigeants occidentaux ont été présents et, avec eux, les vétérans américains. Mais la participation du dictateur du Kremlin au milieu de tous ces démocrates a apru bien étrange à plus d’un téléspectateur ; même si on lui a rapidement rappelé que les Russes – ou plutôt les Soviétiques – avaient combattu, eux aussi, les nazis … après avoir fait alliance avec eux en août 1939. Mais enfin, se dira-t-on, ce ne sont pas les Russes qui ont débarqué en Normandie et libéré la France ?

Il n’est sans doute pas inutile de faire quelques rappels historiques.
Quelques chiffres d’abord pour, au delà des discours célébrant l’héroïsme des uns et des autres, revenir à la sanglante réalité de la guerre  : les Soviétiques dans leur lutte contre l’Allemagne nazie ont perdu 9 millions 500 000 hommes environ tandis que les Américains n’ont eu «  que  » 246 000 tués au combat en Europe. Si les évaluations varient, c’est l’ordre de grandeur qui doit être retenu. Et l’on n’oubliera pas que, pour les États-Unis, la guerre la plus longue et la plus dure eut lieu dans le Pacifique contre le Japon. Ce n’est pas tout  : en URSS, les populations civiles ont été les grandes victimes des Allemands  ; les chiffres avancés en pertes civiles oscillent entre 13 et 15 millions  ! L’immense avantage des États-Unis a été de n’avoir pas eu la guerre sur son territoire, et donc pas de victimes civiles, si l’on excepte le bombardement de Pearl-Harbor, en plein Pacifique d’ailleurs. En revanche, à l’occasion de cette guerre, les États-Unis sont devenus le grand atelier du monde et ont assis leur suprématie. Les pertes humaines, dramatiques pour les familles endeuillées, ne doivent pas faire oublier cet aspect économique.

La guerre menée par les Soviétiques
Elle se résume trop, pour nous en France, à la gigantesque bataille de Stalingrad, qui représente, certes, un tournant de la guerre puisqu’elle stoppe l’offensive allemande à l’est et son premier grand échec. Mais qui songe encore au dramatique siège de Leningrad – que les plus jeunes confondent d’ailleurs allègrement avec Stalingrad  ! – qui dura du 8 septembre 1941 au 27 janvier 1944, soit 872 jours  ? Il entraîna la mort de 1,8 million de Soviétiques dont 632 000 moururent de faim.
Qui songe aussi à la bataille de Koursk (juillet-août 1943), le plus grand affrontement de chars de l’histoire, à l’issue de laquelle il est acquis que l’Allemagne a perdu la guerre  ? Or, en cette année 43, les Anglo-américains ne sont pas encore en mesure de débarquer sur les côtes françaises pour soulager les Russes qui subissent l’essentiel du poids de la guerre. Certes, il y a bien eu le débarquement en Afrique du Nord en novembre 1942, mais la Sicile n’est occupée qu’à partir de juillet 1943. Il n’y aurait donc pas eu de débarquement sur les côtes françaises sans les nombreuses défaites infligées à l’Allemagne par l’URSS. Voilà qui explique la venue de Poutine qui, que cela nous plaise ou non, représente aujourd’hui la puissance russe qui a conduit à l’écrasement de l’Allemagne hitlérienne.
Cette ignorance ou cet oubli de ce que les Russes appellent la «  Grande guerre patriotique  » est entretenu par l’absence de films sur nos écrans tandis que les films américains sur «  leur  » guerre sont très nombreux. Ce n’est pourtant pas faute de films soviétiques mais nous ne les voyons pas. Où l’on voit que l’idéologie préside aussi à la programmation de nos écrans…

Le pacte germano-soviétique ( 23 août 1939)
Telle est l’objection incontournable que l’on m’opposera. Or ce pacte entre Hitler et Staline comprend deux volets, l’un public et l’autre secret.  Ce dernier par lequel les deux puissances se partageaient l’Europe de l’est, et en particulier la Pologne, en zones d’influence, est évidemment criminel de la part de Staline et ne peut faire l’objet d’excuses. Mais le volet public qui est le pacte de non agression entre l’URSS et l’Allemagne mérite d’être examiné.
L’Union soviétique ne pouvait que se sentir menacée par une Allemagne nazie cultivant l’anticommunisme et prévoyant son expansion (espace vital) à l’est. Dans la hiérarchie nazie, les Slaves – qu’ils soient russes ou polonais – sont classés juste au-dessus des Juifs et sont destinés à devenir des esclaves de la race supérieure. Staline avait donc conclu en mai 1935 un pacte d’assistance mutuelle avec la France  ; mais l’état-major français s’opposait à une convention militaire et les gouvernements qui se succèdent entre 1935 et 1939 y répugnent également. En 1938, les accords de Munich par lesquels la France et la Grande-Bretagne abandonnèrent à Hitler leur alliée, la Tchécoslovaquie, avaient de quoi inquiéter Staline qui, d’ailleurs, n’avait pas été invité à la conférence. Ce dernier réclame donc des Français et Anglais des garanties précises d’assistance. Elles ne lui seront pas données pour deux raisons. D’abord, l’attitude du Premier ministre anglais, Neville Chamberlain qui n’a aucune confiance en Staline mais, en revanche, espère toujours ramener Hitler à la raison. Ensuite, le refus de la Pologne, alliée à la France et à la Grande-Bretagne, de laisser l’Armée rouge traverser son territoire pour venir en aide à ses alliés en cas de conflit. Or, les gouvernements français et anglais savent que l’offensive allemande contre la Pologne est proche  ; on évoque même la date du 25 août. L’hostilité polonaise à l’égard de la Russie peut se comprendre mais lui sera fatal  : son armée n’est pas en mesure de résister à l’attaque allemande. On n’évoque pourtant jamais combien le choix opéré par les dirigeants polonais pesa sur le déroulement de la guerre. En 1939, Hitler aurait-il engagé l’armée allemande dans un combat sur deux fronts  ? Ajoutons, ce qu’on oublie souvent, que la neutralité des États-Unis est un élément qui favorise les initiatives allemandes. Il fallut l’agression de Pearl Harbor (7 décembre 1941) pour faire enfin basculer les États-Unis dans la guerre.
Du côté de l’URSS, Staline craint d’avoir à soutenir une guerre sur deux fronts  : à l’ouest mais aussi à l’est car les Japonais qui dominent la Mandchourie multiplient les provocations en Mongolie pro-soviétique.
Le pacte germano-soviétique est donc signé à Moscou, le 23 août, par Ribbentrop et Molotov. Le 1er septembre, les troupes allemandes envahissent la Pologne.
Au sujet de ce pacte, dans ses mémoires, Churchill écrit  : «  l’offre des Soviétiques fut ignorée dans les faits. Ils ne furent pas consultés face à la menace hitlérienne et furent traités avec une indifférence, pour ne pas dire un dédain, qui marqua l’esprit de Staline. Les événements se déroulèrent comme si la Russie soviétique n’existait pas. Nous avons après coup terriblement payé pour cela.  »

La souffrance des Soviétiques

On n’insistera jamais assez sur ce que fut le poids de la guerre pour les Soviétiques, et d’abord pour les Russes. Poids incommensurable. S’ils furent épargnés en 1939, l’offensive allemande lancée le 22 juin 1941 déclencha des horreurs sans nom. Cette fois, Staline porte une lourde responsabilité, lui qui refusa d’entendre les multiples informateurs l’avertissant de la concentration des troupes allemandes sur la frontière. L’Armée rouge fut surprise, par la faute de Staline, et les Russes le payèrent très cher  : tués au combat, massacres de civils (et pas seulement de juifs), dévastation du territoire et près de 4 millions de prisonniers. C’est à leur sujet que le racisme nazi apparaît dans toute son horreur  : entre juillet 1941 et février 1942, les Allemands laissèrent mourir de faim 2 millions de ces prisonniers. On se tromperait si l’on imaginait seulement une administration dépassée par ses victoires. Pour implanter plusieurs millions d’Allemands à l’Est, il faut, comme Himmler l’a dit à plusieurs dignitaires SS, exterminer 30 millions de Soviétiques. La «  politique de la famine  » s’inscrit dans un plan plus vaste, génocidaire. Les juifs et les tziganes furent les premiers concernés mais d’autres, plus nombreux, étaient aussi visés.
En comparaison, la conduite des Allemands à l’ouest, par exemple dans la France occupée, apparaît policée, «  correcte  » comme on a dit souvent, sauf pour les juifs. Les attentats contre des soldats et officiers allemands provoquèrent, certes, des représailles, mais qui n’ont rien de comparable avec ce qui se déroula sur le front est. Là-bas, un massacre comme celui d’Oradour fut un fait quotidien.
C’est pourquoi, en ces jours anniversaires du débarquement qui mettront à l’honneur les soldats américains et anglais, j’ose clamer  : Vivent les Soviétiques  ! Vivent les Russes  ! Merci à eux.

Pour aller plus loin : http://www.martinesevegrand.fr/

Nouveau scandale en Irlande : le couvent de l’horreur

L’Irlande est à nouveau secouée par un scandale qui fait suite à celui des couvents, les « blanchisseries Madeleine », dans lesquels les filles mères étaient enfermées pour travailler comme des esclaves. Dans ce pays très catholique, il était en effet hors de question d’accepter qu’une jeune fille tombe enceinte en dehors du mariage. Elle était envoyée dans un couvent pour accoucher, l’enfant étant confié à des sœurs. Or ces religieuses n’ont pas plus pris des soins des filles qui travaillaient gratuitement pour elles que des enfants auxquels elles avaient donné naissance. Pour l’instant, une fosse de près de 800 enfants a été retrouvée mais il semblerait que les enfants enterrés sans sépulture puissent être plusieurs milliers.

Les médias ont largement parlé de ce que ces filles et leur enfant ont pu vivre sous le couvert de la religion. Rappelons que le film The Magdelene Sisters a reçu le Lion d’Or à la Mostra de Venise de 2002. Certes, il ne s’agit pas d’oublier que, dans les années 20 à 60, la mortalité infantile était très importante, ni de porter un jugement qui relèverait de l’anachronisme. Mais il est clair que les enfants manquaient de soins et qu’ils n’eurent pas de sépulture ! Ils ne comptaient pour rien, comme leurs mères jugées immorales alors que certaines ont été violées ou souffraient de troubles mentaux. Les enfants les plus vaillants auraient été vendus à de riches Américains ! D’autre part, un rapport officiel de l’état irlandais de 2013 montre qu’entre 1920 et 1996, près de 10 000 femmes auraient subi ce traitement religieux insoutenable ! 1996, ce n’est pas si loin…

La loi de Dieu ou celle des hommes ?

Nous aimerions poser une question jusqu’ici peu relevée mais qui nous paraît pourtant fondamentale. Comment des religieuses (de la congrégation du Bon Secours), dont la vocation était de porter secours au plus démunis, ont-elles pu être à ce point aveuglées pour ne pas voir que leur comportement était en contradiction tant avec leurs textes fondateurs qu’avec l’Evangile ? [lire l’intégralité de notre article dans Golias Hebdo n° 340]

Croissance

Tous nos politiques en espèrent ardemment le retour, pour qu’elle permette une diminution du chômage. C’est un fait que si l’activité de production redémarre, elle occupera ses agents et elle leur permettra de consommer, et ainsi à nouveau tournera la « machine économique ». Le raisonnement semble imparable.

Mais on se demande rarement à quel prix tout cela se fait. La production et l’acquisition effrénées de biens matériels se paie très cher : le pillage des ressources non renouvelables de la planète et la pollution envahissante. Par exemple il existe maintenant un « septième continent » dans le nord-est du Pacifique, où une « soupe de plastique » constituée de déchets s’étend sur une surface d’environ 3,5 millions de kilomètres carrés – près de six fois la superficie de la France : la photo en est très impressionnante (Télérama, 21/05/14, p.11). Je pense au film prémonitoire de Bresson, Le Diable probablement (1977), qui montre l’accumulation de ces gaspillages planétaires et son effet catastrophique dans l’âme du jeune héros du film, poussé ainsi à se suicider. On entend dans le film ce dialogue : « Qui donc nous manœuvre en douce ? – Le Diable probablement. »
Mais à l’origine peut-être de cet acharnement de l’homme à tout exploiter sans frein y a-t-il eu, non pas le Diable, mais ce Dieu même qui intime aux hommes l’ordre de « dominer » la terre et de la « soumettre » (Genèse, 1/28). Ensuite évidemment est venu Descartes, selon lequel nous devons nous rendre « comme maîtres et possesseurs de la nature ». Ces deux pôles fondateurs, qui tournent le dos à l’éloge évangélique de la pauvreté et de l’insouciance, exprimé dans les paraboles connues des oiseaux du ciel et des lys des champs, forment l’âme de l’Occident, et son Hybris, que viendra nécessairement châtier la Némésis d’une apocalypse écologique.
Le problème est évidemment que les autres pays du monde veulent goûter à ce modèle, et goûter à cette « croissance » si mortifère, que ne peut permettre un monde fini dans ses ressources, comme déjà l’avait vu Malthus. Bien sûr il faudrait que tout cela s’arrête dès maintenant, et que s’opère entre pays riches et pays pauvres un partage équitable des richesses. Là serait la sagesse, dans un abandon de notre modèle. Mais qui dira aujourd’hui à nos dirigeants que la croissance n’est pas la solution, mais le problème ?