Prévision

Celles que font les hommes sont bien aléatoires, comme ils le constatent à l’expérience. Pourtant tous n’ont pas la sagesse de se rendre à cette évidence, et persistent à leur faire un immodéré crédit. Ainsi ai-je appris, selon une information rapportée par The Guardian, qu’au Royaume-Uni le ministre des Retraites Steve Webb a proposé que des experts déterminent l’espérance de vie des futurs retraités pour que ceux-ci puissent adapter la gestion de leurs finances à leur date de décès estimée. Des experts pourraient analyser des facteurs comme la consommation de tabac, les habitudes alimentaires, le code postal ou la catégorie socio-économique pour déterminer une espérance de vie probable. (Source : Slate.fr, 17/04/14)
Ainsi, dans le cas où le test montrerait une faible espérance de vie, on n’aurait pas besoin de mettre beaucoup d’argent de côté pour plus tard. Et dans le cas contraire, il faudrait beaucoup épargner pour assurer le confort de sa vieillesse. Quelle belle invention pour rationaliser le système des retraites ! Et quelle belle prouesse économique !

Cette vision prévisionniste et statisticienne de la vie me semble d’une insupportable prétention. Qui sait en effet ce que l’avenir nous réserve ? D’abord nul n’est à l’abri d’un accident extérieur indépendant de sa volonté, et un vieillard peut vivre plus longtemps qu’un jeune : voyez Le Vieillard et les trois jeunes hommes, de La Fontaine. Mais aussi qui oserait prévoir en général son propre destin ? On ne peut avoir maîtrise sur tout, et la vie ne se gère pas comme un compte en banque. De tout temps la sagesse des nations l’a vu : l’homme propose, disait-on autrefois, et Dieu dispose. Bien sûr, c’est un fait que la mort nous attend tous. Mais qui connaît le moment où elle va arriver ? Mors certa, hora incerta, disaient les Latins : La mort est certaine, mais l’heure en est incertaine. L’Évangile dit de même : « Veillez donc, puisque vous ne savez ni le jour, ni l’heure. » (Matthieu, 25/13)
C’est un trait de l’époque moderne que la dénégation du destin  : on veut à tout prix défataliser la vie, avoir une totale maîtrise sur son déroulement. Un tel triomphalisme relève de cette Hybris, ou orgueil démesuré, que venait pour les Grecs châtier la Némésis, ou justice immanente. Car si l’homme joue, le cours des choses le déjoue, et il n’est jamais prévisible.

Remise en cause du Smic : l’Elysée encerclé

Le chômage ne serait pas provoqué par l’absence de débouchés des entreprises, liée à la diminution du pouvoir d’achat des salariés. Pourtant, de nombreuses études de la Confédération européenne des syndicats ou de l’Organisation internationale du travail (composée aussi de représentants du patronat) le documente. Non, pour le Medef et des conseillers de François Hollande le coupable n’est autre que le Smic. « Golias Hebdo » livre des éléments pour contrer cette escroquerie.

C’est le contre-témoignage parfait. Il faut un chrétien, souvent invité d’honneur des Semaines sociales de France, et un socialiste comme Pascal Lamy pour étrangler le salaire minimum. Il faut l’écouter, son cœur saigne quand il parle des salariés modestes, des pauvres, des jeunes. « Je connais des gamins de 15 ans dont les parents n’ont jamais eu de boulot. Pour moi, c’est le signe d’une gangrène. Une société où ceci peut se produire, sans qu’il y ait la révolution, c’est vraiment très inquiétant », s’indigne-t-il devant des journalistes dociles, avant d’envoyer le coup de pied de l’âne : « Un petit boulot, c’est mieux que pas de boulot. » Ah, vous avez sursauté chers lecteurs car vous savez bien que défendre le Smic, c’est protéger des êtres de chair et de sang. Pascal Lamy et Pierre Gattaz s’attendent à ce que, impressionnés, vous vous reniez. Nous vous proposons un point de repère : le philosophe de l’égalité véritable, Jean-Jacques Rousseau. Il avait percé les financiers à jour, rapportait avec ferveur l’universitaire-écrivain Henri Guillemin : « Ils emploient un langage obscur afin que, ne l’entendant point ce langage, on n’ose le contredire. Ils nous parlent de ressorts si profonds que de peur, peut-être, nous tentions de les découvrir dans leur simplicité. » Ces ressorts ont été énoncés au XIXe siècle par Thiers lorsqu’il dénonçait les héros de la Commune : « Ils tentaient de modifier à leur avantage le prix naturel de la main
d’œuvre. »

Canonisations de Jean Paul II et Jean XXIII : le pape du Concile Vatican II en curieuse compagnie

Selon le pape François, Jean XXIII a ouvert le concile Vatican II et Jean-Paul II l’a appliqué… C’est pour cette raison qu’il les canonise ensemble. Une question surgit : pourquoi faire de nouveaux saints… et durant l’Octave de Pâque ? Certes, c’est Jean-Paul II qui a institué cette fête de la Divine miséricorde et hommage lui sera donc rendu ce jour-là. Mais la vie de la première communauté chrétienne, dont nous faisons mémoire après la Résurrection, insistait plus sur le partage. Pas de faste mais de la fraternité ! François aurait-il cédé à la vox populi qui voulait que Jean-Paul II fût déclaré « santo subito » ?

Au-delà (ou en-deçà) de l’interrogation sur la signification théologique et ecclésiologique de telles manifestations, c’est le lien entre les deux pontifes qui nous paraît le plus gênant ! Non, nous ne pensons pas que Jean Paul II ait poursuivi dans la ligne ouverte par Jean XXIII et le Concile ! De plus, sur des sujets qui sont d’une actualité toujours brûlante, comme la pédophilie, la gestion des finances ou la place des femmes, le pape polonais s’est montré aussi imprudent qu’intransigeant. C’est ce que souligne le bénédictin Giovanni Franzoni (lire ci-dessous). Il est vrai aussi que Jean XXIII était en curieuse compagnie lors de sa béatification avec… Pie IX ! Le pape du Concile servirait-il de caution pour apaiser l’aile progressiste d’une Église de plus en plus conservatrice qui canonise des papes anti-modernes ? Pourtant, nous ne voulons pas oublier les dégâts causés par Pie IX et Jean Paul II qui, c’est le moins que l’on puisse dire, n’ont rien fait pour réconcilier l’Église catholique et le monde moderne. Les deux ont agi avec autoritarisme pour éliminer toute contestation. La fameuse clôture du débat au sujet de l’ordination des femmes est paradigmatique de l’ensemble des deux pontificats, à l’opposé de celui de Jean XXIII qui invitait à lire, dans les nouveautés mondaines, des signes des temps, des invitations de Dieu pour une joyeuse conversion. Certes, Jean Paul II fut un grand homme et il ne s’agit pas de le nier. Mais pourquoi en faire un saint et donc un exemple ? Pour éviter de s’interroger sur les limites de son action et de sa pensée ? Dans une société et une Église de plus en plus clivées qui peinent à dialoguer sereinement, il eût sans doute été préférable d’ouvrir une vraie discussion comme celle que proposait Paul VI dans Ecclesiam Suam… Paul VI, le grand oublié ? Pour l’heure, avouons que la ligne de François n’est pas très claire. Ce qui est sûr, c’est que le changement, ce n’est pas pour maintenant ! Bonne suite de Pâque quand
même… [téléchargez l’ensemble de notre dossier dans Golias Hebdo de cette semaine n°333]

Singe

Nous en sommes le cousin, depuis les découvertes de Darwin, et malgré ce qu’en disent encore les fondamentalistes bibliques. Les plus proches de nous sont les chimpanzés et les bonobos, qui sont eux-mêmes très proches morphologiquement les uns des autres. Mais non pas quant à leur comportement, et c’est ce qui m’occupe ici.

J’ai en effet vu récemment, les concernant, une émission documentaire passant sur Arte, qui analysait la structure sociale des deux groupes, et leurs façons respectives de se conduire. Les chimpanzés sont patriarcaux, accordent une importance prédominante au statut social, et règlent les conflits surgissant entre eux par la violence. Les bonobos au contraire, matriarcaux, ne manifestent pas d’agressivité, et gèrent les mêmes conflits en les apaisant au moyen de l’acte sexuel. La tension y est résolue tout simplement par l’orgasme , dont j’ai fait par ailleurs l’éloge (Golias Hebdo, n°317).
Entre les deux modes d’être il me semble qu’on ne peut hésiter : mieux vaut faire l’amour que la guerre. Trop de rétention sexuelle mène à une frustration de l’individu, qui ne peut générer que la violence. Comme disait l’adage latin : Semen retentum venenum est – La rétention de la semence est un poison. Les bonobos y échappent donc, mais non les chimpanzés.
L’opposition du patriarcat et du matriarcat est aussi très significative. Traditionnellement, on dit que l’esprit de compétition, le désir de s’affirmer, et évidemment parfois par le combat, est transmis par le père. Cela peut aboutir à la destruction de l’autre. Au contraire, la mère incarne l’accueil inconditionnel, dont ferait partie pour chacun non la défense jalouse et acharnée de son propre corps, mais son don libéral, l’échange avec l’autre.
Si maintenant on songe qu’il y a des religions patriarcales, et au premier chef les trois religions abrahamiques (judaïsme, christianisme, et islam), on peut en tirer la conclusion qu’elles sont potentiellement plus violentes que les religions matriarcales. Il y a bien sûr des exceptions : certaines paroles de Jésus par exemple sont bien « féminines » d’inspiration. Mais dans l’ensemble on peut préférer les religions de la « Grande Mère », qui ne poussent pas l’homme à agir pour s’affirmer, mais à être en harmonie avec les grands rythmes du monde, dont l’exercice de la sexualité est une manifestation majeure.

La Pastorale des dérives sectaires : Fédérer pour des actions efficientes

La mise en place de la « pastorale des dérives sectaires » par la Conférence des évêques a suscité une kyrielle de commentaires, en soi révélateurs de l’importance du sujet et de son caractère passionnel. Sous-jacente l’idée que, si la « pastorale » peut être un début de prise en compte, elle est loin de répondre aux réalités dénoncées par toutes celles et tous ceux qui demandent à l’Église de France réparation pour le passé et efficacité dans les réformes à entreprendre. Les commentaires font état de la diversité des actions mises en œuvre, par des personnes motivées et par des associations diversifiées. Toutes ont leurs raisons d’être, mais aussi leurs faiblesses et leurs difficultés. Certaines font état de succès, il est moins question des échecs… Il en résulte trois thèmes pour un prochain dossier de Golias magazine (2ème semestre 2014) : le passage de la honte à la reconnaissance, la pastorale en lien avec le paternalisme, le paritarisme avec comme corollaire la solidarité. La présente contribution ne fait qu’ébaucher ces trois chapitres.

Le passage de la honte à la reconnaissance

Comment imaginer les dérives sectaires sous le seul angle des actualités de ces vingt dernières années et notamment, en ce qui concerne le culte catholique, à partir des « communautés dites nouvelles » ? On oublierait – ou voudrait oublier – que ces dérives ont été occultées durant des siècles. Qu’il soit question de pédophilie, de manipulations mentales, de ruptures et disparitions de liens familiaux ou tout simplement de retours douloureux à la vie civile… les « victimes » sont aussi du passé et beaucoup meurent, en ce moment, sans la reconnaissance et les réparations à présent âprement réclamées par une génération plus jeune… Eux aussi furent des combattants actifs.

Les départs massifs de prêtres et religieux, de 1960 à 1980, occultent une constance des décennies antérieures : les « défroqués » représentaient 10 à 12% des prêtres et religieux. Sous le quolibet, le héros du film, si admirablement interprété par Pierre Fresnay, donne au « renégat» d’avant-guerre une profonde sincérité et authenticité… Reprenant le film en 1954, Hervé Le Boterf, ouvre son roman par le dialogue rocailleux des deux gardiens en charge de sa détention pour homicide involontaire. « L’Église est pourrie »… tandis qu’ils qualifient le prêtre en rupture « de brave homme » « Tu diras ce que tu voudras… Qu’il y a peut-être curé et curé… mais celui-là, en dépit de sa robe, c’est pas une gonzesse… ».

Nous nuancerons ce jugement à l’emporte pièce par une autre réalité d’alors, les pionniers qui seront bientôt les acteurs de Vatican II, par l’appel de l’Abbé Pierre la même année.

Le constat s’impose pourtant : combien d’hommes et de femmes furent injustement honte de leur famille, honte de leur voisinage, honnis de leur Église… sans moyen de se défendre et d’être défendus : comment les oublier? Les départs massifs ont obligé l’Église de France à un peu plus de retenue, le malaise s’est installé, mais les réflexes du passé ont perduré… tandis que le phénomène des « communautés nouvelles » était perçu comme une providentielle relève!

Tout au long des années 1990, d’anciennes religieuses témoignaient de leurs vécus dans les congrégations. Des témoignages forts, soumis à Julien POTEL, prêtre et sociologue, auteur de plusieurs ouvrages pour une analyse objective des départs. Il préfaçait les résultats de l’enquête par ce constat : « Quels que soient les faits, c’est humainement grave que des femmes aient ressenti aussi douloureusement leurs situations. » http://www.aprc.asso.fr/npds/docaprc/doc_asso/femmes_prennent_la_parole_nov_1998.pdf

Tandis que les congrégations, du fait des départs et de ces témoignages, se réformaient, les mêmes dérives étaient à l’œuvre dans de nouvelles collectivités religieuses se réclamant du culte catholique. Depuis une dizaine d’années, elles éclatent au grand jour, et l’Église de France est bien obligée de « reconnaitre » qu’elle a failli, là aussi.
Cette reconnaissance grâce aux familles et aux associations de victimes, ne peut cependant faire oublier les dénis des familles d’hier ni celles de la société, dont les communautés chrétiennes. Oui, familles et victimes il est précieux d’entendre et de soutenir vos actions, ces actions d’aujourd’hui qui corrigent les passivités et confiances aveugles d’hier.

La pastorale en lien avec le paternalisme

La réponse apportée par l’institution catholique est traditionnelle… « pastorale ». Elle fut autoritaire et souveraine autrefois, elle est à présent « pastorale de l’écoute », recherche de médiation, invitation à se porter « victime » devant les tribunaux de la République. Nous en reparlerons. Pour l’heure, juste un constat : les commentaires font état de succès devant la justice, notamment en faveur des victimes d’abus sexuels. Nous approuvons sans réserve, mais comment laisser croire que toutes les victimes obtiendront justice ? Le pénal exige trois conditions qui, toutes trois, doivent être réunies pour éviter un « non lieu ». D’abord un texte de loi, ensuite la concordance des faits avec ce texte légal, enfin la volonté malveillante, prouvée et indubitable, des responsables que l’on poursuit. L’Église de France utilise par avocats interposés tous les moyens de défense… Ceux-là usent sans états d’âme de toutes les ruses pour déstabiliser, salir  ceux qui se posent en victimes et ceux qui les soutiennent : ils nient et dénient, toutes implications pourtant bien établies par des faits, des témoignages. Ils obtiennent de juteux honoraires des instances CEF et CORREF ainsi que les communautés cathos mises en cause. En réalité, toutes préfèrent aller en procès plutôt que réparer le passé, et remettre en cause un système en perte de vitesse mais verrouillé.

D’autres plaignants pensent pouvoir obtenir aisément la conversion de ce temps religieux en contrat de travail. Les succès dans ce domaine ne sont pas constants, et de toute manière restent individualisés.

D’autres encore saisissent les tribunaux de la Sécurité sociale… Ici encore, et comme ci-dessus, la Conférence des évêques et la CORREF avec le soutien de la CAVIMAC et de la Direction de la Sécurité sociale mandatent des avocats aux méthodes sans scrupules pour éviter aux diocèses et collectivités religieuses le paiement d’arriérés et de dommages intérêts. Mgr PONTIER sait tout cela… lorsqu’il fait mettre en place « la pastorale des dérives sectaires » !

Le paritarisme avec comme corollaire la solidarité

La suspicion est ainsi légitime, et les commentaires ont raison d’appeler aux doutes et à la vigilance. Mais en même temps, les actions ne sont-elles pas trop dispersées, sans reculs à la fois historiques et juridiques, trop confiantes dans un bon droit affirmé en toute sincérité, mais que des débats contradictoires risquent fort de mettre à mal ? Sur quels fondements organiser l’entente et la concertation de ces personnes et associations diverses et variées ?

Côté institutions catholiques – disons « côté patronal » (sans que, pour nous, l’expression soit péjorative) – des services sont organisés et les « officialités » seraient disponibles (les demandes en annulation de mariage sont en chute libre…), mais avec quels moyens humains et financiers, et surtout avec quels moyens coercitifs vis-à-vis des personnes et collectivités fautives ? Côté victimes, disons « citoyens en état de subordination », sur quels fondements doivent se nouer les contacts et les actions, pour conduire les deux points de vue contradictoires à des solutions acceptées par les deux parties?

Nous en débattrons. Quant aux médias et aux actions médiatiques, le sensationnel et la nouveauté retiennent l’attention, mais comment assurer ces bonnes médiations dans la durée et par un travail d’information ne tournant pas à la caricature, puis à l’oubli, de causes décidément mal défendues ou qui ne font plus vendre ?
Golias assume son statut « d’empêcheur de tourner en rond ». Sa ligne éditoriale est difficile à tenir et le monde catholique, en particulier, marqué par le concept de « communion », ne lui fait aucune publicité ni place dans ses publications, bien au contraire. La « Maison » n’a d’autres moyens que des soutiens militants, et par-dessus tout, la fidélité des abonnements et achats de l’hebdomadaire, des magazines, des livres. Son site internet ne bénéficie pas de soutiens publicitaires. Les internautes, soucieux de faire appel à lui, ne peuvent se désintéresser des éditions papiers qui assurent sa survie.

Après déjà d’autres numéros traitant des questions si bien défendues par les internautes notamment dans le cadre de cette nouvelle « Une » consacrée aux dérives sectaires, un autre dossier papier est en préparation. En attendant celui-ci, le double numéro de Golias Magazine à paraitre courant Mai, reprendra, notamment, le dossier préparé sur les Laïcs en mission ecclésiale (LEME). Le sujet peut paraitre totalement étranger… s’y trouvent pourtant des ingrédients pouvant donner lieu ensuite aux même situations conflictuelles futures : des laïcs (plus spécialement des laïques) employés gratuitement, des contrats que l’Église peut interrompre à tout moment, une protection sociale oubliée. Un jour ils peuvent avoir (eux et leurs familles) le sentiment, légitime et fondé, d’avoir été exploités à bon compte, dans un système où le conflit n’est pas permis, où le contradictoire n’est pas bien vu et vous met à l’écart. Le décès du conjoint, un accident, une liberté de pensées et d’actions sous emprises cléricales… Que fera la « pastorale de l’écoute » ?
Reprenons à notre tour le constat de Teilhard de Chardin cité par Maud Amandier et Alice Chablis dans leur livre « Le Déni » (lui aussi Ed. Golias): « Il m’a semblé que dans l’Église actuelle, il y a trois pierres périssables dangereusement engagées dans les fondations : la première est un gouvernement qui exclut la démocratie ; la deuxième est un sacerdoce qui exclut et minimise la femme ; la troisième est une révélation qui exclut, pour l’avenir, la Prophétie ». Des paroles de plus d’un demi-siècle, que s’est-il donc passé, pour que nous en soyons toujours là !

Harlem Désir d’avenir !

« Promoveatur ut amoveatur ! » J’utilise souvent cette locution latine illustrant le Principe de Peter et qui signifie : « qu’il soit promu pour que l’on s’en débarrasse ! » Je l’aime beaucoup. Chacun ses petites manies… Elle est souvent appliquée à Rome, du côté du Vatican. Tel monsignore dont on ne sait que faire dans tel dicastère et que l’on renvoie dans son pays d’origine à la tête d’un diocèse – avec parfois la dignité d’archevêque – en fonction du niveau d’incompétence. Plus on échoue, plus on grimpe les échelons dans la hiérarchie…

Elle s’applique encore une fois au sujet des nouveaux secrétaires d’Etat nommés cet après-midi par « le président de la République, sur proposition du Premier ministre ». Harlem Désir, nouveau sous-ministre aux Affaires européennes, vient d’être exfiltré du secrétariat national du PS. Pour une raison simple : il a échoué à diriger le parti présidentiel, dont la déculottée municipale fut la démonstration criante de ses inaptitudes. Mais il sera dans le « gouvernement de combat ». Dans un article du quotidien Le Monde, un dirigeant socialiste ne fait pas mystère de cette comédie qui se joue sous nos yeux : « Une telle opération est une farce. D’un côté, Harlem accepte d’être humilié pour un plat de lentilles ; de l’autre, Hollande et Valls récompensent l’échec en lui disant : ‘Tu as tellement démérité au PS que l’on te nomme au gouvernement de combat !’  »

La situation ne manque évidemment pas de sel… D’autant qu’il est nommé à un poste clef du dispositif gouvernemental (qui touche à l’Europe), pour paraphraser Ségolène Royal, qui est revenue – elle – au poste qu’elle occupa il y a vingt-deux ans… La France est nostalgique, elle regarde ce qui a bien marché dans le passé. Elle aurait voulu Rocard, elle s’est choisi Valls qui fut l’attaché parlementaire du père du RMI et de la CSG… François Hollande rejoue les deux septennats de François Mitterrand en cinq ans ! Revenons donc à ce cher Harlem Désir : il sera encadré, il ne fera rien si ce n’est inaugurer les chrysanthèmes européennes, les dossiers étant traités directement par l’Elysée et le Quai d’Orsay. Un bureau doré sans grande possibilité – pour lui – de participer à la prise de décision. Sans même un rôle d’influence…

Ce n’est pas la première fois que l’on mute un patron de parti en échec (le patron et le parti) à un ministère ou un secrétariat d’Etat. Une promotion, inévitablement. Souvenez-vous de Patrick Devedjian, dirigeant l’UMP après l’élection à la présidentielle de Nicolas Sarkozy en 2007 et qui deviendra fin 2008 ministre de la Relance ! Vous souvenez-vous de la Relance ? De l’emprunt d’Etat ? De cette croissance que l’on « irait chercher avec les dents » ? Eh bien, Patrick Devedjian exprimait déjà ce fameux Principe de Peter dont nous parlions au départ. Comme aujourd’hui Harlem Désir.

A coup sûr, le nouveau secrétaire d’Etat aux Affaires européennes sera sans doute débranché rapidement. On n’en entendra pas parler. Il ne devrait pas déclencher une guerre avec un pays de l’UE dans le dos du chef de l’Etat. Il sera inoffensif. Comme cela s’était déjà passé en 2008 : Patrick Devedjian quitta son ministère moins de deux années plus tard. La Relance se passerait finalement de lui. Qu’en sera-t-il d’Harlem Désir ? Connaîtra-t-il le même destin ? Le même avenir ? Lui qui fut imposé par Martine Aubry à sa succession, qui pour l’appuyer à présent ? Ce « plat de lentilles » a un goût amer pour celui qu’il faudra bien recaser quelque part, un jour ou l’autre. D’autant qu’il était député européen et ne le sera plus, qu’il n’a pas de fief bien dessiné si ce n’est l’Ile-de-France (il est conseiller municipal d’opposition d’Aulnay-sous-Bois mais son site officiel n’en fait même pas mention…). Un fromage doit bien traîner quelque part…

Au Sénat ou à la tête d’une région, encore que les régions visiblement devraient voir leurs territoires – et leurs compétences – prendre une nouvelle dimension et l’on imagine mal Harlem Désir à la tête d’un exécutif de premier plan. Hélas, finalement. On peut, quand on y réfléchit, être un excellent président d’association, d’envergure nationale, un président charismatique même et se révéler un piètre homme politique, conventionnel et consensuel et peu auréolé de faits d’armes victorieux.

Si quelqu’un a une idée pour l’exécutif et le nouvel « homme fort » de l’Europe en France et de la France en Europe, qu’il n’hésite pas à en faire part « à qui de droit ». Mais c’est encore un mauvais exemple donné de la part du politique. Qu’il faut déplorer car si Manuel Valls accomplit réellement ses pactes et plans pour la France – entre autres l’évolution territoriale des régions (nouveaux « Länder » français), la suppression des départements d’ici à 2021 et l’évolution des intercommunalités, que je salue et soutiens – il permettra la transformation de la vie politique, l’assainira même. Mais là, Harlem Désir…

SUPPLIQUE AU PAPE FRANÇOIS : Renoncer unilatéralement à l’arme nucléaire

« À un monde de violence et d’injustice, au monde de la bombe atomique, on ne saurait déjà plus rien opposer que la révolte des consciences, du plus grand nombre de consciences possible. » Georges Bernanos (18 mars 1946)

Cher François,

Je dois avouer que j’ai beaucoup hésité à vous écrire cette lettre. Pendant longtemps, j’ai été soumis à la tentation de me taire, en pensant que ma parole serait jugée à la fois prétentieuse et inopportune. Si je me décide aujourd’hui à m’adresser à vous c’est par obligation de conscience. Par cette obligation de conscience qui m’a conduit voilà bien des années à me forger la conviction que l’enjeu de la dissuasion nucléaire, fondée sur la préméditation d’un crime contre l’humanité, est le sens même de la civilisation. Si je prends le risque de vous écrire, c’est essentiellement pour vous exprimer cette conviction d’un vieil ami de la non-violence auquel il arrive parfois de désespérer.

Le 19 mars 2013, dans l’homélie de votre messe d’intronisation, vous êtes revenu à six reprises sur l’exigence de « respecter la création ». Or, la Grande Menace qui pèse sur la création n’est-elle pas celle de l’arme nucléaire ? Par cette Menace, déjà, c’est toute la création qui se trouve profanée. Surtout, vous avez demandé « à tous ceux qui occupent des rôles de responsabilité » et « à tous les hommes de bonne volonté » de ne pas « permettre que des signes de destruction et de mort accompagnent la marche de notre monde ». Or, la préméditation du meurtre nucléaire à laquelle consent la majorité silencieuse des citoyens des États nucléaires n’est-elle pas le principal signe de destruction et de mort qui accompagne la marche de notre monde ? Et, cela, jusqu’à menacer l’existence même de l’humanité.

L’arme nucléaire est sans conteste l’une des manifestations les plus graves du « mal » qui hante et tourmente et afflige l’humanité. L’enjeu de l’arme nucléaire n’est pas d’abord militaire ; il est moral, il est politique et, en premier lieu, il est spirituel. Il est existentiel. Il ne s’agit pas d’abord de savoir par quels moyens nous devons défendre notre société, mais de savoir quelle société nous voulons défendre. Il s’agit de savoir quelles valeurs donnent sens à notre existence et à l’aventure humaine, et pour la défense desquelles il convient que nous prenions des risques. La menace de l’arme nucléaire, qui implique par elle-même le consentement au meurtre de millions d’innocents, est le reniement de toutes les valeurs d’humanité qui fondent la civilisation. Par la préméditation du meurtre nucléaire, nous avons déjà nié les valeurs que nous prétendons défendre. Comment pourrions-nous, sans nier la dignité de l’humanité de l’homme, consentir au crime nucléaire ?
Le caractère criminel de l’emploi de l’arme nucléaire a été clairement dénoncé par la résolution de l’ONU du 24 novembre 1961. L’Assemblée Générale déclare : « Tout État qui emploie des armes nucléaires et thermonucléaires doit être considéré comme violant la Charte des Nations Unies, agissant au mépris des lois de l’Humanité et commettant un crime contre l’Humanité et la civilisation. » La condamnation est sans appel. Face à la possibilité du crime nucléaire, l’humanité est sommée de se réveiller de son inconscience et de résister à sa barbarie intérieure. Dès lors, ne sommes-nous pas mis au défi de défendre l’Humanité et la civilisation contre le crime nucléaire ?

Certes, la dissuasion n’est pas l’emploi de l’arme nucléaire, mais elle est l’emploi de la menace et celui-ci comporte directement la menace de l’emploi. Dès lors que l’emploi de l’arme nucléaire serait un crime contre l’Humanité, la menace de l’emploi est également criminelle. Et la possession de l’arme nucléaire, dont la seule justification est la menace de son emploi, n’est-elle pas elle-même déjà criminelle ?
Au-delà de l’im-moralité intrinsèque de l’acte nucléaire, il est également essentiel de souligner son in-faisabilité substantielle. À aucun moment, dans aucune crise internationale, la menace de l’emploi de l’arme nucléaire ne pourrait être crédible, car son emploi provoquerait la pire des catastrophes humaines qui serait totalement ingérable. Face à la préméditation du crime nucléaire qui fonde la dissuasion, les impératifs de l’éthique de responsabilité rejoignent très précisément ceux de l’éthique de conviction pour affirmer l’im-pensabilité de l’acte nucléaire. C’est cela qui est décisif : l’acte nucléaire ne peut pas être pensé. Et cela est définitif.
En définitive, l’arme nucléaire est une idole, celles et ceux qui lui rendent un culte sont des idolâtres. Et il est toujours difficile de briser les idoles. La croyance des hommes en l’arme nucléaire comme symbole de la puissance est l’un des plus formidables envoûtements auquel l’humanité ait jamais succombé. Il signifie l’aliénation de la conscience, la perversion de l’intelligence, l’asservissement de la raison, la perte de la liberté et s’apparente à un véritable ensorcellement.
Par son consentement au meurtre nucléaire, l’homme nie et renie la transcendance de son être spirituel. Par cet assentiment, il « perd son âme », comme on disait naguère. En refusant de rendre un culte idolâtre à l’arme nucléaire, l’homme redevient maître de son propre destin et il lui est alors possible de recouvrer sa part de transcendance.

Dans votre message pour la célébration de la journée mondiale de la paix du 1er janvier 2014, vous lancez cette exhortation : « Renoncez à la voie des armes et allez à la rencontre de l’autre par le dialogue, le pardon, et la réconciliation, pour reconstruire la justice, la confiance et l’espérance autour de vous ! »  Puis vous ajoutez : « Cependant, tant qu’il y aura une si grande quantité d’armement en circulation, comme actuellement, on pourra toujours trouver de nouveaux prétextes pour engager les hostilités. Pour cette raison, je fais mien l’appel de mes prédécesseurs en faveur de la non prolifération des armes et du désarmement de la part de tous, en commençant par le désarmement nucléaire et chimique. » Mais peut-on vraiment espérer que, face aux dangers de la prolifération nucléaire, votre appel en faveur du désarmement soit entendu par tous ?

Il est vrai que vos prédécesseurs ont plaidé en faveur d’un désarmement nucléaire mondial multilatéral « de la part de tous », définissant ainsi la « doctrine officielle » de l’Église sur cette question. Dans son encyclique Pacem in terris, Jean XXIII souligne le danger de la prolifération des armes atomiques : « Que si une communauté politique est équipée d’armes atomiques, ce fait détermine les autres à se fournir de moyens similaires, d’une égale puissance de destruction. » (§ 110) Il affirme ensuite : « La justice, la sagesse, le sens de l’humanité réclament qu’on arrête la course aux armements ; elles réclament la réduction parallèle et simultanée de l’armement existant dans les divers pays, l’interdiction des armes atomiques, et enfin le désarmement dûment effectué d’un commun accord et accompagné de contrôles efficaces. » (§ 112) Mais le texte de Jean XXIII est resté lettre morte.
Le 16 septembre 2013, Mgr Dominique Mamberti, Secrétaire du Vatican pour les relations avec les États, est intervenu devant La 57e Conférence générale de l’Agence de l’énergie atomique (IAEA). Il cite longuement Pacem in Terris en rappelant que l’encyclique exige que les armes nucléaires soient interdites : « nuclear weapons must be banned ». Mgr Mamberti actualise les affirmations de Pacem in Terris en demandant aux « responsables des nations à mettre un terme à la production des armes nucléaires ». Il insiste en affirmant qu’il faut « relancer le processus de désarmement nucléaire, y compris un réel progrès dans le démantèlement des armes nucléaires. » Mais les responsables des nations ne semblent nullement prêts à l’écouter.

Le 26 septembre 2013, devant l’AG des Nations Unies, Dominique Mamberti, dénonce encore « la doctrine militaire de la dissuasion nucléaire soutenue par les États dotés de l’arme nucléaire » et il interpelle ces États afin qu’ils « brisent la chaîne de la dépendance à la dissuasion. » Ces paroles sont fortes, mais, là encore, seront-elles entendues ?

Cela fait des décennies que les États nucléaires se sont engagés, en signant le Traité de Non-Prolifération, à négocier de bonne foi un désarmement nucléaire complet (article VI du TNP), mais ils n’en ont rien fait et ils sont déterminés à ne rien en faire. Et comment pourraient-ils interdire aux pays non dotés de posséder l’arme nucléaire, alors qu’eux-mêmes s’enorgueillissent de la posséder ?
Dans la « Constitution pastorale sur l’Église dans le monde de ce temps » (Gaudium et Spes), le Concile Vatican II déclare : « Pour que la réduction des armements commence à devenir une réalité, elle ne doit certes pas se faire d’une manière unilatérale, mais à la même cadence, en vertu d’accords, et être assortie de garanties véritables et efficaces. » (§ 82) Pareille assertion est inacceptable. Non seulement l’Église n’entrouvre pas la porte du désarmement unilatéral, mais elle prend soin de la fermer à double tour…

Dans son message du 1er janvier 2006, pour la célébration de la journée mondiale de la paix, Benoît XVI plaide en faveur du désarmement nucléaire : « Que dire des gouvernements qui comptent sur les armes nucléaires pour garantir la sécurité de leurs pays ? Avec d’innombrables personnes de bonne volonté, on peut affirmer que cette perspective, hormis le fait qu’elle est funeste, est tout à fait fallacieuse. » Ces deux mots employés par Benoît XVI à propos de la dissuasion nucléaire sont particulièrement signifiants : « funeste » évoque des idées de mort et de malheur, tandis que « fallacieux » évoque des idées de tromperie et d’illusion. Ces qualificatifs, auxquels jamais un évêque de Rome n’avait eu recours jusqu’à présent, délégitiment radicalement la dissuasion nucléaire.

Cependant l’évêque de Rome s’en tient à la « doctrine officielle » de l’Église et met en avant le principe de multilatéralité : « La vérité de la paix demande que tous – aussi bien les gouvernements qui, de manière déclarée ou occulte, possèdent des armes nucléaires depuis longtemps, que ceux qui entendent se les procurer – changent conjointement de cap par des choix clairs et fermes, s’orientant vers un désarmement nucléaire progressif et concerté. » Force est de constater que pour l’heure cet idéal est hors de portée. Dès lors, afin de rendre peut-être un jour possible l’élimination de toutes les armes nucléaires, il appartient aux Églises locales de demander à chaque gouvernement de changer de cap dès maintenant et de renoncer unilatéralement à l’arme nucléaire. S’il est vrai que la dissuasion nucléaire offre une perspective « funeste » et « tout à fait fallacieuse », alors la vérité de la paix demande à chaque État de renoncer à la dissuasion nucléaire sans attendre le jour très improbable où tous les États décideront d’y renoncer d’un commun accord. Il appartient donc aux Églises locales d’interpeller à la fois les citoyens et les dirigeants politiques en faisant valoir le caractère funeste et fallacieux, et donc inacceptable, de la dissuasion nucléaire. Il importe absolument de briser le carcan de la casuistique qui a entravé jusqu’à présent la pensée de l’Église sur la question du désarmement nucléaire en n’envisageant celui-ci que de manière multilatérale. L’exigence évangélique de désarmement ne se négocie pas.
Lorsque les porte parole des Églises locales des pays dotés de l’arme nucléaire s’expriment sur cette question, ils entendent s’en tenir à la « doctrine officielle » de l’Église qui préconise un désarmement mondial multilatéral, progressif et simultané. Une telle position est certes confortable. C’est l’exemple même d’une position « tiède » qui refuse de prendre parti. Elle est une position d’évitement. Une échappatoire. Un faux-fuyant. Car elle permet de feindre de ne pas dire non au désarmement nucléaire unilatéral tout en évitant de lui dire oui. Cette position n’est pas tenable.

Pour autant, les Eglises locales n’ont certainement pas la stricte obligation d’appliquer le doctrine officielle du Vatican pour se positionner face aux situations auxquelles ils doivent faire face dans la société qui est la leur. Il leur appartient de prendre leurs responsabilités en toute liberté en se prévalant de l’autonomie qui doit être la leur. Vous exprimez parfaitement cette perspective dans votre Exhortation Evangelii gaudiaum : « Je ne crois pas qu’on doive attendre du magistère papal une parole définitive ou complète sur toutes les questions qui concernent l’Église et le monde. Il n’est pas opportun que le Pape remplace les Épiscopats locaux dans le discernement de toutes les problématiques qui se présentent sur leurs territoires. En ce sens, je sens la nécessité de progresser dans une “décentralisation” salutaire. » (§ 16) C’est ainsi que l’épiscopat français est certainement le mieux placé pour prendre l’initiative de demander le désarmement nucléaire unilatéral de la France. Ce faisant, il apporterait une contribution salutaire au renouvellement de la « doctrine officielle » de l’Église.

Ainsi, cette « doctrine officielle », depuis qu’elle est répétée tout au long des ans, a donné la preuve qu’elle est parfaitement stérile et inopérante. Le moment est venu de la remettre fondamentalement en cause. Ce changement de doctrine est aujourd’hui un impératif catégorique. Tant que l’Église s’en tiendra à demander le désarmement nucléaire multilatéral, elle sera paralysée pour agir en faveur de la paix dans le monde. Certes, qui ne serait pas en faveur du désarmement mondial ? Il reste que, pour l’heure, cette solution idéale est purement abstraite et rien ne permet de penser qu’elle puisse s’inscrire dans la réalité dans un avenir prévisible.
Il existe une logique implacable selon laquelle la rhétorique qui s’en tient à demander l’élimination mondiale des armes nucléaires accepte et autorise et cautionne de fait les armes nucléaires nationales. La rhétorique sur le désarmement multilatéral progressif et contrôlé est précisément celle qui est mise en avant par chaque État doté de l’arme nucléaire pour maintenir et moderniser son propre arsenal. Le processus du désarmement nucléaire « général, progressif, simultané et contrôlé », présenté comme la voie raisonnable pour garantir la paix, a totalement échoué au cours des dernières décennies. Les réductions quantitatives qui ont pu être réalisées ont été largement compensées par les perfectionnements qualitatifs.
Le désarmement nucléaire ne sera possible que si les citoyens des États dotés se mobilisent au sein des institutions et des organisations de la société civile pour imposer à leur gouvernement un désarmement unilatéral. C’est dans ce cadre – qui est celui de la laïcité – que les religions doivent faire entendre leur voix pour dénoncer le caractère inacceptable de l’arme nucléaire. Sur des questions qui relèvent de l’éthique universelle, les religions peuvent encore jouer un rôle décisif dans le débat démocratique. Au demeurant, point n’est besoin de croire au ciel pour être convaincu que la préparation du meurtre nucléaire est un outrage à la raison.
En se ralliant à la rhétorique multilatérale, l’Église ne fait que cautionner le désordre nucléaire établi qui menace, par la double prolifération verticale et horizontale, l’humanité jusque dans sa survie. Dès lors, l’Église ne devrait-elle pas prendre en compte l’impossibilité d’un désarmement mondial pour préconiser un désarmement multi-unilatéral ?
L’attitude du citoyen face à l’arme nucléaire engage entièrement sa responsabilité éthique vis-à-vis de l’autre homme. En consentant à la dissuasion nucléaire, les citoyens sont responsables des menaces qu’elle implique pour toute l’humanité aujourd’hui et demain. Ils sont personnellement et collectivement responsables. Pour vouloir désarmer, ils ne peuvent certainement pas attendre que les autres veuillent également désarmer, que tous les autres veuillent désarmer afin que tous désarment ensemble. Tout particulièrement pour ce qui concerne le désarmement nucléaire, le principe de « multilatéralité » est un principe fallacieux. Seul le principe de l’« unilatéralité » peut permettre d’avoir prise sur la réalité. L’essence même de l’obligation morale est d’être unilatérale. Rien de grand n’a jamais été réalisé dans ce monde qui n’ait été décidé de manière unilatérale.
Dans votre exhortation Evangelii Gaudium, vous affirmez : « L’Église proclame l’« Évangile de la paix » (Ep 6, 15) et est ouverte à la collaboration avec toutes les autorités nationales et internationales pour prendre soin de ce bien universel si grand. (…) Dans le dialogue avec l’État et avec la société, l’Église n’a pas de solutions pour toutes les questions particulières. Mais, avec les diverses forces sociales, elle accompagne les propositions qui peuvent répondre le mieux à la dignité de la personne humaine et au bien commun. Ce 
faisant, elle propose toujours avec clarté les valeurs fondamentales de l’existence humaine, pour transmettre les convictions qui ensuite peuvent se traduire en actions politiques.» (§ 239 et 241) Comment ne pas convenir que la menace du meurtre nucléaire, qui fonde et structure la dissuasion, est radicalement contraire à cet Évangile de la paix qui fut proclamé naguère sur une colline de Palestine ? Comment ne pas convenir que cette menace bafoue « les valeurs fondamentales de l’existence humaine » ?
Or, l’essence même de l’exigence évangélique est d’être unilatérale. La paix de l’Évangile ne se négocie pas, simplement parce qu’on ne négocie pas l’Évangile. Faut-il attendre un engagement de la part de tous, pour que les hommes s’engagent à tenter de prendre le risque de l’Évangile ? Vouloir attendre que tous soient prêts à la vivre de manière concertée et d’un commun accord, n’est-ce pas nier et renier l’exigence évangélique ? Quel sens peut avoir l’espérance de l’Évangile si elle est annoncée dans l’ombre de la menace criminelle de l’arme nucléaire ? Comment, dans ces ténèbres, annoncer « la Joie de l’Évangile » ?
La justification de l’arme nucléaire est une faute contre l’esprit. Le crime nucléaire est véritablement l’Abomination de la désolation au sens biblique de cette expression qui signifie la profanation d’un lieu sacré : le crime nucléaire est la profanation de maisons que les hommes ont construites sur la terre pour manger leur pain quotidien, partager leurs joies, apaiser leurs souffrances et abriter leurs espérances. Comment les hommes responsables pourraient-ils consentir à ce sacrilège ?
Les évêques ne sont-ils point les héritiers des Prophètes de notre Antiquité ? Ne leur appartient-il pas d’avoir l’audace d’Isaïe qui se scandalisait de voir le pays de Juda et de Jérusalem « rempli de chevaux et de chars sans nombre, rempli de faux dieux », mais qui annonçait le jour où des « peuples nombreux briseront leurs épées pour en faire des socs et leurs lances pour en faire des serpes » ? (Isaïe, 2) Aujourd’hui, comment les évêques pourraient-ils ne pas se scandaliser de voir de nombreux pays remplis de fusées et de missiles, remplis de faux dieux, et ne pas annoncer le jour où des peuples nombreux transformeront les dépenses nucléaires en investissements sociaux en faveur des plus démunis ? Quand tout est dit, l’arme nucléaire n’est pas une arme légitime de défense, mais une arme criminelle de terreur, de destruction, d’anéantissement et de dévastation. Elle n’appelle d’autre alternative que sa suppression. Comment alors ne pas penser que ceux qui se réclament de l’Évangile ont la stricte obligation d’affirmer de manière unilatérale que la dissuasion nucléaire, qui est fondée sur la préméditation d’un crime contre l’humanité, n’est ni moralement, ni politiquement, ni stratégiquement, ni économiquement acceptable ? Car l’essence même de l’exigence de la paix évangélique est d’être unilatérale. Dans un monde malade de désespérance, il deviendrait alors possible d’espérer briser l’idole nucléaire et de retrouver le chemin de la fraternité humaine au-delà des envies criminelles des États nucléaires.
C’est avec confiance que j’ose soumettre ces quelques réflexions à la bienveillance de votre attention.

Je vous prie de croire à mes sentiments respectueux et cordiaux.
Jean-Marie Muller (Philosophe et écrivain)

Pâques : le chemin des femmes

Nous sommes en pleine Semaine Sainte, faisant mémoire, c’est-à-dire actualisant le Mystère Pascal de mort et de résurrection. La résurrection n’oublie pas la mort ; le Ressuscité se manifeste en montrant les plaies du crucifié. Vatican II a rappelé que toute personne vivait ce mystère (GS 22,5) dont l’Eglise témoigne, non seulement par des paroles mais aussi en actes et en vérité. Elle est donc toujours en état de conversion, semper reformanda, c’est-à-dire devant toujours être réformée.
Toute la question est de savoir si la réforme doit être cosmétique, ne touchant que le superficiel, ou plus profonde, en s’attaquant aux « structures de péché » qui peuvent marquer l’Eglise.

Ce jeudi de la Grande Semaine, ce Jeudi Saint, beaucoup de prêtres et d’évêques referont le geste de Jésus : ils laveront les pieds d’une douzaine de personnes. Tout aura été programmé d’avance et personne n’osera refuser comme Pierre. Ainsi, le mâle ordonné pourra continuer à présider la célébration, en oubliant qu’il vient d’accomplir un travail féminin. Le plus souvent, on entend que Jésus a pris la place du serviteur. Ce qui est vrai mais cela risque de masquer le fait que, le plus souvent, ce sont les femmes qui servent… Qui, traditionnellement et surtout dans notre Eglise, lave, sert et nourrit ? Le prêtre pourra continuer prétendre exercer le pouvoir comme un service, sans se soucier de la voix de celles qu’il vient d’imiter à la suite du Seigneur.

Pourtant, les textes bibliques relus pendant la Semaine Sainte nous invitent à repenser profondément les relations entre les hommes et les femmes dans l’Eglise. Et pour vivre autrement le Mystère Pascal, nous vous proposons de tenir d’une main votre missel et de l’autre Le Déni (cf. Golias Hebdo n° 319 et 331), ouvrage bouleversant comme le sont les récits de la Passion et de la Résurrection ! Lors de la Cène, Jésus dit à Pierre : « Plus tard, tu comprendras ! » Et juste après, dans le même Evangile de Jean, Jésus annonce à ses disciples que l’Esprit les guidera vers la vérité tout entière et qu’ils feront des œuvres plus grandes que les siennes. Paroles étonnantes : l’Eglise ne posséderait donc pas encore la vérité ? Que pourrait-elle faire de plus grand que son Seigneur ? Le livre Le Déni de Maud Amandier et Alice Chablis nous offre une réponse en citant Teilhard de Chardin : « Il m’a semblé que dans l’Eglise actuelle, il y a trois pierres périssables dangereusement engagées dans les fondations : la première est un gouvernement qui exclut la démocratie ; la deuxième est un sacerdoce qui exclut et minimise la femme ; la troisième est une révélation qui exclut, pour l’avenir, la Prophétie .» Durant toute sa vie, telle que nous la relate les Evangiles, Jésus n’a eu de cesse de délier les codes sociaux qui séparaient les personnes et notamment le modèle patriarcal qui faisait de la domination masculine une règle aussi évidente qu’immuable. Marie, sœur de Marthe a bien le droit d’être disciple et d’écouter la Parole ; la femme n’est pas là que pour servir en cuisine ! Et le Ressuscité se présente d’abord à des femmes qui deviennent ainsi « Apôtres des Apôtres » selon le mot d’Hippolyte de Rome. C’est à elles que le Christ confie l’annonce de la Bonne Nouvelle à des hommes quelque peu incrédules ! Mais les apôtres ont bien vite repris la main, à tel point que Paul ne les mentionne même pas quand il évoque les apparitions du Ressuscité.

Et si le fait de redonner la parole aux femmes redonnait du souffle à l’Eglise ? Et si les études sur le genre qui déconstruisent les modèles sociaux étaient parmi les signes des temps que l’Eglise est invitée à lire pour avancer en vérité, ou dans la vérité ? Il est encore temps, Messieurs les Curés et Messeigneurs les Evêques… Pour le dimanche de Pâques, si vous laissiez prêcher une femme ? En prenant la place du serviteur… pas seulement le Jeudi Saint ! Bonne Pâques…