Communautarisme

On sait qu’il est couramment pratiqué dans les pays anglo-saxons, au grand bénéfice des lobbies religieux de toute sorte, et aussi bien souvent à notre propre surprise ou notre propre étonnement, habitués que nous sommes à la séparation de l’Église et de l’État sanctionnée par notre loi de 1905. Un exemple frappant vient d’en être donné par une instruction récemment éditée par les Universités britanniques, à l’attention de ceux qui doivent y donner des conférences : afin de respecter les demandes d’ordre religieux de certains étudiants, les hommes et les femmes pourront être séparés spatialement au sein des salles de classe et amphithéâtres.

Le document précise joliment que cette mesure n’est absolument pas une discrimination, « du moment qu’hommes et femmes sont traités de façon égale, et du moment qu’ils sont tous deux discriminés de la même manière »  – as long as both men and women are being treated equally, as they are both being segregated in the same way (Source : Fitnah , 24/11/2013, site en anglais). On admire ici l’expression. Ah ! Qu’en termes galants ces choses-là sont dites !
De toute façon, si sophistique que soit la formulation, les femmes sont bel et bien priées dans les salles et amphis de s’asseoir d’un côté et les hommes de l’autre ! Rien ne saurait être au-dessus des demandes religieuses : cela en dit long sur le communautarisme à l’anglaise.
Apparemment la source de ces exigences est psychologique. Il s’agit, en séparant les sexes, d’éviter la distraction ainsi que, la provoquant, la tentation. Mais ces religieux sont, me semble-t-il, bien « prompts à la tentation », comme le dit Dorine à Tartuffe dans la pièce de Molière. Prenons modèle sur son solide bon sens : « Et je vous verrais nu du haut jusques en bas / Que toute votre peau ne me tenterait pas ! » Et quand bien même il y aurait tentation, le meilleur moyen de la faire cesser est, selon le mot d’Oscar Wilde, d’y succomber ! Au fond cette peur qu’ont les hommes d’être « tentés » par les femmes en dit long d’abord sur le peu de confiance qu’ils ont en eux, et évidemment aussi sur leur misogynie, leur machisme fondamentaux.
Gageons que Nelson Mandela, à qui on vient de rendre hommage, aurait été surpris et indigné par cette ségrégation, cet apartheid d’un nouveau genre : l’apartheid du genre !

La nuit centrafricaine…

Après le Mali, la France mène une nouvelle opération militaire en Républicaine centrafricaine, avec le soutien de supplétifs issus de dictatures qui retrouvent une légitimité. Alors que s’affirment la violence et son cortège de victimes et de déplacés, il ne semble pas qu’aient été tirées les leçons d’une histoire marquée par des désastres continus.

La mission de rétablir la sécurité en Centrafrique et de protéger les populations ne résiste pas à l’analyse. Il s’agit bel et bien de préserver des intérêts économiques dans la région, quel que soit le passif des dirigeants africains présents au Sommet France-Afrique qui s’est tenu les 6 et 7 décembre à l’Elysée. Tous bénéficient du soutien diplomatique, économique, militaire ou policier de la France, et la cinquantaine d’interventions militaires depuis les indépendances a surtout visé à sécuriser les dictateurs et jamais les populations. Les actions militaires n’ont jamais rien réglé, les tensions sont avivées, la misère s’étend, les forces progressistes sont muselées. Et il est malheureusement à craindre que ce Sommet, initié par une ex-puissance coloniale, ruine une fois de plus les espoirs de paix et de sécurité.

Maquillée d’humanitaire, l’intervention française en Centrafrique ne réussit pas à masquer la réalité d’un pays maintenu étroitement sous tutelle. C’est aujourd’hui un pays où la population est dans sa majorité au-dessous du seuil de pauvreté et souffre de malnutrition. Des bandes armées venues du Congo, de l’Ouganda, du Soudan, du Tchad sèment la terreur et menacent les intérêts des pays occidentaux. Sans doute les troupes françaises éviteront-elles quelques massacres et apporteront-elles un appui à un désastre humanitaire. Mais les supplétifs gabonais, camerounais et tchadiens risquent d’augurer une situation dramatique, avec le risque d’affrontements inter-religieux. La paix en Afrique peut-elle se décider avec des
dictateurs ?

La France n’a manifestement pas pris acte des leçons du passé et se lance dans une nouvelle aventure militaire, au terme de laquelle on comptera les victimes. Mais sans doute plus encore les nouveaux marchés réclamés par les représentants du Medef réunis à Bercy peu avant l’intervention militaire. L’exemple du Mali devrait pourtant faire réfléchir, lorsque l’intervention militaire française y est remise en cause et que le maintien d’une situation d’insécurité s’affirme malgré la tenue des élections. L’opération Serval a permis de renforcer la mise sous tutelle du Mali, les “liens privilégiés hérités de l’Histoire” se poursuivent sous la présidence de Ibrahim Boubacar Keïta, tandis que les séparatistes touareg du Mouvement national pour la libération de l’Azawad entendent reprendre les armes. L’unanimisme qui entourait l’intervention française au Mali est en train se fissurer, et demain en sera-t-il probablement de même après l’opération Sangaris en Centrafrique.

Noël : quelle fraternité ?

Jésus est né sur la paille, comme ceux et celles qui sont sur la paille, qui ont tout perdu, disait le poète Jean Debruynne. Ce Jésus, homme et Dieu, nous le croyons, a révolutionné le monde en le plaçant sur l’axe de la fraternité. Faut-il encore croire à cette Bonne Nouvelle quand on regarde le monde en proie aux injustices mortifères ?

Peut-être faut-il faire mémoire des débuts laborieux de ce Jésus. Matthieu raconte la furie d’Hérode qui fait exécuter tous les garçons de moins de deux ans à Bethléem et aux alentours. Jésus n’échappera au massacre que pour mieux assumer la violence inouïe dont l’humanité est capable. Nous avons voulu pour Noël penser aux amis de Centrafrique et aux horreurs qu’ils vivent depuis plus d’un an (lire plus haut nos articles). Nous n’oublions pas les missionnaires qui restent jusqu’au bout auprès de ceux qu’ils ont appris à aimer, tel le Père Georges enlevé au Cameroun.

Luc, lui, précise qu’il n’y avait pas de place pour Marie et Joseph dans la salle d’hôte. Pas de place pour le fils de David, le fils de l’homme… Dans notre Eglise qui se veut mère, nombre de ses enfants n’ont plus de place non plus. Et pas seulement les divorcés-remariés ou tous ceux et celles qui ne peuvent plus, selon les règles canoniques, recevoir la communion ! Pour Noël, nous avons choisi de revenir sur l’histoire de Patrick et de Bénédicte (lire ci-après leur témoignage), un couple du diocèse de Saint-Claude. L’Eglise avait appelé Patrick au diaconat et, avec son épouse, ils s’étaient mis en route. Juste avant l’ordination, l’évêque leur a annoncé, sans dialogue, qu’il refusait l’ordination pour « manque d’esprit institutionnel », « instabilité » à cause de trop nombreux engagements, et « difficulté à se laisser former » ! Ou formater ? Pas de place donc pour ce couple qui vit le service de l’évangile. L’institution aurait-elle peur des hommes et des femmes libres ? Pourtant, le pape nous a habitués à un autre discours, et c’est sans doute pour cela qu’il a été élu comme la personnalité de l’année par le Time et Europe 1 ! Dans son message pour la journée mondiale de la paix, le 1er janvier, François nous exhorte à la fraternité. Il écrit notamment : « La fraternité génère la paix sociale, parce qu’elle crée un équilibre entre liberté et justice, entre responsabilité personnelle et solidarité, entre bien des individus et bien commun. Une communauté politique doit, alors, agir de manière transparente et responsable pour favoriser tout cela. Les citoyens doivent se sentir représentés par les pouvoirs publics dans le respect de leur liberté. Inversement, souvent, entre citoyen et institutions, se glissent des intérêts de parti qui déforment cette relation, favorisant la création d’un climat de perpétuel conflit. » Ce qui vaut pour un pays n’est sans doute pas sans pertinence pour l’Eglise. Noël, c’est une invitation à regarder autrement le monde pour y trouver Dieu présent avec tous ceux et celles qui sont exclus et meurent de la violence. De ce regard nouveau naît une conversion qui n’est pas seulement personnelle mais qui s’incarne institutionnellement. Les réformes de notre Eglise, communauté porteuse de cette Bonne Nouvelle, sont le seul chemin pour suivre le Christ. Nous les attendons comme cette espérance qui nous fait vivre !

Nihilisme

On pourrait y être conduit, en matière politique, par ce qui s’est produit lors de la cérémonie en hommage à Nelson Mandela, dans le stade Soccer City de Soweto, en Afrique du Sud. En effet, le nouveau président, venant après lui par conséquent, a été accueilli par des huées : il est impliqué dans des affaires de corruption et de brutalités policières. À cette tragique transition, du « saint » résistant au politicien douteux, pourrait s’appliquer le vers de Racine dans Athalie : « Comment en un plomb vil l’or pur s’est-il changé ? » Et le nihiliste aurait raison, qui ne croirait à aucun progrès visible dans l’histoire, où l’on assiste toujours à une massive dégradation des significations et des valeurs les plus nobles.

Dans un monde où selon le mot du poète l’action n’est jamais la sœur du rêve, où l’idéalisme le plus pur se voit toujours contredit par la bassesse humaine, comment garder encore espoir en une amélioration durable des choses ? Péguy disait que toute mystique se dégrade en politique. Mais avant lui Musset avait posé la même question dans son Lorenzaccio : le pur Lorenzo délivre Florence du tyran Alexandre, mais la fin de la pièce montre que la même ville, heureuse un temps d’être libérée, est tout de même prête à se jeter à nouveau dans les bras d’un nouveau tyran. L’absurde triomphe, les illusions sont piétinées, et donc le nihilisme justifié.
Cependant je ne suis pas si pessimiste. Bergson disait que si l’évolution des sociétés suivait un mouvement cyclique ou pendulaire, allant périodiquement de la liberté à l’esclavage, et vice-versa, à chaque fois cependant le pendule était doté de mémoire. Celle de Mandela ne mourra pas, pas plus que celle d’Antigone dans la fiction, celle de Socrate dans la réalité, ou celle de Jésus pour ceux qui continuent de méditer les paroles qu’on lui a attribuées. Ce souvenir sera un viatique pour ceux qu’il habitera. Songeons au soleil que l’on a vu une fois : même si maintenant les nuages le recouvrent, on sait qu’il continue néanmoins d’exister derrière eux, et que leur voile peut toujours se déchirer. Ne soyons pas désespérés par la tentation de l’inutile. Au moins ceux qui l’ont démenti un temps, même trahis par leurs successeurs, nous donnent par leur exemple le courage d’avancer à notre tour. Dans la vie, c’est toujours le souvenir qui donne un avenir.

Fréjus-Toulon : enquête sur les extrêmes dérives d’un diocèse

L’élection d’un nouveau pape semble faire régner un nouveau climat.Pourtant le vent de réformes qui souffle pourrait bien se heurter à un jeune clergé très conservateur, d’autant plus prompt à cultiver des postures identitaires. L’évolution globale du catholicisme mondial pourrait donc être contrariée par des poches de résistance conservatrices et néoconservatrices.

L’Eglise « moisie »

C’est le littérateur Philippe Sollers qui, le premier, employa cette expression fortement péjorative il est vrai : «La France moisie. » Mais comment nier que des franges parfois non négligeables de notre société se recroquevillent sur leurs certitudes pétrifiées et tentent désespérément de former des citadelles assiégées préservées du monde si mauvais qui les entoure.

Ce qui est vrai de façon générale l’est également, et peut-être à un titre particulier, de l’Eglise catholique, ébranlée par une grave crise interne de crédibilité mais également vermoulue de l’intérieur et dont les membres très zélés ont quelquefois le sentiment d’être les derniers des Mohicans. La tentation est forte, et pourtant à long terme elle est suicidaire. Il faut cependant reconnaître que certains courants réactionnaires et nostalgiques réussissent à s’implanter en France, avec l’appui d’évêques comme Mgr Rey de Toulon. Et y attirent un nombre non négligeable de jeunes, qui se sentant en porte-à-faux avec la société française d’aujourd’hui, décident de l’être complétement. L’effacement de certains repères et le règne de l’insignifiance favorisent aussi un retour parfois fantasmé des grands marqueurs de sens et des références verticales.

Pour autant, l’histoire ne s’écrit pas à l’envers. Et lorsqu’elle se répète, selon Karl Marx, c’est sur le mode de la farce. Comme un certain parti politique en France, il serait dommage que des franges rétrogrades focalisent trop notre attention et qu’elles nous paralysent dans la tâche qui vraiment compte : inventer l’avenir. Découvrez l’ensemble de notre dossier en téléchargeant Golias Hebdo n°315

La Miséricordine

Voici un merveilleux médicament, tonique et calmant en même temps, idéal pour les problèmes de cœur, la « Miséricordine ».

Or le pape l’a présenté devant une foule enthousiaste le 17 novembre, place Saint-Pierre, lors de la prière de l’Angélus. Et de pieuses âmes, notamment des religieuses, ont distribué à tous des petites boîtes de cette nouvelle panacée universelle.

En fait, chacune de ses boîtes contient une image de la divine miséricorde et une notice spirituelle. Qui encourage en particulier à prier le chapelet.

L’idée viendrait de Pologne et c’est l’aumônier du pape (chargé des aumônes du pape), l’archevêque polonais Konrad Krajewski, que l’on dit très proche de Bergoglio, qui l’aurait relayée. A consommer sans modération, mais cela suffira-t-il à rendre la santé au monde ?

Immigration : les lames de rasoir de Melilla

Lames de rasoir dans la barrière de Melilla. La séquence des mots est cacophonique, et la séquence des faits à faire se dresser les cheveux sur la tête. Les lettres fourchent sur la langue, mais nous devrions les répéter jusqu’à ce qu’elles se clouent en nous et nous fendent l’âme. Jusqu’à ce qu’elles nous fassent souffrir comme les froides, brûlantes, cruelles lames de rasoir de la barrière de Melilla font souffrir les émigrants africains.

Ils ne les appellent pas lames de rasoir, mais « concertines », ce qui sonne mieux. Or, elles coupent tout autant. Des barbelés incrustés de lames de rasoir, pour que rien ne manque, pour que se déchirent et saignent jusqu’à la dernière goutte ceux qui tentent de passer.

« Honte ! », devrions- nous nous exclamer, comme s’exclama le pape François devant la plage de Lampedusa jonchée de cadavres africains. « Honte  ! », auraient dû s’exclamer d’une même voix les évêques à l’assemblée plénière de la Conférence épiscopale réunie ces jours derniers. « Honte ! », aurait dû crier au gouvernement espagnol le cardinal Rouco Varela dans son discours de départ à la retraite au lieu de demander à l’Etat l’application du Concordat avec le Vatican, la réforme de la loi du mariage des gays et lesbiennes et la sacro- sainte unité de la nation espagnole. « La barrière de Melilla est inhumaine  », proclama par contre Gil Tamayo, le nouveau porte-parole des évêques, et nous reconnaissons à nouveau la voix de l’Evangile. Oui, cette barrière est inhumaine.

L’Afrique est le miroir de l’Europe et le miroir du monde, de son inhumanité. Ce que nous faisons avec l’Afrique correspond à ce que nous sommes, car là-bas nous sommes nés, de là-bas nous venons. Oui, tous les êtres humains d’aujourd’hui sont fils et filles d’émigrants africains. En Afrique naquit le tissu Homo, il y a 2,5 millions d’années, et il émigra en Europe il y a un million d’années. De même l’Homo Sapiens, notre espèce actuelle naquit en Afrique, il y a 200 000 ans et émigra en Europe il y a 40 000 ans. Le chemin n’a pas dû être facile mais ils ne rencontrèrent jamais de douanes ni de barrières de lames de rasoir.

L’Afrique, miroir de l’Europe

Nous sommes tous nés noirs. Ensuite, nous avons changé de couleur pour pouvoir survivre, car la peau claire facilite la synthèse de la vitamine D à partir de la lumière solaire – moins dense loin du tropique – et la vitamine D aide le corps à absorber le calcium. Mais il paraît que la peau blanche est plus encline au cancer de la peau.
Notre chère Europe, admirable à plusieurs titres, regarde-toi : plages couvertes de cadavres, sables du désert jonchés d’enfants et de femmes morts de soif, barbelés de lames de rasoir avec des corps saignés qui pendent. Voilà ton miroir. Voilà notre civilisation : liberté, égalité, fraternité, Démocratie, Droits Humains, citoyenneté, tant de citoyenneté. Et tant de tradition chrétienne ! Europe, qu’as-tu fait de ton âme ? Aurais-tu perdu par hasard la sagesse du sapiens quand tu changeas de couleur de peau ?

Discours trop démagogique ? Oui, certainement. Je sais que l’émigration est un problème complexe. Mais nous ne pourrons jamais le résoudre de cette manière. Jamais nous ne pourrons le résoudre quand nous oublions que nous sommes tous fils d’émigrants. Et tant que nous ne garderons pas vivante la mémoire de notre histoire, bien récente encore, bien présente encore, de comment nous avons envahi et pillé des pays, des continents entiers et continuons à le faire, surtout en Afrique. Et tant que, pour prendre un exemple, le gouvernement espagnol ne se souviendra pas que 400 000 de ses ressortissants ont quitté le pays depuis 2008… en qualité d’émigrants. L’émigration est un problème complexe, mais jamais nous ne le résoudrons tant que nous ne sentirons pas dans notre chair la douleur des lames de rasoir.

Toutes les douanes et barrières seront inutiles. Ils continueront à tenter de passer, parce qu’il leur est égal de mourir de faim dans leurs pays, noyés en mer ou saignés sur une barrière de lames de rasoir. Et depuis la profondeur obscure de la terre, des eaux bleues de la mer Méditerranée, des sables dorés du Sahara, depuis la barrière de lames de rasoir de Melilla, la voix de Dieu continuera à nous atteindre en criant : « Caïn, Caïn, qu’as-tu fait de ton frère ? » José Arregi, théologien (Traduction R-M Barandiaran)