L’intelligence du cœur : dans la marge d’Etty Hillesum

Alors que se multiplient, à propos de son « Journal », essais et références, Etty Hillesum est, au devant du siècle, un signe reconnu et appelant. Bien des témoignages sur les camps ont paru, des études fines sur la montée des totalitarismes ont été publiées. Tout semble avoir été analysé, décrypté. Mais la simplicité désarmante du parcours de vie d’Etty, entrant, les yeux ouverts, dans l’enfer des hommes, impose sa noble lucidité. Beaucoup considèrent cette œuvre silencieuse comme un socle à même d’éclairer le contemporain.

Entre bien de références appuyant tel ou tel aspect de l’œuvre humaniste d’Etty Hillesum, l’ouvrage de l’écrivain psychanalyste Jean-Michel Hirt La Dignité humaine (éd. DDB 2012) est singulièrement intense. Technique en certaines parties, il est précieux dans sa Lettre à une jeune femme qui a réussi sa « révolution psychique ». Le psychanalyste se sait malvenu autant qu’indispensable, dans une société technique et rationnelle qui impose le droit et produit une liberté efficace et mercantile. La loi régit l’économie généralisée, c’est-à-dire impose la loi de l’argent. L’ennemi du « système » semble être devenu le sujet « unique et singulier ». En clair, un mouvement de massification continue d’emporter la société vers davantage de rationalité fermée. Le sujet humain est obligé d’y adhérer sans pouvoir y échapper. Chacun n’est qu’un rouage, il semblerait alors que le destin de masse vécu par les Juifs lors de la guerre soit comme une parabole, d’un autre mouvement de masse qui entraîne irrésistiblement toute l’humanité. Le totalitarisme du marché unique.

La manière dont Etty Hillesum s’accomplit intérieurement , « triomphe psychiquement » avant de disparaître à 29 ans à Auschwitz le 30 novembre 1943, éclairerait l’humanisme dont le monde a besoin. « Etty qui porte ce nom royal d’Esther nous offre les moyens de déjouer le poids du destin de masse qui pèse sur chacun de nous. »

[lire l’intégralité de notre article dans Golias Hebdo n°304]

Après les Roms, les « défapeurs » ? Chiche !

Cash investigation cible cette fois le diesel, et les petites intox des constructeurs, PSA en tête. Comment les dirigeants de Peugeot enjolivent légèrement leurs efforts anti-pollution ? Très simple.

Dans un laboratoire de PSA, Elise Lucet amène le directeur à contredire une interview donnée au Parisien par l’ex-grand manitou de la Recherche du groupe, Guillaume Faury, selon lequel « l’air qui sort des pots d’échappement est plus propre que l’air qui y rentre ». Non non, concède le directeur, il est seulement plus propre « en particules » (à dire vrai, la différence n’apparaît pas clairement au spectateur, mais il apparait clairement que l’ex-grand chef a fait de l’intox dans Le Parisien, « un journal que tout le monde lit », comme dit Lucet). Et ce n’est pas tout. L’émission révèle aussi comment les automobilistes qui roulent au diesel ont découvert une nouvelle activité, le défapage. Vous ne connaissez pas ? Cela consiste, tout simplement, à retirer de sa voiture le Filtre A Particules obligatoire (FAP), afin de la rendre aussi polluante qu’avant. Très bien. On est informés.

Maintenant, demandez-vous ceci : comment entendez-vous parler du diesel, dans les JT et les médias généralistes ? Uniquement sous l’angle des rapports de force politiques. Ayrault va-t-il avoir le courage de résister aux Verts, qui exigent sa taxation (ou même, dans l’autre sens, va-t-il avoir le courage de le taxer) ? De combien va-t-il le taxer ? S’il ne le taxe pas assez, les Verts vont-ils quitter le gouvernement ? Autrement dit, sous l’apparence d’une stricte neutralité (entre les Verts et Ayrault, les JT ne tranchent pas, bien entendu) s’impose l’équation : écolos = taxe. Ecolos = khmers verts = impôts supplémentaires. Ecolos = ras le bol fiscal (sur la manière dont le thème du ras le bol fiscal, après avoir été porté à l’incandescence, notamment dans Le Monde et Libé, sous l’influence de journalistes épouvantés par leur feuille d’impôts, semble aujourd’hui en reflux, lire la chronique de notre éconaute).

Mais pourquoi n’entend-on jamais l’équation Peugeot = intox ? Pourquoi les thèmes d’émissions comme Cash Investigation ont-ils tant de mal à infuser dans le débat médiatique généraliste ? Pourquoi les dirigeants de PSA, les ministres, ne sont-ils jamais interpellés par Aphatie-Cohen-Elkabbach sur l’intox de PSA ? Pourquoi les « défapeurs » sont-ils un thème moins porteur que les Roms ? Pourquoi Manuel Valls ne dit-il pas qu’ils ont « vocation » à se faire retirer le permis de conduire, comme les Roms à rentrer en Roumanie ? Pourquoi les sketches de Laurent Gerra (il était l’autre soir l’invité de Drucker pendant toute une soirée sur France 2) portent-ils obsessionnellement sur les impôts, et pas sur le diesel ? Inégalité d’autant plus incompréhensible que les journalistes du Monde, comme les humoristes, respirent des particules fines tous les jours dans les rues de Paris, alors qu’ils n’ouvrent leur avis d’imposition qu’une fois par an. Prière de transmettre les réponses au site, qui les analysera.

Par Daniel Schneidermann le 26/09/2013

Les aveux de Tarcisio Bertone

A l’annonce de la nomination du nouveau secrétaire d’État du pape, Mgr Pietro Parolin (voir Golias Hebdo n° 303), son prédécesseur a défendu son bilan et réglé quelques comptes.

En effet, le cardinal Bertone s’est exprimé, reconnaissant des erreurs (comment oublier l’affaire Vatileaks ?) et fustigeant les « vipères et corbeaux » qui se sont mis en travers de sa route. Si Tarcisio Bertone réaffirme avoir tout fait pour servir l’Église, il reconnaît les errances du Vatican : « Il y a certaines affaires qui nous ont échappé, y compris parce que ces problèmes étaient comme ”scellés”  de l’intérieur, par des personnes qui ne se mettaient pas en contact avec la secrétairerie d’État. » Mgr Parolin va avoir du pain sur la planche.

Gaz de schiste : enquête sur l’offensive du lobby pétro-gazier

La loi interdisant la fracturation hydraulique, seule technique éprouvée pour exploiter les hydrocarbures non conventionnels, est aujourd’hui menacée. Malgré les affirmations de François Hollande, les pétroliers s’imposent sur le terrain et les demandes de permis se font de plus en plus nombreuses. Plus que jamais, les ambiguïtés gouvernementales exigent la mobilisation des citoyens.

Dès le départ, la question des hydrocarbures non conventionnels était placée sous le signe du cynisme et de l’ambiguïté. A partir de 2008, l’Etat français accordait à des multinationales des permis de recherche de gaz et huile de schiste, sans consultation des citoyens et des élus concernés. Sans se préoccuper de la catastrophe environnementale et sanitaire causée par la fracturation hydraulique qui s’abattait sur les Etats-Unis où, quel qu’en soit le prix à payer pour les populations, pétroliers et gaziers n’hésitent pas à brandir l’arme de la corruption.
Face à la mobilisation de milliers de citoyens et de collectifs, le gouvernement Fillon faisait voter, en 2011, la loi Jacob qui interdit la fracturation hydraulique… mais l’autorise dans le cas de recherche et d’expérimentation. Et comme décidément le mouvement des opposants ne faiblissait pas, un permis de Total et deux de Schuepbach Energy faisant appel à la fracturation hydraulique étaient abrogés en octobre 2011. Juste un peu de poudre aux yeux, alors qu’au même moment les collectifs détectaient quatorze permis en fracturation hydraulique sur les soixante et un accordés. Dans la même veine, le président de la République annonçait le rejet de huit demandes de permis après la conférence environnementale de fin 2012 à Paris… alors qu’il en restait 110 en cours d’instruction. Depuis, les pétroliers et gaziers affirment ne pas faire appel à la fracturation hydraulique, et on feint de les croire alors qu’aucune autre technique n’est opérationnelle à ce jour. Et se lancent dans des explorations « à caractère scientifique », en attendant l’inévitable retour sur investissement. Facteur aggravant, la question des hydrocarbures non conventionnels était absente des débats de la conférence environnementale des 20 et 21 septembre 2013 à Paris.

Le recours de la société Schuepach Energy contre la loi Jacob donne un avant-goût du Traité transatlantique (cf. Golias Hebdo n° 299) entre l’Union européenne et l’Amérique du Nord, qui balayerait les juridictions nationales. Le report en 2014 du débat sur la transition énergétique et celui sur l’avant-projet de loi sur le Code minier, offrent aux pétroliers et gaziers la possibilité de saisir la juridiction administrative de procédures de recours. Superbe opportunité pour leur lobby et groupes de pression qui s’étaient déjà révélés le 2 juillet 2013 dans le limogeage de Delphine Batho, deuxième ministre de l’Ecologie depuis mai 2012. Citoyens et collectifs ne baissent pas la garde et se préparent à la deuxième journée internationale du Global
Frackdown du 19 octobre prochain.

[Lire l’intégralité de notre dossier dans Golias Hebdo n°304]

L’Inde prise à son tour, dans le tsunami de la finance

La crise financière est en train de s’abattre sur l’Inde. Les capitaux occidentaux créées pour sauver les banques américaines et européennes de la faillite ont été placés dans les pays émergents. Ils sont en train de quitter le pays de Nehru, le plongeant
dans la tourmente.

La crise financière est en train de s’étendre aux pays émergents. La Turquie, le Brésil, l’Afrique du Sud et l’Indonésie, qui étaient décrit il y a encore peu comme les nouveaux dragons de l’économie mondiale, ont vu la valeur de leur monnaie fortement baisser ces derniers mois. Amplifiant le mouvement, la roupie indienne s’est, elle, effondrée d’un quart de sa valeur en deux ans. Les banques centrales de ces cinq pays ont dépensé 80 milliards de dollars cet été pour freiner cette chute. La crise sur les marchés monétaires risque d’engloutir 2 milliards de personnes, dont la moitié rien qu’en Inde. Le pays, avec l’Indonésie, concentre toute l’attention des associations de solidarité avec les pays du Sud, des économistes et des hommes politiques asiatiques. Car les effets de ces désordres monétaires sont différents d’un continent à l’autre. En effet, « le real brésilien était surévalué, sa dépréciation va permettre une augmentation des exportations du pays qui en a besoin, même si on peut déplorer qu’elles soient surtout constituées de matières premières », estime Xavier Dupret, économiste au Gresea.

[Lire l’intégralité de notre article dans Golias Hebdo n°304]

Le pape François : des paroles à l’épreuve les actes

Notre pape parle… et fait parler. Coup de « com » pour certains. Annonce de réformes pour d’autres. Quoi qu’il en soit, l’entretien qu’il a accordé à la demande des responsables des revues jésuites de l’Europe et des Etats-Unis est à lire, ne serait-ce que pour mieux comprendre la manière dont le pape François envisage son ministère d’évêque de Rome.

Il fait quelques allusions à son passé de provincial des jésuites : « Ma manière autoritaire et rapide de prendre des décisions m’a conduit à avoir de sérieux problèmes et à être accusé d’ultra-conservatisme. J’ai vécu un temps de profondes crises intérieures quand j’étais à Córdoba. Voilà, non, je n’ai certes pas été une Bienheureuse Imelda1, mais je n’ai jamais été conservateur. C’est ma manière autoritaire de prendre les décisions qui a créé des problèmes. Je partage cette expérience de vie pour faire comprendre quels sont les dangers du gouvernement .»

Dont acte, même si nous pouvons émettre quelques doutes sur cette relecture de son passé argentin. Nous y reviendrons prochainement à la faveur d’un livre qui sortira prochainement en Italie pour le dédouaner de son rôle problématique sous la dictature.. L’important est qu’il veuille aujourd’hui gouverner dans un esprit synodal, non seulement avec les autres évêques mais aussi avec tout le peuple de Dieu. Sa vision n’est pas seulement politique mais mystique puisqu’il s’agit de trouver Dieu en toutes choses et donc de le voir à l’œuvre dans toutes les réalités humaines, même celles qui paraissent étranges à la mère Eglise. Ce faisant, le pape invite l’Eglise institutionnelle à changer de perspective en laissant derrière elle les pratiques pharisiennes qui font de la loi un absolu pour accompagner les personnes telles qu’elles vivent et leur dire que Dieu les aime aujourd’hui. Il faut, affirme-t-il, « trouver un nouvel équilibre, autrement l’édifice moral de l’Église risque lui aussi de s’écrouler comme un château de cartes, de perdre la fraîcheur et le parfum de l’Évangile ».
Reste à définir ce nouvel équilibre. Qu’en sera-t-il de la place des femmes, encore soumises ? Qu’en sera-t-il de la morale familiale ? Qu’en sera-t-il du lien entre les dicastères romains et les Eglises locales ? Des rapports entre les laïcs et les clercs ? Cet entretien n’avait sans doute pas vocation à répondre à toutes ces questions, et François rappelle que les réformes ne doivent pas se faire dans la précipitation. Il aime à contempler la patience des saints… Nous ne le sommes pas encore, saints. Mais impatients, un peu ! Le pape évoque les nombreuses dénonciations reçues à Rome en affirmant qu’elles devraient être traitées localement. Bientôt il devrait recevoir le Père Pascal Vésin, du diocèse d’Annecy, dénoncé pour son appartenance à la franc-maçonnerie. Ce sera un bon test pour voir comment François met en œuvre sa pastorale du dialogue… Et bien sûr, nous serons attentifs à la prochaine réunion des huit cardinaux que le pape s’est choisi comme conseillers pour réformer la Curie…

1. Petite sainte italienne âgée de 11 ans (1333) surnommée « la fleur de l’eucharistie ». Elle est la patronne des premiers communiants..

Besoin

En principe, chacun sait ce dont il a besoin. Mais apparemment nos publicitaires le savent mieux que nous, eux dont c’est la charge d’en créer de nouveaux, pour provoquer un acte d’achat. Ainsi je viens de lire dans la presse informatique qu’Apple travaille à créer une montre révolutionnaire, qui ne se contenterait pas de donner l’heure, mais qui, remplaçant le mobile, permettrait d’accéder d’un regard à tous nos rendez-vous, d’identifier la personne qui nous appelle, de lire nos messages, etc. On pourra voir dans mon billet Gadget (Golias Hebdo, n°138) à quels sommets surréalistes mène cette hypertrophie de la fonctionnalité.

Voici comment s’exprime le responsable du projet : « Apple a cette capacité de créer des besoins. Lancer une montre, c’est aussi nous dire : ‘Si vous ne portez pas ça, vous êtes ringard’. » Je pense ici au mot de Socrate, arpentant les rues d’un marché d’Athènes : « Que de choses dont je n’ai pas besoin ! » On sait que les philosophes épicuriens divisaient les plaisirs en trois catégories : les naturels et nécessaires (boire, manger, etc.) ; les non nécessaires mais tout de même naturels (se reposer à l’ombre, se promener entre amis, etc.) ; et ceux qui ne sont ni les uns ni les autres : par exemple vouloir épater son voisin par le dernier objet à la mode. Tel est en effet le sort de beaucoup de nos contemporains, pris dans la frénésie de la consommation : travailler durement pour acheter des choses dont on n’a pas besoin, pour épater des gens qu’on ne connaît pas ou qu’on méprise. C’est ainsi que, selon le mot connu, on perd sa vie à la gagner.
Les vraies valeurs, les « vraies richesses » selon le mot de Giono, sont ignorées : les remplacent des valeurs dégradées et inauthentiques, les valeurs de représentation. Et comme la mode change toujours, survient une convoitise sans fin, un éréthisme que les Anciens avaient figuré dans leurs supplices infernaux : la soif inextinguible de Tantale, le tonneau sans fond des Danaïdes, le foie dévoré de Prométhée, le rocher toujours retombant de Sisyphe. En fait, au fond de soi, suivre ce mouvement c’est être mort : suivre le vent, c’est le lot de la feuille morte. L’ensemble ne repose que sur le crédit qu’on fait aux publicitaires, qui nous font croire que là est le bonheur. Ils doivent bien en rire eux-mêmes, car grâce à cela ils s’emplissent les poches.