Doit-on bénir une vache ?

1. Chez le cordonnier

La vitrine ne paye pas de mine. Les quelques paires de chaussures exposées, principalement pour hommes, n’incitent guère le chaland de passage, et encore moins la chalande, à franchir le seuil de la boutique. Toutefois, si d’aucuns s’y aventuraient, ils seraient surpris de découvrir un atelier où s’affaire, assis sur un tabouret, Bertrand, un homme d’une cinquantaine d’années entouré de panneaux et de différents rayonnages emplis d’outils : des ébourroirs, des tranchets pour couper le cuir et des poinçons pour le trouer, des tire-points pour ébarber, des embauchoirs, un assortiment d’alènes plates, rondes ou carrées, des lissoirs pour polir les talons et le bord des semelles et quelques autres qui sont peut-être des pièces de collection.

Sur le mur opposé, une peinture naïve non signée représente les frères Crépins, patrons des cordonniers honorés dès avant le Moyen Age. Sous la toile, s’affichent deux proverbes
écrits dans un encadré :
À la saint Crépin, les mouches voient leur fin.
À la saint Crépin, la pie monte au pin. (1)
Mais le visiteur serait encore plus étonné de découvrir dans une armoire à deux battants une collection de pieds moulés, à gauche, appartenant à des hommes, à droite à des femmes et classés selon leur pointure. Car notre artisan est un bottier apprécié de tous ceux qui ont des difficultés à trouver chaussures à leurs pieds affligés d’orteils en griffes, d’hallux valgus, d’œils-de-perdrix ou d’un affaissement de la voûte plantaire. Parmi ces moulages, il y a ceux de quelques notables de la région dont l’évêque du diocèse amateur de chaussures de qualité et qui, depuis l’élection de Benoît XVI, n’hésite plus à se faire faire des souliers sur mesure. Pour respecter les anonymats des clients, les moulages portent chacun un numéro retranscrit dans un répertoire à l’abri des regards et suivi du nom des propriétaires.
Une fois par an, en tenue de gentleman-farmer, Gérard Humelle, le curé d’une paroisse peu éloignée de l’évêché, vient chercher la paire de chaussures commandée par Monseigneur Lucien Pioger, le plus souvent des richelieus, exceptionnellement des brodequins.
Le comportement du prélat intrigue bon nombre de curés et de fidèles ; s’ilest affable sans affectation, accepte que ses proches collaborateurs l’appellent par son prénom et même qu’ils le tutoient, en revanche, il apparaît guindé, solennel, distant pour ceux, allergiques aux courbettes, qui ne le voient que lors des cérémonies qu’il préside. Ce comportement apparemment contradictoire a une explication : pour satisfaire les traditionnalistes, il célèbre la messe dans la cathédrale comme du temps de Pie X, à grands renforts d’encensoirs, de chants grégoriens et de prières en latin, mais, en semaine, il tient à dire la messe en français, plus ou moins incognito, dans une chapelle ou une église de campagne. Après la cérémonie,

(1) Saint-Crépin est fêté le 25 octobre.
1
aux abords de l’église, il participe aux conversations des fidèles qui, lorsqu’ils le reconnaissent, ont du mal à l’appeler Père Lucien. Ils ne se doutent pas qu’il préfèrerait être appelé Frère Lucien. Quant à notre curé, il ne savait pas trop quelle attitude adopter face à cet évêque hors du commun. Cette année-là, il surprit notre cordonnier par sa curiosité inhabituelle :
«  Dites-moi, cher monsieur, d’où viennent les peaux qui fournissent vos cuirs ?
– Je me permets de sourire, monsieur le curé. Pourquoi avez-vous attendu six ans pour le savoir ?
– Effectivement ! Je vous dois une explication. Figurez-vous que la semaine dernière, dans le journal La Croix, j’ai lu que le pape Benoît XVI avait béni des agneaux dont la laine
servira à confectionner une sorte d’étole portée par les archevêques. Alors, vous allez me trouver un peu naïf, mais pourquoi les vaches ne seraient-elles pas elles aussi bénies par notre évêque puisque leurs peaux servent à fabriquer ses chaussures ? »
Le cordonnier ne put s’empêcher de pouffer.
«  J’ai du mal à imaginer l’évêque dans l’étable en train de bénir les vaches qui auront été sélectionnées !
– Vous avez raison ! Ce n’est pas l’évêque qui se déplacerait. D’ailleurs il n’est pas encore au courant de ma démarche mais je sais qu’il apprécie l’initiative du pape de restaurer
le caractère sacré des cérémonies et en particulier celui de sa tenue vestimentaire.
– Oui, je suis au courant. Je sais même que c’est Antonio Arellano qui lui a
confectionné des chaussures rouges.
– Et bien, je vous souhaite d’avoir la même réputation que lui ! Pour en revenir à la bénédiction d’une vache, le fermier pourrait se rendre à l’évêché pour lui présenter la peau.
– Otez-moi d’un doute : est-ce le berger qui est allé au Vatican pour présenter les agneaux au pape ?
– Non ! Mais pour éclairer votre lanterne, voici l’article de La Croix que j’ai imprimé :
A suivre …

Enquête sur les secrets du Conclave ou comment le pape François a été élu

Le moins que l’on puisse dire est que notre époque est celle de la communication. Quelques gestes significatifs, en soi fort édifiants au demeurant, orientent d’emblée l’opinion vers la bienveillance, sinon l’enthousiasme. Tel fut au demeurant le secret d’un pontificat comme celui de Jean Paul II. Et à cet égard tout au moins le pape François
semble marcher sur ses traces. Quelques gestes forts et spectaculaires pèsent plus lourd qu’une longue réflexion nuancée.

Golias entame un long travail d’enquête (cf. à ce sujet Golias Hebdo n° 280) pour découvrir qui est vraiment Jorge Mario Bergoglio au-delà des signes positifs donnés au début de ce pontificat. Comme archevêque de Buenos Aires il célébrait aussi avec les malades du SIDA ou les prisonniers. Se plaisant dans des démarches spectaculaires qui le rapprochent singulièrement d’un Jean-Paul II dont la canonisation pourrait être hâtée ! Cela ne l’a pas empêché, avec beaucoup de ruse politique, de tenter de fédérer l’opposition argentine contre le premier gouvernement de son pays qui ait enfin adopté de vraies mesures sociales. François aimerait-il seulement les pauvres qui se résignent à rester pauvres ? La question demande au moins à être posée.

As de la « com », le nouveau pape a su, en quelques jours seulement, remonter de façon spectaculaire la pente du discrédit et du désamour dévalée de son prédécesseur. Chapeau l’artiste ! Mais l’image pourrait cacher une réalité différente. Non pas celle d’un religieux de progrès, homme d’ouverture, mais d’un conservateur très habile, d’un populiste aux vues réactionnaires mais au tempérament cordial. Du moins lorsque l’interlocuteur est séduit.

En conscience, il nous est difficile de penser que le pape François ou plutôt Jorge Mario Bergoglio soit ce prophète d’une Eglise évangélique renouant avec les audaces d’un Jean XXIII et la transparence candide et fragile de l’éphémère Jean-Paul Ier. Nous voici revenus à des temps de wojtylisme très actif. La forme relookée vient au secours d’un fond conservateur.

Pour autant, rien ne nous interdit d’espérer que la spirale qui se déroule finisse par aboutir à un résultat imprévu. François se prendrait alors au jeu de son personnage. Et l’Eglise s’engagerait sur le chemin d’un nouveau printemps. Et pourquoi pas ? Dieu est malicieux. Et il sait écrire droit avec des lignes courbes. Ce sera bientôt Pâques.

Découvrez l’ensemble de notre en téléchargeant Golias Hebdo n° 281

Limite

Toutes les sagesses du monde en font l’éloge. Ainsi le mèden agan des Grecs, le ne quid nimis des Latins, qui signifient : rien de trop. Lorsqu’elle est franchie, par aveuglement ou orgueil délibéré, l’hybris grecque, sa transgression est aussitôt châtiée par la justice divine immanente, ce que ces mêmes Grecs appelaient la Némésis. On sait que la foudre frappe préférentiellement les arbres les plus élevés. D’où l’éloge que faisaient les Anciens de la vie moyenne, l’aurea mediocritas d’Horace, le juste milieu précieux comme l’or. C’est pourquoi pour bien des sages la vie cachée était le modèle de toute vie : lathe bion, disaient les Grecs, cache ta vie.

Tout cela est au rebours il me semble des choix de beaucoup de nos contemporains. C’est à quoi j’ai pensé en lisant une dépêche de l’A.F.P. en date du 17/03/2013. Contrôlé dans l’après-midi de ce dimanche à 219 km/h sur une route nationale de l’Essonne où la vitesse est limitée à 90 Km/h, un motard a simplement regretté auprès des gendarmes de ne pas avoir battu son record. Il s’est vanté d’avoir déjà roulé à 270 km/h sur cette même route. La source ajoute : « Il voulait aller plus vite mais a expliqué avoir été gêné par des rafales de vent. »
J’ai du mal à entrer dans les explications de cette attitude, qui relève d’un irrationnel pur. Mais beaucoup de faits divers de cet ordre rapportés par les medias montrent qu’un pareil esprit aujourd’hui habite beaucoup de gens. C’est à qui fera le plus reculer les limites, non seulement de la transgression, mais encore de la vantardise. Cette dernière, qui ajoute au délit l’inconscience, en augmente la gravité. S’il est humain de se tromper, persévérer sans l’erreur est diabolique : errare humanum, perseverare diabolicum. Assurément c’est le Diable qui a habité notre motard…
Il a voulu peut-être entrer dans le Guinness des records, comme tant d’autres le font, et de façon tout aussi stupide. On ne supporte plus ni « médiocrité dorée » ni vie cachée. Au mépris de toute réflexion, et ici de tout sens du réel, y compris de leur propre intérêt matériel immédiat, pour beaucoup de gens seules comptent l’apparence et la frime, et la notoriété vaut supériorité.
Mais ces anciens philosophes que vous nous vantez, me diront-ils, étaient des sages. Et vous ? Vous êtes donc des fous ! D’accord.

Église

C’est simplement si on s’en réfère à l’étymologie grecque du mot (ekklèsia) une assemblée, celle des croyants. Rien dans le mot ne suggère une Administration, ou un Gouvernement quelconque d’un groupe d’hommes par certains d’entre eux. Jésus par exemple n’a pas fondé l’Église au sens où nous l’entendons aujourd’hui. On connaît la phrase de Loisy : « Jésus a annoncé le Royaume, et c’est l’Église qui est venue. »

Pour s’autoriser de la filiation apostolique, l’Église de Rome se réclame du verset matthéen : « Et moi, je te dis que tu es Pierre, et que sur cette pierre je bâtirai mon Église… » (16/18) Outre que ce calembour, comme le ferait remarquer un voltairien, ne fonctionne pas en beaucoup de langues, on peut soupçonner que ce verset a précisément été inséré dans le texte évangélique pour fonder la filiation apostolique : l’Église alors ne pourrait pas s’en prévaloir.
Dès qu’elle a eu le pouvoir, à partir de Constantin, elle n’a cessé de s’opposer à ceux qui ne voulaient pas se comporter en moutons, en ouailles (du latin ovicula : petite brebis), dociles à la voix du Berger. De là la phrase bien connue de Cyprien de Carthage : Extra Ecclesiam nulla salus – Hors de l’Église point de salut. Elle peut donc rejeter ceux qui ne lui conviennent pas hors de la communion eucharistique : c’est l’excommunication. Les hérétiques de tout temps en ont bien fait les frais.
Se réclamant de Dieu, l’Église est une théocratie : ceux qui y voudraient voir une démocratie se trompent sur sa nature même, puisque le Chef suprême en est le représentant de Dieu sur terre. Par ailleurs, on sait qu’ordinairement le souffle prophétique se perd dans l’administration. La mystique, pour reprendre le mot de Péguy, se dégrade en politique, et puis, les hommes étant ce qu’ils sont, cette dernière se dégrade à son tour en intrigue. Une fois devenus, selon le mot de Drewermann, Fonctionnaires de Dieu, ceux qui devraient être à son service ainsi qu’à celui de la communauté, ne cherchent bien souvent qu’à conquérir et à garder le pouvoir, tentation que pourtant Jésus, dont ils se disent les mandataires, a refusée face au Diable au désert.
Toutes ces considérations concernent dans mon esprit l’Église de Rome. Elles sont d’actualité face à l’élection d’un nouveau pape. Les choses changeront-elle à cette occasion ? L’avenir le dira…

Député blagueur, curé râleur

Le député socialiste Nicolas Bays a la blague facile. La semaine dernière, il a posté sur Twitter la photo d’un hostie accompagné de la légende : « Nouveau scandale alimentaire. Contient 0 % du corps du Christ… ».

Un post destiné à l’abbé Grosjean, Secrétaire général de la Commission « Éthique et Politique » du diocèse de Versailles. Ce dernier a répliquer par : « Décidément, je ne m’habitue pas à ce genre d’humour déplacé de la part d’un Député de la République. » Après une querelle de quelques heures impliquant les soutiens des deux camps, les choses se sont apaisées. Un épisode qui montre encore que certains hommes d’Église laissent peu de place à l’humour et l’autodérision.

Démesure

Il y aurait aujourd’hui 1452 milliardaires dans le monde dont les capitaux cumulés (5,5 billions de dollars) représentent plus que le Produit intérieur brut japonais.

Ce classement très particulier réalisé par le magazine Hurun report basé à Shanghai nous apprend que la concentration la plus forte de ces gros porte feuilles se trouve en Asie, l’Allemagne étant le premier pays européen en la matière. A la vue de ce classement ou la démesure l’emporte sur la raison, on ne peut s’empêcher de penser qu’une partie de ces fortunes cumulées suffirait à prendre en charge les plus pauvres. Dans un autre monde.

Iran : le prix de la résistance

La révolte des paysans dans la région d’Ispahan continue pour lutter contre le pillage de leurs ressources par les « pasdaran » sous l’autorité de l’ayatollah Khamenei.

Les paysans ont pris la mairie de la ville de Khorasgan, brisé des vitres de plusieurs banques et renversé deux postes de sécurité. Ils scandent à l’adresse de Khamenei :
« Le guide des oppresseurs a volé notre eau. » Le pouvoir continue sa répression et a diffusé un communiqué pour décrédibiliser l’action des paysans, présentés comme des casseurs instrumentalisés par des rebelles politiques. Une méthode universelle !