Ville escargot, ville lente

La ville de Grigny (69) est devenue depuis peu la sixième ville française – seulement- à obtenir le label Cittaslow.

Le réseau Cittaslow, fondé en Italie en 1999, regroupe actuellement plus de 150 villes dans 25 pays différents. Il promeut les modes de développements lents, respectueux de l’environnement et des hommes. La ville de Grigny, très active au niveau de l’aménagement des modes de transports doux, des circuits locaux de production ou encore de culture et d’art de vivre rejoint donc les autres municipalités frappées du sceau symbolique de l’escargot. Une initiative à saluer. 

Guatemala : l’heure de la justice

Efraìn Rìos Montt n’est pas le plus connu des anciens dictateurs sud-américains. Pourtant son bilan est lourd : 200 000 Guatémaltèques assassinés entre 1982 et 1983 sous la coupe de ce général installé au pouvoir par les Etats-Unis.

On ajoutera à cela l’abrogation de la Constitution, des tribunaux secrets ou encore des tortures. Un sombre bilan qu’Efraìn Rìos Montt, âgé aujourd’hui de 85 ans, devra expliquer devant la justice de son pays. Le procès s’est ouvert il y a quelques jours seulement après des années de bataille menée entre autres par les associations des familles de victimes.

Le recours O’Malley

C’est une étrange rumeur. Il existerait un plan B en cas de blocage du conclave sur lequel un nombre substantiel de cardinaux se seraient d’ores et déjà mis d’accord. En l’occurrence l’élection d’un outsider du centre, très évangélique à titre personnel, et inattaquable dans sa gestion des affaires de pédophilie. D’autant plus qu’il a remplacé à Boston le cardinal Bernard Francis Law qui dut quitter sa charge pour avoir couvert un prêtre gravement coupable.

Il s’agit d’un capucin de 69 ans, qui a donc l’âge idéal pour le poste et qui s’impose comme une force tranquille. Né en 1944, Mgr Sean O’Malley est devenu évêque très jeune et s’est imposé par la force de son caractère autant que par une certaine douceur évangélique. Ce prélat raffiné d’esprit et nuancé dans ses jugements mais aussi déterminé préfère porter son habit brun de disciple de Saint François que la soutane filetée en laine peignée de prix des cardinaux romains. De simples sandales plutôt que des escarpins de chez Prada. Mais il vit avec son temps et, à notre connaissance, a été le premier cardinal sur Twitter. S’il ne s’écartera guère de l’orthodoxie actuelle y compris sur des questions comme l’avortement ou le mariage gay il adoptera une posture moins intransigeante et moins farouche. Pour adopter ensuite des positions réformistes, par exemple sur le célibat sacerdotal? On peut l’imaginer. Au demeurant, son élection comme Pape pourrait précisément être bloquée par le fait qu’il a célébré jadis les obsèques de Ted Kennedy, connu pour ses moeurs faciles et pour ses idées politiques assez libertaires.

Mais cette rumeur pourrait être aussi un écran de fumée, beaucoup de cardinaux continuant à entretenir des réticences quant à l’idée d’un Pape Nord-Américain. Et derrière le nom O’Malley, qui donne du grain à moudre aux journalistes, pourrait se dissimuler la préparation encore secrète d’un autre plan B, celui de l’élection d’un Italien qui incarnerait un mixte de sensibilité sociale et de rigueur doctrinale, avec la garantie d’une intégrité sans faille pout aborder les questions sensibles. Un nom? Peut-être. Celui de Francesco Moraglia, le patriarche de Venise.

Un autre indigné

C’est un autre nonagénaire, qui a passé sa vie à résister, à se battre contre l’injustice. En 1948, Norbert Gilmez était employé administratif aux Charbonnages de France. Eclate la grande grève des mineurs, parce qu’une circulaire a supprimé le salaire minimal des mineurs. Orchestrée par le PC, la solidarité nationale s’organise. Gilmez collecte les vêtements, les chaussures, au bénéfice des familles de mineurs en grève. A la fin de la grève, il est licencié, avec 3000 grévistes. Alors logé par les Charbonnages, Gilmez est aussi expulsé avec sa famille. Depuis lors, avec 15 de ses camarades, il demande réparation pour licenciement abusif.

On passe les péripéties judiciaires. En 2011, la Cour d’appel reconnait le caractère abusif du licenciement, condamnant les Charbonnages de France à payer 30 000 euros à Norbert Gilmez (encore dans la fleur de l’âge, avec ses 89 printemps) et ses camarades. Alors ministre des finances, Christine Lagarde se pourvoit en cassation. En 2012, l’arrêt de la Cour d’appel est cassé. Gilmez ne sera pas indemnisé. Si longtemps après, on sent encore percer, dans sa voix, une indignation intacte. «Nous avons été victimes de terrorisme d’État. Il n’y avait pas de délit. On a résisté au terrorisme comme on doit résister à tous les terrorismes » déclare Gilmez à La Voix du Nord, un des rares médias à recueillir son témoignage à ce moment.

Norbert Gilmez ne fait pas, n’a jamais fait, ne fera sans doute jamais la Une d’un journal. Même pas aujourd’hui, au lendemain d’une journée où il vient pourtant de remporter une grande victoire: les sept mineurs encore sous le coup de condamnations après les grèves de 1948 et 1952 ont été inclus dans la loi d’amnistie sociale, votée mercredi par le Sénat, comme le signalent en quelques lignes les quelques compte-rendus de presse qui s’intéressent au sujet. Condamnations ? Oui, car plusieurs de ces licenciés, anciens résistants, prisonniers de guerre, ou titulaires d’un grade dans l’armée, ont été dégradés lors de leur licenciement, et réclament la reconstitution de leur carrière. Les mineurs peuvent s’estimer heureux. A la demande des socialistes, les antipub, les militants de RESF, ou les faucheurs d’OGM condamnés ont été, eux, exclus du champ de cette loi d’amnistie. Ils ne devraient pourtant pas désespérer. Un calcul élémentaire leur permet d’entrevoir une possibilité d’amnistie dans 65 ans, soit en 2078.

Par Daniel Schneidermann | Fondateur d’@rrêt sur images |

Bientôt le Conclave :
quel pape pour demain ?

La prospective est toujours un exercice difficile et délicat. Incertain aussi. Car ce qui est annoncé pour le lendemain se réalise rarement tel que. C’est bien connu. Des impondérables ne manquent jamais de survenir. Et, selon un vieux proverbe portugais cher à Paul Claudel, « Dieu écrit droit avec des lignes courbes ». Par ailleurs, comme on pouvait s’y attendre, tandis que la lecture falsifiée de la prophétie des mayas n’a pas tenu ses inquiétantes promesses, l’attention se fixe sur Saint Malachie (en fait il s’agirait d’un texte postérieur de plusieurs siècles à la mort de cet évêque irlandais) qui présenterait le pape à venir comme le dernier, Pierre le Romain, martyr dans une ville dévastée.

Soyons sérieux : les enjeux sont autres. Si le prochain Pape risque en un certain sens d’être le dernier – mais est-ce un risque ou un chance – c’est avant tout parce que le papauté doit changer radicalement de visage et rompre avec cette idéologie désuète et désormais incomprise du Pape absolu . Sorte de dernière idole dont le charme esthétique des différentes expressions (par exemple les costumes ô combien prisés de Benoît XVI) ne suffit pas à réhabiliter une pertinence non seulement obsolète mais désormais entachée de scandales (pédophilie du clergé, Vatileaks)
.
Dit plus simplement, la papauté ne peut plus fonctionner comme elle a fonctionné. Sans quoi elle sera engloutie et deviendra un simple souvenir grandiose mais mort! Au fond, malgré sa nostalgie, l’intellectuel lucide qu’est Benoît XVI en était conscient. Sans cependant vouloir ou pouvoir en tirer les conséquences, sinon par ce geste ultime de renoncer à sa charge.

A l’exemple du cardinal Carlo Maria Martini, ancien archevêque de Milan, un jésuite polyglotte et remarquable théologien, grand lecteur de la bible mais très attentif aussi à l’actualité qui eut l’audace de suggérer des réformes à faire et raconta son rêve d’une église changée. Nous aussi, nous ne cessons de rêver et nous osons espérer que ce rêve puisse un jour prendre corps. En fait, il ne s’agit pas tant d’un rêve que d’une réponse aux provocations de l’Évangile.

Golias reviendra en détail sur l’ensemble des enjeux, complexes et parfois contradictoires, que le nouveau Pape devra relever. Au moment voulu, il sera intéressant d’évaluer les différentes candidatures au regard de ces défis. Contentons-nous pour l’heure de formuler trois remarques.

-a. Le ministère du pape devra réellement se présenter comme un service et non une domination. Dans notre esprit, il n’a jamais fait le moindre doute que ce soit ainsi que le Pape ait compris sa tâche. Et sa sortie de scène en donne une très belle confirmation. On pourrait parler d’un témoignage, aussi noble qu’éloquent. Mais l’inflation du magistère ecclésiastique qui en définitive comble trop d’attentes vaniteuses à la Curie, sur laquelle rejaillit le prestige du Pape, pour être efficacement combattue. C’est d’ailleurs le risque en cas d’élection d’un Pape étranger, comme le charmant Luis Tagle, archevêque de Manille de 55 ans, qui ne dompterait pas cette Curie qui reste tandis que les Papes se succèdent. Le pouvoir doit être rendue aux évêques. Non pour substituer au cléricalisme romain du Vatican une épiscopalolâtrie de mauvais aloi elle aussi mais tout simplement pour que l’Église repose sur sa base et non plus sur son sommet, l’inverse la rendant forcément prisonnière d’intrigues et de jeux d’influences. Dans cette perspective, des mandats à durée limitée pour le Pape comme pour les évêques, seraient opportuns.

-b. Le ministère du pape devra être centré sur le témoignage de la foi. A cet égard – reconnaissons-le – Benoît XVI a voulu aller plus loin qu’un Jean-Paul II trop hanté sans doute par l’aspect politique de la guerre froide et par des démonstrations de masse. Mais l’effort du Pape Ratzinger a été rendu en partie stérile par la répression des théologiens et aussi par une crispation face à une approche moins absolutiste et moins rigide dénoncée un peu hâtivement sous le nom trop vague de relativisme .

-c. Le ministère du pape devra être prophétique dans le contexte de la grave crise économique et financière, mais aussi au cœur des tensions géopolitiques. Comme le dit plaisamment le Père Thierry-Marie Humbrecht dans Le Figaro du 13 février, le Pape n’est pas un « Sardanapale ». Ce dont personne ne doute. Mais il n’en demeure pas moins que se présenter comme un « expert en humanité« , sinon le seul expert, semble relever d’une arrogance inaudible, surtout lorsque le moraliste s’érige en censeur de l’intime. A cet égard, selon le vœu du défunt cardinal Martini, il serait urgent d’aborder sous un autre angle les questions d’éthique sexuelle et les questions relatives à la fin de vie et à ses débuts.

En résumé, il est temps que se concrétise le souhait déjà formulé par Paul VI en 1975 que soient donnés au monde davantage de témoins que de maîtres. Au soir de sa mission, le très professoral Joseph Ratzinger nous fait la surprise d’un témoignage d’humilité et donc de vraie grandeur. Ainsi, il nous laisse un espérer un autre visage de la papauté pour demain. On songe à ce mot de Novalis, grand poète : « Dieu a créé le monde comme la mer les continents, en se retirant« .

Romantisme

Il me semble qu’on en manque un peu aujourd’hui. J’ai entendu en effet au Journal de 19 heures de France Inter, le 14 février dernier, qu’une pâtisserie de Bordeaux a commercialisé, à l’occasion de la Saint-Valentin, fête des amoureux, des sexes masculins en chocolat. Des femmes interviewées se sont dites intéressées. Seul un homme fut contre, préférant, au risque du kitsch, des pâtisseries en forme de petits cœurs. Inversion des rôles donc : le romantisme, qui se cache bien, n’est peut-être pas où l’on croit…

Il s’agissait donc de fêter l’amour. Mais lequel ? Dans L’homme unidimensionnel, Marcuse oppose bien l’amour humain à la sexualité. Le premier s’entoure de rêve, d’imaginaire, de ce que Stendhal appelle la cristallisation, c’est-à-dire la valorisation en solitude et à distance de l’objet aimé. Bref, il se vêt de poésie, et ouvre l’homme à un idéal, une Transcendance. Mais la sexualité ramène l’amour à la pulsion élémentaire, immédiatement satisfaite, tout embellissement onirique ôté. Ce n’est pas la même chose de faire l’amour dans un pré tout orné de fleurs, et dans une voiture. J’ai bien peur qu’aujourd’hui le rêve amoureux, et la rhétorique afférente, soient fort en déclin.
Dans Le Meilleur des mondes, Huxley nous montre les hommes modernes conditionnés à ne se considérer que comme des « tas de viande », cédant à leurs instincts aussitôt qu’apparus, et reléguant aux vieilles lunes le romantisme traditionnel de l’amour. On y perd évidemment beaucoup, l’animalité triomphant sur les décombres des anciens rêves. Et l’emprise du Pouvoir sur ses assujettis augmente, car l’amour vrai avait une force de résistance sociale et un pouvoir d’anarchie, qu’il a perdus.
Gageons que saint Valentin se serait retourné dans sa tombe, s’il avait vu que sa fête ramenait l’amour à la simple sexualité, comme on a pu le constater très fréquemment dans les offres commerciales qui nous ont été faites à cette occasion. La traditionnelle fête du sentiment devient progressivement, mais invinciblement, celle de l’érotisme. On est maintenant bien loin des doux amoureux de Peynet. J’ai reçu entre tant d’autres une publicité sur Internet vantant un site intitulé « Adopte un mec », et invitant pour ce faire à « accéder au stock » ! Continuez comme cela, mes chers contemporains, et vous perdrez jusqu’à la poussière de votre nom !

Démission de Benoît XVI :
les règlements de compte
à la Curie entre Clemens
et Ganswein

Ce n’est sans doute pas le moindre des paradoxes. Pape ultra-conservateur, manifestement élu pour faire front à une modernité de laquelle l’Eglise n’aurait rien à apprendre, Benoît XVI quitte la scène du pouvoir par un geste aussi spectaculaire qu’inattendu, en présentant sa démission.

A la fatigue physique s’ajoutent sans aucun doute une forte usure psychologique et le sentiment d’impuissance qui finit par tout envahir. Mais, selon nos informations, la raison de ce départ hâtif serait autre. Certes, le pape penserait bel et bien à sa démission depuis plus d’un an pour les raisons officiellement annoncées. Mais il n’aurait peut-être pas osé franchir le Rubicon s’il n’avait été poussé par une raison plus occulte.

Intrigues romaines : la goutte d’eau qui a fait déborder le vase

Selon nos informations, son frère Georg avait conseillé, à maintes reprises, à Joseph Ratzinger de se retirer. Mais ce n’est pas le cas du secrétaire particulier, Mgr Georg Gänswein, dont on sait qu’il est au cœur des controverses médiatiques qui agitent le petit monde romain, y compris les moins fondées, qui aurait insisté pour que le pape restât. De sorte que Benoît XVI se serait ravisé l’automne dernier et aurait décidé de se maintenir jusqu’à terme. Ce qui explique qu’il ait nommé Mgr Georg Gänswein archevêque et préfet de la maison pontificale, il y a seulement quelques semaines, ce que le pape ne se serait jamais permis de faire en sachant qu’il quitterait sa charge peu après.

Selon nos sources, Mgr Georg Gänswein pourrait devenir dans un an ou deux archevêque de Fribourg en Allemagne voire de Cologne (si le futur pape devait lui être acquis). Ainsi, il quitterait Rome laissant la responsabilité de préfet de la maison pontificale à l’actuel régent, Mgr Léonardo Sapienza, un Italien hyper-actif de 60 ans qui travaille à la préparation des audiences depuis un quart de siècle. Toutefois, ce départ ne serait pas immédiat. Car Mgr Gänswein annonce qu’il cumulera la charge de préfet de la maison pontificale du nouveau pape et celle de secrétaire du pape retiré, ce qui constituera à l’évidence un problème, un conflit de compétences sinon d’intérêt que l’on peut considérer comme grave. Selon un vieux cardinal italien de Curie, quoiqu’il puisse être dit, il s’agit à l’évidence pour le pape démissionnaire de garder un lien avec le pape élu, et sans doute de l’influencer d’une certaine façon.

La rivalité Gänswein/Clemens

Au demeurant, c’est donc Georg Gänswein qui est actuellement au cœur de polémiques diverses et variées. Tout comme l’année dernière, le cardinal Tarcisio Bertone, secrétaire d’État. Choisi par Benoît XVI en raison d’une affinité personnelle mais peut-être en dépit de ce qui s’imposait dans la mesure où Bertone ne bénéficiait d’aucune expérience diplomatique, et semble, au contraire, doté d’un caractère impérieux et ombrageux, d’une réelle volonté d’occuper le devant de la scène.

En ce qui concerne Mgr Georg Gänswein, la situation est un peu différente. Né en 1956, il appartient à une autre génération. Cet homme élégant et affable porte jeune, de sorte qu’on le présente souvent comme mondain. Toujours est-il que Mgr Gänswein a remplacé dans la confiance du pape Mgr Josef Clemens, du diocèse de Paderborn, qui fut écarté en 2002. Aujourd’hui, sans doute, il est évêque et secrétaire du Conseil Pontifical pour les laïcs. Il est plus centriste que Georg Gänswein mais comme ce dernier, c’est un excellent organisateur.

Seulement voilà, pour toute relative que soit sa disgrâce, elle semble lui peser. Benoît XVI n’a pas voulu le nommer archevêque de Munich et cardinal en 2007 lui préférant un prélat atypique d’un grand charisme, Mgr Reinhardt Marx, évêque de Trèves. Depuis, Mgr Clemens ne cache pas son mécontentement. De sorte que certains à la Curie romaine semblent insinuer qu’il pourrait jouer un rôle dans la fuite d’informations gênantes pour le pape, son secrétaire et Bertone. Mais il est également vrai que certains milieux opaques de la Curie ne supportent pas une réelle volonté de transparence du pape sur les questions financières.

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Livre

C’est un compagnon irremplaçable. Or il décline aujourd’hui, et on peut se demander s’il ne disparaîtra pas. Traditionnellement, il permettait un dialogue avec son auteur, un échange d’idées, comme le dit Descartes : « La lecture des bons livres est comme une conversation avec les plus honnêtes gens des siècles passés. » Cette conversation se matérialisait par des annotations faites dans les marges du livre, et parfois celles-ci le « dévoraient ». Personnellement, je ne peux jamais lire quoi que ce soit, journaux compris, sans avoir un crayon à la main, pour y noter mes impressions, les pistes vers lesquelles me mène ce que je lis, mes approbations ou désapprobations, etc. Peux-t-on faire la même chose avec le livre électronique ? Je n’en suis pas du tout sûr. L’essentielle personnalisation du texte, la conversation intérieure dont je viens de parler, n’y sont pas garanties. Il n’y aura qu’absorption unilatérale d’informations, et non pas vrai échange.

D’autre part, pour que le livre continue à exister, il faut que son auteur en tire une gratification minimale, y compris financière, sinon il sera découragé pour écrire encore. Parfois son existence matérielle même en souffrira. Or Internet habitue ceux qui le fréquentent à la gratuité totale des contenus qu’ils consultent. Qui veut encore payer pour lire un livre ? Mais on oublie le pouvoir symbolique de l’achat. Faire un sacrifice, même modeste, en ouvrant son porte-monnaie, est utile non seulement à celui qui permet le livre (auteur, éditeur, libraire), mais aussi symboliquement à celui qui le consent. Dans l’inconscient, et d’ailleurs aux yeux de tous, ce qui est gratuit n’a pas de valeur. Lacan disait que la cure psychanalytique n’est efficace que si on la paie. Derrière le cynisme apparent de ce mot, il y a une vérité profonde : en toute matière, il faut mériter le bénéfice qu’on en attend.
Comme professeur, je me souviens de la gratuité des livres confiés aux élèves : certains n’en étaient pas contents, car à la fin de l’année il fallait les rendre, et on ne pouvait pas les faire vraiment siens. L’apprivoisement, la création de liens, comme dit Saint-Exupéry dans Le Petit Prince, n’étaient pas possibles. « C’est le temps que tu auras passé à t’occuper de ta rose qui la rend si importante. » Pareillement de l’effort que tu auras fait pour acquérir un livre…