Sexisme : Najat Vallaud-Belkacem souhaite basculer dans un nouveau monde

« Ce sont les idées qui changent le monde », explique la Ministre en introduction, alors que les stéréotypes, pourtant « à la racine des pires violences », et loin d’être « les lubies de quelques unes », ne changent pas. Lorsque nous les voyons, « ils nous apparaissent anodins, badins, voire sympathiques ». Au point qu’on « ne sait plus très bien ce qui relève de l’inné et de l’acquis, de la culture et de la nature ».

Brigitte Grésy (Inspectrice Générale des Affaires sociales) explique comment les stéréotypes, ces confortables « pétrifications mentales », assignent les personnes à des rôles inégalitaires en « plaçant systématiquement le masculin dans une position privilégiée et asymétrique », et « le féminin dans une position relative et subordonnée », par exemple en considérant que toutes les femmes sont LA femme. Dans une démonstration vivante et efficace, mettant à distance les recettes naturalisantes fondées sur des supposées caractéristiques féminines, comme le « leadership au féminin », elle précise qu’il « n’est pas question de nier les différences entre les sexes » mais de mettre en cause le surinvestissement dont ces différences font l’objet.

Quels leviers d’action proposent les huit intervenant-e-s ? Le premier est l’implication des hommes dans la sphère domestique et familiale, avec des conséquences bénéfiques sur le travail et sur les modèles éducatifs proposés à nos enfants. Le deuxième est le développement de l’esprit critique pour rendre visibles les stéréotypes et proposer des alternatives égalitaires dans l’éducation, l’image, la presse, avec des conséquences positives sur le rapport au corps et à l’image de soi. Le troisième est l’utilisation massive, efficace et progressiste des TIC et des réseaux sociaux, puisque « des idées nouvelles peuvent se frayer un chemin en quelques heures », souligne Najat Vakaud-Belkacem, qui ajoute qu’elle s’appuiera sur les idées, ressources et initiatives existantes.

Les “3D”

Affirmant que « la différence fondamentale entre les hommes et les femmes réside dans la différence de légitimité dans les deux sphères publiques et privées », Brigitte Grésy en appelle au nécessaire engagement des hommes. Si les femmes ont massivement un travail rémunéré, eux n’ont pas investi parallèlement la sphère familiale et domestique, oscillant, explique-t-elle, entre les « 3D » (Déni des normes masculines, Dépit d’être dépossédé et Désir de changement).

Francine Raymond, auteure d’un web-documentaire sur la journée marathon de six familles, se demande quel « exemple familial nous donnons à nos enfants », puisque « c’est au sein de la famille que prennent racine les inégalités » et que « réserver le rôle parental aux femmes, c’est priver les hommes de l’expérience la plus nourrissante ».

Quant à Antoine de Gabrielli, fondateur de Companieros et de l’association Mercredi c’est papa, il préconise l’engagement massif des hommes, notamment à travers le programme Happy men share more.

Blandine Métayer, auteure et actrice, invite ouvertement la Ministre, via un extrait de son spectacle « Je suis top ! », à créer un VRAI congé de paternité… rémunéré.

C’est à partir de l’observation des corps dans les encyclopédies pour enfants pour l’une, et du complexe mode-beauté-sexualité-publicités des magazines féminins pour l’autre, que Christine Detrez et Grégory Lassus-Debat proposent un analyse critique de l’image des femmes. Elle, Maîtresse de conférences en sociologie à l’ENS de Lyon, souhaite que nos enfants puissent dire « Je décide quel corps je veux et quelle place je veux lui donner ». Lui a fondé le mensuel Causette, initialement via internet.

L’outil internet, ses jeux de sensibilisation et ses campagnes virales constituent également un espoir dans la lutte contre les violences selon Lindsey Nefesh-Clarke (fondatrice de Women’s Worldwide Web), qui rappelle que le génocide de femmes compte plus de victimes en une seule décennie que tous les génocides du vingtième siècle réunis.

Claire Gibault, chef d’orchestre, a initié des pratiques égalitaires dans son mandat de députée européenne comme dans la charte du Paris Mozart Orchestra (auditions musicales derrière un paravent, remboursement des frais de garde les soirs de répétition ou de concert).

Des moyens pour faire reculer le sexisme ordinaire?

Un chantier de « rénovation mentale » est indispensable, indique Brigitte Grésy, parce que les stéréotypes constituent « une menace pour autrui » lorsqu’il conduit à l’intolérance et à la discrimination et « une menace contre soi » lorsqu’il fragilise le sentiment de compétence personnelle.

« Basculer dans un nouveau monde », comme le souhaite la Ministre, sera long et difficile, le sexisme ordinaire s’étendant sans limites. Le faire reculer implique de repenser la place et l’organisation du travail, les pratiques et les savoirs scolaires, les modèles familiaux auxquels les enfants sont exposé-e-s de toute part et la responsabilité de l’Etat dans la reproduction plus ou moins consciente de la répartition sexuée des rôles. Face à l’ampleur des travaux, la Ministre aura besoin de « tous les savoirs, toutes les expériences » et du soutien de l’ensemble du gouvernement.

Un bémol, si l’analyse des causes des inégalités est forte, si de nombreuses propositions sont avancées, les moyens concrets à mobiliser ne sont pas abordés.

Violaine Dutrop-Voutsinos – EGALITE
source et lien : Egalité – Les femmes et les hommes font l’info (http://www.egalite-infos.fr/2012/11/27/sexisme-najat-vallaud-belkacem-souhaite-basculer-dans-un-nouveau-monde/)

Pour le meilleur et pour le pire

Ils sont parfois révélateurs, les mots qui viennent sous la plume d’un journaliste, pressé par le bouclage, et peut-être par l’émotion. Il ne fait guère de doutes que la « nécro » d’Érik Izraelewicz n’attendait pas dans les tiroirs virtuels du Monde. Compte tenu de la soudaineté de la mort du directeur, le long article publié dans l’édition d’hier sous la plume de Sophie Gherardi, Marie-Béatrice Baudet, Françoise Fressoz et Serge Marti, a forcément été rédigé dans la nuit, et dans la matinée de mercredi. Il n’est donc pas passé, ou bien à toute allure, par les filtres et les relectures habituels.

Ainsi l’immense majorité de cet article est-elle consacrée à « l’homme » Izraelewicz, au chef, au confrère, tel que ses confrères l’ont connu, et dont tous les témoignages s’accordent à décrire les mêmes traits de caractère : bienveillance, humour, discrétion, timidité. Les scories, comme celles qui ont valu à la nécro de Télérama, rédigée à chaud, un sérieux recadrage, sont soigneusement évitées. À propos de la carrière du disparu, l’accent est mis (à raison) sur son combat contre la vente des Échos à Bernard Arnault (même si c’était pour se jeter dans les bras d’un autre capitaliste, Marc Ladreit de Lacharrière, mais ne chipotons pas, on n’y était pas).

Mais tout de même, c’est un peu court. S’agissant du directeur du Monde, il faut bien dire quelque chose de ses inclinations politiques et intellectuelles, et, au sens large, de sa vision du monde (sans majuscule). Les auteurs s’en acquittent en une phrase, une seule. C’est celle-ci : « Les amis d’Érik Izraelewicz, Denis Kessler, autre Alsacien monté à Paris, et leur aîné Dominique Strauss-Kahn – qui fut le professeur d’Érik à HEC -, étaient de cette génération socialiste gourmande de réformes qui allaient façonner le monde tel qu’il est aujourd’hui pour le meilleur et pour le pire. »

Ces deux noms d’amis, à eux seuls, ne définissent pas les opinions d’Izraelewicz, mais ils brossent un paysage, un itinéraire familier, parcouru par bien des intellectuels et politiques de la scène actuelle. Les réformes dont cette génération était « gourmande », on les connaît : privatisations, compression du coût du travail, conversion au libéralisme (Kessler, moins connu que DSK, est passé de la CFDT à la vice-présidence du MEDEF). Et les opinions d’Izraelewicz, il les exprimait dans ses éditos, qu’il enjoigne Hollande à être plus gourmand de réformes, ou qu’il sermonne sèchement les dépensiers grecs.

Mais il faut bien relire les mots. Ainsi les « réformes » libérales sont-elles dépeintes comme une grosse pomme, dans laquelle la génération d’amis, joyeusement, a croqué à belles dents. Résultat ? C’est ici que le texte livre tout son nectar : « le monde tel qu’il est aujourd’hui, pour le meilleur et pour le pire ». En substance : il y a du bon et du mauvais, en vrac, triez lecteurs, nous n’avons pas à en décider, et de toutes manières il n’y a pas d’alternative. On est passés devant le maire, on a la bague au doigt, on est mariés au libéralisme, dans un univers mental où, semble-t-il, le divorce n’existe pas.

Par Daniel Schneidermann | Fondateur d’@rrêt sur images |

L’état de la précarité de l’emploi en France

La France compte 25,8 millions d’emplois, dont 3 millions d’indépendants (11.6 %) et 22,8 millions de salariés (88,4 %). 12,3 % des emplois sont précaires, mais les peu qualifiés et les jeunes sont bien plus souvent concernés.

En France, 25,8 millions de personnes ont un emploi. Parmi elles, 11,6 % sont des indépendants : ils ne perçoivent pas de salaire, mais vendent leur production, des biens ou des services. A l’intérieur de cet ensemble dont on parle relativement peu souvent, les inégalités sont extrêmes, aussi bien en terme de précarité que de niveaux de vie. Quoi de commun entre l’artisan maçon soumis aux aléas du bâtiment et le chirurgien de renom dont la clientèle est assurée ? (voir notre article Les inégalités de revenus des travailleurs indépendants). A l’évidence, il faudrait intégrer une partie des indépendants les moins qualifiés au sein des emplois précaires.

Les écarts sont importants parmi les 22,8 millions de salariés. 76 % d’entre eux sont employés à durée indéterminée dans le secteur privé ou public, soit les trois quarts de l’ensemble des actifs occupés. Un peu moins d’un salarié sur cinq (et 17% du total des emplois) est employé de la fonction publique et dispose d’un statut particulièrement protecteur. Parmi les salariés du privé en CDI, les inégalités face à la sécurité de l’emploi sont importantes suivant le niveau hiérarchique dans l’entreprise, le niveau de qualification, mais aussi la taille de la société et le secteur d’activité.

Les salariés les plus soumis aux aléas économiques sont les près de 3,2 millions d’employés en statut précaire (12,3 % de l’ensemble et 14 % des salariés). Il s’agit pour une très grande part de contrats à durée déterminée, qui représentent 7,4 % de l’ensemble des emplois. Un peu plus des deux tiers travaillent dans le secteur privé. Les intérimaires, les stagiaires et les contrats aidés forment respectivement 2,1 % et 1,4 % de l’ensemble des emplois. Les apprentis (1,4 % de l’ensemble) ont une situation particulière : leur contrat est précaire mais ils reçoivent une formation.

Nos données sous-estiment l’ampleur de la précarité. Elles n’intègrent pas les emplois précaires des non-salariés et masquent le fait que le CDI ne protège plus du licenciement, notamment pour les salariés les moins qualifiés. Les moyennes tous âges confondus masquent l’impact de la précarité pour les jeunes.

Les deux seules catégories épargnées sont celles qui disposent d’un statut protecteur et celles qui détiennent un diplôme leur permettant de retrouver un emploi en cas de licenciement. Le marché du travail se fissure en deux univers opposés : des instables qui passent de CCD en intérim et des salariés qui occupent des emplois stables (fonctionnaires, salariés qualifiés).

Source : Observatoire des inégalités (http://www.inegalites.fr/spip.php?article957&id_mot=89)

Retaite des « Ex » de l’Eglise : « Revalorisée » ?
N’exagérons rien !

Beau titre (et excellent article) du Progrès, ce matin du 28 novembre 2012 : La retraite de l’ex-religieuse et des deux anciens prêtres revalorisée. La cour d’appel de Lyon a en effet fait droit à notre demande à la Caisse de retraite des Cultes (la Cavimac), d’inclure dans notre relevé de carrière ecclésiastique les trimestres qui en étaient exclus : années de noviciat pour Colette Thomas (de Dijon), premières années de séminaire pour Gérard Barthoulot (de Bourg-en-Bresse) et moi-même (de Lyon).

Il s’agit d’une victoire avant tout symbolique qui ne se traduira, en ce qui me concerne, que par quelque 30 € supplémentaires par mois, mais qui vient renforcer la jurisprudence initiée en 2006 par un jugement de Vannes. Beaucoup d’autres Tribunaux des Affaires Sociales (TASS) à travers la France, puis de nombreuses cours d’appel (comme celle de Lyon) et enfin la Cour de Cassation se sont depuis exprimées en ce sens. Les Cours d’appel d’Angers, Annecy, Besançon, Dijon, Grenoble, Lyon, Montpellier, Paris, Rennes, Toulouse ont ainsi affirmé par 34 arrêts que le droit de la Sécurité Sociale ne doit pas se plier aux fantaisies des cultes et de la Cavimac, qui entendent affilier leurs ressortissants seulement à partir d’une cérémonie de caractère exclusivement religieux. Aucun patron ne se permettrait de déclarer des employés au bout de quelques années, alors qu’ils font objectivement partie du personnel. L’institution catholique, si !

Ces décisions de justice sont, mine de rien, de belles démonstrations de laïcité. Au passage, ces arrêts ou jugements mettent en pièce la pitoyable défense de la caisse et des associations diocésaines qui voudraient faire passer les années de séminaire pour des « années d’études » pouvant faire l’objet de rachat. On chercherait en vain des études que l’on abandonne si on tombe amoureux et qui ne débouchent sur aucun diplôme.

Victoire symbolique donc, mais qui laisse en l’état, pour quelque 15000 AMC (anciens ministres du culte ou anciens membres de congrégations), un régime de protection vieillesse qui sert la pension la plus basse de France : mes 24 ans de services ecclésiastiques me valent actuellement 310 € mensuels. Si je meurs avant elle, ma femme ne touchera donc pas le jackpot en réversion, d’autant qu’aucune retraite complémentaire n’a été mise en place pour nous. Le complément que l’Eglise de France propose, c’est l’USM2 (du nom de l’Union St Martin en charge des versements) pour ses anciens prêtres, et les aides sociales de la CAVIMAC pour les ex-religieux et religieuses : elle attribue ainsi un secours à ceux qui n’atteignent pas, pour leur foyer, un certain plafond de ressources. Autrement dit : si vous avez la chance d’avoir fait une bonne carrière après vos années ecclésiastiques, ou d’avoir rencontré une femme qui a de bons revenus, l’Eglise ne vous doit rien ! Dans ce cas (et dans ce cas seulement), la femme qui a « détourné le prêtre de sa vocation » est intéressante. Mais que l’épouse ne compte pas sur une réversion d’USM 2 : qu’elle se contente de la retraite de base, vraiment basique ! L’institution catholique préfère en effet donner ce qu’elle doit en « charité » (qu’il faut quémander), plutôt qu’en « justice » (qu’il faut appliquer), sans trop se soucier des humiliations qu’elle impose.
Il y a donc beaucoup à faire encore avant que les AMC bénéficient d’une couverture vieillesse digne de ce nom, correspondant à leurs années de service. Ils sont parfois pris de vertige quand ils entendent parler d’un million d’euros de facture globale pour un rassemblement liturgique diocésain à l’espace Lyonnais d’Eurexpo, ou qu’ils entrevoient les grands immeubles vides de congrégations à l’agonie et les maisons de retraite ecclésiastiques confortables bâties avec les fruits de leur travail passé et leurs cotisations postérieures !…

En 1972, un prêtre toujours vivant Michel Brion, Président de la Mutuelle St MARTIN, préconisait la mise en place d’un Fonds rassemblant au niveau de la France entière, la vente de tous les immeubles des congrégations et diocèses, pour qu’au-delà des sommes nécessaires à d’autres investissements, l’Eglise de France assume ses obligations de protection vieillesse à l’égard de tous ses personnels.
Les diocèses et congrégations préférèrent garder leurs plus-values pour les dépenses de fonctionnement, oubliant et négligeant le long terme… Et lorsque qu’en 1977, le Parlement leur ouvrit l’entrée dans la Sécurité sociale, qu’ils avaient refusée en 1945, ils oublièrent bien vite leur promesse d’assumer des cotisations sociales, correspondant à l’engagement d’une pension vieillesse au moins égale au minimum vieillesse.

Les conditions de ma retraite ne sont pas différents de celles des prêtres « restés » sauf les améliorations qui ont été apportées pour eux en 1998 et 2004. La vraie différence est que leur pension CAVIMAC est complétée au niveau de chaque diocèse par un complément et des avantages en nature leur permettant une pension net au moins égal au SMIC brut (compte tenu des avantages en nature), ce que je considère comme tout à fait normal. Sauf qu’il aurait mieux valu pour l’Eglise de France d’aujourd’hui, que dans les années de « vaches grasses » elle ait assumé ses engagements : elle n’aurait pas à payer pour ces compléments qui relèveraient aujourd’hui des règles de Sécurité sociale valable pour tous les citoyens. A refuser durant des décennies les règles communes à tous, elle paie aujourd’hui les mauvaises économies du passé…

Je ne demande pas des droits au-delà de mes 24 années au service de l’Eglise. Je sais que j’ai loyalement « fait le job » comme disent les américains. Pour des raisons de conscience et de liberté individuelle, j’ai réorienté ma vie. Il n’y a aucune raison qui vaille pour que ces années passées ne m’assurent pas, ainsi qu’à mon épouse, une protection de notre vieillesse conforme aux lois du pays dans lequel nous vivons.

Jean Desfonds

Gaza… Ironie de l’Histoire

A Gaza, la question palestinienne se rappelle au souvenir du monde arabe en tant que question centrale, au moment même où les monarchies du Golfe et leurs alliés occidentaux voulaient faire, eux, de l’affrontement entre Arabes, en Irak, puis en Libye, puis encore en Syrie, et de celui avec l’Iran, la confrontation centrale.

Ils pensaient pouvoir «s’occuper » tranquillement de la Syrie, mais voilà que les Palestiniens ressurgissent… comme leur mauvaise conscience. L’embarras des monarchies du Golfe est grand. Comment expliquer en effet qu’elles aient voulu le boycott économique, financier, diplomatique de la Lybie et de la Syrie et qu’elles ne le réclament pas pour Israël ? Comment expliquer qu’elles aient demandé au Conseil de sécurité une zone d’exclusion aérienne dans ces pays, et d’y intervenir militairement et qu’elles ne le demandent plus dès qu’il s’agit de protéger les Palestiniens contre Israël ? Comment justifier qu’elles aient apporté leur soutien militaire à des forces d’opposition en Libye et en Syrie, qu’elles soient même intervenus militairement directement en Libye, comme l’a fait le Qatar, et qu’elles ne le fassent pas pour Gaza ? Qui ne se souvient de leur activité intense pour constituer, côte à côte avec les puissances occidentales, une alliance de pays sous la formule « les Amis de la Libye », et les « Amis de la Syrie ».

Que ne le font-ils pas pour Gaza et la Palestine ?

La contradiction est trop flagrante. Et, ironie de l’histoire, les monarchies du Golfe, qui ont toujours subordonné la question de la Palestine aux intérêts de leur alliance avec les Etats Unis et les autres pays occidentaux, s’affairent aujourd’hui à obtenir sans attendre une trêve dans la nouvelle opération militaire d’Israël contre Gaza.

Le Qatar reproche même à qui veut l’entendre à la Ligue arabe sa passivité. Il envoie une délégation à Gaza. L’Arabie saoudite agit aussi pour une trêve rapide, alors qu’en Décembre 2008, lors de la sanglante opération militaire « Plomb durci » d’Israël contre Gaza, elle était allée, avec l’ex président Moubarak, jusqu’à accuser Hamas d’avoir provoqué l’agression, et qu’en Janvier 2009, elle avait refusé, toujours avec l’Egypte, de participer au sommet arabe extraordinaire convoqué à Doha à ce sujet.

Cette fois-ci, ils ne le font pas.

Quoique…certains, diffusent, de façon parfaitement indigne, à travers leurs relais, la thèse que cette nouvelle attaque israélienne n’est que le résultat« d’un complot du régime syrien » visant à détourner l’attention de la Syrie.

Que s’est-il donc passé ? A quoi est due cette évolution ?Personne n’est dupe : il ne s’agit pas d’actions et de moyens au niveau de ceux, énormes, financiers et militaires mobilisés par les monarchies arabes pour intervenir en Libye et en Syrie. Ce qui s’est passé c’est que l’Egypte, cette fois-ci,a rappelé, en signe de protestation, son ambassadeur en Israël et que son premier ministre est allé à Gaza, en signe de soutien. Il a été suivi par le ministre des affaires étrangères tunisien. Des actes qui auraient été impensables, il y a à 4 ans, fin 2008, lors de la précédente opération d’Israël contre Gaza.

Ce n’est pas un hasard si ces deux initiatives ont été prises par les deux pays arabes où les changements sont venus de deux soulèvements authentiquement populaires, dont les pouvoirs qui en sont issus, islamistes ou autre, sont obligés de tenir compte désormais de leur opinion sous peine de perdre toute crédibilité et de n’avoir aucun avenir.

Ce sont, indéniablement, les premiers fruits des luttes des peuples arabes pour la démocratie. Les luttes pour la démocratie dans les pays arabes ne peuvent être différées ou sacrifiées sur l’autel des« intérêts supérieurs du pays » ou sous prétexte des manœuvres occidentales et des féodalités du Golfe pour les récupérer, les orienter dans le sens de leurs intérêts. Même s’il commence à peine à se dessiner, ce nouveau contexte arabe dans lequel se présente la lutte du peuple palestinien apporte la démonstration directe de la relation intime entre la défense de la cause nationale et la démocratie.

Les initiatives prises par l’Egypte et la Tunisie ont créé une dynamique. Des Etats arabes, qui avaient été effrayés par l’attaque de l’OTAN contre la Libye, parlent plus librement. L’énorme pression des pays du Golfe sur la Ligue arabe commence à se relâcher Certains Etats arabes s’enhardissent et envoient des délégations à Gaza. L’Irak va jusqu’à réclamer l’utilisation de l’arme du pétrole, ce dont on ne parlait plus depuis 40 ans, depuis la guerre d’Octobre 1973. La Ligue arabe envoie elle aussi une délégation à Gaza.

Du côté des monarchies arabes et des puissances occidentales, le souci est donc désormais d’aboutir rapidement à une trêve et de faire pression dans ce sens sur Israël afin d’éviter un développement incontrôlable de cette dynamique de soutien à la Palestine. La différence de l’attitude des pays occidentaux avec celle qui avait été la leur en 2008 est là aussi manifeste.

La France, l’Angleterre, l’Italie, l’Allemagne dépêchent sans attendre leur ministre des affaires étrangères. L’Union européenne intervient elle aussi en urgence et demande un cessez le feu immédiat. A l’heure où ces lignes sont écrites, le mardi 19 novembre, la Turquie, membre de l’OTAN a envoyé elle aussi une délégation à Gaza, et le Secrétaire général de l’ONU vient lui aussi d’arriver dans la région pour obtenir un cessez le feu.

Les medias occidentaux ont envoyé cette fois des correspondants à Gaza et donnent des images en direct des bombardements israéliens sur Gaza, et jusqu’à celles des enfants palestiniens tués, ce qui est une autre façon de faire pression sur Israël. Quand ils le veulent, n’est-ce pas ….

Israël lui-même semble hésiter entre « la solution diplomatique et la solution militaire » comme il présente son dilemme. En réalité il doute des gains qu’il pourrait obtenir d’une action frontale et brutale par rapport aux risques politiques de l’opération.

Mais désormais ce que demande Hamas aux dirigeants arabes, c’est une vraie solidarité, c’est-à-dire la fin du blocus israélien sur Gaza et de leurs infinies souffrances. Les monarchies du Golfe ont tout fait pour éliminer les dirigeants des dictatures nationalistes arabes. Mais les inconséquences de ceux-ci servaient à la fois d’alibi et de couverture à leurs propres contradictions et à leurs turpitudes. Aujourd’hui les monarchies arabes se trouvent en première ligne face aux exigences de la cause nationale arabe. Et maintenant que les dirigeants nationalistes arabes ont été éliminés, elles se trouvent mises à nu, étrangement isolées, et désormais en danger. Ironie de l’Histoire.

Paru dans le Quotidien d’Oran du 25 Novembre 2012.

Djamel LABIDI
lien et source url : http://canempechepasnicolas.over-blog.com/article-les-monarchies-du-golfe-les-revolutions-arabes-et-la-palestine-112914031.html

Légende

On l’oppose à la réalité, conçue de façon factuelle et historique. Mais la question est plus complexe. Soit le cas des trois religions abrahamiques. La version des communautés religieuses constituées est souvent littérale. Ainsi pour les juifs Moïse a-t-il reçu de Dieu les Dix Paroles sur le mont Sinaï. Pour les chrétiens, Marie a conçu son Fils du Saint-Esprit. Et pour les musulmans l’Ange Gabriel a dicté le Coran à Mahomet. Très vite ces affirmations sont devenues vérités de foi. Toutes enquêtes historiques sur elles ont été interdites, et même le sont encore pour certains, ce qui bloque évidemment toute possibilité de dialogue avec les autres confessions-sœurs, et même de vraie compréhension de tels récits.

En effet si on peut voir ces épisodes comme légendaires, cela ne veut pas dire qu’ils n’ont rien à nous apprendre. Les Dix Paroles sous-tendent notre culture, même si ce n’est pas Moïse qui les a entendues, et même s’il peut être un personnage inventé. L’Annonce faite à Marie, même si la parthénogénèse est impossible, a un profond sens symbolique, touchant par exemple la paternité : le Père n’est pas le géniteur biologique, c’est celui qui, tel Joseph, adopte son enfant et décide de l’élever. Quant au Coran, qu’il ait été l’œuvre non pas de Mahomet sous la dictée de Gabriel, mais d’un moine judéo-chrétien ébionite, comme certains chercheurs le disent, est fort intéressant. Les ébionites, refoulés en Orient par les chrétiens, niaient la divinité de Jésus et s’en tenaient à pratiquer la Thora. Des influences de la gnose chrétienne ont joué aussi, tel le docétisme, selon lequel Jésus n’a pas été crucifié pour le salut des hommes, selon le scénario paulinien de la rédemption : tout cela fait l’âme de l’islam. Dès lors, il n’y a aucune raison pour que les trois religions en question se disputent : juifs et musulmans peuvent s’entendre sur l’essentiel, le monothéisme strict. Et les chrétiens, découvrant dans leur tradition que d’autres options que celle de leur orthodoxie ont été possibles dès l’origine, et qui ne sont pas sans intérêt, seraient eux-mêmes poussés à la tolérance.
Encore faut-il accepter l’enquête, qui n’est pas démystificatrice, mais permet l’approfondissement. Au fond, une légende doit être interprétée symboliquement, et nous renvoie à l’étymologie stricte de ce mot : ce qu’il faut savoir lire.

RAVALEMENT DE FACADE AU VATICAN: SIX NOUVEAUX CARDINAUX EN TROMPE l’OEIL D’UNE REFORME IMPOSSIBLE

Quand donc comprendront-ils ? C’est le sentiment d’un William Blake pourfendeur de ces sinistres hommes en noir. Et même si le noir s’est coloré de violet, de pourpre ou de nacre papale, sur le fond c’est une même étroitesse qui subsiste.Celle des cœurs conformistes et enchaînés.
Le système ecclésiastique, pourtant, comme tout système, cherche à se perpétuer, ne veut pas disparaître et se trouve comme acculé quelquefois à d’inévitables réformes.

Benoît XVI ne fait au demeurant pas exception à la règle. En effet, il vient de créer six cardinaux en complément et en correction du consistoire du début d’année, très critiqué pour ne pas avoir donné leur juste place aux pasteurs d’Eglises locales et au Tiers Monde, au profit
des Italiens et de la Curie. Dont acte. Cette initiative ratzingérienne était opportune.
Pour autant, il est évident que c’est une réforme d’une toute autre ampleur qui s’imposerait à présent. Il ne suffit pas de procéder à quelques ravalements de façade. C’est tout l’édifice qu’il faut réinventer. Or on a plutôt l’impression que le Pape, justement, en bon conservateur, entreprend quelques réformes, pour éviter une révolution.
Comme le Prince Salina, noble sicilien du XIXe siècle, héros du « Guépard », admirable roman de Tomasi di Lampedusa, et film non moins admirable de Visconti, pour qui « il faut bien que quelque chose change pour que tout demeure pareil ».
A notre sens, il serait au contraire souhaitable d’oser enfin, comme le fit le défunt cardinal Carlo Maria Martini, entreprendre une réflexion et une action de renouveau en profondeur. Et pas seulement, il est vrai, du fonctionnement du système ecclésiastique.

UNE CREATION INATTENDUE: PAS D’ITALIENS A BORD!

C’est une nouvelle qui vient de tomber de Rome : le Pape Benoît XVI annonce qu’il créera (c’est le terme en vigueur) six nouveaux cardinaux le 24 novembre prochain à l’occasion de la solennité du Christ Roi de l’Univers.Mais le plus étonnant ne tient pas seulement au fait mais à la composition de cette nouvelle fournée pourpre, constituée uniquement de non-européens, et ne comprenant pas les personnalités attendues, comme le nouveau préfet de la congrégation pour la doctrine de la foi, Mgr Ludwig Gerhard Müller, un Allemand de 65 ans ou le Français Jean-Louis Bruguès, 69 ans qui devaient normalement recevoir la barrette rouge. .
En tête de la liste des nouveaux promus se trouve en revanche un américain du Nord, Mgr JamesPatrick Harvey, actuellement préfet de la maison pontificale. Agé de 63 ans, il n’occupe pourtant pas une charge cardinalice. Certes ses prédécesseurs Antonio Nasalli Rocca, Jacques Martin ou Dino Monduzzi ont tous reçus le chapeau rouge de cardinal mais
c’était à l’issue de leur mission. On peutdonc à bon droit se demander pour quelle(s) raison(s) le Pape a tenu àélever à la pourpre Mgr Harvey,
en plus un occidental, de nationalité américaine, donc d’un pays qui compte déjà une dizaine de cardinaux . Il y a diverses hypothèses explicatives. Selon l’une d’entre elles, le Pape voudrait exprimer en fait une estime particulière pour cet homme au jugement pondéré, qui a su l’orienter pour affronter les questions concernant en particulier les pays anglophones, comme les questions de pédophilie. Dans le même ordre d’idées, Benoît XVI pourrait également en faire dans un futur proche son Secrétaire d’Etat. Ou le successeur du cardinal Nicora dans la supervision des instances économiques du Saint-Siège.
Mais une autre vision de cette promotion inattendue demeure défendable. Le Pape aurait en fait écarté Harvey de sa responsabilité actuelle, moins prestigieuse, mais plus décisive, de préfet de la maison pontificale. En lui donnant un trône mais sans responsabilité réelle, puisqu’il devient archiprêtre de la basilique Saint Paul Hors les murs, et une barrette cardinalice pour le consoler de son relatif éloignement.
Qui sait ? Certains argumentent en disant que c’est Mgr Harvey qui en son temps avait présenté Paolo Gabriele, qui devint le majordome sulfureux que l’on sait, à Jean-Paul II. Mais cette explication ne tient pas la route car il s’agit d’une recommandation ancienne et James P.
Harvey est totalement étranger au Vatileaks !
En revanche, il est possible que Benoît XVI veuille définitivement tourner la page Wojtyla, en choisissant son propre préfet de la maison pontificale. Dans ce cas la rumeur envisage la désignation à ce poste du Secrétaire particulier. L’Allemand Georg Gänswein. Mais ce dernier, au contraire de Harvey, est d’une certaine façon touché par les suites du Vatileaks car il vivait quotidiennement avec Gabriele et ce sont des documents confidentiels lui revenant qui ont été divulgués. Selon des sources toutes fraîches, ce serait plutôt Mgr Alfred Xuereb, un Maltais de 53 ans, lui aussi très proche collaborateur de Benoit XVI, qui serait désormais le favori. Une nomination à suivre en tous les cas.
Les cinq autres nouveaux cardinaux viennent tous du Tiers Monde. Il faut citer le patriarche des maronites, Mgr Bechara Raï, 72 ans, qui avait été « oublié » lors de la promotion cardinalice de l’hiver dernier.Beaucoup d’observateurs avaient alors interprété cet oubli comme le signe d’une réserve de la diplomatie quant à la franchise abrupte avec laquelle le Patriarche aborde les problèmes politiques, qui peut être compromettante. Benoît XVI a également choisi dans la nouvelle fournée d’y insérer le nouvel archevêque de Manille, Mgr Luis Tagle, un esprit brillant, considéré comme un possible papabile dans les temps futurs. En outre, ce n’est pas du tout un conservateur. Agé aujourd’hui de 55 ans, il s’est illustré jadis par son ouverture théologique et par sa proximité théologique avec l’école historique de Bologne, qui donne de Vatican II une interprétation sensiblement différente de celle du
Pape actuel, en en valorisant spécialement les aspects novateurs.Entrent également dans le Collège cardinalice un Colombien et un Nigérian : Mgr Ruben Salazar Gomez, archevêque de Bogota est âgé de 70 ans. De par un passé pas trop éloigné, l’Eglise de Colombie comptait trois cardinaux dont deux chefs de dicastère de la Curie (au demeurant très controversés, les cardinaux Lopez Trujillo et Castrillon Hoyos). Ce qui est assez singulier pour un pays sud-américainde cette dimension.
L’archevêque d’Abuja, Mgr John Olorunfemi Onayekan, 68 ans. Le plus jeune membre du Sacré Collège est Sa Béatitude Mgr Baselios Cleemis Thottunkal, un indien de rite yro-malabar.Il s’agit d’un clin d’œil appuyé en faveur des traditions orientales. Il est né en 1959.
Cette création surprise répond d’abord à une finalité stratégique et entend également répondre aux critiques parfois très vives qui se sont fait entendre contre la Curie ces derniers temps, et en particulier la personne du cardinal Bertone. Parmi les griefs visant directement Benoît XVI, il y avait celui d’avoir nommé beaucoup trop d’italiens, en particulier de la Curie, lors des derniers consistoires. Et ce en particulier en proportion avec les évêques d’églises locales et surtout les pays du Tiers-Monde. Cela donnait la fâcheuse impression que le Pape voulait en fait tourner le dos à l’esprit de l’après-Concile, et à la volonté de ses prédécesseurs, Paul VI et Jean-Paul II, de s’engager dans une internationalisation croissante des instances dirigeantes de l’Eglise. En ce sens il s’agit bel et bien là d’un coup de com, de la réponse du berger pontifical à la bergère contestatrice. Assez habile,
car venant en différé. Indirectement, de la part de Benoît XVI, il s’agit d’un correctif apporté en fait au consistoire trop européen de janvier dernier. Donc presque d’une démarche, sinon de repentance, du moins de reconnaissance tacite mais néanmoins suggestive et transparente des « limites » d’une politique passée.
La question qui se pose aussi est de savoir si cette promotion modifiera ou non l’équilibre des forces au sein du Conclave. Le petit nombre des nouveaux tend à nuancer cette idée. Mais un homme d’ouverture comme Luis Tagle aura certainement du poids, même si son élection dans le contexte actuel, en raison de son âge très « jeune » et de ses propres options représente une probabilité faible. Quant au nouveau cardinal Harvey, dont le réseau de relations est immense, il pourrait jouer un rôle non négligeable au cours du futur conclave. Oeuvrant dans le sens de la modération (il est notoirement opposé à la ligne du cardinal Burke).
D’aucuns supputent la conviction du Pape de la fin prochaine de son pontificat. Ce pressentiment, fondé ou non, expliquerait son scrupule à étoffer les rangs des cardinaux.Cela nous semble relever d’une spéculation pour le moins hasardeuse. Ceci dit il a considérablement vieilli ces derniers mois et cela devient de plus en plus visible…
Une dernière observation peut être faite. De toute évidence, cette initiative pontificale traduit la prise de conscience par Rome de la nécessité d’actes de gouvernement plus rapprochés, plus réactifs, plus significatifs, en réponse aux attentes. Un souhait qui était déjà celui de … Pie XI qui avait décidé de procéder à des créations de nouveaux cardinaux tous les ans.
Reste à savoir si des initiatives isolées de ce type auront quelque impact profond. Les réformes à mener seraient d’une toute autre ampleur.

Nécessité, hasard, destin
3. Dans les sables mouvants

Quand on parle de sables mouvants, on pense surtout à ceux qui cernent le Mont Saint-Michel mais peu ou pas du tout à ceux de la Baie de Somme. Comment Frédéric, un avocat sexagénaire averti, a-t-il pu s’y aventurer ?

Trente-cinq ans plus tôt, après avoir obtenu son doctorat en droit, il avait prévu de passer une semaine en Bretagne avec un camarade de fac qui au dernier moment lui a fait faux bond parce qu’il était subitement tombé amoureux d’une fille rencontrée par hasard dans une boîte de nuit. Que faire ? Il consulta les pages jaunes (l’utilisation d’internet n’était pas généralisée), téléphona sans avoir de réponse satisfaisante ni dans le midi de la France, ni dans le sud-ouest, ni en Loire-Atlantique, pas plus qu’en Normandie ! Il finit par dégoter un gîte rural proche du Crotoy qui lui fournira l’occasion inattendue de découvrir une région où il n’aurait jamais mis les pieds sans la défection de son copain.
Au fond d’une vaste cour de ferme, il découvre une longue construction en briques comportant une dizaine de fenêtres à petits carreaux, peintes en bleu comme les volets, réparties de part et d’autre d’une porte en chêne qui donne accès à une vaste salle rustique.
Tous les matins, en allant prendre son petit déjeuner, il croise Joëlle, une serveuse, brunette aux yeux rieurs, embauchée pour l’été. D’après une habituée du gîte, la jeune fille est étudiante en fac de lettres. Frédéric résiste à la tentation de l’aborder puisqu’elle est souvent accompagnée par un garçon apparemment de son âge ; ces jeunes gens, d’après la même source, ont trouvé ce job par hasard, à la faveur d’une conversation qu’ils avaient entendue à la terrasse d’un café au Touquet.
Au troisième soir de son séjour, l’absence de nuages incite Frédéric à assister au coucher du soleil dans l’espoir d’apercevoir le rayon vert qui scintille un bref instant : celui où l’astre disparaît de l’horizon. Il prend la direction de la jetée dont l’extrémité forme une sorte de promontoire qui rappelle la proue d’un navire. Il s’assoit sur la plus haute marche d’où il contemple l’immense estran découvert par la marée basse. Le soleil rougeoyant au ras de l’eau l’aveugle et le contraint à tourner la tête. Il distingue alors, à environ deux cents mètres, une silhouette féminine qui, les bras agités, semble s’enfoncer dans l’eau. Il comprend aussitôt qu’elle est en train de s’enliser. Jamais il n’avait couru aussi vite de sa vie. Mais comment allait-il s’y prendre pour l’aider à s’extirper de ce piège mouvant ?  Par chance, des branchages et du bois mort apportés par la marée montante mais laissés par le jusant vont lui permettre de la tirer d’affaire.
«  Tenez bon… J’arrive, ne remuez pas ! » Haleta-t-il, alors que la malheureuse est enfoncée jusqu’aux genoux. Stupeur ! Il reconnaît Joëlle, la serveuse du gîte !
A plat ventre pour ramper, il s’en approche le plus près possible pour lui tendre une branche qu’elle parvient à saisir d’une main puis des deux, tandis que son sauveteur, à force de reptations à reculons, parvient à la tirer par à-coups hors de la lise.
Elle, les jambes flageolantes et dégoulinantes de vase, lui, le torse couvert de sable humide et collant, tombent dans les bras l’un de l’autre. A l’oreille, elle lui murmure qu’elle a eu la frousse qu’il ne l’aperçoive pas depuis la jetée.
«  Comment savais-tu que j’y étais ?
– Je t’ai vu partir et te diriger vers la jetée mais j’ai fait un détour pour te laisser supposer que je t’avais rencontré par hasard….
– Mais que va penser ton petit copain ?
– Quel petit copain ?
– Celui qui travaille avec toi au gîte.
– C’est mon frère jumeau ! répliqua-t-elle en riant aux éclats. Je tremble encore à l’idée que tu aurais pu ne pas me voir ! Il faut croire que je suis née sous une bonne étoile. Merci de m’avoir tirée de là. Demain, c’est mon jour de repos. M’accompagnerais-tu au parc du Marquenterre ? 
– Je n’en ai jamais entendu parler…Qu’a-t-il de particulier ce parc ?
– C’est une réserve ornithologique qui vient d’être inaugurée.
– Est-ce loin d’ici ?
– A environ une trentaine de kilomètres, dans la Baie de Somme.
– Mais je n’ai pas de voiture !
– Moi non plus ! Mais au gîte, on nous prête des vélos. »
Etait-ce une de ces filles affranchies qui changent de partenaire comme de tee-shirts ?
Une dévergondée, comme aurait dit sa grand-mère ? Mais non ! Elle respirait la simplicité, la
spontanéité et la bonne humeur. Sans réfléchir davantage, il accepta.
Jamais il n’aurait imaginé un parc aussi vaste avec une telle variété d’oiseaux, plus de 350 espèces selon un responsable : des cigognes, des oies cendrées, des spatules blanches,
des mouettes, des hérons, des avocettes, des bernaches, des merles à plastron blanc, des huîtriers pies capables de sectionner le muscle adducteur de leurs proies pour en séparer les valves, et une quantité d’autres oiseaux tels que buses et hiboux des marais.
Du haut de leur poste d’observation, grâce à des jumelles prêtées par la guide-nature, ils observèrent deux bécassines des marais qui frottaient leurs becs l’un contre l’autre.
Ils en firent autant.

Trente-cinq ans ont passé. Joëlle et Frédéric ont eu une fille, Julie, professeur de français qui a émigré au Québec. Minée par son absence, Joëlle n’a pas résisté à un cancer du sein. Elle avait une cinquantaine d’années. Quant à son mari, il n’a désormais plus guère le goût de vivre en dépit de ses activités bénévoles au service d’illettrés rassemblés au sein d’une association qui porte le nom prometteur de ‘Le relais de l’espoir’. Il ne se console ni de la mort lente et quasiment programmée de sa femme, ni de l’éloignement de sa fille avec qui cependant il communique une fois par semaine grâce à Skype. La dernière fois, elle lui a
présenté son compagnon, enseignant de technologie, qui lui a paru plutôt sympathique.
Pourquoi, depuis quelque temps, éprouve-t-il le désir latent de retourner dans la Baie de Somme ? Est-ce pour revivre l’intense bonheur de sa rencontre avec Joëlle ou pour ressentir l’angoisse qu’elle a vécue en s’aventurant sur la grève ? A moins que ce ne soit pour une raison plus obscure qu’il n’ose même pas s’avouer ! En tout cas, un beau matin, il prend la route.
A sui