Poitiers : l’héritage de Mgr Rouet démantelé

On savait que Rome avait depuis longtemps Mgr Albert Rouet dans son collimateur. Les audaces de ce prélat pas comme les autres lui valent depuis longtemps une solide inimitié, non seulement dans les milieux français conservateurs mais derrière les murs épais du Vatican. Pourtant, sans doute pour éviter d’en faire un martyr, le Vatican s’est toujours bien gardé de destituer l’archevêque Rouet malgré les pressions des intégristes en ce sens. D’autant qu’avec son successeur, Mgr Wintzer, une page est en train de se tourner à Poitiers.

Au XIXe siècle, le diocèse de Poitiers était associé à la figure d’un prélat intransigeant, très ancien régime, encore cité dans les milieux intégristes, le bien nommé cardinal Pie. On dit qu’en parlant de ce prélat zélé, Pie IX se réjouissait de saluer un évêque encore plus papiste que lui. Au début du XXIe siècle, le diocèse de Poitiers a été marqué, en revanche, par une figure épiscopale de grande ouverture, aux lucidités et aux intuitions prophétiques : Albert Rouet, jamais devenu cardinal, quant à lui, et pas du tout en odeur de sainteté à Rome. C’est le moins que l’on puisse dire.

Depuis des années, le diocèse de Poitiers se trouve dans le collimateur des intégristes de tous poils. Mais, probablement suite à la douche froide après la révocation de Jacques Gaillot, Rome s’est bien gardée de le destituer et a attendu le jour des 75 ans de Mgr Rouet, pour accepter – sans doute avec soulagement – sa démission tant attendue. Le successeur, déjà imposé comme auxiliaire trois ans et demi avant, Mgr Pascal Wintzer, est un Normand courtois, pondéré mais soumis. Qui ménage la chèvre et le chou mais qui ne s’oppose pas à une restauration venue d’en-haut et aussi de certains courants poitevins, à
laquelle il prêtera sans doute son concours distant mais réel.
C’est d’ailleurs déjà fait. Mgr Wintzer vient de publier un décret très officiel, lu et relu par Rome, annonçant la modification du maillage paroissial. Et réaffirmant au passage très fortement l’autorité du curé, incontournable, les laïcs étant simplement destinés à lui rendre service. On se croirait revenu en d’autres temps. C’est une insupportable trahison de la dynamique du Concile Vatican II qui insistait, en revanche, même si c’est avec la prudence qu’imposaient les luttes idéologiques d’alors, sur la mission propre à tous les baptisés, en vertu de leur baptême même, et non par simple mandat de la hiérarchie ecclésiastique.

Nous assistons donc à un nouvel épisode de la mise en coupe réglée d’un diocèse marqué par l’ouverture et la créativité. Bien entendu, il s’agit hélas d’une politique générale du pape. Qui sait parfois attendre mais ne renonce pas à ses projets. Il s’agit d’enterrer Vatican II et les espoirs suscités. Mais le plus triste dans cette affaire, sans doute, est la trahison de ceux qui, à l’instar de l’abbé Patrice Gourrier (voir encadré), tournent aujourd’hui le dos à ce qu’ils n’ont sans doute défendu qu’en considération de l’air du temps. Mais quel avenir pour ces palinodies médiatiques et ce caporalisme de sacristie ?

Pour lire l’intégralité de notre dossier sur Poitiers voir Golias Hebdo numéro 252

Pakistan : la fillette chrétienne inculpée de profanation du Coran pourrait voir son horizon judiciaire s’éclaircir

Le 28 août, la commission médicale chargée d’examiner la fillette chrétienne inculpée de profanation du Coran a statué sur son âge. Celui-ci a été estimé à 14 ans environ. Cet avis médical éloigne la perspective d’un jugement au pénal, où la fillette encourait une peine de prison à vie, sans pour autant lui garantir une prochaine remise en liberté.

Depuis son incarcération dans un centre pour mineurs, le cas de Rimsha Masih soulève une vive agitation au Pakistan comme au sein de la communauté internationale. Arrêtée le 16 août dernier après qu’une plainte eut été portée contre elle pour profanation du Coran, Rimsha Masih est immédiatement apparue comme étant une nouvelle victime des lois anti-blasphème, qui punissent de mort toute offense à Mahomet et de prison à vie toute profanation du Coran mais sont dénoncées comme autant d’instruments visant à régler des conflits personnels ou à exercer des pressions sur les plus faibles de la société pakistanaise, notamment ses minorités religieuses.

A l’étranger, la communauté internationale s’est saisie de l’affaire. « Le gouvernement du Pakistan doit impérativement libérer Rimsha Masih et assurer sa protection ainsi que celle de sa famille et de leur communauté, a déclaré, depuis Washington, l’influent Conseil des relations américano-islamiques. L’arrestation d’une personne si jeune, surtout si elle est handicapée mentale, constitue une violation grave des principes fondamentaux de l’islam. » La France a également condamné fermement cette affaire et a appelé Islamabad à respecter ses engagements internationaux, notamment le Pacte international relatif aux droits civils et politiques ratifié en 2010. « L’existence même du délit de blasphème porte atteinte aux libertés fondamentales, que sont la liberté de religion ou de conviction, ainsi que la liberté d’expression », a indiqué le ministère français des Affaires étrangères. A Amnesty International, on considère que cette affaire démontre la gravité de « l’érosion de l’Etat de droit ».

Au Pakistan, le président Zardari a fait savoir qu’il avait demandé « un rapport » sur cette affaire. Geste qui a été commenté dans le pays par les défenseurs des droits de l’homme comme une déclaration a minima d’un président soucieux de ne pas se mettre à dos les milieux extrémistes musulmans.

C’est dans ce contexte délicat que la commission médicale chargée d’examiner la fillette a dû se prononcer. Son avis était déterminant. En effet, si la majorité est fixée à 18 ans au Pakistan, les enfants de moins de 15 ans ne peuvent être déférés que devant une juridiction pour mineurs et les actes d’un enfant de moins de 12 ans ne peuvent être qualifiés de délits étant donné qu’en-dessous de cet âge, le Code pénal tient les enfants pour irresponsables. Dans le cas de Rimsha Masih – et en l’absence d’état-civil fiable –, les parents de la fillette ont toujours assuré que leur enfant était âgée de 11 ans et qu’elle souffrait de handicap mental.

Dans le rapport remis au juge chargé de l’affaire, la Commission médicale a donc fixé l’âge de Rimsha Masih « à environ 14 ans » et, sans se prononcer sur une éventuelle trisomie 21 dont serait atteinte la fillette, elle a défini le niveau mental de l’enfant comme étant « inférieur à celui des enfants de son âge ». Selon différents observateurs locaux, ce diagnostic revêt les apparences d’un diagnostic taillé sur mesure. En effet, il place Rimsha Masih dans une tranche d’âge qui la rend justiciable devant une juridiction pour mineurs, tout en ouvrant la possibilité d’un non-lieu pour irresponsabilité du fait de sa déficience mentale.

Dès l’annonce du diagnostic, l’avocat de la fillette, Tahir Naveed Chaudhry, a déclaré qu’il était confiant et que, le 30 août, lors de la présentation de Rimsha Masih devant un juge, il obtiendrait sans doute sa remise en liberté sous caution. « La preuve de son analphabétisme, de son jeune âge et de sa maladie mentale a été faite, ce qui accroît ses chances d’être remise en liberté », a-t-il affirmé.

Pour Peter Jacob, secrétaire exécutif de la Commission ‘Justice et Paix’ de la Conférence des évêques catholiques du Pakistan, il est trop tôt pour se montrer optimiste. Dans des affaires comme celle de Rimsha Masih, les autorités, politiques ou judiciaires, prennent rarement clairement position. Elles préfèrent prendre des décisions en demi-teinte qui évitent de les exposer à un sort semblable à celui de Shahbaz Bhatti, ministre des Minorités religieuses, ou de Salman Taseer, gouverneur de la province du Pendjab, abattus l’an dernier parce qu’ils avaient pris position en faveur d’une révision des lois anti-blasphème, a-t-il expliqué, précisant qu’« un véritable débat civilisé ne sera possible [au Pakistan] que si l’hypothèque d’un recours à la violence est levée ».

A Mehrabad, le quartier d’Islamabad où était installée la famille de Rimsha Masih, un calme précaire est revenu. Plusieurs centaines de familles chrétiennes qui avaient fui dans la crainte de violences dirigées contre elles n’ont toutefois pas regagné leur domicile. Les parents, frères et sœurs de Rimsha Masih ont été placés en un lieu sûr, tenu secret pour éviter toute violence à leur encontre.

Ces violences interviennent dans un quartier qui faisait pourtant figure d’exemple : abritant une communauté de plusieurs centaines de familles chrétiennes, Mehrabad abritait un lieu de culte chrétien pour la construction duquel les musulmans du quartier n’avaient pas hésité à contribuer, geste remarquable dans un pays où les chrétiens – une minorité d’à peine 2 % de la population – sont le plus souvent tout en bas de l’échelle sociale et sont l’objet de constantes brimades de la part de la majorité musulmane. Au fil des mois cependant, des discordes entre les deux communautés seraient apparues et, ces derniers temps, des musulmans auraient réclamé la fermeture de l’église.

Source : dépêche envoyée par la Rédaction d’Eglises d’Asie
agence d’information des Missions Etrangères de Paris
contact : Régis Anouil (réd chef)
128, rue du Bac
F – 75007 Paris

Choeur de femmes tsiganes

Il y a des voix riches à entendre et c’est chose faite avec Choeur de femmes tsiganes, édité par les éditions Égrégores. Il est le fruit du travail d’une spécialiste de l’histoire et de la sociologie du peuple Rom: Claire Auzias.

Elle a déjà fait autorité avec Samudaripen traitant de la déportation des Tsiganes dans les camps de concentration nazis. L’auteure avec son dernier ouvrage Chœur de femmes tsiganes, accompagné des photographies d’Eric Roset, réalise un formidable travail en donnant la parole à ces « surdiscriminées à qui est imposées un sur-silence » et donne ainsi aux lecteurs l’opportunité de comprendre le mécanisme sociétal des Romnia qu’elle analyse à travers « leur absence d’État et des constructions afférentes telles la civilité ethnocentrée, plus communément nommée citoyenneté. »

Qui sont ces contemporaines que nous connaissons si peu ?

Novateur, cet ouvrage l’est à divers titres parce que Claire Auzias s’appuie sur des entretiens avec des femmes, celles qui portent les valeurs du peuple Rom et transmettent ou s’affranchissent des traditions, mais il l’est aussi par la simplicité de sa question : « Qui sont ces contemporaines que nous connaissons si peu ? » Elle interview plusieurs femmes qui se définissent comme Tsiganes, Manouches, Sinti, Yéniches, Gitanes et à qui elle laisse la liberté du vocable qui convient à chacune pour se nommer. Novateur car chaque récit est déterritorialisé, et chacune dit sa singularité dans son irréductibilité tout en étant consciente d’être soumise aux valeurs de la civilisation tsigane.

Irène, Monique, Paloma, Dana…

L’ouvrage se présente comme une galerie de portraits, ceux d’Irène, de Nouka, de Monique, de Paloma ou de Pusha, elles sont vingt-quatre témoins. Françaises, Roumaines, Suissesses, Espagnoles. Certaines ont fait des études et sont diplômées de l’université, d’autres ont reçu une scolarité en pointillé, voire aucune.

Elles sont femmes, elles sont mères et leurs récits sont remplis de pudeur, de fierté et de dignité. Elles parlent de leur quotidien, du voyage, des traditions et des valeurs tsiganes, de leurs maris, de leurs enfants, de leurs peurs, des humiliations reçues de la part des gadjé (les non roms), de leurs luttes, et de leurs forces ainsi que de leur émancipation. La simplicité des réponses, le parler vrai de leurs confidences aux questions de la chercheuse donne l’impression d’être assise à côté d’elles.

Parfois à travers des propos, transparaît une évidente résignation, un défaitisme qui pourrait être lié à la certitude que leurs traditions ne seront jamais comprises par ceux qui ne font partis de leurs communautés. En même temps, elles en sont les dépositaires et en quelque sorte leurs propres geôlières. Ainsi le cas de Dana, Roumaine, qui avoue avoir puisé sa force à maintenir le cap dans son désir de s’en sortir par cette simple phrase « Ce qui m’a toujours guidé : m’échapper de mes parents ». Elle est profondément émouvante dans sa volonté de fuir la « supériorité » de sa famille. Émouvante parce qu’elle a un courage phénoménal pour acquérir « une » culture occidentale et un niveau intellectuel élevé, mais ne peut cesser d’être profondément ancrée dans sa sensibilité romni et son aspiration à aider et à chercher des méthodes plus appropriées pour scolariser et éduquer son peuple. Et si elle confie qu’elle est heureuse dans son travail et ses études, Dana souhaite plus d’harmonie dans sa vie privée. Ce qui explique la profonde dichotomie ressentie entre ce qu’elle est devenue et le désir qu’elle a de rencontrer un homme « qui ne soit pas qu’un Rom, ni qu’un Occidental, il me faudra les deux ». Elle espère le trouver dans le berceau de sa civilisation : en Inde.

Cet ouvrage est précieux car il nous permet d’apprécier ces « sisterhood » à qui Claire Auzias dédie son travail, et nous ouvre le regard pour mieux comprendre que le combat des Romnia est identique à celui de toutes les féministes qui luttent contre le patriarcat car il est identique à celui de toutes les femmes quelle qu’en soit la culture.

Claire Auzias, Chœur de femmes tsiganes, Photographies Eric Roset. Ed. Égrégores, février 2009, 19 €.

Judith Martin Razi EGALITE
source url : http://www.egalite-infos.fr/2012/08/30/choeur-de-femmes-tsiganes-2/

Sus à l’orthodoxie budgétaire défendue par la Cour des comptes ! (collectif d’économistes)

Le monde connaît sa plus grande crise depuis les années 1930. Le modèle néolibéral est clairement responsable de la déflagration ouverte en 2007. Pourtant, depuis 2010, en Europe particulièrement, les néolibéraux réussissent un véritable tour de force : ils prennent prétexte de l’une des conséquences de leur crise, le gonflement des déficits et des dettes publics, pour imposer encore plus leur modèle en faillite.

Au lieu de prendre la dette publique pour ce qu’elle est (une conséquence de la crise), ils la présentent comme la cause de tous les maux. A la façon du funeste médecin de Molière, ils préconisent la saignée : l’austérité généralisée. Cette austérité tant budgétaire que salariale plonge la zone euro dans la récession et menace d’y entraîner le monde.

La récession n’engendre pas seulement contraction du pouvoir d’achat, explosion du chômage et de la pauvreté, elle entraîne également une chute des recettes fiscales, de sorte que déficits et dette publics ne se réduisent pas. Ce qui est “gagné” d’un côté (par la réduction des dépenses) est perdu de l’autre (par la chute des recettes). Qu’importe : puisqu’ils ne se réduisent pas, il faut aller encore un peu plus loin. La spirale est absurde : les politiques d’austérité plombent la croissance, donc creusent le déficit, ce qui justifie de nouvelles politiques d’austérité, et ainsi de suite.

Le résultat de cette politique est accablant : après la grande récession de 2008-2009, puis deux années de reprise poussive, l’Europe replonge en récession. Faut-il poursuivre et même durcir cette politique ? C’est ce que préconise le nouveau rapport de la Cour des comptes.

Ce rapport ne contient aucune analyse sur les causes de la nouvelle récession, ni a fortiori sur les moyens susceptibles de l’enrayer. Son mantra est tout autre : la France doit à tout prix respecter la politique de “réduction du déficit” afin de bénéficier d’une “appréciation favorable” des “marchés financiers sur sa politique”.

La Cour s’accroche à l’objectif de réduction du déficit public à 3 % du produit intérieur brut (PIB) en 2013. Cette cible avait été fixée par le gouvernement Fillon, en 2010, mais avec une prévision de croissance de 2,5 % par an sur la période 2011-2013. Or la croissance sera beaucoup plus faible, reconnaît la Cour (0,4 % en 2012 et 1 % en 2013).

Pire, indique-t-elle incidemment, “une récession dès la mi-2012 et une croissance quasi nulle en 2013 pourraient même être envisagées”. Comment expliquer ce ralentissement économique ? La Cour délivre un satisfecit marqué au précédent gouvernement. Mais sa politique de rigueur, à l’instar de celle appliquée un peu partout en Europe, n’est-elle pas pour une large part responsable de ce retournement ?

La Cour évoque en quelques lignes le point de vue keynésien sur le sujet : une réduction des déficits d’un point de PIB peut provoquer une baisse du PIB allant jusqu’à 1,5 %. La dépense publique, ce sont des transferts aux ménages (54 %) ou bien encore des salaires versés aux fonctionnaires (24 %). La réduire, c’est contracter d’autant les revenus, la demande et donc la production, tant publique que privée, et par conséquent aussi les recettes fiscales. Mais ce point de vue est rapidement balayé.

Selon la Cour, “une stratégie crédible de réduction des déficits est susceptible d’amener les agents économiques à réduire leur épargne de précaution”. C’est l’argument libéral des “anticipations rationnelles” qui ressort à l’occasion. Elle suppose que chacun fonctionne comme suit : si l’Etat réduit ses dépenses, alors chacun sachant qu’il paiera moins d’impôts demain, se précipite chez son commerçant pour dépenser la somme qu’il n’aura pas à payer en impôt, de sorte que l’effet récessif de la baisse des dépenses publiques est neutralisé. Mais cette fable de la forte baisse de l’épargne est-elle crédible, a fortiori en période de hausse du chômage ?

L’argument keynésien balayé, reste donc le noyau dur des préconisations. Puisque la croissance sera plus faible que prévu, l’effort devra être encore plus grand que planifié pour atteindre le sacro-saint objectif de 3 % de déficit en 2013. Les parlementaires qui vont discuter du projet de loi de finances 2013 n’ont pas le choix. Il leur faudra trouver la bagatelle de 33 milliards d’euros d’économies supplémentaires.

Gel des prestations sociales (dont les retraites et les prestations familiales) et des salaires des fonctionnaires, blocage des promotions et des avancements, extension de la révision générale des politiques publiques (non-remplacement d’un départ sur deux à la retraite) aux collectivités locales, et, pourquoi pas, hausse “temporaire” de la TVA et de la contribution sociale généralisée (CSG), c’est-à-dire deux impôts non progressifs : les préconisations de la Cour ont le mérite de la clarté. L’objectif de 3 % passe avant tout souci de croissance, d’emploi, de cohésion sociale.

Les orientations préconisées par le rapport de la Cour des comptes sont socialement insupportables, économiquement absurdes, démocratiquement inacceptables. Elles sont présentées comme une évidence non discutable. Mais, après le cataclysme ouvert en 2007, est-il encore admissible qu’un unique point de vue ait droit de cité dans les rapports officiels ?

Jean-Marie Harribey, Dominique Plihon (Attac) ; Pierre Khalfa, Stéphanie Treillet (Fondation Copernic) ; Edwin Le Héron, Christophe Ramaux (Economistes atterrés).

source url : http://entreleslignesentrelesmots.wordpress.com/2012/08/11/sus-a-lorthodoxie-budgetaire-defendue-par-la-cour-des-comptes-collectif-deconomistes/

L’autre visage de l’Eglise

Monseigneur,

A l’issue de votre conférence « Le christianisme a-t-il un avenir ? » prononcée à Montluçon le 5 mars 2011, certaines de vos affirmations ont suscité de ma part une trop brève intervention orale. Voici comme promis un développement écrit plus consistant.

Votre conférence a, pour l’essentiel, valorisé une Eglise qui se veut « âme de la société humaine » face à la « prégnance de la sécularisation ». Le passif de cette Eglise n’ayant jamais été évoqué qu’en quelques mots et plutôt pour le minimiser, je m’appliquerai au contraire à mettre en lumière ce passif particulièrement lourd… si lourd qu’un ami me dit « Ta lettre ira au panier, l’évêque ne la lira pas ». Je pense au contraire que vous la lirez, non seulement parce que vous avez été d’accord pour la recevoir, mais aussi pour deux autres raisons :
1- Comme vous le déclarez récemment au journal La Montagne à propos de l’effondrement du nombre de fidèles et de prêtres dans le diocèse : «  c’est une chose d’avoir une idée de la réalité, c’en est une autre de la regarder en face », et je suis convaincu que votre souci de lucidité ne s’arrête pas à la situation à gérer, mais qu’il vise aussi ses causes profondes.
2- Vous me reconnaîtrez sans doute comme assez représentatif des milliers de chrétiens « de base », autrefois pratiquants, maintenant devenus comme moi agnostiques, et pour certains, athées, qui ont le sentiment de trouver l’Eglise non plus à leurs côtés mais bien souvent en opposition avec eux quand il s’agit d’améliorer la condition humaine.
Pour ma part, ayant pendant une partie de ma vie mis beaucoup d’espoir dans la valeur subversive de l’Evangile, il m’est particulièrement pénible d’avoir à recenser tant de faits douloureux engendrés par le dogmatisme d’une institution qui fait constamment référence à la vérité et à l’amour. Ces faits, qui sont pour la plupart connus du Pape comme de vous-même, l’Eglise peut-elle sérieusement se vouloir « lumière du monde » en continuant à les ignorer ?
Vous nous avez donné, Monseigneur, une image de l’Eglise vue de l’intérieur. L’objectivité appelle aussi un regard porté sur l’Eglise de l’extérieur. Cet autre regard, complémentaire du premier, me paraît tout aussi indispensable pour qui s’interroge sur l’avenir du christianisme.
Le texte de « La lettre ouverte » au format .doc

Lenteur

Je veux ici en faire l’éloge, en une époque où la vitesse est la valeur suprême. Nous venons de connaître les derniers Jeux Olympiques : mais que signifie vraiment courir le cent mètres en moins de dix secondes ? Combien d’animaux, le jaguar ou le guépard par exemple, font beaucoup mieux ! Pourtant les hommes continuent à railler la tortue ou l’escargot : qui osera en faire son animal mascotte ?

Eh bien, c’est mon cas. Il faut apprendre la lenteur, qui permet une grande concentration sur tout ce que l’on fait, et donne au moindre de nos actes poids et densité. Ainsi marcher nous permet de mieux voir le paysage autour de nous que d’utiliser automobile ou avion. Chaque chose mérite que nous jetions sur elle un regard charitable : nous devenons ainsi, par l’attention que nous leur portons, un sauveur de phénomènes. Cela est évident de l’artiste, bien sûr, mais aussi de chacun de nous. Soyons contemplatifs, comme le dit John Cowper Powys dans son Apologie des sens. Jésus aussi préfère Marie la contemplative à Marthe l’active (Luc 10/38-42). S’agiter frénétiquement en tout sens ne mène à rien, sinon à s’oublier et à se détourner de soi-même.
Et même si notre destin nous donne celui de Marthe, d’épousseter et de balayer, il faut faire cela avec concentration et lenteur. « Dieu est présent, disait Sainte Thérèse d’Avila, jusqu’au fond des casseroles. » Dans le bouddhisme zen, on peut trouver l’illumination, le satori, dans la plus humble de nos tâches : rencontrer Bouddha et soi-même le devenir, simplement en balayant la cour.
Pour que le moindre de nos gestes s’auréole d’infini, il nous faut l’accomplir en lui accordant le maximum d’attention. Un proverbe latin dit : Age quod agis, c’est-à-dire : « Fais ce que tu fais ». Comprenez ici l’antanaclase, le miroitement de sens sur le verbe : fais effectivement ce que tu fais, et que tu fais souvent machinalement en pensant à autre chose, c’est-à-dire détourné de toi-même. Le marcheur au walkman : il ne fait bien ni une chose ni une autre, ni marcher ni écouter de la musique. Il est toujours ailleurs et démembré, alors que concentré sur ce qu’il fait il pourrait au contraire être unifié et présent à l’instant, au hic et nunc, à l’ici et maintenant. Et ce cadeau, ce présent du présent sur lequel insistent toutes les spiritualités du monde, seule la lenteur peut nous le donner.