La face cachée de la crise
des vocations

Comme chaque année à pareille époque, les évêques, qui ont encore plus de chance que les autres, du moins de leur point de vue, s’apprêtent à ordonner de nouveaux prêtres. Force est de constater que le nombre des nouveaux ordonnés tombe en dessous de 100, puisqu’ils ne seront que 96 à entrer dans l’« ordre sacerdotal ». Ce qui est singulièrement peu pour un pays comme la France et qui atteste d’une érosion continue jamais inversée ou surmontée, sinon de façon illusoire une année ou l’autre, lorsque l’exception confirme la règle.

La récente nomination de Mgr Pascal Roland, en vue de résoudre le problème de la délicate succession de Mgr Bagnard comme évêque de Belley-Ars, ne saurait faire oublier l’une de ses initiatives, accablante de vérité. Le prélat, un homme classique et doux, lié au cardinal Philippe Barbarin l’archevêque de Lyon, a en effet lancé un audit de son diocèse, aussi bien humain et financier. Le résultat en est très concluant.

Dans trois ans, c’est un déficit de 500.000 euros qu’il faudra éponger. Cet aspect financier est évidemment étroitement lié à la crise de la pratique religieuse non seulement de l’Allier, mais de la France tout entière. Une crise, qui loin de se résorber, s’affirme chaque année davantage.

Nos évêques sont face au mur. De plus, l’ultra-conservatisme accentué des rares jeunes recrues qui se présentent au portillon ne peut que les plonger dans la perplexité sinon le découragement. Et ce n’est pas du côté de Rome qu’ils trouveront des motifs de soulagement. Mais ce serait une erreur de croire que la solution viendrait d’eux. Elle est à inventer tous ensemble. Reste qu’ils ne sont peut-être pas prêts à lâcher prise et à envisager un exercice tout différent de leur mission. Le seraient-ils, au demeurant, qu’ils seraient vite la cible d’intégristes hargneux qui hantent la blogosphère. Cette fin juin est traditionnellement la période des ordinations sacerdotales des prêtres diocésains. Cette année, seuls 96 hommes vont recevoir par l’imposition des mains la mission de servir nos diocèses français. C’est singulièrement peu. Et l’avenir ne s’annonce pas meilleur. Dans ce contexte, il est tentant et suicidaire en même temps de se cramponner à un modèle du sacerdoce, obsolète, et qui est souvent embrassé sur fond d’un imaginaire résistant mal au choc avec la réalité dans les premières années de ministère effectif.

L’enquête de Mgr Roland est un bon point de départ en aval. Sincère et courageux. Mais il faut aller plus loin car les problèmes particuliers ainsi mis à jour ne sont que les symptômes d’un problème beaucoup plus fondamental, l’épuisement d’un système. Ce qui veut dire que le christianisme n’aura d’avenir qu’en se détachant. Mais cela demande en esprit et en acte des initiatives douloureuses et redoutées par beaucoup. Mgr Roland serait-il ce médecin qui dresse le bilan de son patient gravement atteint et renoncerait aux interventions urgentes ?

Lire l’intégralité de notre dossier dans Golias Hebdo n°243

Culture

L’Institut d’Études Politiques de Paris (Sciences-Po) a supprimé en janvier 2012 l’épreuve de culture générale à son concours d’entrée, au motif qu’elle serait inégalitaire, car socialement discriminante. En réalité, cette mesure, entièrement démagogique, est bel et bien suicidaire, et significative de l’actuelle déculturation. Elle est même, comme dit Le Figaro, « beaucoup plus préoccupante que la perte de notre triple A » (Source : « Devenons-nous incultes ? », Enquête de Télérama, n°3255, p.36).

Certes il y a ce que dit Michel Serres, selon lequel Internet soulagerait notre mémoire, et rendrait notre cerveau plus disponible pour « l’intuition novatrice et vivace » (source citée, p.39). Cela me fait penser au mot charmant de Sacha Guitry : « À quoi bon apprendre ce qu’il y a dans les livres, puisque cela y est ? » Prenons garde toutefois que cela peut ne pas y être toujours, et qu’en cas de survenue d’un régime totalitaire brûlant les livres, il peut être bon de l’apprendre par cœur, pour le préserver : voyez Fahrenheit 451, roman de science-fiction dystopique de Ray Bradbury publié en 1953, et porté au cinéma par François Truffaut en 1966. Internet lui-même n’est pas à l’abri d’une apocalypse planétaire, et tous les ordinateurs du monde ne valent pas la mémoire d’un cerveau humain.

Mais au fond, que trouve-t-on sur Internet ? Des informations seules, à supposer même qu’elles soient exactes, ce qui n’est pas toujours le cas car elles ne sont que très rarement filtrées. Or la culture n’est pas un assemblage d’informations, mais la capacité de leur donner un sens par confection de liens entre elles, ce qui est le propre de l’intelligence (inter-legere : établir des liens). Comme disait Pirandello : « Les faits sont comme des sacs : quand ils sont vides, ils ne tiennent pas debout. » Leur mise en perspective est essentielle, et permet leur compréhension. C’est pourquoi j’ai intitulé le livre que j’ai écrit naguère pour préparer les étudiants à l’épreuve de Sciences-Po : Comprendre la culture générale (Ellipses, 1991). Internet peut rendre service aux chercheurs en facilitant leurs vérifications, mais pas à ceux dont la cervelle est vide. À ceux-là il faut un guide, un professeur, des années d’étude pour transformer l’information en connaissance, et véritablement accéder à la culture.

Seybah Dagoma, plus qu’un symbole, « une femme de gauche »

Elle est jeune, femme et noire. Trois handicaps en politique qui visiblement n’en n’ont pas été pour elle.

Le 17 juin, avec 70,10 % des voix, Seybah Dagoma, tout juste 34 ans, a été élue députée de la 5e circonscription de Paris (3e et 10e arrondissements), battant son rival UMP Benjamin Lancar.

Investie dans une circonscription acquise au PS, elle avait toutes les chances d’être élue. Les partis politiques n’investissent donc pas les femmes seulement dans des circonscriptions difficiles à gagner ? « La preuve que non ! »

Un symbole de la parité et de la diversité Seybah Dagoma ? Elle espère plutôt avoir été investie par son parti pour ses compétences et « son expérience politique et de terrain ».

Et elle aimerait se détacher de l’étiquette d’élue de la diversité qui lui colle déjà à la peau : « Le sexe, l’âge ou la condition sociale ne garantissent en rien la qualité des lois votées, mais il est important d’avoir cette diversité. L’ancienne Assemblée nationale constituée à 18,5 % de femmes, avec une moyenne d’âge des députés de 52 ans, et une sur-représentation des catégories professionnelles supérieures, n’était pas satisfaisante. »

Seule Noire d’origine africaine du nouvel hémicycle, elle se dit « avant tout une femme politique, une femme de gauche ». Et socialiste.

Sourcils froncés, elle rechigne à parler de ses origines et de sa vie privée, elle préfère parler de son « engagement [à elle] ».

Elle livrera au compte-gouttes quelques éléments de son parcours atypique. Née à Nantes de parents tchadiens, elle est élevée par sa mère « de condition très modeste » et grandit à Sarcelles dans le Val-d’Oise. Un pur produit de « l’école de la République ».

C’est pourquoi elle se dit heureuse d’appartenir à un parti « dont le président met l’éducation au cœur de tout ». « L’école a été laissée en piteux état. La République c’est permettre à tous les enfants de se réaliser. La reproduction des élites on sait ce que cela veut dire… »

Elle se dit impatiente de se mettre au travail. Avec pour tâche la plus urgente l’élaboration de la nouvelle loi sur le harcèlement sexuel.

Ses priorités ? L’emploi, le logement, la santé, l’éducation…

Et pour les femmes ? « Violences, rémunérations, soutien aux femmes en situation de mono-parentalité, emploi, précarité… La tâche est énorme ! »

Globalement, c’est un programme « de justice sociale » qu’elle porte avec conviction.

Cette avocate « spécialisée dans les entreprises en difficulté » n’exerce plus depuis son mandat de conseillère à la mairie de Paris. Après un engagement associatif, notamment par le biais du soutien scolaire, elle décide de militer au parti socialiste «par l’action et la réflexion». Elle est membre fondatrice du laboratoire d’idées Terra Nova et membre du conseil d’orientation scientifique de la Fondation Jean-Jaurès. Elle se présente aux municipales à Paris en 2008, sur la liste de Bertrand Delanoë, « qui lui a fait confiance ». Elle était, jusqu’au 17 juin, adjointe au maire de Paris à l’économie sociale et solidaire.

Candidate pour la première fois, elle est élue députée. Un parcours sans fautes.

La politique, c’est donc si facile aujourd’hui pour une jeune femme ?

« Maman » les-yeux-qui-brillent-quand-elle-en-parle d’un petit garçon de 2 ans, Seybah Dagoma reconnait que, sans la compréhension et l’aide de son compagnon, la campagne des législatives n’aurait pas été possible…

Catherine Capdeville – EGALITE

source et lien url : http://www.egalite-infos.fr/2012/06/20/seybah-dagoma-plus-quun-symbole-%C2%AB-une-femme-de-gauche-%C2%BB/

Bricq et sa « promotion » : le mensonge dans ses meubles

On n’avait rien compris. Le débarquement de Nicole Bricq du ministère de l’écologie, à l’occasion du remaniement, et sa nomination au Commerce extérieur, c’était « une promotion ». Ce doit être vrai, puisque c’est Bricq elle-même, sans doute encore sous le coup de la joie, qui l’a confié à son amie Cécile Duflot. Ce doit être encore plus vrai, puisque Duflot, transportée d’enthousiasme, l’a répété à Aphatie sur RTL.

Duflot, jeune ministre en jean et en RER, qui ne mange pas du pain du pouvoir, n’aurait tout de même pas colporté un mensonge éhonté. Tous les mal-pensants, qui expliquaient depuis la fin de semaine que Bricq avait été débarquée pour rassurer la Shell, fort inquiète que l’on lui interdise de forer au large de la Guyane, n’avaient donc rien compris. Débarquée en quelques semaines sur pression de hauts intérêts, Bricq n’est donc pas le Bockel de Ayrault. Ce haut fait a été récompensé par une promotion.

Ce qui laisse un goût de pétrole dans la bouche, ce n’est pas le débarquement de Nicole Bricq. C’est son absurde tentative de camouflage. Après tout, on peut comprendre que Bricq soit débarquée parce qu’en exigeant que les permis de forer, accordés à Shell en 2001, soient « remis sur la table », elle avait adopté une position juridiquement intenable, et donc commis une erreur politique (si toutefois cette analyse juridique est fondée). On peut même comprendre que Shell, appuyée sur un code minier dont on découvre à l’occasion qu’il date de 1906, défende ses intérêts. On pourrait même -voyez jusqu’où l’on pousse la compréhension- comprendre que le gouvernement se rende aux arguments, juridiquement fondés, de Shell.

Ce que l’on ne peut pas comprendre, c’est après quelques semaines de gouvernement le retour du mensonge, du mensonge le plus insolent, le plus épais, comme fond de sauce du discours du pouvoir. On devrait pourtant être habitués. Que NKM, ancienne porte-parole du candidat Sarkozy, explique aujourd’hui que son voisin de bureau, le conseiller Buisson, voulait « faire gagner Maurras », cela ne choque pas: ce sont les règlements de compte d’après défaite et, circonstance atténuante, c’est la droite. On voulait croire que la gauche du normal Hollande, de l’honnête Ayrault, aurait une autre pratique de la langue du pouvoir. Mais le mensonge s’est résinstallé dans ses meubles. Et il faudra attendre que Duflot soit, comme aujourd’hui NKM, revenue à la vie civile, pour qu’elle livre le fond de sa pensée, si toutefois ce fond est encore repérable par les bathyscaphes.

Par Daniel Schneidermann | Fondateur d’@rrêt sur images

Propriétaires, locataires : une nouvelle ligne de fracture sociale

Les quinze dernières années ont été marquées par une hausse des prix de l’immobilier largement déconnectée de l’évolution des revenus des ménages. Une analyse du Crédoc.

Entre 1996 et 2011, les prix des logements anciens ont été multipliés par 2,5 et les loyers par 1,6, tandis que le revenu était multiplié par 1,5. Les travaux menés par le CRÉDOC montrent qu’au-delà des vacances, des loisirs et de la culture, les dépenses de logement empiètent sur des postes moins attendus comme le transport, l’équipement du foyer ou même l’alimentation et la santé. Les familles avec enfants, notamment les familles nombreuses et monoparentales, sont particulièrement touchées : leur « surface de vie » stagne ou diminue alors que celle des ménages sans enfant augmente. L’augmentation de la valeur des logements a aussi eu pour conséquence de creuser le fossé entre les propriétaires, qui jouissent d’un patrimoine s’appréciant de jour en jour, et les locataires, qui se sentent de plus en plus vulnérables et déclassés socialement. De fait, le rêve de nombre de nos concitoyens de devenir un jour propriétaire cède aujourd’hui la place au souhait de bénéficier de conditions de logement confortables à un coût raisonnable.

Un logement confortable à un coût raisonnable pour tous

Les Français réaffirment à intervalle régulier leur désir d’être un jour propriétaire. Posséder une maison est ainsi la situation « idéale » pour 77 % de la population et la moitié des locataires désirent acquérir leur logement dans un avenir proche. Les pouvoirs publics ont, de longue date, cherché à accompagner cette aspiration à travers des dispositifs de soutien à l’accession à la propriété. Mais ce rêve se heurte à l’augmentation continue des prix de l’immobilier depuis quinze ans, laquelle a rendu l’acquisition d’un logement difficile pour les catégories populaires et les classes moyennes.

L’accession à la propriété s’est aussi traduite par des compromis en termes de surface, par un éloignement des centres-villes, une augmentation des temps et des coûts de transport pour aller travailler, un allongement des durées d’emprunt, voire des risques de surendettement au moindre incident de vie (divorce, perte d’emploi, maladie…). Dans le même temps, l’augmentation du coût du logement ne s’est pas toujours accompagnée d’une amélioration de la qualité des habitats dans l’Hexagone, qui reste très moyenne lorsqu’on la compare à celle de nos voisins européens. Autant de raisons qui expliquent probablement qu’aujourd’hui huit Français sur dix préfèrent que « tout le monde puisse disposer d’un logement confortable pour un coût raisonnable » plutôt que « tout le monde puisse devenir propriétaire de son logement ».

Le choix de devenir propriétaire ou rester locataire n’en est plus vraiment un

Il y a quinze ans, les locataires et les accédants à la propriété avaient des revenus très similaires (voir encadré) et la location n’était pas toujours perçue comme une solution par défaut. Même parmi des foyers aux revenus confortables, certains préféraient louer leur logement pour être plus mobiles, être en mesure de se saisir plus facilement d’opportunités professionnelles ou adapter leur logement à leur situation personnelle ou familiale. L’augmentation des prix de l’immobilier a changé la donne.

Tout d’abord, le mouvement d’accession à la propriété a surtout concerné les ménages les plus aisés : alors que 73 % des hauts revenus sont aujourd’hui propriétaires de leur logement (contre 62 % en 1990), les personnes en bas de l’échelle sociale et les classes moyennes ont vu leurs perspectives de devenir un jour propriétaires s’éloigner : seuls 31 % des bas revenus sont aujourd’hui propriétaires, contre 51 % en 1990. La pression financière est telle qu’il est presque obligatoire de combiner deux salaires pour pouvoir acheter son logement. 62 % des accédants à la propriété sont des couples bi-actifs ; la proportion n’était que de 35 % en 1990. Or, les parcours familiaux sont moins linéaires que par le passé : l’âge de la première union a reculé en raison de la poursuite plus fréquente d’études supérieures, et les phases de séparation entre des périodes de vie en couple se multiplient. Aujourd’hui plus d’un locataire sur deux est célibataire, veuf ou divorcé (54 % soit + 17 points par rapport au début des années 80). Alors que seul un tiers des propriétaires sans emprunt et moins d’un accédant à la propriété sur cinq ne vivent pas en couple (respectivement + 4 points, + 6 points par rapport à 1980).

En un mot, le parc locatif est devenu, progressivement, de plus en plus marqué sociologiquement en accueillant toujours plus de ménages jeunes, célibataires et aux revenus modestes. Si bien que la hausse des loyers, pourtant moins spectaculaire que celle des prix à l’achat, pèse de plus en plus lourd sur le budget des locataires.

Les dépenses de logement pèsent sur la qualité de vie

Ces évolutions ne sont pas sans effet sur les conditions de vie de la population. Première conséquence, il devient difficile pour les familles d’adapter leur logement à leur configuration familiale. Les foyers avec enfants, en particulier, semblent avoir été contraints de consentir des sacrifices en termes d’espace. Alors que les personnes vivant seules ou en couple sans enfant ont gagné respectivement + 0,4 et + 0,5 pièces par personne en 30 ans, l’amélioration a été plus timide pour les familles monoparentales (+ 0,2 pièces), les couples avec enfants (+0,1) et les familles nombreuses (stable).

Lorsque l’on compare le nombre d’enfants considéré comme « idéal » par les Français et le nombre d’enfants effectivement présents dans le foyer, le décalage entre rêve et réalité apparaît d’autant plus important que l’espace disponible est restreint : 70 % des personnes habitant des logements d’une ou deux pièces expriment une certaine frustration, contre 56 % de celles résidant dans 3 pièces, et 33 % dans 4 pièces. De fait, la part des familles nombreuses parmi les accédants à la propriété diminue rapidement (30 % en 1980, contre 17 % aujourd’hui).

Les dépenses de logement empiètent aussi progressivement sur la consommation. Comme on pouvait s’y attendre, les loisirs, la culture et les vacances font partie des premières coupes budgétaires. Après une décennie de progression, le taux de départ en vacances a, depuis 1995, plutôt tendance à diminuer en moyenne. La baisse est surtout sensible chez les personnes qui jugent que leurs dépenses de logement représentent une lourde charge financière : entre 1980 et 2010, leur taux de départ est ainsi passé de 60 % à 47 %, tandis que celui des foyers jugeant que leurs dépenses de logement sont acceptables s’est maintenu à 60 %. Plus préoccupant, les sommes consacrées à se loger impactent des postes de dépenses essentiels comme l’alimentation, les transports ou la santé. L’alimentation est d’ailleurs aujourd’hui un des postes qui subit la plus forte augmentation du sentiment de privation : 44 % des foyers ayant de lourdes charges de logement déclarent devoir se restreindre en matière d’alimentation ; le taux a augmenté de 23 points par rapport à 1980. De même, 17 % des ménages avec d’importantes charges de logement sont en situation de précarité énergétique, contre 7 % lorsque les sommes consacrées à se loger sont raisonnables.

L’impact financier des dépenses de logement sur les autres postes est confirmé par les analyses neutralisant les effets liés à la composition de la famille, à l’âge ou aux revenus. Les dépenses de santé sont, elles aussi, affectées : lorsque le ménage doit dépenser plus de 20 % de ses ressources pour se loger, il se voit contraint de réduire ses dépenses de santé de 27 euros par mois. De même, 44 % des personnes éprouvant des difficultés à faire face à leurs dépenses de logement déclarent devoir s’imposer des restrictions en matière de soins ; cette proportion s’est accrue de 23 points en l’espace de 30 ans.

Une paupérisation relative des locataires

La proportion de propriétaires a tendance à progresser en France : entre 1978 et 2010, elle est passée de 47 % à 58 %. Cette progression ne s’est pas déroulée de manière homogène au sein de la population. Alors que les catégories aisées sont devenues de plus en plus souvent propriétaires, la part de propriétaires chez les bas revenus et la classe moyenne inférieure a diminué. Au début des années 1980, les propriétaires sans emprunt et les locataires présentaient des niveaux de revenus similaires. Aujourd’hui, les locataires disposent, en moyenne, d’un revenu inférieur de 11 % à la moyenne ; les propriétaires ayant fini de rembourser leur emprunt ont amélioré leur situation financière et jouissent de revenus supérieurs de 7 % à la moyenne ; les accédants à la propriété disposent, quant à eux, de revenus supérieurs de 25 % à la moyenne nationale.

Les propriétaires bénéficient d’un « effet de richesse », surtout dans les phases de hausse des prix

Tout le monde n’est pas perdant dans cette hausse des prix des logements. Le patrimoine des propriétaires a en effet considérablement augmenté. Un ménage qui a acheté un appartement ou une maison il y a 15 ans au prix de 200 000 e dispose aujourd’hui d’un patrimoine de 500 000 euros. La valeur de ce patrimoine s’est accrue de 1 670 euros chaque mois entre 1996 et 2011. Bien entendu, tant que le logement n’est pas revendu, ces gains financiers ne peuvent pas être consommés : ils représentent une plus-value latente, mais bien réelle.

Les ménages propriétaires sont bien conscients de cet enrichissement : leur situation financière est moins précaire, ils savent qu’ils peuvent mobiliser leur patrimoine en cas de besoin, anticipent la valeur de revente et peuvent être tentés d’indexer leur niveau de vie en partie sur la valeur de leur patrimoine. De fait, les accédants à la propriété, qui doivent pourtant assumer d’importantes charges de logement, sont mieux équipés que les locataires en lave-vaisselle (78 % contre 31 %), en appareil photo numérique (90 % contre 68 %), en internet (90 % contre 66 %), et en voiture (96 % contre 68 %). Certes, les locataires et les propriétaires ne se situent pas au même moment de leur cycle de vie. Mais le sous-équipement des locataires reste réel même lorsqu’on neutralise les effets liés au revenu, à l’âge, à la composition du foyer ou au statut matrimonial.

L’effet de richesse a aussi des effets psychologiques

Être propriétaire de son logement est un facteur de rassurance, être locataire a aujourd’hui tendance à fragiliser. 32 % des locataires peuvent être qualifiés de « très inquiets » : ils sont préoccupés à la fois par les risques de maladie grave, d’accident de la route, d’agression dans la rue, d’accident de centrale nucléaire et même du risque de guerre. Seuls 21 % des accédants à la propriété partagent cette anxiété généralisée. Alors qu’au milieu des années 1980, la proportion de personnes très inquiètes avoisinait en moyenne 28 % indépendamment du statut d’occupation, les écarts n’ont eu de cesse de s’accroître depuis. Et cela, alors même que le profil sociodémographique des propriétaires (en moyenne plus âgés et moins diplômés) aurait pu augmenter leur aversion aux risques.

La pression psychologique sur les locataires trouve un autre écho dans la proportion de personnes souffrant d’insomnies et de nervosité, beaucoup plus forte lorsque le foyer est en prise avec des difficultés financières de logement (respectivement 37 % et 45 %) que dans le reste de la population (30 % et 34 %). L’écart n’était pas si marqué dans les années 1980. Finalement, à mesure que les prix des logements augmentent, le fossé se creuse entre ceux qui ont pu accéder à la propriété et ceux qui se sentent piégés dans le parc locatif. Les premiers voient leur patrimoine augmenter plus vite que leurs revenus, ils bénéficient d’effets de richesse qui rejaillissent à la fois sur leurs conditions de vie matérielles et sur leur confiance dans l’avenir. Les seconds voient leurs charges de logement augmenter plus vite que leurs revenus et la marche pour accéder à la propriété devient trop haute.

Le statut d’occupation du logement est ainsi devenu, en une vingtaine d’années seulement, un marqueur social aussi fort que le niveau de revenu. Sur 46 indicateurs témoignant des conditions de vie et des aspirations de chacun (en matière d’équipement, de vie sociale, de pratiques culturelles, de modes de consommation, de santé, d’opinions, de moral économique, etc.) le fait d’être locataire ou propriétaire reflète des différences d’attitude dans 85 % des cas, alors que les disparités de revenus sont explicatives dans 80 % des cas.

Propriétaires, locataires : une nouvelle ligne de fracture sociale de Mélanie Babès, Régis Bigot et Sandra Hoibian – Crédoc – n° 248 • ISSN 0295-9976 • mars 2012

Sources :
– Les résultats présentés ici sont extraits d’un rapport du CRÉDOC, Les dommages collatéraux de la crise du logement sur les conditions de vie de la population, M. Babes, R. Bigot et S. Hoibian – Cahier de recherche du CRÉDOC, n° 281, décembre 2011.

– Enquête « Conditions de vie et Aspirations » du CRÉDOC qui interroge en face-à-face, deux fois par an un échantillon représentatif de la population de 2000 personnes, âgées de 18 ans et plus, sélectionnées selon la méthode des quotas. Ces quotas (région, taille d’agglomération, âge – sexe, PCS) sont calculés d’après les résultats du dernier recensement de la population. Un redressement est effectué pour assurer la représentativité par rapport à la population nationale.

– Enquête Budget des familles de l’Insee, portant sur l’ensemble des postes de consommation de 10 000 ménages français en 2006.

– Les inégalités face au coût du logement se sont creusées entre 1996 et 2006, Pierrette Briant, France, portrait social, Insee, 2011.

– L’accession, à quel prix ? La baisse des taux alourdit l’effort global des ménages, Jean Bovieux et Bernard Vorms, Habitat actualités, Anil, avril 2007.

Lien url : http://www.inegalites.fr/spip.php?article1587&id_mot=30

Modèles primaire extractif et agro-exportateur et biens naturels communs

« Menacés de dilution, de fragmentation ou de répression dans les pays où les gouvernements sont restés ou revenus dans les courants dominants du néolibéralisme et du ”consensus de Washington” ; guettés par l’instrumentalisation, la cooptation ou l’institutionnalisation dans ceux où les pouvoirs se sont attelés, peu ou prou, à récupérer en souveraineté et à redistribuer les dividendes des richesses exportées, les protestataires et leurs pressions émancipatrices offrent un visage pluriel » (Bernard Duterme) dans son éditorial.

L’auteur souligne aussi « un air de famille commun aux nouvelles équipes de gauche portées au pouvoir », « toutes vont signifier, d’une façon ou d’une autre, un certain ”retour à l’État”, la promotion de nouvelles politiques sociales, un mouvement volontariste de réappropriation des ressources naturelles et un intérêt pour des formes d’intégration latino-américaine alternatives à celles subordonnées aux États-Unis ». Parallèlement des luttes se développent, portées par des organisations indigènes, paysannes ou sans terre, etc, qui revendiquent, entre autres « la reconnaissance culturelle, le respect de l’environnement et la revalorisation de la démocratie ». Ces deux axes entrent plus ou moins en collision. D’autant, qu’au delà des « avancées » dans le social, les droits des populations indigènes, les politiques redistributives ou souverainistes « avec des intensités elles aussi variables, clientélisme, corruption, insécurité, criminalité, narcotrafic, évasion fiscale, inégalités, inflation… continuent à miner la plupart des sociétés latino-américaines, sur fond de faiblesses des institutions démocratiques et de consolidation de la structure primaire, extractive et agroexportatrice, de l’économie. » (souligné par moi)

En première partie des éclairages nationaux, Amérique du sud puis Mexique, Amérique centrale et Caraïbes, quelques éléments souvent peu traités :

la Colombie dont l’approfondissement du modèle néolibéral et la priorité accordée aux dépenses militaires,

le Venezuela dont la place de l’économie rentière (pétrole) et la faible autonomie du « mouvement populaire »,

le Brésil dont les processus d’institutionnalisation, en particulier « le déclin du parti des travailleurs en tant qu’espace de formulation » d’un référent stratégique, la place des contestations, du Mouvement des Sans Terre (MST),

l’Équateur dont le modèle fortement redistributeur mais reposant « sur des formes conventionnelles d’exploitation des ressources naturelles », en opposition avec le « bien vivre »,

le Pérou et les mobilisations en défense des « ressources comme biens collectifs communs, fondamentaux à la survie des communautés », mais aussi le poursuite du développement suivant un « modèle extractiviste de reprimarisation de l’économie »,

la Bolivie, « La Bolivie est aujourd’hui politiquement plus égalitaire qu’auparavant et de puissants processus de ”citoyennisation” politique, symbolique et dans une moindre mesure économique, sont à l’œuvre », avec aussi les oppositions entre « desarrolista » (développementaliste) et « « vivir bien », sans oublier les faiblesses institutionnelles,

et aussi le Paraguay, l’Uruguay, le Chili,

le Mexique dont la mal-nommée guerre contre le narco-trafic « Loin d’engranger des victoires durables, l’action du gouvernement semble plutôt avoir aggravé la violence et la décomposition de la société ». Je suis étonné du non traitement des Maquiladoras et de l’immigration vers les États-Unis et de leurs conséquences pour l’économie et les populations,

Le Guatemala dont la criminalisation des luttes « plus sévère encore lorsque leurs protagonistes sont indigènes et que les intérêts du capital sont en jeu »,

El Salvador et les mobilisations « contre les méga-projets d’infrastructure »,

le Honduras et l’accaparement des terres par agro-industrie,

sans oublier le Nicaragua, le Costa Rica, Panama, Haiti et son système clientélisme, la République dominicaine,

Cuba et la « libéralisation économique ». Janette Habel souligne que les causes historiques et politiques de la situation actuelle sont omises, ou « Les responsabilités des dirigeants au pouvoir depuis un demi-siècle sont ignorées » et « Pourtant depuis cinquante ans, les Cubains n’ont jamais eu le pouvoir de contester les orientations prises au plan national ». L’auteure revient aussi sur l’accroissement des inégalités « raciales » et l’amélioration de la reconnaissance des « identités sexuelles ».

La seconde partie de l’ouvrage est consacrée aux analyses transversales, en particulier l’impact des mouvements indigènes, entre autres, sur le droit et les constitutions ou l’autonomie des territoires ; les bilans possibles sur « une décennie de luttes et de changements ». Deux citations sur ce sujet « Dépossédées ou menacées d’expropriation, craignant pour leurs terres, leur travail et leurs conditions de vie, beaucoup de ces organisations ont trouvé une identification politique dans leur dépossession (les sans-terre, les sans-travail, les sans-abri), dans les conditions sociopolitiques sur lesquelles s’érigeait la dépossession (les indigènes) ou la logique de vie communautaire menacée (les mouvements d’habitants, les assemblées citoyennes) » et « Une série de pratiques collectives liées à l’autogestion, à la satisfaction de certaines nécessités sociales ou à des formes de gestion autonome des affaires publiques a ainsi fait écho à l’une des propositions les plus connues des autonomies territoriales indigènes ».

J’indique de profondes divergences avec le dernier article de bilan, peu critique avec « la thèse de l’unité entre la bourgeoisie nationale et le mouvement populaire ouvrier-paysan-étudiant » et ses conséquences dramatiques pour les mouvements populaires ; ou les penchants essentialistes sur la place des femmes « à la fois porteuses de la vie et d’une perception du monde propre » ; sans oublier la caractérisation comme « socialiste » des régimes dans le Sud-est asiatique, le monde soviétique et euro-oriental ; ou les caractérisations sur le bloc historique et le programme de développement au Brésil.

Malgré cela, nous sommes ici, loin des réductions des apologistes néolibéraux du Brésil ou des « critiques » du « populisme ». Les expériences en Amérique latine, leurs limites, la place de l’auto-organisation (il est de ce point de vue regrettable que les expériences d’autogestion n’aient pas été plus mises en avant), la place de la rente extractive, celle des mobilisations « indien-ne-s » couplées à la sauvegarde de l’environnement permettent de mieux percevoir les contradictions des politiques des gouvernements, en particulier « progressistes ».

Alternatives sud : État des résistances dans le Sud. Amérique latine

CETRI et Editions Syllepse (www.syllepse.net), Louvain-La-neuve 2011, 240 pages, 13 euros

Didier Epsztajn

source et lien url : http://entreleslignesentrelesmots.wordpress.com/2012/06/22/modeles-primaire-extractif-et-agro-exportateur-et-biens-naturels-communs/

Les timides ouvertures du cardinal Filoni

Agé de 66 ans, le cardinal Fernando Filoni a été un temps le Substitut de la Secrétaire d’Etat. Cet excellent administrateur préside actuellement la Congrégation pour l’évangélisation des peuples est très connu pour ses réticences à l’orientation trop restauratrice de l’actuel Pontificat et, en particulier, la complaisance manifesté à l’endroit des intégristes.

Il est l’un des cinq ou six prétendants les plus crédibles à la succession du cardinal Tarcisio Bertone comme Secrétaire d’Etat, même si un certain désaccord idéologique avec les Ratzingériens rend sa désignation moins probable.
Nuancé comme à son habitude, le cardinal Filoni souligne qu’il revient à tous les catholiques « d’aider l’Eglise en Chine, aussi bien celle dite « clandestine » que celle dite, de façon incorrecte, patriotique, à considérer la situation de façon différente. Car les deux communautés se retrouveront unies en Christ. » Un message d’espérance aux antipodes des invectives cassantes du cardinal Zen, ancien archevêque de Hong-Kong contre l’Eglise patriotique. Par ailleurs, Mgr Filoni semble relativiser la stricte soumission canonique des évêque de Chine au Pape, d’importance relative il est vrai face à d’autres dé fis : «  En Chine comme ailleurs, nous demandons que les évêques soient de bons évêques, dignes de leur charge ». Et cela prime sur la régularisation de la situation vis-à-vis de Rome. Comme pour enfoncer le clou, le cardinal ajoute que « les évêques sont également citoyens de leur propre pays et doivent être loyaux envers lui »,
Avec beaucoup de franchise et de clarté, Filoni condamne également la guerre d’Irak dont il dénonce le caractère absurde et meurtrier. D’aucuns disent que Filoni pourrait renouer avec l’esprit du grand cardinal Casaroli, qui fut un excellent Secrétaire d’Etat du Vatican de 1979 à 1990…

Baptême / eucharistie : L’Eglise peut-elle refuser un sacrement ?

C’est une question qui n’est pas nouvelle et qui divise la communauté ecclésiale depuis les origines. On sait la forme qu’elle a prise avec la querelle des « lapsi » autrement dit de la réintégration des fidèles qui avaient eu peur des persécutions et avaient renié leur foi sous la pression. D’aucuns faisaient preuve d’intransigeance et estimaient que ces fidèles s’étaient désormais perdus. D’autres, en revanche, estimaient qu’à toute faute miséricorde et qu’il était en fait possible de leur pardonner. Et donc de les réintégrer dans la communion des sacrements.

Aujourd’hui le problème se pose de façon un peu différente, au moins en France. Si aux Etats Unis des prélats ultra-réactionnaires comme Mgr Charles Chaput, l’archevêque de Philadelphie, refusent les sacrements pour exercer une pression idéologique en faveur des positions les plus intransigeantes, en France nombre de prêtres sont peinés, sinon exaspérés, par une demande récurrente des sacrements de la part de personnes ne manifestant guère de souci de la foi, et même pas de sa quête, et s’adressant un peu à l’Eglise comme pour solliciter un gri-gri protecteur. Tel curé alsacien me confia un jour qu’une famille avait demandé le baptême pour un petit enfant afin…qu’il ne pleure plus la nuit et ne la réveille! C’est le grand retour du paganisme et de la magie. On peut donc comprendre la réaction des prêtres qui en ont marre de distribuer automatiquement des sacrements à des gens qui au fond se fichent comme d’ une guigne de ce qu’ils signifient vraiment. C’est à cette lumière qu’il faut comprendre la réaction de ce curé du Doubs, non désavoué par l’archevêque de Besançon, Mgr André Lacrampe, qui a refusé le baptême à un bébé de deux ans dans la mesure où les parents n’envoyaient pas au catéchisme les deux frères du candidat malgré lui à l’entrée dans la vie chrétienne. Sur le fond, on ne peut pas lui donner entièrement et unilatéralement tort. D’ailleurs, la logique même du baptême, qui n’est pas un coup de baguette magique, suppose comme fondé un espoir que l’enfant soit éduqué chrétiennement.

Il est certain que l’Eglise ne peut chercher à faire du chiffre ! Elle préfère insister sur l’importance du sacrement. Elle veut se situer dans une ligne médiane entre l’intransigeance et la complaisance, qui n’est, certes, pas facile à tenir. Comme le résume volontiers Mgr Bernard Podvin, porte-parole de la conférence épiscopale : « .Nous sommes en permanence sur une ligne de crête entre le devoir d’accueil et la nécessité de ne pas brader ce sacrement ». Certes.
Pour comprendre la situation, il faut se souvenir qu’autrefois il était considéré comme important que le plus grand nombre d’enfants en bas âge soit baptisé, pour assurer aux petits chrétiens un vrai salut sans cela douteux. Or, aujourd’hui, cela a changé et on mise davantage sur l’engagement, sur la vérité existentielle de ce qui est célébré. Mais les gens ne le savent pas toujours. Ils en sont restés à l’ancienne théologie qui a tout de même perduré pendant quelques années. Les nouvelles orientations – enfin … nouvelles…- leur semblent donc relever d’un oukase clérical de plus, d’autant plus incompréhensible qu’il semble en contradiction avec ce qui précède.

Quelle est alors la solution ? Une fois de plus elle se trouve en amont. Et elle vaut aussi pour la question de l’opportunité de célébrer l’eucharistie dans telle ou telle circonstance. Il y a une trentaine d’années, le théologien strasbourgeois Charles Wackenheim avait commis un excellent ouvrage sous le titre « entre la magie et la routine la messe ». Il montrait l’absurdité et la pauvreté en imagination d’un recours constant et trop facile à l’eucharistie plutôt qu’à d’autres types de rassemblement. Y compris le dimanche matin au « Jour du Seigneur ». Cette sacramentalisation à outrance galvaudait en même temps le véritable sens existentiel de l’eucharistie.

La solution n’est certes pas de sembler fermer à nouveau des portes et de revenir à une sorte de discipline de l’ »arcane » limitant l’accès aux sacrements. En fait, c’est une nouvelle vision d’ensemble de la vie chrétienne comme première, les célébrations n’étant qu’à son service et ne prenant sens que par elle, ce qui en relativise l’importance et en même temps permet de les vivre de façon plus authentique, qu’il faut réinventer. C’est d’abord cette vie qui doit être au centre et non des gestes rituels pour suggestifs et importants qu’ils soient. Dans cette perspective, il ne s’agira certes pas de comptabiliser les célébrations, de distribuer le plus possible les sacrements et de mesurer le succès de la bonne nouvelle au nombre de baptêmes, de confirmations ou de communion. Cela demande bien entendu un vrai changement de perspective.

Mais cet horizon n’a rien à voir avec une nouvelle forme d’intransigeantisme sur fond de domination cléricale ou néo-cléricale. Comme s’il revenait à l’homme de déterminer qui est digne de communier par exemple ! Alors que selon la plus ancienne théologie des sacrements la communion est justement sacrement de pardon et concorde retrouvée. Nos prêtres ont raison de vouloir que les sacrements aient du sens ! Mais il ne faut pas davantage oublier ce vieux principe de Thomas d’Aquin : « sacramenta propter homines ». (les sacrements sont pour les hommes).

La revanche des bedeaux – 3ème épisode

Résumé de l’épisode précédent
François, le sacristain, a déjà rencontré Gabriel, l’ex-secrétaire épiscopal, pour lui faire part des doléances de quelques collègues concernant des abus de pouvoir de leur curé et qui a entraîné le suicide du sacristain de la cathédrale. Ils ont décidé de se revoir.

Le deuxième jeudi du mois, après avoir parcouru une trentaine de kilomètres à vélo, François parvenait à la fermette où Gabriel et sa sœur lui offrirent un café.
« Avant tout, je te propose de nous tutoyer pour être plus à l’aise. Dis-moi, pour rencontrer les sacristains, tu ne te déplaces qu’en vélo ?
– Ben oui ! C’est plus pratique et de toute façon je n’ai pas le choix, il n’y a pas d’autocars qui desservent les patelins où je me rends.
– D’après ce que m’a dit Antoine, tu n’as pas supporté que l’Eglise ait refusé un enterrement religieux au sacristain qui s’est pendu ! Le pauvre, il ne se plaignait jamais sauf la dernière fois que je l’ai vu, le soir du Jeudi Saint ; il était assis dans la sacristie où il se tordait de douleurs dans le dos. Il devait avoir un genre d’hernie discale mais il m’a demandé de n’en souffler mot à personne et surtout pas à sa femme pour ne pas l’inquiéter. Quand j’ai su, quelques semaines plus tard, qu’il s’était pendu, je m’en suis voulu de ne pas l’avoir forcé à consulter un toubib. C’est malheureux à dire, mais son curé était complètement obnubilé par la crainte de ne pas être à la hauteur pour recevoir l’évêque ! Toutefois, quelque chose me chiffonne : il aimait la vie, il était profondément croyant et je ne m’explique pas son geste. A mon avis, sa femme nous cache quelque chose. Bon, parlons du résultat de tes visites. »
Après avoir écouté les exigences des différents curés, Gabriel extirpa d’un tiroir un bloc de papier à lettres et cinq enveloppes.
«  A chacun des cinq curés dont se plaignent leurs sacristains, j’ai écrit avant ta visite une lettre dont le début et la formule finale sont identiques :
Monsieur le curé,
Je suis un vieux cousin alsacien de votre évêque chez qui j’ai récemment passé une semaine. Nous nous étions perdus de vue et c’est avec un plaisir mêlé d’émotion que nous avons évoqué des souvenirs communs. Au cours de nos dîners en tête-à-tête, il m’a confié quelques-uns de ses soucis, notamment ceux que lui occasionnent certains curés de son diocèse qu’il juge laxistes ou petit-bourgeois ou trop exigeants.
A son insu, j’ai donc décidé de vous dévoiler ses reproches en même temps que ses desiderata.
… Dans l’espoir de voir cette requête aboutir, je vous prie de croire, Monsieur le
curé, en mes sentiments filiaux.
NB : Ci-dessous, retrouvé dans une lettre, le blason de l’évêché que j’ai découpé et collé
Signé : Alphonse Herrtrich

«  Qui est cet Alphonse Herrtrich ?
– C’est le nom d’un de mes cousins, mort depuis bien longtemps. Je t’invite à revenir jeudi prochain pour te montrer la suite adaptée à chaque curé. »
Après avoir réintégré sa mansarde, François dormit mal. Il se torturait les méninges pour deviner ce que Gabriel pouvait bien raconter sans le compromettre.
Le jeudi suivant, à la fois curieux et inquiet, il prit connaissance des cinq paragraphes personnalisés :

Au curé de la cathédrale

Monseigneur vous sait gré des soins que vous apportez à décorer le chœur de la cathédrale. Néanmoins, il préférerait que vous retiriez le chemin de tapis dans lequel il craint chaque dimanche de se prendre les pieds.

Au maniaque des vases sacrés

Dans un souci d’authenticité, Monseigneur recommande aux curés de remplacer les vases sacrés en or, en argent ou en vermeil, par des vases en terre cuite, de manière à rappeler la simplicité du Christ, notamment lors de la Cène.
Chacun pourra néanmoins conserver les anciens vases dans une armoire personnelle.
Au possesseur des couverts en argent
A mon grand regret, Monseigneur ne pourra pas déjeuner chez vous le dernier dimanche du mois prochain. Il vous demande d’avoir la gentillesse de recevoir à sa place l’aumônier de l’hôpital, un homme d’une simplicité à toute épreuve que vous mettriez mal à
l’aise si vous sortiez la nappe brodée et les couverts en argent.

Au propriétaire de la Peugeot

Monseigneur est heureux pour vous que vous ayez pu vous offrir une automobile fort commode quand il s’agit de se rendre chez des gens éloignés. En revanche, il préférerait que vous ne l’utilisiez pas à l’intérieur du diocèse dans la mesure où la plupart de vos paroissiens
prennent les transports en commun ou, à défaut, leur bicyclette.
A l’amateur de chasubles irréprochables
Devant la difficulté d’entretenir les habits sacerdotaux, Monseigneur a décidé de supprimer les chasubles. Il invite donc les curés de son diocèse à ne revêtir que l’aube pour célébrer la messe. Ainsi tout en soulageant la charge de leurs dévouées bénévoles, ils suivront l’exemple du Christ, toujours simplement vêtu.

A suivre…