Femmes de l’immigration dans le travail précaire

Les femmes immigrées et filles d’immigrés – particulièrement celles d’origine africaine – sont de plus en plus souvent actives depuis une vingtaine d’années, ce qui va à l’encontre des représentations courantes de ces femmes. Le premier enjeu de cette évolution est la conquête de leur autonomie financière, mais il faut ajouter que beaucoup d’hommes immigrés sont aujourd’hui eux-mêmes dans la précarité professionnelle, et que de plus en plus de femmes vivent seules ou élèvent seules leurs enfants.

Travail non ou sous déclaré et pluri-activité

La précarité des étrangères est d’abord liée aux conditions juridiques de séjour en France. Les traités de Schengen puis de Maastricht ont contribué à établir une libre circulation entre les pays de l’Union européenne, mais les migrants en provenance de pays hors UE ont eu désormais besoin de visas pour venir en France. De plus, dans les années 2000, en raison des réformes successives du Ceseda (Code de l’entrée et du séjour des étrangers et du droit d’asile), l’obtention de titres de séjour et d’autorisations de travail est devenue de plus en plus difficile.

La plupart des femmes travaillent ou ont travaillé pendant longtemps dans l’un des trois groupes d’activités suivants : le travail informel et de services à la personne ; le commerce et les services standardisés (tels que le nettoyage) ; enfin la santé, le travail social et certaines activités administratives. Les diplômes universitaires qu’elles possèdent donnent, en effet, accès à des postes d’employés de premier niveau tels que ceux de secrétaire ou de téléopératrice.

Beaucoup de femmes immigrées travaillent aujourd’hui chez des particuliers (aide à domicile, garde d’enfants), ce qui les renvoie à leur rôle traditionnel dans la sphère domestique. Il existe un très grand émiettement des emplois dans ce domaine. Pour cette raison, en dépit de nombreuses mesures d’exonérations fiscales et de cotisations sociales, le travail non ou sous-déclaré et la pluri-activité continuent à se développer.

Une professionnalisation sans amélioration des conditions d’emploi

La création de nombreux organismes intermédiaires, de diplômes et de certifications que beaucoup de femmes cherchent à obtenir, notamment par la validation des acquis de l’expérience (VAE), a contribué à impulser une dynamique de professionnalisation des salariées dans ce domaine.

Cependant, les conditions d’emploi n’ont pour autant guère été améliorées. La durée hebdomadaire moyenne du travail est de moins de 15 heures par semaine, les salaires horaires restent très bas – souvent inférieurs au Smic. Leurs conditions d’accès à la formation sont très insuffisantes. Les primo-arrivantes, dont les femmes sans-papiers, se retrouvent souvent cantonnées dans les emplois de bas de gamme du marché et peuvent très difficilement travailler dans des organismes agréés ou dans le secteur public – ce dernier étant en voie de régression.

La montée de la participation des femmes dans le marché du travail s’est inscrite dans un contexte de segmentation de l’emploi, de dérèglementation, de flexibilité. Elle a coïncidé, dans de nombreux domaines du commerce et des services, avec l’extension de formes d’emploi éclatées, de contrats temporaires, de temps partiels courts, d’horaires très aléatoires.

Les tâches peu qualifiées sont externalisées

Tout ceci est lié à l’émergence d’un nouveau modèle économique et de fonctionnement des entreprises, avec une filialisation de sociétés qui permet d’éviter d’atteindre les « seuils sociaux », le développement d’une sous-traitance en cascade, de « mises en franchise » d’unités de production (magasins, hôtels, restaurants), du recours à de faux statuts de travailleur indépendant.

Dans beaucoup d’entreprises, pratiquement toutes les tâches peu qualifiées ont ainsi été externalisées, d’où un éclatement des collectifs de travail. Dans la restauration rapide et dans la distribution, le travail à temps partiel imposé a été généralisé. Tout ce qui devrait, en principe – selon le Code du travail –, rester exceptionnel (sous-traitance, CDD, temps partiel, horaires variables…) est en réalité devenu la norme.

L’extension de la sous-traitance concerne un très grand nombre d’activités : entretien, gardiennage, standard et accueil, restauration collective, blanchisserie, centres d’appel… De façon générale, les salarié-e-s de la sous-traitance sont payé-e-s au voisinage du Smic, ne bénéficient d’aucun des avantages sociaux qu’ont les salariés des donneurs d’ordres (primes, 13e mois), et ont des conditions de travail nettement plus dures.

Dans l’hôtellerie, les femmes ont souvent des contrats à temps partiel (de 65 à 130 heures mensuelles), mais le nombre d’heures de travail qu’elles font est sous-évalué, certaines heures ne sont ni déclarées, ni rémunérées. En outre, le recours aux CDD est très abusif.

L’égalité… seulement dans les textes

Ce développement de statuts d’emploi particuliers entraîne de nombreux obstacles à la lutte contre les discriminations. Les textes de loi – Code du travail, directives européennes, préambule de la Constitution – affirment tous désormais une égalité professionnelle complète entre les salariés hommes et femmes de toutes origines. Mais tout cela reste théorique, étant donné la complexité des litiges sur le plan juridique et en l’absence de moyens permettant de faire respecter les droits du travail.

Nous assistons cependant, depuis une dizaine d’années, à une multiplication de conflits et à l’émergence d’un nouveau modèle de syndicalisme dans les secteurs très féminisés du nettoyage, de l’hôtellerie, de la grande distribution ou des centres d’appel. Une meilleure prise en compte des revendications de cette nouvelle composante du salariat par les centrales syndicales constitue un enjeu essentiel pour l’avenir du syndicalisme, et pour lutter contre la fragmentation du salariat.

Odile Merckling est socio-économiste. Elle a participé aux travaux de plusieurs laboratoires de recherche sur les thèmes du travail, des migrations et du genre. Elle est membre du Collectif national pour les droits des femmes.

Elle est l’auteure du livre Femmes de l’immigration dans le travail précaire, publié aux éditions de l’Harmattan, en juillet 2011.

Source et lien url : http://www.egalite-infos.fr/2012/03/30/femmes-de-limmigration-dans-le-travail-precaire/

L’Eglise catholique toujours divisée après la résolution des Nations Unies contre Colombo

La résolution du Conseil des droits de l’homme de l’ONU (UNHRC) adoptée jeudi 22 mars, exhortant le Sri Lanka à juger les responsables des crimes de guerre et à présenter un plan d’action aux Nations Unies, continue de diviser fortement la population sri-lankaise ainsi que l’Eglise catholique, révélant les clivages ethniques laissés par plus de trente ans de guerre civile (1).

Faisant suite au rapport de la commission spéciale des Nations Unies qui, en avril 2011, avait relevé au Sri Lanka de graves présomptions de violations des droits de l’homme contre les civils, en particulier lors de la dernière phase du conflit, une résolution avait été présentée à l’UNHRC par les Etats-Unis, avec le soutien actif du Canada, de l’Union européenne ainsi que celui, plus modéré, de l’Inde (2). Votée à 24 voix contre 15, la résolution de l’UNHRC appelle le Sri Lanka à prendre des initiatives « crédibles » afin de rechercher et traduire en justice les responsables des graves violations des droits de l’homme commises durant le conflit. Elle demande également à Colombo de présenter au plus vite au Conseil un plan d’action détaillé sur la mise en œuvre de cette résolution, proposant son aide ainsi que « son assistance technique » dans ce travail.

Dès le vendredi 23 mars, Colombo a fait connaître son rejet catégorique de la résolution onusienne, comme en témoigne la presse locale. « La force l’emporte sur le droit », titrait entre autres le quotidien sri-lankais Daily News, condamnant, comme l’avait fait à plusieurs reprises le chef de l’Etat, une « ingérence étrangère dans les affaires intérieures du pays ». Lundi 26 mars, le ministre des Affaires étrangères G.L. Peiris déclarait que le Sri Lanka n’avait pas à « respecter une résolution qui ne respectait pas sa souveraineté ». Ajoutant que « la résolution du Conseil (…) ne comportait ni obligation, ni sanction économique », il soulignait qu’elle était « par conséquent insignifiante et que le gouvernement déciderait de ce qu’il conviendrait de faire ».

Les médias sri-lankais rapportent également que de nombreuses manifestations de protestation contre la résolution de l’ONU ont eu lieu dans le pays, drainant des milliers de bouddhistes, mais aussi des hindous, des musulmans et des chrétiens. Selon l’agence AsiaNews, plusieurs communautés catholiques ont, à cette occasion, organisé des célébrations et des rassemblements de prière, auxquels se sont joints des membres des forces de l’ordre et, en certains lieux, les autorités locales.

Ailleurs, ce sont des campagnes de soutien à l’évêque catholique de Mannar, menacé d’arrestation par le gouvernement, qui rassemblent les catholiques, témoignant des divergences qui se creusent dans l’Eglise sri-lankaise depuis la fin de la guerre civile. Jusqu’au récent bras de fer entre Colombo et les Nations Unies, l’Eglise catholique était considérée comme l’un des rares éléments neutres dans le conflit entre les populations tamoules du nord et les Cinghalais, majoritaires, étant elle-même composée de membres appartenant aux deux communautés. Bien souvent, l’Eglise avait servi d’intermédiaire, et parfois seuls ses prêtres étaient autorisés à pénétrer dans les camps de déplacés. Mais le désaccord, qui avait commencé à poindre lors de l’enquête controversée de la LLRC (3), est apparu au grand jour à l’ouverture de la session du Conseil des droits de l’homme à Genève au cours duquel devait être présentée la résolution de l’ONU à l’encontre du Sri Lanka.

Le 27 février dernier, le cardinal Ranjith, archevêque de Colombo, publiait une déclaration « au nom de l’Eglise catholique du Sri lanka », dans laquelle il s’insurgeait contre le projet de l’ONU « d’intervenir dans les affaires intérieures du pays ». Trois jours plus tard, Mgr Rayappu, évêque de Mannar, l’un des diocèses les plus meurtris par la guerre civile, publiait à son tour une lettre ouverte aux Nations Unies, cosignée par une trentaine de prêtres, réclamant l’intervention de l’ONU et le vote d’une résolution permettant à une commission internationale et impartiale d’enquêter sur les crimes commis pendant le conflit.

Tandis que le cardinal Ranjith dénonçait vigoureusement la lettre de Mgr Rayappu comme étant « non représentative » de l’Eglise catholique au Sri Lanka, le Jathika Hela Urumaya (JHU), parti bouddhiste nationaliste et soutien au pouvoir en place, accusait l’évêque tamoul de complicités terroristes et appelait, le 6 mars dernier, à son arrestation.

Bien que les menaces du JHU ne semblent pas avoir été suivies d’effet, la tension au Sri Lanka est encore montée d’un cran depuis que la résolution de l’ONU a été votée. Tandis que l’archidiocèse de Colombo se refuse prudemment à toute déclaration, les médias et les organes gouvernementaux se déchaînent contre l’évêque de Mannar et les « traîtres à la cause du Sri Lanka » auxquels viennent d’être assimilés, en plus des 30 signataires de l’appel, une soixantaine de responsables chrétiens et militants des droits de l’homme qui se sont ralliés au prélat. La violence de cette campagne de diffamation et d’intimidation a poussé l’Asian Center for the Progress of Peoples, une organisation de défense des droits de l’homme basée à Hongkong, à lancer une pétition internationale afin de soutenir « l’action courageuse » de l’évêque. Ruki Fernando, coordinateur du groupe de soutien à Mgr Rayappu, explique : « Toute personne remettant en question une décision de l’Etat est considérée comme un traître. Les nationalistes cinghalais désignent comme ‘ennemi de la nation’ quiconque s’avise de parler au nom du peuple tamoul. »

Depuis quelques jours, les nationalistes cinghalais se sont attaqués à une nouvelle cible au sein de l’Eglise catholique. La Caritas-Sri Lanka, pourtant très respectée, a été accusée par le gouvernement de « conspiration contre l’Etat ». Il lui est reproché d’être à l’origine de récentes manifestations d’agriculteurs et d’avoir protesté lors de la session de l’UNHRC en faveur de la résolution contre le Sri Lanka. La Caritas comme les groupes de défense des agriculteurs sri-lankais ont vigoureusement démenti ces allégations. « Nous n’avons envoyé personne à la réunion de l’UNHRC à Genève, c’est un mensonge éhonté ! », s’est indigné Mgr Harold Anthony Perera, directeur de la Commission catholique sri-lankaise pour la Justice, la Paix et le Développement humain.

Le 23 mars dernier, la Haut Commissaire aux droits de l’homme de l’ONU, Navi Pillay, avait pourtant mis en garde Colombo contre les représailles dont pourraient être victimes au Sri Lanka les défenseurs des droits de l’homme ou les « leaders catholiques qui se sont mis en danger en choisissant de parler ». Par cette allusion claire à l’évêque de Mannar, Navi Pillay signifiait qu’elle avait eu connaissance des campagnes de calomnie et d’appels à la violence qui avaient précédé la session de l’UNHRC. « Lors de cette session du Conseil des droits de l’homme, il y a eu une avalanche sans précédent et complètement inacceptable de menaces, de harcèlement et d’intimidations de militants sri lankais qui s’étaient rendus à Genève pour participer au débat, y compris par certains des 71 membres de la délégation officielle du gouvernement du Sri Lanka », a également déclaré le porte-parole du Haut Commissariat aux droits de l’homme (HCDH), Rupert Colville, lors de la conférence de presse concluant la session à Genève.
Notes

(1) Le conflit qui durait depuis 1972 s’est achevé en mai 2009 avec la reddition des Tigres tamouls (LTTE), encerclés par l’armée sri-lankaise, et la mort de milliers de civils dans l’assaut final. Le nombre de morts pour les années de guerre civile est estimé à plus de 100 000 personnes par l’ONU. Voir EDA 507, 508, 509, 530
(2) Craignant de froisser Colombo, mais soumise à la pression du puissant parti tamoul indien DMK, New Delhi a finit par accepter de soutenir le projet de résolution contre le Sri Lanka, mais a demandé que « la souveraineté du Sri Lanka soit respectée et que toute enquête de l’ONU se fasse en consultation et avec la participation du gouvernement sri lankais ». Sur les 47 membres de l’UNHRC, 24 ont voté pour la résolution, 15 contre (dont la Thaïlande, la Russie, l’Arabie Saoudite, la Chine et l’Indonésie), et 8 se sont abstenus.
(3) La Lessons Learnt and Reconciliation Commission (LLRC) a été mise en place par Mahinda Rajapaksa afin d’enquêter sur les éventuels violations des droits de l’homme et crimes de guerres commis par les rebelles comme par l’armée sri-lankaise. Le rapport de la LLRC a été rendu public en décembre dernier, blanchissant sans surprise l’armée sri-lankaise de toute exaction, et s’attirant les critiques de la communauté internationale qui a dénoncé la partialité de la commission gouvernementale.

source : dépêche envoyée par la Rédaction d’Eglises d’Asie
agence d’information des Missions Etrangères de Paris
contact : Régis Anouil (rédacteur en chef)
128, rue du Bac
F – 75007 Paris
tél. : **+ 33 (0)1 44 39 10 63

ET REVOILA MULLER !

L’une des marques de ce pontificat est une relative indécision du Pape à procéder à des nominations épiscopales importantes, les autres étant de fait traitées par la congrégation des évêques que préside son ami le cardinal Marc Ouellet. Quelquefois, après une longue valse-hésitation, Benoît XVI revient au choix initial, ou à l’un des premiers, après avoir semblé ne pas s’en satisfaire.

C’est en effet le cas, semble-t-il, pour le poste délicat et redouté de préfet de la congrégation pour la doctrine de la foi. Il y a quelques mois son choix s’était porté sur son compatriote, Mgr Gerhard Müller, 65 ans, évêque de Ratisbonne. Puis le Pape avait changé d’avis. Depuis deux ou trois semaines, il serait revenu à son idée initiale. Mgr Müller a donc bien des chances de devenir le nouveau surveillant du dogme et aussi de la discipline catholique. Bon organisateur, théologien précis, il est classé aujourd’hui comme conservateur, mais moins que d’autres candidats pour le poste. Surtout, il est ami avec le théologien péruvien Gustavo Gutierrez et défend la théologie de la libération de ce dernier. Ce n’est pas le moindre des paradoxes : c’est sous un Pape aussi réactionnaire que Joseph Ratzinger que l’on verrait un défenseur de la théologie de la libération…devenir numéro trois de l’Eglise (le numéro deux étant le Secrétaire d’Etat!). La nomination pourrait avoir lieu la semaine de Pâques. Sauf démenti, car une rumeur le place également en tête pour la succession du cardinal Farina à la tête des Archives pontificales et une autre le nomme comme favori pour remplacer le cardinal Joachim Meisner comme archevêque de Cologne. Le Vatican cultive l’art du suspens…

Algérie : la parole aux appelés avec Bertrand TAVERNIER

Lors des neuvièmes rencontres «  La classe ouvrière, c’est pas du cinéma  » organisées par Espaces Marx Aquitaine Bordeaux Gironde avec le cinéma Utopia (du 14 au 19 février), Bertrand Tavernier est venu présenter et commenter la Guerre sans nom [1], réalisé avec Patrick Rotman en 1992.

Quand vous réalisez la Guerre sans nom, en 1992, la guerre d’Algérie n’est pas digérée ?

Bertrand Tavernier – Bien sûr. Trente ans après le cessez-le-feu, c’était encore le silence complet. Plusieurs des témoins n’avaient jamais reparlé de ce qu’ils avaient vécu.

Ce silence est en partie lié au sentiment de culpabilité de beaucoup de mouvements politiques.

Le PS, bien sûr, qui a demandé les pouvoirs spéciaux pour faire la paix et qui très vite a appuyé la poursuite de la guerre, envoyé le contingent, couvert la torture…

Mais aussi le PCF, qui a voulu éluder la question du vote de ces pleins pouvoirs qui n’ont pas servi la paix.

Le silence des partis du centre et de droite est également dans le film. L’affaire est compliquée  : quand De Gaulle est appelé en mai 1958, on compte sur lui pour perpétuer l’Algérie française et liquider le FLN. Il prend les ultras à contre-pied quand il a l’intelligence de comprendre que l’indépendance est inévitable. Il fait ce qui aurait dû être fait depuis le début.

Trente ans après, ce n’était pas digéré. Avec vingt ans de plus, je ne suis pas sûr que ce le soit. Il y a eu pas mal de ministres qui ont été appelés en Algérie. Ils en parlent peu…

Mesrine avait été dans les DOP, les Détachements pour les opérations de police… On l’a très peu dit. Ce silence, c’est la meilleure manière de faire pourrir les souvenirs, cela crée un ressentiment qui a affecté tout le corps social.

C’est un documentaire de quatre heures où l’on ne s’ennuie à aucun moment…

Quand nous avons décidé de donner la parole pour la première fois aux appelés dans un documentaire, on m’a proposé un échantillonnage. J’ai tout de suite pensé qu’il fallait ancrer le film avec un point de vue.

J’ai demandé où les soldats avaient bougé, quand Guy Mollet en 1956 les avaient rappelés. On m’a proposé Caen, Rouen, Grenoble. En tant que Lyonnais et cinéaste, j’ai choisi Grenoble  : la lumière, le Vercors, des paysages où on ne sait plus si on est dans les Alpes ou dans les Aurès.

On a trouvé une trentaine de témoins, de toutes les situations dans le corps social, dont les itinéraires se croisent. Celui qui avait été blessé retrouve un de ses sauveteurs qu’il n’avait pas vu depuis des décennies et qui n’habitait pas très loin. Il n’est pas fréquent dans un documentaire de pouvoir installer une dramaturgie aussi passionnante. Nous avons bien expliqué que ce film prenait comme sujet les appelés, les rappelés, et seulement eux. Aucune parole officielle, aucun document d’archive autre que les archives personnelles, photos, lettres, des appelés eux-mêmes.

Vous dites que ce film vous a changé…

Je fais des films car j’ai envie d’apprendre. En donnant le temps à chaque témoin de s’exprimer dans la durée, je crois que j’ai réussi avec Patrick non seulement à faire passer l’émotion, mais à faire émerger une vérité non donnée au départ.

Je l’ai déjà raconté à Noël Simsolo [2]. Séraphin Bertier explique à Patrick comment il a participé à l’OAS, comment il aurait tué. Patrick lui demande comment il a vécu les drapeaux de l’Armée de libération nationale défilant en vainqueurs dans Alger. Et Bertier passe au tutoiement «  Quel effet tu veux que ça te fasse  ? Tu as vingt ans et tu vois défiler un drapeau pour lequel tu aurais tué… C’est la merde, tu vis la merde  ». Pour sentir ensuite la façon dont il va s’écarter de ce choix et quitter ses certitudes, la durée est irremplaçable.

C’est quand on arrive à sentir dans les paroles le sang et la souffrance que l’on atteint l’Histoire avec un grand H.

J’avais un contrat avec Canal pour un film d’une heure et demie. Quand j’ai montré des séquences à René Bonnell pour lui dire que je ne pourrai pas tenir dans cette limite, il m’a donné carte blanche. À l’époque, Canal était prêt à produire ce qui était le contraire d’un produit audiovisuel formaté.

Quand Marcel Ophüls dans le Chagrin et la pitié donne la parole, il ne cherche pas à avoir une approche de compréhension. Pour moi, c’était indispensable, car d’une certaine façon c’est un film de perdants. Je veux dire  : il n’y a pas de gagnant parmi les appelés et rappelés, quel qu’ait été leur positionnement. C’est une génération à qui on a volé sa jeunesse, en l’entraînant dans cette guerre sans nom. Nous avons reçu 3 000 lettres pour nous remercier d’avoir fait émerger leur parole, ce que beaucoup n’avaient jamais réussi à dire à leur famille, à leurs parents comme à leurs enfants.

Notes

[1] La Guerre sans nom, double DVD, Studiocanal, 25 euros.

[2] Bertrand Tavernier, le Cinéma dans le sang, entretiens avec Noël Simsolo, Écriture, 2011, 21 euros.

* Publié dans : Hebdo Tout est à nous ! 140 (15/03/12).

lien url : http://canempechepasnicolas.over-blog.com/article-guerre-d-algerie-bertrand-tavernier-la-parole-aux-appeles-102287430.html

Mélenchologie en saharienne chez Calvi

Pauvres éditorialistes ! Il faut tout faire, dans ce métier. Voici qu’il s’agit, puisque c’est dans l’air, de louer Mélenchon. N’exagérons rien: d’expliquer la percée sondagière de Mélenchon. Sur France Inter, Thomas Legrand délivre un scoop: son dentiste va voter Mélenchon. Il n’est pas à plaindre, le dentiste: il joue au golf. Pourtant, trop c’est trop. Qu’un riche gagne vingt fois le SMIC, passe encore. Mais ce déluge de millions !

Dans l’exercice, Calvi est pourtant imbattable. Sous l’apparence d’une entreprise à « créer de l’air du temps », à « donner le ton », le plateau quotidien de Calvi sur France 5 est un exercice d’illustration des derniers sondages parus, sur le mode « voilà pourquoi ça devait se passer ainsi ». Bref, nous sommes dans une « séquence Mélenchon », et Calvi est donc condamné à une peine d’intérêt général d’une heure de mélenchologie appliquée, sous l’intitulé: « Mélenchon affole la campagne ».

Problème: dans le vivier des habitués de l’émission qui s’autoradicalisent en quarté à longueur d’année, pas un seul mélenchonnien estampillé. Il va donc falloir faire avec les moyens pluralistes du bord, entendez MM. Reynié (politologue sarkoziste), Dely (éditocrate hollandiste), et Mmes Bacqué (Le Monde, hollandiste de centre-droit) et Waintraub (Le Figaro, sarkoziste de centre-gauche). Quarté qui, le mois dernier encore, considérait l’affolant d’aujourd’hui comme un malodorant populiste à la tête d’une meute de moches, agitant des drapeaux rouges à grands moulinets menaçants.

Mais curiosité commande: voici donc le plateau, en casques et sahariennes, en expédition ethnologico-animalière, à mi-chemin entre l’exposition coloniale et le salon de l’agriculture. Quel beau spécimen, ce Mélenchon ! Du talent, ça oui. Beaucoup de talent. Et vous savez quoi ? Il sait même lire ! « Il faut aller à ses meetings: il lit Victor Hugo et remporte un très grand succès » (Bacqué). Attention tout de même, ne pas trop s’approcher, l’animal est susceptible: « il réclame une sorte de respect » (Calvi). Il serait même doté d’une âme: « il ne veut pas paraître celui qui voudra se vendre » (Bacqué). Quant à son public (n’allons tout de même pas jusqu’à parler d’électorat) eh bien, considéré de près, il est beaucoup moins fruste qu’on pourrait le penser. « C’est du surdiplômé, du Bac + 5 qui vit pas mal, du centre ville, de l’urbain, la clientèle des indignés, peu d’ouvriers » (Waintraub). « Pas seulement des bobos, mais tout un public de ptits fonctionnaires » (Bacqué). Bref, « je le dis avec le plus de simplicité possible: il fait une très bonne campagne. » (Calvi). Quant à son brâme, tâtez donc le caractère: « Ses idées, on peut les entendre, les retenir, c’est extrêmement saillant. » (Reynié). Aux dernières nouvelles, tous sont rentrés indemnes.

Par Daniel Schneidermann | Fondateur d’@rrêt sur images

La Pologne et l’Irlande s’éloignent du Saint-Siège

Le changement de majorité électorale en Espagne ainsi que certains
accents de la campagne américaine redonnent espoir et confiance à l’aile la plus intransigeante du Vatican incarnée en particulier par deux cardinaux, espagnol et américain, Antonio Maria Canizarès Llovera et Raymond Leo Burke, deux éminences ultra-ratzingériennes. Pourtant l’évolution que connaissent deux autres pays est beaucoup moins réjouissante pour le Saint-Siège. D’autant plus qu’il s’agit de deux pays très catholiques, dont l’un est celui d’origine du pape Wojtyla. En l’occurrence, la Pologne et l’Irlande.

Ces deux pays, la Pologne et l’Irlande, connaissent aujourd’hui une trajectoire d’éloignement par rapport au Saint-Siège et à Rome. Le premier de façon plus floue mais néanmoins décisive, le second de façon plus forte sur fond de scandale sexuel (cascade de révélations d’abus). Cet éloignement est autant le fait de la société que du gouvernement de ces pays.

En Pologne, La tension est également très vive. Cela n’est guère étonnant d’ailleurs car l’autonomie politique de ce pays a souvent été compromise par une hiérarchie épiscopale qui se considérait vraiment comme une oligarchie toute-puissante. Et, de fait, à la triste époque du « rideau de fer », c’est l’épiscopat qui faisait bloc contre le régime totalitaire et seul un catholicisme à l’ancienne semblait constituer un garde-fou suffisant contre l’avancée du communisme et d’un matérialisme désespérant sur fond de corruption.
Depuis quelques années, les polémiques se multiplient au sujet de la célèbre « Radio Maryja », fondée on le sait par un religieux rédemptoriste, le Père Tadeusz Rydzyk, qui ne se contente pas de défendre et d’incarner un catholicisme à l’ancienne, pur et dur, mais distille une prose infecte se prêtant à des interprétations racistes ou xénophobes. Depuis quelque temps, une chaîne de
télévision lui est en outre associée, TV Trwam. Or, en raison du style et du contenu de cette chaîne, les autorités du pays, par le biais du Conseil national de la radio et de la télévision, ont pris la décision très légitime de l’exclure de l’attribution des fréquences sur la plateforme numérique terrestre qui arrivera dans tous les foyers en 2013.
Ce fameux Conseil national de l’audiovisuel en Pologne est composé de membres choisis par le président de la République et le Parlement. Donc à dominante « libérale » (distincte des conservateurs) puisque c’est ce courant qui est politiquement majoritaire en Pologne. En bonne part pour une raison qui irrite le Vatican : un nombre croissant de Polonais estime aujourd’hui qu’il ne revient pas à la hiérarchie catholique de s’immiscer dans les choix de la société civile et encore moins de les dicter. Parmi ceux qui pensent ainsi, il faut noter un nombre important de jeunes.

Il ne faudrait d’ailleurs pas s’imaginer que le parti au pouvoir serait extrémiste ou anticlérical. Une frange plus libertaire de la société polonaise le considère même comme bien conformiste, avec une forte composante de catholiques convaincus et engagés. Seulement voilà, il y a « catholicisme » et «catholicisme » si l’on peut dire. Les catholiques de gauche et du centre refusent absolument un amalgame entre la foi et des postures intégralistes avec un fort cœfficient politique. Archi-extrémiste.

L’affaire s’est envenimée car la chaîne de télévision TV Trwam fait ouvertement campagne en faveur du principal parti d’opposition, le parti conservateur « Droit et Justice », dont le leader est l’ancien Premier ministre Jaroslaw Kaczynski, le survivant des deux jumeaux. En outre, chose triste à dire, la majorité conservatrice et même franchement réactionnaire des évêques polonais appuie aussi bien Radio Maryja que la chaîne de télévision du même bord. Le conseil permanent de la conférence des évêques de Pologne est donc intervenu. Il souhaite que tous puissent avoir librement accès à la chaîne par le canal numérique.

Ce soutien apporté à des médias extrémistes, souvent perçus comme antisémites et à la limite du fascisme, apporte une nouvelle confirmation du durcissement idéologique des évêques polonais. Alors que l’archevêque de Gniezno, Mgr Jozef Kowalczyk, ancien nonce apostolique, plutôt modéré, a refusé de signer la déclaration de soutien épiscopal à TV Trwam, l’un des hommes les plus
engagés. En revanche, dans l’appui apporté à cette chaîne de télévision, est le propre président de la conférence épiscopale, Mgr Jozef Michalik, 71 ans, un dur d’entre les durs, doublé sur sa droite par l’archevêque de Gdansk, Mgr Stanislas Glodz, un bulldozer, très contesté par ses ouailles. Quant aux deux cardinaux de Cracovie et de Varsovie, l’ancien secrétaire du pape, Stanislas Dziwisz et Mgr Kazimierz Nycz, ils sont débordés par la situation. Le nonce apostolique à Varsovie, Mgr Celestino Migliore, ne sait d’ailleurs plus à quel saint se vouer tant le dérapage vers la droite des instances dirigeantes du catholicisme laissent augurer des lendemains qui déchantent. Pendant des années, des évêques comme le cardinal Jozef Glemp, alors Primat de Pologne, qui n’avait pourtant rien d’un progressiste, faisaient barrage au courant fascisant et xénophobe.

Et aujourd’hui encore, chose rassurante, la plupart des intellectuels catholiques polonais sont d’avis que le devoir prioritaire qui incombe à l’Eglise est de prendre ses distances envers ces courants durs. Au Vatican même, nombreux seraient ceux qui pensent que cela est urgent et rétablirait la confiance. En juin 2011, le gouvernement polonais l’a fait savoir par son ministre des Affaires étrangères Radoslaw Sikorski. Ce dernier s’est entretenu à ce sujet avec Mgr Dominique Mamberti, le secrétaire des relations avec les Etats. Pourtant la Curie ne veut pas se mettre en porte-à-faux avec Mgr Michalik. Selon nos sources, le cardinal Bertone serait délicatement intervenu pour mettre les pendules à l’heure et inviter discrètement les supérieurs polonais à imposer à Radio Maryja de mettre un peu d’eau dans son vin. Mais sans non plus désavouer ce courant. Au contraire, le cardinal Bertone a écrit une lettre très positive le 1er décembre dernier pour le vingtième anniversaire de la radio. Officiellement tout au moins. Rome ne veut pas se mettre à dos toute une frange de l’épiscopat polonais.

Les vocations s’écroulent

Il faut dire que les vocations s’écroulent. Varsovie n’est plus dans Varsovie. La pratique religieuse s’est affaiblie. Et beaucoup de jeunes estiment que les temps ayant changé, il n’est pas sain que l’Eglise garde l’emprise sur la société qui fut longtemps la sienne. La société polonaise devient enfin autonome.

En Irlande, c’est la volonté de rabaisser l’ambassade d’Irlande près le Saint-Siège au rang de représentation diplomatique non résidentielle, comme celle de l’Iran qui a provoqué un véritable séisme derrière les épais murs des palais apostoliques. L’argument invoqué, qui n’est pas un pur prétexte, car l’économie réalisée sera importante et en particulier dans le contexte de la tragique crise économique, est d’ordre budgétaire. Mais il pourrait y avoir une autre raison, bien différente et plus déterminante : en l’occurrence l’Irlande adresserait un avertissement non exprimé mais transparent au Vatican pour qu’il adopte enfin une autre ligne de conduite au sujet des abus sexuels sur mineurs. Et le gouvernement en place entendrait faire enfin comprendre au Vatican que son attitude relève de l’inacceptable dans cette affaire. Même et surtout d’un point de vue chrétien.

Le pape a envoyé comme nonce apostolique à Dublin un de ses hommes de confiance, Mgr Charles J. Brown, un Américain, en phase complète avec lui. Mais le refroidissement des relations de Rome avec le gouvernement irlandais, de plus en plus sévère dans son jugement sur l’attitude du Vatican, explique que le nouvel ambassadeur désigné, David Cooney, qui a obtenu l’agrément du Vatican avant Noël, est encore sur la liste d’attente de son audience avec le Souverain Pontife. Du jamais vu pour un ambassadeur irlandais souvent reçu immédiatement.

Une institution décrédibilisée

Il y a une grande différence toutefois entre la situation irlandaise et celle de Pologne. Dans les deux cas, l’institution est de plus en plus décrédibilisée, et ce de plus en plus rapidement. Néanmoins, l’opprobre qui affecte un nombre important d’évêques pour avoir caché les abus sexuels de leurs clercs mettent les pasteurs irlandais dans une situation bien plus délicate que celle des évêques polonais, qui loin d’avoir perdu de leur superbe, tentent au contraire de riposter à une évolution qui les désarçonne et les menace par un durcissement sérieux de ton. Dans les deux cas toutefois nous assistons à un tournant accéléré et à une remise en cause théorique, pratique,
politique d’un état de fait qui relève à présent du passé. Une page se tourne.

Au-delà de ce qui relève purement et simplement du contexte actuel, il nous semble que l’Irlande et la Pologne revivent aujourd’hui ce qu’ont vécu d’autres pays très catholiques il y a une trentaine d’années, ou plus. A savoir un processus d’émancipation inéluctable et souhaitable de la société et des responsables nationaux par rapport à une institution catholique hégémonique et très autoritaire. On songe par exemple à ce que fut l’emprise de l’épiscopat au Canada. Qui s’est délitée en quelques années. Comme un édifice vermoulu qui dissimule longtemps ses faiblesses et son irrévocable vieillissement. Pour tout à coup s’effondrer. Enfin comment ne pas se souvenir du véritable dégel de printemps qui caractérisa la « movida » espagnole, au crépuscule d’un franquisme sclérosé ?
Une mémoire encore douloureuse
Ces situations ont bien quelque chose en commun : une mémoire encore douloureuse d’une attitude arrogante des hiérarques épiscopaux soucieux de tout dominer et de tout contrôler et ne donnant aucune marge de manœuvre à la société. Les évêques d’aujourd’hui récoltent sans doute ce que leurs prédécesseurs ont semé. Et comment occulter le fait que l’exaspération de la société et du monde politique, aujourd’hui encore, est entretenue par l’attitude stupéfiante de certains responsables ? Ainsi, en Irlande, l’archevêque de Dublin, Mgr Diarmuid Martin, est-il bien seul à camper sur une ligne de reconnaissance des fautes de l’Eglise tandis que le cardinal Sean Brady, archevêque d’Armagh et Primat du pays entend plutôt couvrir et minimiser les fautes des siens.

Il y a un passé qui est aussi un passif. Les évêques locaux d’Irlande comme de Pologne seraient au fond bien avisés de tracer les voies nouvelles d’un pluralisme sincère. Ils traînent en fait un boulet aux pieds mais ne font pas figures de victimes crédibles. Car c’est leur volonté de dominer les sociétés et la vie politique, dans un sentiment d’exclusive, qui les condamne aujourd’hui à payer la note de leur propre prétention. A laquelle ils s’accrochent toujours.

Affaire Mohamed Merah : La dérive d’un loup solitaire

D’abord les sanglants assassinats, puis la traque, et enfin le siège.
L’affaire Mohamed Merah s’est déroulée en temps réel à la télévision, tel un thriller à suspens. Il ne s’agissait pourtant pas d’un spectacle, mais de l’exercice de la justice républicaine saisie d’une enquête.

Le terrorisme est par essence la forme la plus violente d’atteinte aux États et aux populations civiles. Le mot est le fruit de la posture morale de l’observateur, si bien que les terroristes se nomment eux-mêmes différemment, et que le fait de qualifier ces phénomènes de violence est extrêmement ardu quand il s’agit de s’extraire du registre émotionnel. Car c’est bien entendu l’horreur qui nous frappe de prime abord face à l’ignominie des tueries commises par Mohamed Merah. Mais une fois cet effroi ressenti, que faire ? Il serait trop facile de blâmer ici les médias de masse qui ont couvert sans répit les événements selon le seul registre de l’émotion. Même si la compréhension du terrorisme impose une pensée complexe et la réflexion, c’est tout le pays qui a été ébranlé par l’ultra-violence du jeune islamiste. Si bien que ce terroriste toulousain a fait parler de lui sur l’ensemble de la planète.

Réfléchir et évoquer le terrorisme avec sang-froid n’équivaut pourtant pas à nier la violence des actes commis, ni à excuser, ni même à légitimer ces formes de violence. Mais plusieurs jours après les multiples drames, c’est désormais la réflexion et l’analyse qui doivent primer dans le débat public, à l’heure où l’idéologie sécuritaire promue par les candidats de droite et d’extrême droite cherchent à se légitimer sur cet événement. Depuis les attentats du 11 septembre, le terrorisme est devenu un objet politique et médiatique singulier, et nombreux sont les journalistes, magistrats ou policiers à avoir forgé une opinion publique sur le terrorisme.

Dans ce numéro de Golias Hebdo, nous avons préféré nous intéresser au terroriste lui-même. Avant d’être un assassin capable d’exécuter de sang-froid sept personnes dont une petite fille, Mohamed Merah fut un enfant puis un adolescent semblable à d’autres. Comment est-il devenu le « loup solitaire » mort à 23 ans dans l’assaut des forces de l’ordre ? C’est la question que nous devons désormais nous poser. Non pour accabler notre société d’avoir accouché d’un monstre. Mais parce que seules la réflexion et l’intelligence sont capables de nous extraire des pulsions et de la peur qui ne mènent nulle part, si ce n’est là où veulent bien nous mener ceux qui gère le terrorisme comme un capital politique en période de campagne électorale.

Découvrez l’ensemble de notre dossier en téléchargeant le numéro 230 de Golias Hebdo : http://golias-editions.fr/article5048.html

TUERIE DE TOULOUSE :
A Lyon, la dignité de la cérémonie funéraire du soldat Mohamed Legouad

APPEL DE LA COMMUNAUTE MUSULMANE

En ce mois de mars 2012, des événements d’une exceptionnelle gravité sont venus bousculer nos consciences. Reconnaissons l’épreuve, et regardons-la en face.
Dans un moment de grande unité, en présence des hauts responsables militaires, nous nous sommes tous recueillis, à la Mosquée de Lyon, devant le cercueil de notre frère Mohamed Farah Chems-eddine Legouad. Cet appel lui est dédié.

La mort tragique de Mohamed nous le rappelle : nous ne sommes sur terre que de passage. Dans la joie comme dans la peine, face au bonheur comme face à l’horreur, chacun est face à son destin. Quand tout parait si difficile, il nous reste l’interrogation en conscience. Ne cherchons pas la faute chez les autres ! Regardons plutôt ce que nous pouvons faire pour rendre le monde meilleur. C’est notre devoir.

Des hommes et des enfants ont été tués parce qu’ils portaient l’uniforme ou parce qu’ils étaient Juifs. Ils étaient nos frères et nos sœurs. Ils s’appelaient Myriam, Imad, Ariel, Mohamed, Jonathan, Abel et Gabriel.

Aucune raison au monde supposée ou réelle, aucune idéologie, aucune croyance ne saurait justifier de tels actes barbares.
Oui ! Nous avons des différences, qui sont celles de nos cultures. Ne les cachons pas, car l’essentiel nous unit : nous sommes des êtres humains, unis par le serment de l’humanité. Nous sommes libres et égaux, dans le respect mutuel qui fonde la vie sociale.

* * *

Devant la société qui s’interroge, devant notre effroi face au crime, posons-nous la question : « Nous, musulmans, que pouvons-nous dire ? Que pouvons-nous faire ? Que pouvons-nous répondre ? » Depuis que l’identité de l’auteur de ces crimes barbares a été divulguée, la communauté est saisie par le doute.

Elle ne peut rester inerte, ni passive. Sachons-nous montrer à la hauteur !
Les musulmans ne sont pas de la deuxième ou de la troisième génération ; ils font partie de l’histoire de la France. Ils ont gravé cette histoire en lettre de sang sur les monuments aux morts de tout ce qui fait la France aujourd’hui, du chemin des Dames, dans l’Aisne, jusqu’aux monuments aux morts dans les pays d’Afrique, en passant par le cimetière de la Mulatière ou de celui de Chasselay.

* * *

Oui, nous sommes les enfants de la République, et nous devons donner une réponse aux dérives qui conduisent à la violence et au crime.

L’islam défend des valeurs de civilisation qui considèrent le respect de la vie, la diversité religieuse et la dignité humaine comme des principes universels.

La diversité est notre défi aujourd’hui. Elle est notre épreuve de tous les jours, de tous les temps : nous n’avons pas d’autres choix que celui d’apprendre à respecter les amours, les sentiments et la complexité de ceux qui ne partagent pas notre Foi, ni entièrement notre mémoire, mais avec lesquels nous devons construire notre avenir. Nous sommes une seule communauté de destin.

Au-delà de nos différences, nous partageons beaucoup de valeurs à partir desquelles le « vivre ensemble » est possible dans nos sociétés pluralistes, multiculturelles, et où coexistent plusieurs religions.  Mieux ! Nous pouvons être un exemple pour le monde entier, mais des efforts sont nécessaires.

* * *

Aujourd’hui, les responsables musulmans de France doivent inlassablement retravailler avec leur communauté pour relire leurs textes fondateurs, étudier leur environnement, produire une pensée en phase avec l’époque, et repenser l’éducation islamique donnée à leurs enfants.

Ils doivent, sans fausse pudeur, chercher à comprendre les raisons qui poussent les jeunes à se perdre dans des interprétations extrémistes de la religion, voire à s’engager parfois dans des actes de violence.

L’Etat doit également assumer toutes ses responsabilités vis-à-vis des nôtres, à égalité de droits. La faiblesse de l’Etat, ou son injustice, encourage à se tourner vers sa communauté pour se protéger. C’est alors la tentation du repli sur soi et de ses dérives.

Que chacun s’implique dans ces efforts. Nous construirons ainsi l’avenir les uns avec les autres, et non les uns contre les autres, pour vivre justement, tranquillement et paisiblement ensemble aujourd’hui.

Nous avons en nous la force, la sagesse et la fraternité. Nous avons en nous la confiance en la loi et en la justice. La République est notre demeure. Notre devoir est d’être les gardiens vigilants de la fraternité sans laquelle il n’y aurait plus de société.

* * *

Nous musulmans de culture ou de religion musulmane réunis à Lyon aux côtés de tous ceux de nos concitoyens qui ont bien voulu nous accompagner en ce 24 mars devant l’Hôtel de ville de Lyon, la maison commune de tous,
appelons notre communauté
– à être à la hauteur des enseignements de l’Islam ;
– à se détourner et à ne pas céder aux provocations et aux idées obscurantistes;
– à prendre toute sa place dans la société ;
– à être juste et fraternelle,
– à tendre la main à toutes les autres communautés qui vivent dans notre pays.

Nous appelons enfin l’ensemble des Français à dire non à la Haine, non à la violence et non à la stigmatisation de l’Islam et des musulmans.


ELOGE FUNEBRE
DU SOLDAT MOHAMED FARAH CHEMS EDDINE LEGOUANE

prononcé par Azzedine GACI, recteur de la mosquée de Villeurbanne, à la grande mosquée de Lyon, le 22 mars 2012.

Chers Frères, Chers soeurs, Chers amis,

Nous sommes réunis ici pour rendre un dernier hommage et un ultime Adieu à Mohamed FARAH CHEMS EDDINE LEGOUANE. Nous sommes tous venus témoigner la considération, l’estime et l’affection que nous portons à un frère que Dieu, le tout puissant, a rappelé auprès de lui. Qu’Allah Lui accorde son pardon pour ses péchés, le couvre de sa miséricorde et Lui offre le paradis.

Nous vivons un moment tragique. Mohamed FARAH CHEMS EDDINE LEGOUANE, âgé d’à peine 23 ans, a été lâchement assassiné de sang-froid par un criminel qui, par son geste de folie, a tenté de souiller la religion musulmane en l’associant à ses actes barbares, en assassinant sans pitié sept innocents dont trois enfants.

Nous adressons nos sincères condoléances aux familles des victimes marquées à vie par ces crimes effroyables. Nous prions le Tout puissant de les aider. Nous espérons qu’elles arriveront à trouver le courage de surmonter cette épreuve.

Il est difficile de concevoir un crime plus ignoble et plus haineux. Les motivations apparentes de ces honteux meurtres sont aussi tristes que révoltantes. Aucune raison au monde, supposée ou réelle, ne saurait justifier de tels gestes aveugles.

C’est aujourd’hui, face au drame de ce soldat mort pour la France, que tous nous pleurons. N’ayons pas honte des larmes, n’ayons pas honte de souffrir ! N’ayons pas honte d’avoir le coeur déchiré ! Mais nous ne devons jamais céder à la panique, nous ne devons jamais sombrer dans la vengeance par respect à Myriam, Imad, Ariel, Mohamed, Jonathan, Abel et Gabriel.

Depuis que l’identité de l’auteur de ces crimes barbares a été divulgué, il n’y a pas une musulmane ni un musulman en France qui ne soit interpellé sur les questions de la guerre et de la violence. Certains chercheraient même à établir un lien, qui s’apparenterait implicitement à une règle, selon laquelle la violence serait une donnée intrinsèque à l’islam.

Que disent les textes fondateurs de l’islam ?

C’est parce qu’il est capable du pire, que l’homme doit faire un effort à l’intérieur de lui-même pour être le meilleur. L’homme doit lutter au quotidien contre les forces les plus négatives de son être. Son humanité dépendra essentiellement de la maîtrise de ses pulsions, de ses tensions et de ses démons intérieurs, nous dit le Prophète (Psl). Ainsi, au lieu de déclarer la guerre au monde entier, l’homme devrait d’abord apprendre à faire la guerre à l’intérieur de lui-même, dans son coeur.

Car l’homme est sur terre non pas pour détruire la vie, mais pour la donner.

Dieu dit : « Quiconque a tué un être humain, à l’exception en punition d’un meurtre ou d’autres crimes odieux, doit être considéré comme ayant tué toute l’humanité ; et quiconque a sauvé une vie humaine doit être considéré comme ayant sauvé la vie de toute l’humanité » (Coran 5/32).

Et dans la tradition musulmane, on trouve cette parole du prophète (Pal) : « Celui qui tue un homme engagé envers Dieu, ne pourra pas respirer le parfum du Paradis ». Et dans une autre version : « Celui qui fait du mal à un Juif ou à un Chrétien trouvera en moi son adversaire au Jour du Jugement » (parole du Prophète).

L’homme n’est pas sur terre pour haïr mais pour aimer.
« Nul d’entre vous n’a la vraie foi s’il ne désire pas pour son prochain ce qu’il désire pour lui-même » (hadith, parole du Prophète).

L’homme n’est pas sur terre pour prêcher la violence, semer des peurs, mais pour propager la paix comme le recommande une tradition musulmane : « Soyez les propagateurs de la paix » (hadith, parole du Prophète).

C’est au fond ce que disent toutes les religions, toutes les philosophies. C’est l’essence même de toute culture et de toute civilisation. C’est précisément sur ces valeurs que nous devons fonder la politique de civilisation dont le monde a besoin aujourd’hui. Une politique qui intègre à la fois la dimension intellectuelle, morale, éthique, mais aussi et surtout la dimension spirituelle dont les hommes et les femmes d’aujourd’hui ont besoin. Une politique de civilisation qui fait du respect de la vie, de la diversité, de la dignité humaine, du respect des croyances et des religions un principe universel.

Pour les musulmans, la diversité religieuse est une volonté divine. C’est Dieu l’avait voulu, comme le dit un verset coranique, nous serions tous des juifs ou des chrétiens ou des musulmans : « Si Dieu l’avait voulu, certes Il aurait fait de vous une seule communauté. Mais (Il ne l’a pas fait) afin de vous éprouver dans ce qu’Il vous a donné. Concurrencez vous donc dans les bonnes oeuvres » (Coran 2/48).

La diversité est notre défi, aujourd’hui. Elle est notre épreuve de tous les jours, de tous les temps : apprendre à respecter les amours, les sentiments, sensibilités et la complexité de ceux qui ne partagent pas notre Foi, ni entièrement notre mémoire, mais avec lesquels nous devons immanquablement construire notre avenir. Parce que nous vivons ensemble et nous partageons les mêmes responsabilités. Nous sommes une communauté de destin.

Quand elle est bien gérée, cette diversité est une richesse : elle équivaut à une rivalité dans la bonté. Mais quand elle est mal gérée, elle peut s’exprimer dans la volonté de puissance, de pouvoir sans partage, d’exploitation et la violence dans ce monde ou différentes traditions se mêlent et vivent ensemble.

Chers Frères, Chers soeurs, Chers amis

Nos valeurs et nos espoirs communs sont plus essentiels et plus nombreux que nos divergences. Et au-delà de nos différences apparentes, nous partageons beaucoup de valeurs à partir desquelles le « vivre ensemble » est possible dans nos sociétés pluralistes, multiculturelles, et où coexistent plusieurs religions. Ce message est évidement difficile à faire entendre en ces temps de débats passionnés où les simplifications, les manipulations et les raccourcis intellectuels et médiatiques se généralisent.

Les responsables musulmans de France ont beaucoup à faire aujourd’hui : relire leurs textes fondateurs, étudier leurs environnements, les lois de leur pays et produire une pensée en phase avec leur époque et leur contexte. Ils doivent également repenser l’éducation islamique donnée à leurs enfants, tant dans son contenu que dans sa forme, afin de la replacer dans le contexte de leur environnement Français, en tenant spécifiquement compte des nombreux défis qui se posent aux musulmans de France. Ils doivent, dans ce contexte, se préoccuper de comprendre les facteurs qui poussent les jeunes à adopter des interprétations extrémistes de la religion, voire à s’engager parfois dans des actes de violence.

L’état doit également assumer ses responsabilités vis-à-vis de ces jeunes qui ont souvent droit à de grands discours sans portée pratique. Il faut que cela change, car s’ils ne doivent pas avoir plus de droits que les autres, il faut en revanche veiller à ce qu’ils n’en aient pas moins que les autres. Quand un jeune a le sentiment que l’Etat ne le défend pas, ne le protège pas et ne pense pas à lui alors il se tourne vers sa communauté pour se protéger et assurer sa défense. Mais il peut se tourner aussi vers des groupes aux idées obscurantistes. Les tentations du repli sur soi et le risque de tomber dans le radicalisme et l’extrémisme sont alors nombreuses.

Chers Frères, Chers soeurs, Chers amis

C’est ensemble, les uns avec les autres, et non les uns contre les autres, que nous devons faire face aux prêcheurs de la haine, aux entrepreneurs de la violence et aux professionnels des peurs. C’est de cette manière et de cette manière seulement que l’on pourra apprendre à vivre justement, tranquillement et paisiblement ensemble aujourd’hui.

Que Puisse Dieu vous aimer et vous offrir de L’aimer !

Que Puisse Dieu vous pardonner vos péchés et vous couvrir de Sa miséricorde !

Que Puisse Dieu vous accompagner et vous protéger, vous et tous ceux que vous aimez !

Azzedine GACI

Honte

Je viens d’entendre une nouvelle bouleversante en provenance du Maroc : contrainte par sa famille d’épouser son violeur pour qu’il puisse échapper à la prison, une adolescente de 16 ans, Amina, s’est suicidée par désespoir en avalant de la mort aux rats. Le motif invoqué par les familles dans ce genre de cas est qu’une jeune fille qui n’est plus vierge ne pourra pas trouver de mari. Mais l’homme, bien sûr, peut agir comme bon lui semble, et n’est pas obligé d’arriver vierge au mariage. Il est évident que la honte ici est totale, retombant et sur le violeur, et sur les deux familles qui se sont ici entendues, au nom d’un usage archaïque qui fait de la femme la propriété exclusive d’un homme : une fois « souillée », elle est dévalorisée. Il y a même des cultures qui pratiquent le « crime d’honneur », le père se chargeant de tuer sa fille si elle se trouve dans ce cas.

J’ai dit à plusieurs reprises, dans mon article « Honneur » (Golias Hebdo, n° 87), et tout récemment dans mon billet sur le port de la jupe (Golias Hebdo, n° 229), qu’il ne faut pas inverser les rôles, et transformer la victime en coupable. On n’est pas « souillé » si l’on est victime d’un viol : c’est l’agresseur, coupable d’un crime, qui l’est. L’honneur tient à ce qu’on fait soi-même, non à ce qu’on nous fait, et qui ne dépend pas de nous. Si l’on agit bien, on est honorable. Mais si l’on nous agresse, on n’est en aucune façon déshonoré. C’est l’agresseur qui l’est. Cependant l’idée de tache ou de souillure est tellement ancrée dans les esprits tout empreints de machisme, que beaucoup de femmes violées hésitent encore chez nous à porter plainte, comme si elles avaient intégré elles-mêmes l’idée d’une « tache » qui les souillerait à jamais : et puis, sont-elles sûres qu’on ne leur reprochera pas un comportement qui aurait favorisé ce qui leur arrive, qu’on ne pourra pas aller jusqu’à dire que le viol n’a pas existé, et qu’elles étaient consentantes ? Alors, telle l’hermine qui, dit-on, ne supporte pas de voir tachée sa belle robe blanche, il ne leur reste plus, comme à la pauvre Amina, qu’à mourir.

Je ne sais s’il y a des civilisations supérieures à d’autres, et au reste aujourd’hui il ne fait pas bon le dire. Mais je suis sûr en tout cas qu’au sein d’une civilisation, parfois, peut se loger la plus atroce barbarie.