Suisse : l’affiche qui a fait gagner le référendum contre les minarets

Une affiche du parti suisse d’extrême-droite, l’Union démocratique du centre (UDC), n’est pas passée inaperçue dans la campagne du référendum « anti-minarets » qui a eu lieu le 29 novembre dernier et qui a été remporté à  plus de 57 % des voix par ses partisans « anti-minarets ». Il faut dire qu’elle a été conçue pour avoir le maximum de force de frappe, non seulement pour capter l’attention mais pour stimuler les réflexes socio-culturels conditionnés voulus.

Un concentré de symboles

C’est un dessin dont la stylisation propre au symbole, s’accompagne en retour de schématisation et de simplification outrancières. Le territoire suisse, symbolisé lui-même fort logiquement par le rectangle de son drapeau rouge à  croix blanche, fait penser, par inter-iconicité, à  un jeu d’échecs, vu en plongée, hérissé de pièces dont il ne reste que les pions noirs et leur dame. Une autre inter-iconicité ne laisse aucun doute sur ces pions filiformes : ils ressemblent à  des minarets jetant leur ombre sur le pays ; et si doute il y a, il est levé par la présence en premier plan de la silhouette noire et massive d’une femme couverte du voile islamiste avec sa meurtrière à  hauteur d’yeux qui, selon le procédé de mise en abyme, paraît guetter dans l’ombre le spectateur. Mais une troisième inter-iconicité suscite une ambiguïté volontaire : ces minarets fuselés peuvent très bien faire penser aussi à  des missiles dressés vers le ciel, assimilant les manifestations de cette culture à  des armes ! D’ailleurs, n’est-ce pas Kateb Yacine, le dramaturge algérien, lui-même, qui voyait dans les minarets des fusées ? Mais ils les jugeait incapables de décoller.

Les couleurs sont particulièrement étudiées : le rouge et blanc sont les couleurs nationales suisses et visent, à  elles seules, à  stimuler le réflexe patriotique, mais pas seulement. Elles entrent en contraste violent, voire en collision avec le noir des minarets et du voile. Or, la couleur noire a une charge culturelle symbolique en Occident : elle est originellement la couleur du mal, de la mort, du deuil et de la culpabilité. Le blanc, forcément, est son contraire : il est le symbole du bien, de la vie, de la lumière, de l’innocence. La croix suisse est, quant à  elle, le symbole du Christianisme, à  elle toute seule.

Deux métonymies et une métaphore

Lui sont ainsi opposés dans un autre contraste minarets et voiles comme deux métonymies présentant la partie pour le tout et l’effet pour la cause appartenant à  une culture étrangère, l’Islam. Le minaret est, en effet, une partie de mosquée qui, elle-même, est le temple de la religion musulmane. De son côté, le voile est l’effet dont cette religion est la cause : et il représente, lui-même, l’effet de la condition féminine que prescrit cette religion ; il est l’image de l’asservissement que celle-ci impose à  la femme en réglementant d’abord son apparence sociale par le vêtement. Loin d’être comme en Occident une mise en scène avantageuse du corps féminin et de l’épanouissement d’une personnalité, le voile n’est que dissimulation et incarcération de la femme soumise à  l’homme.

Ces deux symboles de l’Islam comme de sa variante, l’Islamisme, sont ici, dans le même temps, les éléments constitutifs d’une métaphore : celle de l’invasion et de la suprématie. Ils envahissent, en effet, l’affiche au sens propre comme ils colonisent au sens figuré la Suisse représentée par son drapeau.

De leur côté, les deux mots du slogan s’opposent aussi dans un autre contraste qui ne se limite pas à  celui des couleurs noire et rouge de leurs caractères gras. Le premier mot « Stopp » barrant en noir l’affiche, tire un élan de la ligne oblique ascendante de gauche à  droite, qui est celle du mouvement, comme le trait rageur qui raie ce dont on ne veut pas. Le second « Ja » en rouge, au contraire, a l’assise horizontale et verticale d’une décision carrée et nette : c’est la réponse attendue des électeurs à  la demande d’interdiction des minarets.

Le réflexe patriotique de la forteresse assiégée

On ne saurait exprimer graphiquement avec plus de force le stimulus visant à  déclencher d’abord le réflexe inné de peur de l’invasion d’une culture étrangère si opposée à  la culture suisse. L’ennemi désigné est toutefois original : d’armes, il n’en a pas à  proprement parler, sauf à  assimiler par amalgame les minarets à  des missiles aux mêmes effets dévastateurs. Il n’arbore qu’instruments apparemment inoffensifs ; c’est justement, selon l’affiche, ce qui le rend plus redoutable en tirant une force d’autant plus efficace de la domination religieuse et de l’asservissement des femmes, dont il fait des armes.

La peur suscitée doit être à  son tour le stimulus du réflexe patriotique de la forteresse assiégée, déjà  envahie. Il ne reste sur l’échiquier que les noirs avec leurs pions et leur dame : par métonymie, doit-on en déduire, c’est l’effet d’une éviction des blancs. La mise hors-contexte du « jeu » montre enfin que tel est le problème majeur que la Suisse doit affronter : en regard, toutes les querelles internes deviennent subalternes. Une seule cause doit réunir la nation dans une « Union sacrée » autour de son drapeau face à  l’ennemi islamiste commun déjà  dans la place.

Pierre Yves Chereul
Auteur de l’ouvrage « L’heure des infos – L’information et ses leurres« , publié aux éditions Golias.

Dans ce livre Pierre-Yves Chereul applique le même type de décryptage à  nombre d’évènements médiatiques qui ont défrayé la chronique ces derniers mois.

Entre Noà«l et le jour de l’An, Pierre-Yves Chereul sera l’invité quotidien de l’émission Medialogues sur la Radio suisse romande (RSR).

Le futur président des évêques suisses pour l’abolition du célibat des prêtres

La Présidence de la Conférence des évêques suisses ne peut être exercée indéfiniment par le même évêque de façon indéfinie.

Au bout d’un certain temps, il faut céder la place à  un autre. Comme le nombre des évêques suisses est tout de même relativement limité (une douzaine), cela réduit le suspens. Mgr Kurt Koch, évêque de Bâle , jadis d’orientation progressiste mais désormais rallié à  la ligne du Vatican cède la place à  Mgr Norbert Brunner, 67 ans évêque de Sion (Valais).

Or il se trouve que ce futur Président est favorable à  l’abolition du célibat des prêtres. Dans un entretien publié il y a quelques jours au journal « NZZ am Sonntag », l’évêque de Sion estime en effet qu’il devrait être possible d’ordonner des hommes mariés. « Une abolition du célibat est possible car il n’existe pas de lien fondamental avec la prêtrise« , explique-t-il.

Mgr Brunner reconnaît avoir évoqué la question plusieurs fois à  Rome. Le problème, selon lui, c’est qu’un tel pas ne peut pas être franchi seulement pour une région ou un pays, mais que la question doit être traitée pour l’ensemble de l’à‰glise. Une réforme souhaitée par l’épiscopat suisse dans son ensemble. Et par l’opinion.

D’un peu partout dans l’à‰glise, l’idée se fait entendre.

Et de plus en plus.

Pédophilie : le séisme de l’Eglise irlandaise au Rapport

Les travaux d’une commission d’enquête sur les abus sexuels commis sur des enfants par des prêtres catholiques dans l’archevêché de Dublin, la ville la plus importante du pays a débouché sur un rapport de … 700 pages. Comme un signe de l’ampleur d’une situation désastreuse. Et, selon nos informations, d’autres révélations pourraient être faites dans un proche avenir. Petit rappel des faits.

En mars 2006, le gouvernement avait confié à  une commission le soin d’enquêter sur les nombreux délits commis au sein de cet archidiocèse. Le souci de la commission était également de savoir si l’Eglise avait ou non tenté d’étouffer les affaires et de couvrir les coupables. Une accusation souvent portée, et à  très large échelle. Trois pasteurs du diocèses de Dublin sont en particulier en cause pour ne pas avoir dénoncé les coupables auprès de la police et avoir transférer les coupables dans une autre paroisse, au risque qu’ils y perpétuent à  nouveau les mêmes crimes. Il s’agit des archevêques John Charles McQuaid (1940-72), Dermot Ryan (1972-84) et Kevin McNamara (1985-87). Tous les trois décédés. Mais de graves accusations pèseraient également sur le cardinal Desmond Connell, en poste de 1987 à  2004. Comme le rappelle le site du « Nouvel Obs », il a attendu 1995, soit sept ans après son arrivée à  l’archevêché, pour autoriser la police à  se pencher sur les dossiers de 17 affaires d’abus sexuels.

La commission a découvert que trois archevêques de Dublin -John Charles McQuaid (1940-72), Dermot Ryan (1972-84) et Kevin McNamara (1985-87)- n’ont pas dénoncé les faits auprès de la police, choisissant d’éviter des scandales publics en transférant les coupables de paroisse en paroisse.Le cardinal Desmond Connell avait attendu 1995, soit sept ans après son arrivée à  l’archevêché, pour autoriser la police à  se pencher sur les dossiers de 17 affaires d’abus sexuels.

Sans doute plus lucide – ou moins aveugle – que nombre de ses pairs, Mgr Diarmuid Martin, archevêque de Dublin avait en quelque sorte pris les devants de cette effrayante nouvelle en annonçant que les révélations allaient choquer tout le monde.

Le nombre des victimes d’abus sexuels sexuels commis par des prêtres s’élèverait à  450! 152 prêtres de Dublin seraient concernés. Un nombre considérable. Certain prédateurs auraient eu de très nombreuses proies.

Tout récemment les « frères des écoles » (les « Christian Brothers ») ont versé 161 millions d’euros en compensation des abus sexuels. De très nombreuses nouvelles informations et suites sont attendues de la publication de ce rapport. Sur lequel nous reviendrons, bien entendu.

En attendant, c’est un frisson glacée qui parcourt déjà  l’Irlande très catholique.

Trêve précaire entre le patron des Anglicans et le pape

Le Pape Benoît XVI vient de recevoir l’archevêque de Canterbury, le Dr Rowan Williams pour évoquer avec lui l’accueil d’un certain nombre de prêtres et de fidèles anglicans ralliés au catholicisme romain.

Connu pour sa sérénité, sa douceur, sa grande finesse intellectuelle, cet universitaire, originaire du Pays de Galles, âgé seulement de 59 ans (ce qui lui laisse encore onze ans devant lui pour guider spirituellement la communion anglicane, une perspective pourtant compromise par l’état de crise qu’elle connaît, encore que…) , est le chef spirituel de 77 millions d’anglicans de par le monde.

Après s’être consacré à  l’enseignement et à  la recherche universitaire, il devint en 1992, évêque de Monmouth , o๠il se fit remarquer par ses positions politiquement très à  gauche. En 2002, il se fit aussi remarquer en refusant la nomination de clercs franc-maçons au sein de la haute hiérarchie anglicane. Non comme un catholique pourrait l’imaginer par esprit dogmatique mais en raison d’une vision élitiste et droitière que cultiverait la maçonnerie britannique. Il est aussi membre d’une société druidique, une singularité intéressante qui lui a valu cependant bien des critiques. C’est en 2003 qu’il est intronisé 104e archevêque de Canterbury. A seulement 53 ans. Et sans faire l’unanimité en raison de positions dites libérales. Ou présumées telles. A tort ou à  raison.

Parfois provocateur, Rowan Williams n’a pas hésité à  écrire que Karl Marx avait en partie raison de critiquer le capitalisme :  » Marx a fait remarquer il y a longtemps la façon dont un capitalisme débridé peut devenir une sorte de mythe, attribuant réalité, pouvoir et moyens d’action à  des choses qui n’ont pas d’existence par elles-mêmes « . Des propos publié dans l’hebdomadaire britannique qui prennent un relief tout particulier en contexte de crise économique.

Esprit tolérant, ouvert et très oecuménique, il a entretenu toujours d’excellentes relations avec le cardinal Cormac Murphy O’Connor, archevêque de Westminster et principal leader catholique en Angleterre, ainsi qu’avec le Père Timothy Radcliffe, longtemps maître général des dominicains. La nomination récente du successeur du cardinal O’Connor, Mgr Vincent Nichols, rend la donne plus complexe, car ce dernier est davantage aligné sur la ligne du Vatican – bien qu’il ne l’ait pas toujours été, en particulier lorsqu’il était simple évêque auxiliaire du cardinal Hume.

Le Vatican se prépare à  accueillir un certain nombre de dissidents traditionalistes et intransigeants de l’anglicanisme, comme nous l’avons déjà  abondamment annoncé et précisé. Ce qui aggrave sans doute le sentiment d’inquiétude et de désarroi de ceux qui restent dans la communion anglicane. On imagine que ce débauchage ne fait guère plaisir au primat de l’Eglise anglicane. Pourtant le ton irénique avec lequel il en a donné conjointement l’annonce avec Mgr Nichols, dans la journée du 20 octobre 2009, a provoqué dès le lendemain un certain remous outre-Manche. Et aussi beaucoup de perplexité. Beaucoup se demandèrent au sein de la communion anglicane quelle mouche avait bien pu piquer le Dr Rowan Williams pour qu’il se montre ainsi résigné.

En fait sa première réaction fut beaucoup moins sereine. Au milieu de la nuit, il téléphona même au cardinal Walter Kasper. Cet allemand de 76 ans est en charge du dossier de l’oecuménisme à  la Curie. Théologien reconnu, homme d’ouverture, Mgr Kasper est lui aussi profondément indisposé par l’orientation réactionnaire du Pontificat Ratzinger. Mais il conseille à  l’archevêque Williams de jouer l’apaisement. Pour laisser encore pour l’avenir une chance, aussi mince soit-elle, à  la cause du dialogue oecuménique, déjà  bien malmenée.

Il est non moins certain que le Primat Williams redoutait une telle hémorragie de ses ouailles. Déjà , en 1994, alors que le Docteur George Carey était en charge à  Canterbury , l’Eglise anglicane s’était prononcée en faveur de l’ordination des femmes. Ce qui suscita une crise, et de nombreux départs dont celui de Londres, le Dr Graham Leonard. Sur 12.000 prêtre anglicans, 260 devinrent catholiques. Depuis une petite trentaine qui s’en est mordu les doigts est revenu à  la communion anglicane.

A présent, le Vatican n’entend pas seulement accueillir au cas par cas les transfuges de l’anglicanisme. Rome va créer une structure d’accueil afin que les anglicans ralliés puissent vivre leur catholicisme sans renier leur culture et leur sensibilité propres. Les nouveaux transfuges garderont leur liturgie, leurs prêtres mariés et leurs habitudes de fonctionnement.

Si cette proposition s’avère alléchante, le risque existe d’un ralliement encore plus important. Encore que les nouvelles les plus récentes laissent entendre que les réticences à  rejoindre Rome se feraient plus fortes.

Benoît XVI ne pouvait éviter, dans ce contexte, de rencontrer le Dr Williams et de manifester ainsi sa bonne volonté oecuménique. De panser les plaies. Sans doute, l’entretien du samedi 21 aura été empreint de courtoisie. Peut-on pour autant estimer que les tensions sont retombées. Mgr Williams parle d’un « esprit amical ». En fait, la bombe est déminée mais les problèmes, à  l’évidence, ne sont pas du tout résolus.

La mise au point de Rowan Williams

Dès son arrivée à  Rome, Rowan Williams avait prononcé une longue conférence à  l’université pontificale Grégorienne, tenue par les jésuites. Afin de répondre finement, sereinement et courtoisement – comme à  son habitude – à  l’entreprise du Vatican. Il a fait l’éloge, de façon générale, de la « flexibilité ». Il souligne que la communion anglicane en cultivait l’habitude face aux divergences de sensibilité et aux tensions. Discret appel du pied aux anglicans tentés de quitter cette famille pour celle du catholicisme romain. Selon le théologien averti que demeure Rowan Williams, il ne saurait y avoir de véritable unité sans respect de la diversité.

à‰voquant ensuite les questions débattues, l’archevêque de Canterbury évoque l’ordination de femmes. Un point qui n’est pas essentiel et qui concerne toutes les confessions alors que la place de la femme dans la société a changé. A terme, le catholicisme romain devra lui aussi affronter un tel questionnement. L’une des militantes les plus actives de la cause des femmes dans les Eglises, Christina Rees, s’est réjouie du discours « fort et courageux » du Docteur Williams.

En tout cas, en bon théologien, Rowan Williams a mis les choses au point face à  un pape quelque peu médusé. Lui reprochant ainsi de ne pas faire distinguer entre les « vérités » de premier ordre (dimensions constitutives de la foi comme l’incarnation) et de second ordre (comme la morale sexuelle ou l’ordination de femmes) Il se montre ainsi fidèle à  l’un des enseignements importants de Vatican II relatifs à  la hiérarchie des vérités.

Fidèle à  St Thomas d’Aquin, sur un point qu’aime à  évoquer le Père Timothy Radcliffe, son ami, ancien maître des dominicains : l’argument de l’autorité est faible et peu convaincant. Au cours de sa conférence, Rowan Williams lance aussi une critique à  peine voilée de la façon dont l’à‰glise catholique envisage et gère l’autorité. Il dénonce, relève « la Vie, ceux qui veulent « réaffirmer le langage de la règle et de la hiérarchie établi par décret, avec des oppositions formelles entre enseignant et enseignés, directeurs et dirigés ».

Sur la primauté de l’évêque de Rome, Rowan Williams s’interroge : Est-il vraiment si importante que cela pour l’unité des chrétiens ? Ne faut-il pas, en revanche, expliquer par l’histoire le renforcement de l’autorité romaine?

Le Vatican pourrait aussi avoir trop peu évalué l’attachement des ministres anglicans à  leur communion. Et le fonctionnement spécifique de l’anglicanisme qui a peu à  voir avec celui de l’à‰glise italienne ou française ! Les paroisses anglicanes sont organisées en «congrégations» autour d’un prêtre, souvent nommé à  vie ou au moins jusqu’à  l’âge de la retraite, et non pas pour six ans comme en France. Le système, très stable, favorise des liens très forts entre le pasteur et ses brebis. Si un prêtre voulait ainsi passer à  l’à‰glise catholique il ne pourrait le faire sans l’assentiment de sa « congrégation » dont il dépend financièrement, ce qui pourrait freiner certaines de ses velléités. Sans oublier les aspects immobiliers car l’église, la cure resteraient à  l’à‰glise anglicane».

En fait, après avoir été sans doute pris de court par l’annonce – un peu prématurée au demeurant – d’un nombre conséquent d’anglicans ralliés, l’archevêque Williams semble avoir repris le contrôle de la situation. Il donne une preuve de sa bonne volonté oecuménique et de son esprit d’ouverture. Il laisse entendre qu’il continuera à  militer en faveur d’une église plus évangélique et qui réponde de façon ouverte et audacieuse aux défis que lui lance la culture contemporaine. Si le conservatisme romain est en effet susceptible d’attirer à  lui certains anglicans, on ne peut occulter le fait que la dérive réactionnaire du pontificat pourrait favoriser une hémorragie en sens inverse. La balle au centre?

En tout cas, la pause marquée par cette rencontre très courtoise limite la casse mais ne désamorce pas du tout les bombes futures. Certaines questions rebondiront, comme celle de la place des femmes. Des choix devront être faits. L’enjeu ne sera pas seulement celui du cadastre mental entre les confessions mais de l’avenir même du christianisme.

Rowan Williams a au moins le mérite de s’y montrer très sensible.

Témoins du divin, de la Catalogne à  l’Arménie

On pourrait s’étonner de voir des figures semblables reprises sur le même thème et sensiblement à  la même période aussi bien en Catalogne orientale qu’au monastère de Geghard en Arménie, aux marches de la chrétienté d’alors.

Ce n’est guère étonnant quand le thème traité par le peintre de la fresque (en Catalogne) et le sculpteur du tympan (en Arménie) se référait au texte biblique évoquant la vision d’Isaïe : « Je vis le Seigneur assis sur un trône grandiose et surélevé. Des séraphins se tenaient au-dessus de lui, ayant chacun six ailes, deux pour se couvrir la face, deux pour se couvrir les pieds, deux pour voler. Ils se criaient l’un à  l’autre ces paroles : Saint, saint, saint est l’à‰ternel Sabaoth, sa gloire emplit toute la terre. » (Isaïe 6, 1-3). Une même source mais deux traductions : en Catalogne c’est une fresque monumentale gorgée de couleurs qui transcrit la vision d’Isaïe ; en Arménie, la sobriété domine dans un monde o๠l’expression minérale a été privilégiée.

A Santa Maria (d’Esterri) d’ Aneu , proche de la frontière franco-espagnole, au sud-est du Val-d’Aran, la fresque occupant la voà»te de l’abside a été déposée pour être conservée et exposée dans le très beau Musée national d’art catalan (MNAC) de Barcelone. La gloire de l’à‰ternel manifestée dans le Fils incarné est le thème central de cette composition centrée autour de la figure d’une Majestas Mariae : un choeur d’archanges entoure la Vierge offrant son fils à  l’hommage des Rois d’Orient, préfiguration de l’ensemble des peuples de la terre appelés au salut. Sujet classique quoique d’importance majeure, mais qui se double à  Santa Maria d’ Aneu d’une seconde évocation profondément ancrée dans la révélation biblique.

(lire l’intégralité de l’article dans Golias Hebdo 108)

« Venez, famille de Jacob, marchons à  la lumière du Seigneur »

Distraits et indifférents, nous pensons aux autres à  ceux qui sont loin. Et si le message était pour nous, actuel ! Isaïe entrevoit un futur étranger au présent. Au temps de l’auteur, le Royaume du Nord est menacé de disparition, tandis que le Royaume de Juda a pour souci de se ménager la protection de l’empire assyrien. Or voici que l’avenir est substitué au présent en pensées et en paroles : il est vu, porteur d’une espérance universaliste.

Au premier plan le prophète érige la Montagne du Seigneur. Elle dépasse toutes les autres sans les écraser : des peuples toujours plus nombreux aspirent à  monter vers elle. L’envie est devenue universaliste, (mondialiste !), de se mettre à  l’écoute du Dieu de Jacob : de Sion vient la Loi, de Jérusalem la Parole de Yahvé. Et le résultat est époustouflant : cessent les clameurs de guerre, les armes deviennent instrument de développement ; nos voisinages jusque-là  indifférents, débarquent dans nos églises, dans la grande Assemblée du Peuple de Dieu.

Telle est la vision futuriste, mais nous sommes ramenés fermement au présent : interrompu le rêve de cette humanité qui sera, mais qui n’est pas encore en marche vers le Seigneur ; fini de rêver à  un monde qui n’est pas encore de paix et de concorde.

Le dernier verset est rupture de temps, de sujet ; il est commandement et l’ordre se décline à  la deuxième puis à  la première personne du pluriel. « Venez, en route » Vous les chrétiens. De personnel l’ordre se fait communautaire : « marchons » nous qui avons déjà  la Foi, nous qui sommes déjà  du peuple croyant : baptisés, pratiquants. « Venez, marchons à  la lumière du Seigneur. »

Le message n’est pas d’abord pour les autres, il est pour nous. Une lumière intense est déjà  présente. Laissons-nous éclairer par le Seigneur : prière et recueillement, dans la Maison du Dieu de Jacob, dans l’église de nos parents, amis, voisins.

Liberté

On vient de fêter à  grand renfort de cérémonies le vingtième anniversaire de la chute du mur de Berlin. Je trouve cependant qu’il y a quelque légèreté à  vanter à  ce propos la liberté, sans se poser la question de ce que cette notion recouvre concrètement.

Il y a, comme disait Valéry, des mots qui ont plus de valeur que de sens. « Liberté » est dans ce cas, car employé tout seul il reste abstrait, théorique et formel. De quelle liberté s’agit-il ? De celle du renard dans le poulailler ? De celle du chômeur ? Du malade qui n’a pas de quoi se soigner ? à€ quoi sert par exemple aux Allemands de l’Est la liberté de voyager, s’ils n’ont pas d’argent pour le faire ?
Dans la réalité, l’Allemagne de l’Ouest avec son système capitaliste a annexé sa voisine, selon le mode de l’Anschluss, par quoi déjà  Hitler avait annexé l’Autriche en 1938. Ce n’est pas d’une réunification qu’il s’agit, mais d’une O.P.A. politique insultante même vis-à -vis du pays annexé, qui se sent atteint dans sa dignité, par piétinement de ses valeurs, de ses espoirs.

La finance a remplacé l’idéologie, et à  ceux qui avaient rêvé autre chose on dit qu’il n’y a pas d’autre possibilité que l’actuelle, selon l’axiome états-unien T.I.N.A. : There is no alternative. Le règne de l’individualisme a supplanté les anciennes solidarités, et on comprend que les Allemands de l’Est aient encore cette Ostalgie, cette nostalgie d’un monde o๠chacun avait du travail, o๠la vie n’était pas désorbitée dans la course effrénée à  l’argent, qui laisse tant de gens sur le bord de la route.

Bien sà»r, il y avait la police, la Stasi : il n’y avait pas de liberté d’expression dans le domaine public. à‰videmment nul ne songerait à  défendre cet état de choses. Mais par quoi l’a-t-on remplacé ? Par la liberté de choisir sa marque de lessive ? On n’a fait que changer sa chaîne, et l’aliénation demeure. On est passé des barreaux de prison, aux codes-barres. Sans vision, un peuple périt. Le système communiste a justement péri par fossilisation de son idéal. Mais le rêve de justice, si souvent antinomique à  celui de liberté, doit-il être pour autant abandonné ? Pourquoi faudrait-il toujours, comme dit le proverbe, jeter le bébé avec l’eau du bain ?

Espagne : « état de péché » pour les partisans de l’avortement

Les députés espagnols devront se prononcer au sujet d’un projet de loi en faveur de la libéralisation de l’avortement. Ce projet entend réformer une loi de 1985, qui n’avait dépénalisé l’avortement que de façon très partielle, sous certaines conditions restrictives. Le nouveau texte prévoit au contraire une liberté totale d’avorter dans un délai de quatorze semaines.

Si les députés espagnols approuvent ce projet de loi, ils seront alors « en état de péché » et ne pourront communier, a affirmé mercredi le secrétaire général de la conférence épiscopale espagnole, Juan Antonio Martinez Camino, évêque auxiliaire de Madrid . Et véritable bras droit du cardinal Rouco Varela, qu’il assiste dans sa croisade conservatrice.

Jésuite très conservateur, un temps cité pour un poste à  la Curie romaine, Mgr Camino espère que son opposition à  Zapatero pourra tirer profit du discrédit de l’actuel gouvernement à  cause des ravages de la crise économique. Mais c’est peut-être en partie un mauvais calcul. L’opinion espagnole sur les questions sociétales, y compris à  droite, a en effet évolué très rapidement.

L’engagement réactionnaire de la hiérarchie espagnole ne semble pas s’infléchir. Au contraire.

Guy-Marie Riobé : prêtres demain… de quelles communautés ? Et pour quel(s) ministère(s) ?

Dans un contexte o๠des chrétiens et des non chrétiens sont amenés à  poser des actes de résistance et de ruptures, l’association des amis du Père Riobé, en partenariat avec l’association Dom Helder Camara, organise, ce samedi 28 novembre, un colloque intitulé : «Ruptures et fidélité, sur les traces de Guy-Marie Riobé et de Dom Helder Camara»1.

Les ruptures dont il sera question au cours de cette rencontre sont des ruptures relatives à  des orientations religieuses ou sociales qui posent problème par rapport au message évangélique et/ou à  l’esprit des droits de l’Homme. La fidélité s’entend, pour Guy Marie Riobé et Dom Helder Camara, d’abord comme une fidélité au Christ et à  l’Evangile, mais aussi à  l’Eglise qui, en dépit de ses faiblesses, porte le message. Pour d’autres, cette fidélité s’entend comme une fidélité au respect de la dignité de la personne. Ainsi, en hommage à  Guy-Marie Riobé, Golias publie la lettre sur l’avenir des ministères dans l’Eglise qu’il avait adressée le 8 décembre 1972 à  ses prêtres, suite à  l’article qu’il avait signé sur ce sujet dans Le Monde quelques semaines auparavant. (voir Golias Hebdo n°86). D’une troublante actualité !

A la veille du sommet de Copenhague : les justes combats du MRJC

Le Mouvement Rural de la Jeunesse Chrétienne (MRJC)fête cette année quatre-vingts ans d’une aventure humaine qui relie l’action locale à  des valeurs universelles. Portés par des convictions profondes, ses militants entendent être citoyens à  part entière, associer engagement social et action collective, engagement ecclésial, intelligence de la foi et analyse du monde.

Plus de 12 000 ados et adultes de 13 à  30 ans ont rejoint aujourd’hui le Mouvement Rural de la Jeunesse chrétienne , portés par la volonté de mettre en oeuvre des projets de développement fondés sur des valeurs de justice sociale et de solidarité. Né en 1929 sous le signe de la Jeunesse agricole catholique, au coeur de la Lorraine, le mouvement tient ses réunions fondatrices du 17 mars et du 24 novembre dans les locaux de l’Association catholique de la jeunesse française. Si la J.A.C. est l’héritière de plusieurs organisations qui avaient engagé des animations en milieu rural, elle emprunte à  la Jeunesse ouvrière chrétienne, établie en France depuis 1927, sa méthode basée sur le « voir, juger, agir ».

Des jeunes, dont la diversité s’affirme, des ruraux ouvriers et scolarisés de plus en plus nombreux, la mixité au travail et dans les écoles appellent bientôt à  un nouveau mode d’organisation. La Jeunesse agricole catholique (J.A.C.) devient le Mouvement rural de la jeunesse chrétienne (M.R.J.C.), et la Jeunesse agricole catholique féminine (créée en aoà»t 1930) s’intitule désormais Mouvement rural de la jeunesse chrétienne féminine (M.R.J.C.F.).

Les deux branches – MRJC et MRJCF – fusionnent en 1965, après le congrès de Vannes (Morbihan) de février 1964. Dix ans plus tôt naissait dans son prolongement, le Mouvement international de la jeunesse agricole et rurale catholique, communément appelé M.I.J.A.R.C. (cf. notre article page 4), dont le premier congrès mondial de 1960 à  Lourdes devait rassembler 25 000 délégués venus de soixante pays et des cinq continents pour débattre de la faim dans le monde. « Le Mrjc est un mouvement de jeunes, géré et animé par des jeunes, qui fait partie de l’Action catholique spécialisée, comme Chrétiens dans le monde rural avec lequel il partage les mêmes valeurs », commente Audrey Massié, présidente depuis septembre 2007. Tombée toute petite dans l’Action catholique des Enfants (A.C.E.) dans un village du Tarn au nord d’Albi, elle poursuit « logiquement» avec le MRJC, anime une équipe, base du Mouvement, devient permanente départementale puis régionale avant d’accéder au national. « J’ai un enracinement dans le rural et trouvé dans le MRJC une ouverture et une capacité de réflexion très importantes. Et puis, les responsabilités m’ont fait grandir, j’ai évolué peu à  peu. Le MRJC ? « Un mouvement d’Eglise qui a fait le choix de la laïcité, o๠on ne se fond pas dans le moule, o๠on s’interroge. » Option réalisée avec finesse dans son rapport d’orientation 2007-2014 : « La participation au sein du mouvement, de chrétiens et de non chrétiens, de croyants et de non-croyants, de jeunes en recherche de spiritualité, est pour nous synonyme de richesse et donne tout son sens à  cette foi. »

Une foi qui invite à  l’action

Comment la formation tout au long de la vie peut-elle favoriser l’émancipation des personnes, la coopération et contribuer au développement d’un territoire ? Question centrale pour le MRJC qui incite à  des formations Bafa, brevet d’aptitude aux fonctions d’animateur, ou comment animer une réunion, parler en public, première étape d’un engagement citoyen. Qui organise aussi des stages en région parisienne qui abordent le projet du Mouvement et réunissent des jeunes gens et jeunes filles de Picardie, du Maine-et-Loire, de la Loire-Atlantique, du Pays basque. Façon d’élargir son horizon au-delà  des cultures, sans ignorer pour autant les spécificités régionales, et s’ouvrir à  l’action collective.

La citoyenneté mondiale au coeur de la foi

« Ils sont invités à  se poser des questions, à  réfléchir à  leur métier, à  ce qu’ils veulent apporter à  leur territoire », développe Olivier Joly, formateur de permanents. Les sujets débattus : aussi bien le prix du lait qui prive les agriculteurs d’une juste rémunération que l˜utilisation de produits phytosanitaires et le développement des algues vertes, le système Monsanto , la souveraineté alimentaire et l’avenir de la planète à  l’approche du sommet de Copenhague. Pour Emeline Braud, il s’agit aussi « de mener des actions qui ont un sens sur son propre territoire ». Une ouverture au commerce équitable et un festival de loisirs inter-gérationnels, par exemple, à  Vauchrétien , village du Maine-et-Loire de 1500 habitants. « En créant des liens, en renforçant la solidarité, poursuivre des coordinations associatives avec le CNAJEP et le CELAVAR. » (Comité national et international de jeunesse et d’éducation populaire et Comité d’études et de liaisons des associations à  vocation agricole et rurale, ndlr). « On aborde également la proposition de la foi, et il va sans dire que nous ne nous retrouvons pas dans les mouvements charismatiques, dans l’émotionnel, poursuit Olivier Joly.

« L’à‰glise, c’est nous, et lL’à‰glise sans engagement dans le monde marche sur une jambe.» Après des orages avec l’institution, le MRJC confirmait sa vision du monde et ses convictions sociales à  la fin des années 1960. Précurseur en la matière, le Mouvement s’orientait dès 1996 vers les à‰quipes d’aumônerie diversifiée o๠« le croisement des regards permet un engagement plus proche des jeunes et des chrétiens en général ». Diacre dans la Mayenne, Jacky Hérault se déclare confiant : « Pour moi cette diversité est une richesse, il faut qu’on la découvre et qu’on admette de travailler ensemble. » La restructuration des exploitations, leur agrandissement et la diminution des actifs agricoles, l’impact environnemental des pratiques productivistes et la dépendance croissante vis-à -vis de l’industrie agro-alimentaire questionnent les jeunes générations. Aujourd’hui, dans un contexte o๠la spéculation foncière freine l’installation des agriculteurs, o๠on assiste à  la remise en cause des services publics dont le monde rural paie le prix fort, le MRJC est confronté à  de nouveaux défis. Objets de débats dans les régions : de nouvelles orientations vers une économie viable, socialement équitable, respectueuse de l’environnement. Une agriculture à  la fois cohérente avec son territoire et solidaire des pays en développement. La Jeunesse Agricole Catholique devenue MRJC voyait le jour en 1929, l’année du krach de la bourse de New-York. En 2009, une crise financière, sociale, économique, alimentaire sans précédent ravage la planète. Pour reprendre l’expression de Mark Twain affichée dans le livret des 80 ans, « ils ne savaient pas que c’était impossible alors ils l’ont fait ».

NB :

Mouvement Rural de la Ieunesse Chrétienne :
53, rue des Renaudes, 75017 Paris. Tél 01 42 27 74 18,
fax 01 47 66 38 67. mrjc@mrjc.org – www.mrjc.org

1. Qu’est-ce que le Mrjc ? Marie-Pierre Cattet
(présidente nationale 2003-2007), éd. l’Archipel 2004.

Autres publications :
-Accueillir les jeunes en milieu rural,
-Une école pour s’enraciner et s’émanciper,
-Créer et travailler en milieu rural.