L’architecte de l’apocalypse rwandais condamné à  la prison à  perpétuité

Qualifié de cerveau du génocide qui a fait plus d’un million de morts d’avril à  juillet 1994 au Rwanda, Théoneste Bagosora a été condamné à  la prison à  perpétuité par le T.PI.R, le 18 décembre 2008. L’ironie de l’histoire a fait que cette sentence soit prononcée à  Arusha, la même ville o๠en Aoà»t 1993, il avait révélé qu’il allait préparer une «apocalypse» pour ses compatriotes. Cette coïncidence rappelle étrangement le cas d’ Edouard Karamira un autre génocidaire rwandais condamné à  mort et fusillé près du stade de football o๠il avait proclamé la naissance du «Hutu power» (l’aile dure des extrémistes hutu). A l’occasion de ce verdict historique prononcé par le TPIR, nous allons revenir sur le portrait et le parcours de cet homme que le Général R. Dallaire a décrit comme étant «soit la personne la plus insensible d’Afrique, soit la réincarnation de Machiavel en train d’exécuter un plan rotors» (1)

Les multiples facettes de Bagosora.

Originaire de Giciye, dans la préfecture de Gisenyi au nord-ouest du Rwanda, Bagosora est sorti de l’école des officiers de Kigali avec le grade de sous-lieutenant en 1964, avant de continuer ses études en France, d’o๠il est sorti avec un brevet d’études supérieures de l’école militaire française. A son retour au Rwanda, il a été notamment commandant du camp Kanombe, la principale base militaire des ex-FAR (Forces Armées Rwandaises) et commandant en second de l’à‰cole Supérieur Militaire (ESM). Nommé directeur de cabinet au ministère de la défense en juin 1992, il a occupé ce poste jusqu’en juillet 1994, en dépit de sa mise en retraite de l’armée qui était survenue en septembre 1993. Proche de la famille de l’épouse de l’ancien président J. Habyarimana, Il était reconnu pour son extrémisme pur et dur et surtout sa haine viscérale envers les Tutsi.

Architecte d’une redoutable machine infernale.

Bagosora est la figure emblématique d’un monstre obscur, qui était en réalité une véritable machine infernale. Celle-ci disposait d’une force paramilitaire composée par des miliciens appelés «Interahamwe», déployés sur tout le territoire rwandais. Lors de leur sanglante besogne, ils travaillèrent de mèche avec les autorités administratives. Ils collaborèrent aussi avec les forces de l’ordre à  tous les échelons, de la gendarmerie à  l’armée nationale. Sur le plan logistique, cette machine de la mort disposait des caches d’arme éparpillées à  plusieurs endroits dans le pays. Il y avait également à  leur disposition : des camions de transport, des bulldozers (pour creuser des fosses communes), des fusils, des grenades, des gourdins cloutés, ainsi que des tonnes de machettes. Entre autres tentacules de ce monstre, on peut signaler la tristement célèbre radio RTLM, qui diffusait des messages de la haine, pour galvaniser les forces génocidaires sur terrain. On peut rappeler en passant que les responsables de cette radio furent antérieurement reconnus coupables et condamnés par le T.P.I.R.

L’inéluctable apocalypse de Bagosora !

Lorsque le général Roméo Dallaire prit connaissance des détails du plan d’extermination massive et systématique des Tutsi, il envoya une alerte au siège de Nations Unies à  New York, à  travers un fax livré le 11 janvier 1994.

Hélas, cette tentative de stopper l’hécatombe n’eà»t pas l’effet escompté, car il reçut une réponse inadéquate. 75 jours plus tard, le pire tant redouté arriva. Dès le 7 avril 1994, dans moins de 48 heures, la garde présidentielle -fer de lance de la machine génocidaire- élimina : la Première Ministre Agathe Uwilingiyimana, le Président de la cour suprême, Joseph Kavaruganda ainsi que tous les membres du gouvernement qui étaient opposés au massacre des innocents ! A la même occasion, Ils exécutèrent dix paras belges faisant partie du contingent des casques bleus, et qui assuraient la sécurité de la Première Ministre. Dans le verdict prononcé ce 18 décembre 2008 à  Arusha, Théoneste Bagosora a été reconnu coupable de tous ces crimes précédemment décris. Après l’élimination de l’obstacle constitué par les membres modérés du gouvernement légitime au pouvoir, la machine infernale de Bagosora eà»t le champ libre. Elle poursuivit ses macabres exploits avec une allure sans précédent ! En moins de 100 jours, plus d’un million d’humains furent atrocement exterminés : hommes, femmes, vieux, jeunes ¦ et même des nourrissons ne furent pas épargnés !

Des récits anecdotiques de Bagosora !

Ceux qui ont rencontré Bagosora gardent de lui des anecdotes qui provoquent des frissons ! En voici deux de ces récits, choisis parmi tant d’autres. Alors que le génocide battait son plein, Philippe Gaillard qui était chef de délégation du Comité Internationale de la Croix-Rouge (C.I.C.R) le croisa. Il raconte ainsi ce moment :

● «¦J’ai rencontré par hasard le colonel Bagosora. Je lui ai dit : « colonel, faites quelque chose pour arrêter les massacres. Et la réponse de Bagosora a été : « à‰coute monsieur, si je le veux, demain je peux recruter 50 000 Interahamwe de plus » !

A ces mots, Philippe Gaillard posa un geste qu’il qualifie aujourd’hui de suicidaire, compte tenu des circonstances de cette époque. Le chef du C.I.C.R poursuit son récit : ¦ Je l’ai pris par la chemise ¦ -je pèse 58 Kg et lui peut-être 115- Je l’ai pris par la gorge et je l’ai fixé dans les yeux et je lui ai dit : Vous perdrez la guerre ! (..) !» (2)

● Après que les ex-FAR furent mises en déroute par l’Armée Patriotique Rwandaise (A.P.R), Bagosora et d’autres génocidaires traversèrent la frontière et s’installèrent à  Goma, une ville de l’Est de la R.D.C (ex-Zaïre). Il croisa un journaliste français qui improvisa une interview. Il lui demanda s’il était prêt à  comparaître devant la justice internationale pour répondre des crimes qui lui étaient reprochés. Sans hésiter Bagosora répondit : «Bien sà»r, mais pas devant le F.P.R. Parce qu’il serait juge et partie. Mais devant la justice internationale, je suis prêt à  y aller même aujourd’hui. Et il ajouta : «Mais il faut qu’ils amènent les gens que j’ai tués¦ et qu’ils prouvent ça !». N’en croyant pas ses oreilles, le journaliste prit un ton posé et lui demanda : «sincèrement vous pensez qu’ils peuvent les ramener ?» A cette question, Bagosora réalisa la portée de ses propos. Il répéta dans un monologue faisant écho à  sa pensée : «ramener les gens que j’ai tués » puis, il prit un ton menaçant ! (¦) ! «Vous êtes aussi payé ? à‡a suffit ! Ce que vous avez mangé ça vous suffit ! Un jour tu vas mourir ! Tu commences à  me narguer jusqu’à  ce point ? (..) » (3)

Bagosora, un produit d’une politique de la haine

La condamnation de Bagosora est un acte historique, car elle matérialise la fin d’une politique de la haine et d’une impunité officialisée au Rwanda au lendemain de l’indépendance. En 1963, c’est Grégoire Kayibanda, le père de la «révolution hutu» de 1959, qui posa les premiers jalons de cette impunité en effaçant légalement tous les crimes perpétrés lors du premier massacre contre les Tutsi, qui avait débuté en 1959. A cet effet, il décréta une amnistie, dont le texte était libellé en ces termes:

« Une amnistie générale et inconditionnelle est accordée pour toutes les infractions commises à  l’occasion de la Révolution Sociale, pendant la période du 1er Octobre 1959 au 1er Juillet 1962 et qui, en raison de leur nature, de leur mobile, des circonstances ou de la participation à  la lutte de libération nationale et revêtent ainsi un caractère politique même si elles constituent des infractions de droit commun. Sont écartés du bénéfice de l’amnistie accordée par l’article premier de la présente loi, les infractions commises durant cette période par des personnes qui ont lutté contre la libération des masses opprimées par la domination féodo-colonialiste. (..) » (4)

En observant de près ce décret, on réalise que son contenu et sa nature ont accentué l’antagonisme entre les Hutu et les Tutsi au Rwanda, dans la mesure o๠il blanchissait arbitrairement les uns et condamnait unilatéralement les autres. Dans un autre discours enflammé prononcé le 11 mars 1964, le même président Grégoire Kayibanda suggéra l’extermination des Tutsi de l’intérieur du Rwanda, comme stratégie dissuasive afin de contrer toute attaque armée des exilés venant des pays limitrophes. Voici l’extrait de ce discours :

« A supposer par impossible que vous veniez à  prendre Kigali d’assaut, comment mesurer le chaos dont vous seriez les premières victimes ? Je n’insiste pas: vous le devinez, sinon vous n’agiriez pas en séides et en désespérés ! Vous le dites entre vous : ce serait la fin totale et précipitée de la race tutsi» (5)

La menace de l’extermination des Tutsi n’avait jamais été aussi claire. Mais cette fois-là , elle émanait d’une voix hautement autorisée, en l’occurence du président de la république en personne. C’est cette stratégie qui a été mise en pratique les Forces Armées Rwandaises (FAR) à  chaque fois que les réfugiés tutsi tentaient un retour dans leur pays d’origine par la force. Ayant fait ses preuves tout au long des années 1960, cette même stratégie a été reprise en 1994, avec plus de moyens matériels et humains et le résultat fut un génocide qui a l’objet du procès dont Bagosora a été reconnu coupable. Ce qui est difficile à  saisir dans cette histoire, c’est comment la France a pu approuver une telle stratétégie, au point que Paul Dijoud ait été mandaté pour proférer la menace de l’extermination des Tutsi à  l’endroit d’une délégation de F.P.R conduite par Paul Kagame en 1992 à  Paris. Cela dépasse l’entendement que Paris ait jugé nécessaire d’envoyer Marcel Dédarge à  Kigali en 1993 pour suggérer et appuyer la cohésion des Hutu contre leur ennemi commun (sous entendu le Tutsi). Cet appui complice de la France au projet d’extermination des Tutsi eà»t aussi des conséquences connues aujourd’hui.

Bagosora tout comme Juvénal Habyarimana et l’armée rwandaise en générale partageaient la même philosophie issue de la révolution hutu de 1959. A son accession au pouvoir en juillet 1973, J. Habyarimana prit des dispositions légales pour renforcer cette impunité en vigueur sous le régime qu’il avait renversé. Lors de la ratification de la convention de Genève sur la répression et la prévention du génocide, son gouvernement précisa qu’il ne se considérait aucunement lié par l’article 9 de cette convention, qui le forcerait à  se soumettre à  une cour internationale en cas de génocide (6). Cette clause garantissant l’impunité au Rwanda est devenue illusoire avec la condamnation de Bagosora et ses coaccusés, et d’autres condamnations qui l’ont précédé. Eu égard à  ces quelques points illustratifs, on voit bien que Bagosora est devenu un monstre à  la suite des événements qui ont façonné l’histoire dans laquelle il a évolué. Curieusement, après tant de crimes sur sa conscience, son seul regret qu’il partage d’ailleurs avec d’autres génocidaires est la défaite militaire de son armée et l’absence du gouvernement qui lui aurait assuré leur impunité. D’ailleurs, nous apprend-on, il compte interjeter appel !

Une page sombre de l’histoire se tourne.

La condamnation de Théoneste Bagosora à  l’emprisonnement à  perpétuité marque un précédent retentissant. Dorénavant, que ce soit au Rwanda ou ailleurs toute extermination massive de la population comporte un risque de faire face à  la justice internationale. On peut rappeler, que Bagosora n’est pas le premier génocidaire rwandais à  être condamné. Jean Kambanda qui fut premier ministre du gouvernement intérimaire purge également une peine d’emprisonnement à  perpétuité au Mali, après avoir plaidé coupables aux crimes de génocide qui lui étaient reprochés. Par ailleurs, le T.P.I.R a déjà  prononcé une trentaine de condamnations et six acquittements. D’autres initiatives ont été entreprises ailleurs, notamment en Belgique et au Canada o๠le premier procès d’un présumé génocodaire a été déjà  entamé.

Jean Claude Ngabo

(1) Roméo Dallaire, J’ai serré la main du diable, Libre expression, Québec, décembre 2003, p.322
(2) Interview de Philipe Gaillard
http://www.humura.ca/cms/index.php?option=com_content&task=view&id=25&Itemid=53
(3) www.youtube.com/watch?v=fkshAL-9Rjg
(4) Rwanda, Journal officiel, 1963 p. 299
(5) Message du Président Grégoire Kayibanda du 11 mars 1964
(6) Rwanda, Journal Officiel 1975, page 230

Le miraculé d’Hannebont

Quand Isabelle entendit son fils Ludovic lui crier qu’il réussissait à  remuer les orteils, elle crut qu’il rêvait. C’était impossible !

En une seconde, elle revécut la scène au cours de laquelle il était devenu paraplégique. Elle revit les éclairs zébrer le ciel, les chevaux, au loin, se cabrer, deux jeunes cavaliers chuter et rester immobiles au sol. L’un était son fils, l’autre, c’était Romain, un de ses copains venu d’un canton voisin. Mis précautionneusement sur une civière puis transportés à  l’hôpital, tous deux ne devaient plus en sortir debout. Mais le cas de Romain était désespéré : il avait eu une fracture des vertèbres cervicales qui avait entraîné la paralysie des quatre membres. Pauvre gosse dont elle avait récemment appris qu’il était mort, asphyxié par des fumées toxiques dans des circonstances qu’elle ignorait encore pour n’avoir pas eu le courage de les demander à  ses parents.

Elle monta précipitamment dans la chambre. Assis sur le rebord de son lit, Ludo souriait de bonheur à  regarder ses orteils se recroqueviller, se détendre ou s’écarter à  sa guise.
Incrédule, les yeux embués par les larmes, Isabelle murmura :
« Essaie de te mettre debout ¦ »

Ce qu’il réussit à  faire avec son aide. Il parvint ensuite à  décoller le pied droit du parquet pour le poser quelques centimètres plus loin, puis, agrippé au bras maternel, il souleva le pied gauche pour l’aligner sur le droit. Il s’immobilisa, les muscles déjà  endoloris par des efforts auxquels ils n’étaient plus habitués. Ecroulé sur son lit, Il hurla de bonheur, s’empara du téléphone portable pour annoncer l’incroyable nouvelle à  son père, responsable syndical parti trois jours dans le sud-ouest.

Avant de se répandre dans le canton, la nouvelle fit d’abord le tour du village dont les quatre cents habitants se connaissent depuis plusieurs générations, échangent leurs points de vue chez le boucher ou chez le boulanger même s’ils ne sont pas toujours sur la même longueur d’ondes, tel Raymond, compagnon d’Isabelle et père de Ludo, l’un des rares Hannebontais à  avoir refusé de baptiser son fils. Alors, quand, à  son retour, il entendit la vieille Cruchet insinuer que Ludovic était peut-être un miraculé, il rétorqua à  la cantonade : « Je crois plutôt à  l’efficacité des massages du kiné. »

Entre ces deux voisins -là , c’étaient toujours des échanges à  fleuret plus ou moins moucheté. Ancienne institutrice dans une école religieuse, elle savait pertinemment qu’il était athée et qu’il militait dans un syndicat de gauche ; de son côté, il déplorait qu’au 21ème siècle, il y ait encore des attardés mentaux à  croire aux miracles. En revanche, sans l’avouer, il ne s’expliquait pas la guérison subite de son fils pour la bonne raison que les massages avaient surtout pour but de prévenir des complications vasculaires, sans espoir de rendre l’usage de leurs jambes aux paraplégiques.

Tels étaient les propos qu’il avait tenus au correspondant local d’un quotidien normand venu l’interviewer.

Trois mois après sa guérison que ne s’explique toujours pas le corps médical, Ludovic, véhiculé par sa mère, se rend au haras, déterminé à  remonter en selle pour faire de courtes balades.

Revoir les écuries, sentir l’odeur de la litière, entendre le hennissement de son cheval qui manifestement le reconnaît, caresser sa crinière, plaquer sa joue contre la sienne, autant de sensations qui le revivifient, certes, mais qui l’attristent pour n’être plus partagées avec l’un de ses meilleurs copains qui rêvait d’entrer dans un collège agricole pour devenir garçon d’écurie, puis lad, et, peut-être un jour, entraîneur. Il le revoit à  côté de lui, étrillant sa monture, la bouchonnant, lui curant les sabots et s’arrêtant parfois pour raconter une blague ou rire de ses mésaventures équestres.

Si Romain n’avait pas été un catholique pratiquant, Ludovic l’aurait volontiers invité à  passer un week-end chez lui mais comment son père, qui ne se privait jamais de bouffer du curé à  la moindre occasion, aurait-il supporté la présence sous son toit d’un baptisé et d’un catéchisé qui avait fait sa communion ?

« Tu rêves ? Ludo¦ Je t’attends ! »
lui crie l’ancien jockey qui les avait initiés à  l’équitation, son copain et lui.
Le regard anxieux, la mère regarde son fils se hisser sur la selle, s’emparer des rênes et, d’une légère
pression du talon, inciter le cheval à  aller au pas, puis, quelques mètres plus loin, au trot.

« Il se débrouille bien, constate l’entraîneur. Il a eu plus de chance que son copain. A ce propos, ses parents sont venus me voir, peu après sa mort tragique, pour me demander de leur parler de leur fils. Pauvres gens qui étaient en quête du moindre détail, de la moindre anecdote, comme pour se donner l’illusion qu’il était encore en vie.
– Savent-ils que Ludovic est guéri ?
– Oui, ils l’ont appris en lisant le journal.
– Mon Dieu ! Quel choc ils ont dà» subir ! Ils doivent maudire le destin¦
– Détrompez-vous ! La maman s’est réjouie d’apprendre la guérison de votre fils.
– Réflexion faite, cela ne m’étonne pas. D’après Ludo, cette femme est croyante¦.Je n’en reviens pas ! Mais comment Romain a-t-il pu être asphyxié ?
– Je le lui ai demandé mais elle ne m’a pas tout dit. Elle a parlé d’une bougie qui aurait été renversée et qui aurait mis le feu mais elle a été incapable de m’en dire plus, trahie par l’émotion.
Vous devriez la rencontrer en compagnie de Ludo.
– Vous pensez que c’est souhaitable ?
– Oui. Elle m’a interrogé longuement à  son sujet. Je crois qu’elle aimerait le connaître et bavarder avec lui. »

C’est émouvant pour un ado de 14 ans de voir la chambre dans laquelle son copain a été prisonnier pendant de longs mois ; c’est dur d’entendre les propos d’une mère raconter les derniers instants de son fils qui avait demandé qu’on allume un cierge près de la statue de la Vierge, posée sur la table de nuit et qu’il priait de l’aider à  mourir car il en avait marre de vivre, marre de gâcher la vie de ses proches, mais envie d’aller au paradis pour demander, en direct comme il disait, la guérison de son copain.

C’est insoutenable pour une mère d’entendre son fils réclamer la mort. Elle l’avait laissé seul durant une heure pour aller reprendre des forces à  l’église et c’est pendant son absence que son fils est mort asphyxié, de quoi devenir définitivement athée.
Comment Romain a-t-il été asphyxié ? Une de ses rares satisfactions était de sentir la présence de son chat, blotti contre lui et de l’entendre ronronner. Le jour du drame, il y avait eu des travaux de voirie devant leur maison. Le bruit et les trépidations du marteau-piqueur ont dà» effrayer le chat, qui, dans sa fuite, a sans doute renversé le cierge sur des assiettes en plastique laissées sur la descente de lit et qui ont fondu en dégageant des vapeurs toxiques. Quand les pompiers sont arrivés, ils ont mis en marche un extracteur de fumée mais sans pouvoir réanimer Romain.

Maintenant, elle dit que non seulement elle n’a pas perdu la foi, mais qu’elle a certitude que son fils est au paradis et que c’est grâce à  lui que son copain a retrouvé l’usage de ses jambes.

De retour à  Hannebont, Ludovic et sa mère ont fait un compte rendu de leur visite à 
Raymond qui s’est contenté de conclure :
« Vous n’allez tout de même pas croire que la guérison de Ludo est un cadeau du ciel ? »

Quelques jours plus tard, Ludovic informait son père qu’il désirait être baptisé.

Le cardinal SCHONBORN critique les évêques du Concile Vatican II

Le cardinal dominicain Christoph Schà¶nborn, archevêque de Vienner, vient de susciter un réel trouble parmi les catholiques d’ouverture en défendant avec vigueur et conviction l’encyclique controversée de Paul VI « Humanae vitae », qui plus est lors d’une rencontre organisée à  Jérusalem par le Chemin néocatéchuménal, plus qu’un symbole. Mgr Schonborn, qui passait pourtant jusqu’alors pour un conservateur éclairé, s’en est pris sur un ton très dur aux évêques de l’après Concile pour n’avoir pas défendu l’encyclique admirable du Pape Montini.

Le cardinal de Vienne s’en est pris en particulier aux déclarations éclairées des évêques d’Allemagne et d’Autriche, et sans les nommer, mais l’allusion est transparente, à  son propre prédécesseur dans la capitale autrichienne, le cardinal Franz Koenig, ainsi qu’à  l’archevêque de Mà¼nich – prédécesseur direct de Joseph Ratzinger – le cardinal Julius Doepfner. Mgr Schà¶nborn reprochent à  ces évêques de langue allemande d’avoir trahi le vrai sens de l’encyclique en laissant le dernier mot à  la conscience des fidèles. Allant plus loin, Christoph Schà¶nborn accuse l’épiscopat européen d’être indirectement responsable du déclin démographique de l’Europe et de la décadence de notre civilisation, pas moins. Il exprime pour cela sa…repentance! Il parle même de « ce péché ». Selon lui, les évêques européens n’ont pas eu la courage de dire « oui » à  Humanae Vitae et ce en majorité. Cette attitude peureuse aurait selon lui gravement affaibli la crédibilité de l’Eglise, alors que beaucoup estiment au contraire que c’est la rigidité de Paul VI sur la question qui a éloigné bien des gens. En résumé, le cardinal Schà¶nborn dénonce le manque de courage des évêques du Concile et de l’après Concile.

En Autriche même, ces propos injustes et consternants du cardinal ont suscité de vives réactions, aussi en considération de l’autorité morale du défunt cardinal Koenig, dont la prudence pastorale était très estimée, et qu’un grand nombre de gens ne peuvent accepter de voir ainsi décrié pour son soi-disant « manque de courage ». Mgr Helmut Krà¤tzl, ancien évêque auxiliaire, a défendu le point de vue du cardinal Koenig. Quant à  l’ancien vicaire général de la capitale Viennoise, Mgr Helmut Schà¼ller, il n’a pas hésité pour sa part à  prier le cardinal Schà¶nborn de revoir ses propos, inqualifiables. Un évêque très en vue, longtemps considéré comme possible cardinal de Vienne, Mgr Egon Kapellari, évêque de Graz, est lui aussi entré dans l’arène : selon lui, les évêques autrichiens d’alors « ont agi au contraire de façon très responsable ». Mgr Kapellari va plus loin estimant que dans un certain nombre de cas « la contraception naturelle n’était pas adaptée » et qu’il fallait donc en tirer les conséquences.

Suite à  cette pluie de critiques, Schà¶nborn, dans un premier temps, a tenté de défendre ce qu’il avait dit, avant de retourner en arrière et de s’excuser d’avoir été trop loin, regrettant d’avoir donné l’impression de s’opposer à  ses prédécesseurs.

En Allemagne, on note la présence lors du discours de Mgr Schà¶nborn à  Vienne du cardinal Joachim Meisner, archevêque de Cologne, et tenant des positions des plus intransigeantes, qui ne dissimule pas ses réserves à  l’endroit de la ligne libérale majoritaire dans la conférence épiscopale (avec l’appui du président, l’archevêque de Fribourg en Brisgau, Mgr Robert Zoellitsch, comme jadis du cardinal Karl Lehmann, très mal vu au Vatican).

De toute évidence, il pourrait bien s’agir d’une contre-offensive conservatrice, alors que le cardinal Carlo Maria Martini, ancien archevêque de Milan, avait quant à  lui dénoncé l’impact désastreux de l’intransigeance de l’encyclique.

Vu par le petit bout de la lorgnette, certains esprits chagrins, pensent que le cardinal Schà¶nborn a surtout voulu donner là  des gages aux plus conservateurs, en vue de sa possible nomination à  la tête de la congrégation pour la doctrine de la foi, à  Rome, en remplacement du cardinal américain Levada, qui serait en très mauvaise santé.

EMBRYON : le pape ne respecte pas la tradition de l’Eglise

Dans un nouveau document très récent, intitulé  » Instruction Dignitas personae sur certaines questions de bioéthique » sous la responsabilité de la congrégation pour la Doctrine de la foi mais approuvé par Benoît XVI, Rome entend « actualiser » (façon de parler) son enseignement sur les possibilités offertes par les progrès de la recherche médicale vis-à -vis de la fertilité humaine et des thérapies géniques appliquées aux cellules humaines. Analyse.

Il s’agit de mettre à  jour mais aussi de confirmer dans toute son intransigeance un document similaire, publié en 1987, « Donum vitae ». Certes, la construction du texte est assez habile pour faire oublier l’aspect répressif inentamé de son contenu.Toutefois, le grand souci du texte est d’affirmer que « l’embryon humain a, dès le commencement, la dignité propre d’une personne ».

Le texte en tire donc toutes les conséquences, en l’occurrence le refus de toute technique ou acte qui selon lui, transformerait l’embryon en un objet d’expérience, en particulier la fécondation in vitro par exemple, « o๠le nombre d’embryons sacrifiés reste très élevé », « au-dessus de 80 % ». Pour le Vatican, la fécondation doit strictement avoir lieu dans le cadre d’un rapport sexuel entre un mari et sa femme. Il faudrait à  présent aller plus loin et poser autrement la question nucléaire : l’embryon est-il une personne? C’est une question philosophique, et non pas théologique (qu’on se souvienne des débats médiévaux à  cet égard) et qui suppose des bases factuelles mises en évidence par la biologie. Or, comme le montre le philosophe et savant Francis Kaplan(1) :
 » L’embryon n’a pratiquement aucune fonction vitale ; les fonctions vitales dont il a besoin pour être vivant sont celles de sa mère. C’est grâce à  la fonction digestive de celle-ci qu’il reçoit la nourriture digérée dont il a besoin et qui ne lui parviendrait pas si elle n’avait pas été digérée par elle ; c’est grâce à  la fonction glycogénique du foie de la mère qu’il reçoit le glucose dont il a besoin ; c’est grâce à  la fonction respiratoire de la mère que les globules rouges de son sang ont l’oxygène dont il a besoin ; c’est grâce à  la fonction excrétoire de la mère qu’il expulse les déchets qui autrement l’empoisonneraient.

L’embryon n’est même pas un être vivant  » en puissance « , dans la mesure o๠on entend par  » être en puissance  » quelque chose capable de passer de cet état à  l’état d’être cette chose en acte, et uniquement par des facteurs internes. Une feuille de papier blanche n’est pas en puissance un dessin, en ce sens qu’elle ne passe de l’état de feuille blanche à  l’état de dessin que par le facteur externe que constitue le dessinateur. Par contre, un gland est en puissance un chêne, car le sol dans lequel il est planté ne joue qu’un rôle nutritionnel et il ne passe de l’état de gland à  l’état de chêne que par des facteurs internes. On pense souvent qu’il en est de même de l’embryon. »

En réalité, il n’en est pas ainsi : les travaux scientifiques les plus récents en embryologie – et dont on n’a pas encore mesuré toute la portée – montrent le rôle nécessaire de la mère (…). Et Francis Kaplan de poursuivre : Dans un milieu seulement nutritif, l’embryon se multiplie à  l’identique ou d’une manière désordonnée. C’est donc à  tort qu’on dit que l’embryon  » se  » développe ; il est développé par la mère. Il n’est pas en puissance un être vivant ; c’est la mère qui est en puissance mère d’un être vivant. »

Les 80 jours de la tradition ecclésiale

A la lumière de ces propos argumentés, et de maintes conclusions en ce sens, l’Eglise catholique pourrait tout simplement renouer sur cette question avec sa prudence de jadis. En effet, l’Eglise a considéré tout à  fait explicitement et officiellement, jusqu’au milieu du XIXe siècle, que l’embryon ne devient pas un être vivant avant six semaines (sinon quatre-vingt jours] et que l’avortement n’est donc pas un homicide auparavant C’est en substance ce que disent Thomas d’Aquin et les Papes Sixte V et Grégoire XIV, mais aussi le catéchisme romain de Pie IV et St Pie V. Or, ces quatre-vingt jours de la tradition ecclésiale ressemblent étrangement à  la durée de la période pendant laquelle l’avortement est légalement autorisé en France.

L’embryon n’est pas un être humain autonome. Il relève de ce que Buffon appelle des  » parties organiques vivantes « . Par conséquent, lorsque la femme a recours à  l’IVG c’est comme si elle enlevait une partie organique d’elle-même. Elle en a le droit même si, à  l’évidence, le caractère souvent traumatique de l’IVG dissuade d’en faire un moyen ordinaire de régulation des naissances. C’est pourquoi au sujet de l’avortement il y a une dimension éthique incontournable. A partir d’un stade, il semble plus que difficile à  justifier. Mais il faut d’abord poser la question de la durée au cours de laquelle l’embryon n’étant pas une personne, il ne relève en aucun cas de l’homicide ou du meurtre.
Francis Kaplan estime : « au moins jusqu’à  la fin du troisième mois, puisque jusqu’à  là  il n’a pas d’activité cérébrale et qu’un homme sans activité cérébrale est considéré comme cliniquement mort. Au regard de la science, il ne s’agit plus simplement de juger les positions du Magistère romain sévères mais fausses, car mal fondées sur des données mal comprises et mal interprétés. L’embryon n’étant pas une personne, il n’y a rien de criminel à  avorter (ce qui ne signifie évidemment pas qu’il s’agisse d’un acte anodin!) ni à  se livrer à  des expérimentations.

Comme Benoît XVI, nous sommes convaincus qu’il faut avec vigilance, détermination et persévérance mener un combat en faveur de la défense de la dignité humaine. Encore faut-il qu’il y ait bel et bien personne humaine.

Réginald Urtebize

1. Lire son ouvrage «L’embryon est-ilun être vivant ?», aux éditions du Félin

Le don de la famille, quelle famille ?

Abraham a quitté sa terre natale pour être fidèle au Dieu Unique. A présent, il est riche de biens, entouré de femmes et de serviteurs. Le Seigneur lui promet davantage encore, mais pour Abraham à  quoi bon avoir plus, s’il n’a pas le seul bien qui lui manque vraiment une descendance de Sara, la femme qu’il aime. Le Seigneur assure au croyant le miracle d’une naissance selon son voeu le plus cher : Abraham fait confiance.

La lecture de ce dimanche est l’addition de deux extraits ; il convient de parcourir l’histoire en son entier. Le couple croit d’abord en la réalisation de la promesse par l’adoption d’Ismaà«l le fils d’Agar la servante.. Mais le Seigneur renouvelle l’annonce de l’incroyable. Abraham fait confiance, Sara s’en amuse, incrédule et moqueuse. La vie continue, Abraham est de plus en plus désintéressé et ouvert aux autres. Le Seigneur lui donne le fils espéré, Sara en rit, nous en rions, le nom d’Isaac traduit nos sourires complices. Qu’est-ce qui est important dans ce récit : le couple  » légitime « , l’enfant  » légitime « , la  » sainte famille  » ? Lorsque Sara maltraite Agar, le Seigneur prend partie en faveur de celle-ci et d’une descendance également promise à  une grande postérité légitime, comme fils d’Abraham. Il réintègre tous les membres dans une même famille originelle. Le Seigneur entend la prière de la femme abandonnée ; il s’en prend à  l’incrédulité de Sara ; il donne à  celui qui lui fait confiance le fils espéré. Le miracle survient lorsque sont données les preuves de l’ouverture aux autres. A l’adolescence de l’enfant, voulu comme un autre nous-mêmes, le Seigneur réclamera à  son fidèle, la mort du  » fils unique « , pour la naissance d’un autre moi, d’une autre liberté. La famille est au coeur de nos aspirations sociales. Doit-elle se refermer sur quelques uns ? Abraham est avant tout le père de ceux qui mettent leur confiance en Dieu. Il pratique l’hospitalité, il intercède pour les villes qui risquent la destruction, et Dieu le comble d’un autre lui-même¦ Le lien véritable de la famille est la confiance de chaque membre dans le Seigneur. Le fils a grandi¦ Abraham doit le laisser aller, s’ouvrir à  une nouvelle vie, à  de nouveaux détachements¦ La famille devient aussi nombreuse que les étoiles dans le ciel, c’est la famille de Dieu, le Peuple qu’il s’est choisi, les croyants qui l’implorent et remettent en lui leur vie et avenir.

Jean Doussal

L’évêque de Nancy défend la jeune femme enceinte, sans toit et sans papier

Les militants de RESF ont installé un abri place Stan pour soutenir une femme enceinte sans papiers et sans toit. D’un geste, elle déplie sa tente. Le groupe de badauds qui admiraient les décorations du sapin de
Noà«l de la place Stanislas se transforme alors en manifestants. L’opération a duré une petite heure et a réuni une vingtaine de personnes seulement. Mais de par le lieu, le moment et les symboles invoqués, la manifestation, qui s’est produite hier soir vers 18 h, a eu un gros impact. « C’est une crèche vivante au pied du sapin », commente un
militant.

Pour soutenir une femme enceinte de 7 mois et demi sous le coup d’une obligation de quitter le territoire, des militants de la LDH, de RESF ont installé une tente au pied du grand sapin de Noà«l de la place Stanislas. Du même modèle que celle utilisée jadis par les Enfants de Don Quichotte le long du canal Saint-Martin et actuellement par ceux du DAL, rue de la Banque. Porte-voix en main, le conseiller régional Vert Philippe Leclerc a interpellé les passants et les touristes sur le sort d’Husne tout en fustigeant ces « services de l’à‰tat qui n’ont pas été en mesure de
lui trouver une solution d’hébergement » en cette veille de Noà«l. « à‡a se passe en France, à  Nancy, au XXIe siècle. Il faut le répéter autour de vous ». Très rapidement, une personnalité de marque vient se joindre au manifestant : Monseigneur Papin que les militants avaient alerté par mail est venu apporter son soutien. « Jésus est né dans une dépendance parce qu’il n’y avait pas de place dans la Maison commune », dit-il en s’adressant à  Husne. « C’est un peu votre histoire ».
En France depuis 2002, – Husne s’est vue délivrer des autorisations de séjour pour des raisons de santé et ce, après une lourde intervention à  un genou dans un hôpital parisien.

Aujourd’hui, à  29 ans, cette future maman est sous le coup d’une obligation de quitter le territoire français, délivrée le 21 février. Enceinte de sept mois, Husne est suivie par les services de maternité de Nancy o๠elle doit accoucher début février 2009. Le père du futur bébé, dans la même situation administrative, s’est évanoui dans la nature.

Rupture familiale
« Elle est en rupture familiale. Sa grossesse passe mal auprès de ses proches », explique Philippe Leclerc. Puisque les « services de l’à‰tat sont défaillants », le conseiller régional s’est tourné vers l’église. « Dans votre entourage, il n’y aurait pas une solution d’hébergement jusqu’à  la maternité ? ». « Il y a bien le Secours catholique mais il est dépourvu de système d’hébergement », répond l’évêque qui réfléchit à  voix haute. Le miracle n’a pas eu lieu. Ou à  peine : Philippe Leclerc et des militantes de la LDH et de RESF ont finalement été reçus par le secrétaire général de la préfecture alors qu’ils tentent de sensibiliser le préfet depuis plusieurs jours, l’évêque les accompagnait. « Il nous a demandé de faire davantage pression sur la famille », rapporte Philippe Leclerc après
l’entretien. « Mais quand les solidarités familiales font défaut, n’est-ce pas à  l’à‰tat d’intervenir ? Et une fois qu’on a dit ça, le problème d’hébergement se pose toujours. On va se débrouiller mais sans
le dire au préfet, car aider un sans papiers est illégal ».

Saïd LABIDI
24/12/08

« Seul l’Amour sauvera le Monde »

Résumé pour les gens pressés: Adolfo rencontre parfois un prophète populaire qui, avec son bandonéon, tous les jours de l’année, clame dans les trains son refrain préféré sur une musique de tango : « Seul l’Amour sauvera le monde¦ ». Adolfo l’a retrouvé hier encore au retour d’une visite dans un Centre social et après avoir conversé avec des enfants qui vivent en bande dans la gare principale de Buenos Aires. Trois de ces jeunes, qui survivent là , rejetés par la société, lui racontent l’histoire de leur vie. La société, au nom de la sécurité publique, aidée par les media qui ne diffusent que la violence, demande de les réprimer, de créer davantage d’instituts pour mineurs et davantage de prisons, alors que cette même société devrait les protéger en essayant d’apporter des solutions aux problèmes de fond qui les ont amenés là . C’est le joueur de bandonéon qui a raison, lui qui préconise l’Amour pour sauver le monde.

Années après années, il se déplace toujours dans les trains avec son bandonéon pour nous régaler de quelques tangos bien rythmés en criant son message préféré: œSeul l’Amour sauvera le monde…Chan¦Chan¦Il secoue ainsi la morosité des passagers fatigués par la journée de travail qui reviennent dans leurs foyers.

Ce moment du voyage dans le train, malgré les incommodités du transport très semblables à  celles des sardines mises dans les boîtes, apporte à  tous les passagers un peu de fraîcheur pour l’esprit. Quand il a terminé de chanter ses tangos, il passe avec sa casquette en demandant : « Mesdames et Messieurs, veuillez collaborer avec l’artiste avec une petite pièce de monnaie ou avec ce que vous voulez ¦ même un sourire me suffira »¦«Seul l’Amour sauvera..aaa¦ le moooonde !!!¦ ».

Hier, je l’ai encore rencontré dans le train avec son bandonéon et son refrain, et je pensais à  la réunion que je venais d’avoir avec les enfants de la Villa 21 (bidonville) qui survivent à  la limite de la vie dans cette ville de Buenos Aires. De la Villa 21, ils m’ont invité au Centre Culturel de la Récoleta o๠l’on passait un documentaire intitulé ; « Les vents libres du Sud », histoire écrite par Gustavo Bénitez, et un film réalisé par le directeur du Centre, Victor Ramos ; « Les 21 Barraques », tourné avec les acteurs du bidonville sur la réalité qu’ils vivent tous les jours avec les tensions et les violences sociales et structurelles, en l’absence de toute justice à  cause d’un Etat complétement absent. Tous vivent là  dans une autre dimension sociale, très forte, qui finit par engendrer ses propres codes de conduite et qui, le plus souvent, fait s’affronter les pauvres entre eux.

Victor Ramos, qui est aussi le directeur du cinéma, apporte à  tous son soutien solidaire. Il a formé des groupe de jeunes dans la Villa 21 en leur donnant des cours de videos et de photographie. Il fait tout cela « à  la force des poignets » grâce à  la solidarité de quelques personnes amies.

Ces jeunes, sous divers prétextes, certains prétendent les « éliminer » au lieu de résoudre leurs problèmes. Dans la gare du Rétiro, comme dans bien d’autres stations, on trouve chaque jour davantage de jeunes en situation de risque social, violentés par la misère, la drogue et la saleté. Ils dorment o๠ils peuvent en essayant de survivre dans cette jungle de ciment qui a perdu tout sentiment. Ils essaient de se défendre contre l’exploitation de gens sans scrupules pendant que la police regarde d’un autre côté. On y respire la lourdeur, la tension et la discrimination. La solidarité, l’amour et la tendresse sont absents. On vit là  avec d’autres codes sociaux.

C’est là  que tout en conversant, quelques jeunes m’ont ouvert leur coeur et leur esprit:

A.N. m’a raconté que ses parents l’ont abandonné à  la naissance et ceux qui l’ont trouvé l’ont remis à  une œMaison Berceau. Là , il a grandi tout en passant de mains en mains, d’institut en institut. La solitude et le manque de tendresse ont profondémént marqué sa vie. Jamais il n’a trouvé une famille à  aimer. Maintenant, il fait partie d’un groupe avec d’autres enfants qui ont vécu des histoires semblables. Ensemble, ils forment une famille, ils ont leurs propres codes et ils partagent tous leurs besoins, ce qui leur permet de survivre.

S.P. raconte que ses parents l’ont abandonné et qu’il ne connaît même pas son âge. Il dit qu’il est moins que rien et qu’il est quelqu’un qui n’existe pas en ce monde, qu’il est invisible pour la société. Il n’a pas de nom et il n’a pas d’âge. Il dit qu’en fait, il a des milliers de noms mais qu’aucun d’eux n’est le sien. Il se rappelle qu’on l’avait donné à  une famille d’accueil mais, quand il a grandi, un jour, un fonctionnaire du gouvernement est arrivé et l’a emmené. D’abord, on l’a enfermé dans un institut pour mineurs et puis dans un autre. C’est ainsi qu’il a passé sa vie dans différents lieux jusqu’à  ce qu’on l’enferme dans un hôpital psychiatrique o๠on le bourrait de médicaments tous les jours, jusqu’à  ce qu’il ait pu s’échapper. Il dit que ce qu’il voudrait avoir dans la vie, c’est une famille qu’il pourrait aimer.

J.C. était le plus silencieux du groupe. Il restait là  à  regarder le sol et de temps en temps, il jetait un oeil sur ce qui l’entourait. Quand il se décida à  parler, il raconta qu’il s’était échappé de l’institut pour mineurs et que, lorsqu’on l’avait ratrappé, on l’avait conduit dans un asile psychiatrique. Dans sa demi-conscience, il se souvenait d’avoir entendu les gardiens qui discutaient entre eux du nombre d’enfants qu’ils avaient violés. Dans la rue, il s’est retrouvé avec d’autres enfants, unis entre eux par la tristesse, la faim et la discrimination. Ensemble, ils se donnent du courage pour affronter les difficultés. Quelques-uns essayent de s’en sortir avec les drogues, mais ils ont vite appris que c’était là  une autre prison qui les détruit aussi.

La société qui les marginalise veut abaisser l’âge d’imputabilité pour les mineurs. Les moyens de communication ont lancé une campagne féroce contre ces enfants ; ils préconisent le pénalisation et attribuent tous les délits commis aux seuls « mineurs ». Ils réclament toujours plus de sécurité, davantage de prisons, davantage d’instituts pour mineurs et encore plus de répression. Mais ils ne cherchent pas à  trouver des solutions aux causes de cette violence sociale et structurelle.

Les medias ont donné naissance à  la contamination des paroles et de la pensée, des valeurs éthiques et de la responsabilité sociale. La contamination de la pensée provient de l’imposition de œla pensée unique qui vide toutes les paroles de leur contenu. Cette campagne perverse est en marche et démolit la conscience des jeunes et de la société; elle promeut la violence à  travers les moyens massifs de communication.

Je me souviens de César Vallejo, ce grand poète latino-américain, qui dit dans un de ses poèmes: œJe suis né un jour o๠Dieu était malade¦ gravement malade. Dieu doit être aujourd’hui en thérapie intensive. Le train continue sa route et lui est toujours là  avec son bandonéon de faubourg: œ¦le jour o๠tu m’as aimé, la rose dont tu m’as décoré se vêtira de fête et de sa plus belle couleur¦ Chan¦Chan¦ œSeul l’Amour sauvera aaa¦ le monde. Les passagers lui donnent une pièce de monnaie ou le récompensent avec un sourire.

A côté de moi, dans le wagon, une passagère est assisse et lit une revue avec un grand titre: œRévolte à  la ferme¦ grand affrontement au sujet de l’avortement. Des groupes féministes réclament une solution. œDes centaines de femmes meurent chaque année à  cause de l’avortement illégal. L’Eglise s’oppose à  l’avortement et proclame le droit à  la vie dès la conception.

Le mouvement des femmes réclame le droit de décider. Elles affirment que la femme est maîtresse de son corps et qu’on a besoin d’une législation, en accord avec le temps que nous vivons, pour éviter la mort dans les accouchements clandestins. Un juge a décidé pour une fille de douze ans, victime d’un viol, qu’on ne devait pas lui permettre d’avorter. Il s’est tansformé en seigneur et maître de la vie de cette fillette. Il la considère comme une « chose » et non comme un être humain.

Je regarde du coin de l’oeil la revue que mon occasionnelle compagne de voyage est en train de lire. On parle aussi des enfants de la classe moyenne et même supérieure qui enregistrent sur leurs téléphones portables leurs premières expériences sexuelles et qui les envoient sur Internet. Ces enfants ne sont pas pauvres et n’ont pas de besoins matériels. Ils possèdent tout ce qu’il faut : maison, nourriture, études et même voiture. Mais il leur manque l’amour qui ne s’achète ni ne se vend. Le grand exploit qu’ils réalisent, c’est d’informer tout le monde qu’ils savent comment « s’imposer sexuellement», excités qu’ils sont par « la télévision o๠toutes les choses se valent » et o๠le seul commun dénominateur est la violence. Les medias ont contaminé la conscience et la vie des jeunes et leurs parents ne savent plus quoi faire. Ou bien encore , ils sont absents de la vie de leurs enfants par manque de dialogue et d’Amour. Souvent, ils leur donnent tout le matériel qui leur est nécessaire et même davantage, mais la carence affective et le manque de dialogue amènent les jeunes à  chercher ailleurs de quoi satisfaire leur angoisse existencielle. Ils s’étourdissent dans la promiscuité o๠tout se réduit à  la consommation et à  la perte de la liberté.

Le grand défi se trouve dans l’éducation à  la pratique de la liberté, de la conscience critique et de la prise de conscience des valeurs, comme s’est efforcé de nous l’expliquer Paulo Freire. C’est l’école libératrice qui devrait être le pilier pour s’opposer au désenchantement et à  la culture de la violence. C’est aussi le sens profond de l’Amour et des valeurs qui rendent leur dignité à  la personne et aux peuples. Il faut décontaminer les paroles et les pensées.

Au SERPAJ (Service pour la Paix et la Justice), le projet « Okupacalle » avec son travail avec les enfants dans la rue, les Aldeas Jeunes pour la Paix et leur ambiance éducative, et l’équipe Serpaj de la Zone Nord de Buenos Aires créent des espaces de participation, de liberté et de dignité humaine, ensemble avec d’autres organisations qui travaillent dans cette même ligne.

Je pense chers habitants et habitantes de cette petite planète Terre que, comme vous le savez déjà , l’unique chose que nous ayons à  transmettre, c’est d’aider les nouvelles générations à  faire que les étoiles brillent pour tous dans l’espérance.

Ce prophète populaire, qui avec son bandonéon parcourt les trains et crie sans cesse son éternel refrain : « Seul l’Amour sauvera¦ aaa le mooonde¦ » exprime très bien quel est le grand défi actuel de l’humanité : rétablir l’équilibre en nous-mêmes, dans les relations avec notre prochain, avec notre Mère la Terre, avec le cosmos et avec Dieu¦ Je vous quitte avec ces préoccupations qui, j’en suis sà»r, sont aussi les vôtres, et avec les derniers accords de tango de ce bandonéon¦ Chan¦ Chan¦

Adolfo Pérez Esquivel
Buenos Aires, le 26 Novembre 2008.

Coup de grâce !

Le cardinal-archevêque de Lyon se lance dans une opération risquée de type « Nouvelle Evangélisation » à  l’américaine qu’il souhaite d’envergure, et pour son diocèse et pour d’autres de l’Hexagone (cf notre article ci-contre). Dans ces mêmes colonnes, la semaine dernière, nous signalions à  nouveau le manque de discernement des évêques dans la reconnaissance des dites « Nouvelles communautés » (cf Golias hebdo n°59).

A présent nous venons de mettre la main sur le document, resté confidentiel de Mgr Rylko,président pour le conseil pontifical des laics dont dépend encore pour quelque temps les Béatitudes (cf l’intégralité de ce document sur notre journal en ligne golias.fr). Un document qui,non seulement confirme nos informations (cf Golias hebdo n°58), mais signe l’arrêt de mort de cette communauté charismatique dont on commence aujourd’hui à  connaitre les déviances (cf le numéro 114 de la revue Golias). On comprend mieux pourquoi les responsables (« bergers ») des Béatitudes ont du mal à  rendre public un tel texte, il est vrai accablant pour eux. Le coup de grâce ainsi donné par le Vatican à  la communauté des Béatitudes est la reconnaissance (implicite certes) de la validité de nos informations et du bien-fondé de notre grand combat éditorial dans cette affaire. Et
cela depuis trois ans. Un geste important aussi pour les nombreuses victimes de cette communauté aux pratiques psycho-spirituelles plus que douteuses. Puisse cette triste histoire servir de leçon à  nos chers évêques ! Mais ne nous faisons pas trop d’illusions non plus quant au fond.
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