O๠est le danger ? O๠est la vérité ?

A l’heure o๠le président Sarkozy fait une tournée en Afrique, Golias publie le texte remarquable de l’essayiste Aminata Dramane Traroré…
La France va tourner l’une des pages les plus tumultueuses et les plus édifiantes de son histoire sans que, par ici, au Mali, au Cameroun, au Niger et ailleurs, dans ses anciennes colonies d’Afrique, nous ayons mesuré toute la gravité du tournant dont il s’agit pour nous.

1. « C’est l’Afrique qui est en danger »

Pour les cinq années à  venir, elle est de droite, libérale et décomplexée. Ainsi l’a voulu la majorité des Français et des Françaises, dans le cadre d’un processus électoral o๠tout, ou presque tout, passe au peigne fin, sans tabou contrairement à  nos démocraties balbutiantes o๠la transparence des urnes prime sur le débat de fond quant à  notre sort dans un monde dit globalisé mais en réalité compartimenté, dont nous sommes le parent pauvre ainsi que le paria. C’est d’abord en cela que nous sommes en danger. Car, contrairement aux Français qui ont les moyens et la latitude de se battre pour leurs acquis sociaux, quelle que soit la force de la vague bleue, l’effet Tsunami est garanti pour nous, Africains, faute de contre-pouvoir et de système de défense.

Le changement générationnel que nous appelions, nous aussi, de tous nos voeux, avec la fin de l’ère Chirac, a bien eu lieu, sauf que notre continent est sacrifié sur l’hôtel du marché roi. N’entendez-vous pas au large des côtes de l’Atlantique et de la Méditerranée les cris des milliers de jeunes naufragés qui doivent ce destin cruel à  la primauté des valeurs marchandes sur le droit à  la vie. La droite française qui les revendique haut et fort n’est décomplexée que par rapport à  l’enrichissement, ici et maintenant, aux crimes économiques du passé et à  venir ainsi qu’au repli identitaire. Car pour aller vite, dans l’accumulation des richesses, il vaut mieux être entre soi, parler la même langue, pratiquer la même religion et avoir la même couleur de peau.

L’immigration zéro de l’extrême droite n’étant pas réalisable, à  moins d’exterminer tous les non-blancs, l’immigration choisie fera l’affaire.

L’Afrique noire paie un tribut particulièrement lourd à  cet ordre arrogant, sélectif, nécessairement autoritaire et violent. Pour rassurer une opinion publique française sous hypnose mais malgré tout consciente de ses valeurs de justice et de fraternité, on tâchera d’arroser la fermeté d’un zeste d’humanité. C’est ainsi que le ministre de l’immigration, de l’intégration, de l’identité nationale et du co-développement, Brice Hortefeux, s’est penché il y a quelques jours à  Toulon, sur les dépouilles de dix-huit de ces milliers d’hommes, de femmes et d’enfants que la fermeté condamnent à  voyager dans l’ombre. Il n’a pas pu s’empêcher de rappeler face à  ces corps sans vie, qu’ils « étaient tous des candidats à  l’immigration clandestine tentant de rejoindre illégalement les terres européennes ».

Le mal dont nous sommes devenus malgré nous le symbole sera combattu avec une « fermeté » certaine quand il s’agit de nous, les Africains. Le ministère de l’immigration, de l’intégration, de l’identité nationale et du codéveloppement, aurait tout aussi bien pu s’appeler « le ministère du tri et de la mise à  distance des Africain(e)s que la droite libérale, juge inutiles à  la France ».

La plupart des passagers des vols d’Air France, vers les différentes capitales africaines, seraient de cet avis. Ceux du vol AF 796, le 26 mai 2007ont assisté à  l’une de ces scènes qui édifient quant au sort réservé aux humbles et aux laissés pour compte « On croit d’abord à  une bagarre entre passagers. Certains veulent les séparer mais en sont vite dissuadés par les policiers qui se font alors connaître. S’ensuit une scène d’une grande violence : l’un des policiers pratique un étranglement sur le passager, l’autre lui assène de grands coups de poing dans le ventre. Ses hurlements se transformèrent en plaintes rauques. Cette tentative de maîtrise dure dix minutes, peut-être plus et suscite immédiatement chez les passagers un mouvement de protestation qui n’a aucun effet sur les violences en cours¦ Sous les huées des passagers, l’homme finit par être immobilisé et sanglé. Il perd connaissance, yeux révulsés, langue pendante, écume au lèvres¦ »

Et gare à  ceux et celles qui ont le malheur de voir que leurs semblables souffrent, entendent leurs cris et réagissent. Une « notice d’information » du ministère de l’Intérieur et de l’Aménagement du territoire leur rappelle que la décision de reconduite d’un étranger est un acte légitime de l’Etat français. Ceux qui, à  l’instar de Michel Dubois, n’écoutent que leur coeur et réagissent risquent d’être poursuivis. A la criminalisation des migrants s’ajoute celle de la solidarité et de la citoyenneté. A nous d’affronter seuls la peur et la honte des expulsions, c’est à  dire la mise à  distance et à  l’index.
Au fur et à  mesure que les distances se rétrécissaient du fait des progrès des moyens de transport et de communication, nous avions espéré que nous pourrions rencontrer les autres, nos semblables, et que entre Français et Maliens, Européens et Africains libérés de nos préjugés et de nos peurs, nous allions enfin nous apprivoiser mutuellement. C’est Antoine de Saint-Exupéry qui dit que si nous nous apprivoisons, nous aurons besoin l’un de l’autre. Il n’avait pas vu venir la mondialisation marchande et déshumanisante, dans laquelle tout se mesure en termes de taux de croissance et de PIB. C’est ainsi que l’ancien ministre de l’Intérieur est venu nous notifier à  Bamako que la France n’a pas économiquement besoin de l’Afrique.

De quel côté se situe donc le danger ? Du côté des morts, dont les 4 000 naufragés des dix derniers mois de 2006, ainsi que des dizaines de milliers de morts-vivants que sont les expulsés, ou du côté de la très riche et puissante Europe dont les membres, en l’occurrence la France, ont balisé eux-mêmes les voies migratoires en allant à  la conquête des pays d’origine des « indésirables ».

Les évènements dramatiques de Ceuta et Melilla en septembre/octobre 2005, suivis des émeutes des banlieues et de l’occupation du gymnase de Cachan par des « sans papiers », étaient de la part des « nouveaux damnés de la terre » autant de cris et de gestes de désespoir pour rappeler que si le monde est devenu dangereux, ce sont eux qui sont en péril. Mais la France ne semble pas avoir compris. Quant à  l’Afrique des dirigeants politiques acquis au dogme néolibéral, elle s’est voilée la face et continue de se réfugier dans un silence coupable.

Les six grévistes de la faim de Cachan le soulignent dans leur lettre au Président de la République française, lorsqu’ils disent « Nous ne sommes ni des criminels, ni des profiteurs¦Nous ne sommes pas dangereux, mais en danger ».

2.O๠est la vérité ?

Les puissants de ce monde voudraient, malgré tout, avoir le monopole de la vérité et de la justice. Les problèmes sont délibérément mal posés pour « légitimer les odieuses solutions qu’on leur apporte », faisait déjà  remarquer Aimé Césaire dans son lumineux « Discours sur le colonialisme ».

Les électeurs(trices) français(e)s et européen(ne)s qui se laissent piéger par le spectre d’une invasion de leurs pays et, d’une manière générale, de l’Europe, par des migrants « illégaux », « clandestins », « sans papiers », seraient plus solidaires avec ceux-ci s’ils savaient que la mondialisation dont ils redoutent tant les méfaits est allée fort loin en Afrique dans la destruction de l’emploi, notamment celui des jeunes, du lien social et des écosystèmes.

Dans son appel « fraternel » à  tous les Africains, le nouveau Président de la France qui se promet de nous « aider à  vaincre la maladie, la famine, la pauvreté et à  vivre en paix », commet la même erreur que les autres dirigeants occidentaux. Ils s’interdisent de diagnostiquer les maux du continent à  la lumière des conséquences de leurs propres appétits et convoitises de matières stratégiques. La crise du Darfour, pour laquelle la France se passionne tant avec son nouveau ministre des Affaires Etrangères, Bernard Kouchner, comme chef d’orchestre, ainsi que les flux migratoires africains dont elle préfère occulter les causes historiques et macro-économiques, souffrent de ce déficit théorique.

Du Biafra au Darfour, certains humanitaires privilégient la part de la destruction et de la souffrance humaine qui se laisse saisir et médiatiser. Ils taisent délibérément “ dépendance financière oblige – les intérêts des nations riches et les enjeux géostratégiques qui, en lame de fond, déchirent le continent, attisent des rivalités et des conflits interethniques anciens ou nouveaux qui se seraient résorbés si la démocratie avait revêtu son sens véritable. Les prouesses des nouvelles technologies de l’information et de la communication n’aident en rien la maturité politique. Le vacarme mondial vise à  cacher la vérité aux peuples. La surmédiatisation des famines et des guerres en Afrique à  la veille des grand-messes de la communauté internationale est tout simplement indécente. Nous sommes offensés, ainsi que nos enfants au ventre ballonné, aux membres décharnés et aux regards écarquillés, comme surpris par l’horreur et l’hypocrisie qui caractérisent l’ordre du monde. Les images insupportables du Darfour, qui ont été largement diffusées pendant le dernier sommet du G8 à  Heiligendamm (Allemagne), rappellent étrangement celles des victimes de la famine au Niger qui l’ont été tout autant en 2005, juste avant et pendant le sommet du même G8 à  Gleneagles (à‰cosse). L’Afrique est assurément en danger lorsque la droite libérale et décomplexée rejoint, la main sur le coeur, le G8 en plaidant pour le Darfour alors que la chasse aux Noirs bat son plein au nom de l’immigration choisie.

L’Afrique n’est pas dans l’impasse pour avoir refusé de s’ouvrir à  l’économie mondiale à  laquelle sa participation en termes relatifs, est plus importante que celle des autres régions mais pour l’avoir subie depuis le commencement. Le scandaleux dossier des subventions américaines et européennes à  leurs cotonculteurs et la manière dont l’Union Européenne veut arracher aux pays ACPACPles 77 pays d’Afrique, des Caraïbes et du Pacifique qui ont passé avec la Communauté économique européenne en 1975 la Convention de Lomé, puis l’accord de Cotonou en 2000 avec l’Union européenne. Agenda de Lisbonne : ensemble de dispositions arrêtées lors du Conseil européen de Lisbonne en mars 2000, qui visent à  faire de l’Europe un pôle d’ « économie de la connaissance », mais qui marquent le choix de l’inscrire dans une stratégie libérale irréversible. des accords de partenariat économique qui les fragilisent prouve que pour gagner, les pays riches doivent tricher et sur toute la ligne.

Le FMI et la Banque mondiale se trompent sans arrêt de solutions et s’autopardonnent ; la France et les autres membres du club des riches font semblant de s’indigner devant les victimes du Darfour alors qu’il s’agit du contrôle du pétrole face à  une Chine boulimique et décomplexée, elle-aussi, quant à  la bonne gouvernance, selon les règles de l’Occident.

Pourquoi les mêmes puissances mondiales n’ont pas réagi avec le même compassion face aux millions de morts et de déplacés des guerres de la Région des Grands lacs ? Et pourquoi ne viennent-ils pas immédiatement, avec les moyens financiers et technologiques requis au secours des centaines de millions de jeunes, qui d’un bout à  l’autre du continent, sont éjectés des économies locales et nationales au nom de la rigueur et de la compétitivité. S’ils étaient sincères et cohérents dans ce qu’ils disent et font, les flux migratoires africains s’estomperaient.

La quasi-totalité des candidats africains à  l’émigration légale et illégale, ne songeraient pas à  quitter leurs pays si, au lieu des fausses annulations de dette du G8 et des conditionnalités, l’Afrique enregistrait des efforts substantiels sans chantage et sans ingérence aucune.

3. Que dire du fameux codéveloppement ?

Le codéveloppement peut être résumé dans les circonstances actuelles comme la touche d’humanité sur laquelle comptent les artisans de l’immigration choisie, à  la fois pour freiner les départs, pour favoriser le retour de ceux qui se laissent convaincre, leur participation au développement de leurs pays d’origine. L’approche sécuritaire et l’approche développementaliste sont ainsi appelées à  faire bon ménage. N’est-ce pas effarant de constater ainsi qu’un simple colmatage de brèches, assorti d’un accompagnement institutionnel plus ou moins probant, devienne, en l’absence d’un bilan rigoureux des résultats acquis, une porte de sortie à  un drame humain d’une si grande ampleur ? Je suis littéralement ahurie quand j’apprends qu’il s’agit d’étendre à  tous les pays de l’Afrique subsaharienne, des projets du type de ceux qui sont mis en oeuvre au Mali. Car, j’ai beau regarder autour de moi, je ne vois rien de pertinent et de convaincant, de nature à  retenir les jeunes candidats au départ, ou les 1700 cobayes qui, depuis 1995, ont participé au codéveloppement. J’ai plutôt l’impression qu’il s’agit d’une tentative de détournement du projet migratoire de son objectif initial qui, pour la grande majorité des migrants, est l’aide à  leurs familles. La pertinence du concept tiendrait au fait que les migrants eux-mêmes se sont investis depuis les années 60 dans des actions de développement de leurs localités et pays d’origine.

Le codéveloppement serait un progrès parce qu’il innoverait en rentabilisant davantage l’argent des migrants par le truchement de l’investissement productif. Rien n’est moins certain tant que l’on n’aura pas desserré l’étau de la dette extérieure, des conditionnalités des bailleurs de fonds et dénoncé le caractère déloyal du commerce mondial. à€ qui les jeunes candidats à  l’immigration ou des migrants de retour vendront-ils quand les marchés sont inondés de biens subventionnés venus d’Europe et d’ailleurs, auxquels il faut ajouter les produits chinois bon marché.

Si le codéveloppement n’est que leurre et la coopération au développement un pillage, la perspective d’expulser 25 000 personnes par an dans des pays ruinés par le système néolibéral est plus qu’inquiétante. Les pays riches sont certainement libres de se barricader et de ne pas accueillir la misère du monde pourvu qu’ils ne contribuent pas à  la secréter et à  l’aggraver en amont par leur comportement de prédation et de sabotage de processus de démocratisation.

Puissent les électeurs et électrices de France et des autres pays européens piégés par le discours alarmiste des combattants de l’immigration clandestine se souvenir, au moment de glisser leur bulletin dans l’urne, que l’ennemi africain – arabo-musulman et subsaharien – est une construction politique. Qu’ils se souviennent surtout que leur vote engage également notre destin.

Le silence assourdissant des théologiens

Je proposerais volontiers un nouveau lieu de pèlerinage : Mirandola, cité du Nord de l’Emilie Romagne, près de Carpi et de Modène, o๠vécut la famille du célèbre Jean Pic de la Mirandole. Ce dernier, prêtre et érudit de la seconde moitié du quinzième siècle, nous laisse pourtant un programme très suggestif, de pleins pieds dans l’actualité.La plénitude de la vérité n’est pas atteinte par un seul chemin, exclusif et unique. Chacun peut avoir part à  la richesse du mystère en empruntant une voie qui est et demeure la sienne. Le dogmatisme arrogant doit céder la place à  une volonté de dialogue, de rencontre et d’écoute. Non point pour renier un héritage précieux mais au contraire pour le compléter en s’ouvrant à  la richesse de l’autre. Parfois, les différents points de vue auront du mal à  s’accorder : loin d’infirmer l’idéal de la synthèse sa difficulté le rend encore plus désirable. Tant il est vrai que la vérité elle même tient de la coïncidence des opposés comme le soulignait le cardinal Nicolas de Cues. Le diversité des conceptions élève la pensée, quelque délicate que puisse sembler l’entreprise. De plus, la vérité est vivante; elle est vie; elle ne se réduit pas à  un corpus inerte.

Dans cette perspective, un sain relativisme loin de faire obstacle à  l’amour et à  la quête de la vérité leur font davantage honneur qu’une vision fossilisée et étroite qui confond la vérité avec la conception que l’on peut en avoir à  tel ou tel moment, conditionnée et limitée. Or, la restauration doctrinale et doctrinaire actuellement en cours trahit une crispation persistante, une vision pétrifiée de la vérité, souvent conçue en outre au prisme d’une opposition perpétuée entre Dieu et l’homme.

Malgré la limpidité du style et l’élévation indéniable de la pensée, la prose pontificale pêche, à  notre sens, d’une double façon: d’une part, par déficit de mise en perspective problématique, au travers d’une litanie d’affirmations mais insuffisamment discutées, d’autre part, en raison d’une sorte de postulat de départ, constamment maintenu et réaffirmé, viscéralement et unilatéralement antimoderne, lequel suppose que l’autonomie de l’homme, y compris par l’exercice affiné et incisif de la raison critique, puisse faire de l’ombre à  Dieu. Comme si Dieu et l’homme étaient rivaux et concurrents. De toute évidence, cette vision manque … de sens chrétien. Pour ce dernier, en effet, par l’incarnation, la cause de Dieu et celle de l’homme se confondent. Une avancée anthropologique, un surcroit d’humanisme rendent hommage au créateur. Y compris lorsque l’homme libre réinvente les conditions de son humanité, en multiplie la compréhension, en diffracte l’expression.

Face à  ces limites, qui débouchent hélas sur des censures et des condamnations, le devoir premier de la théologie serait, à  mon avis, d’entreprendre une refondation critique de ce qu’elle propose et annonce. Elle ne saurait se taire mais, au contraire, en se confrontant aux défis parfois redoutables de la modernité, elle devrait formuler autrement une même promesse déjà  réalisée en Jésus ressuscité et que l’homme poursuit à  sa façon. Or, malgré le travail sérieux et appliqué des historiens de la théologie et de la pensée chrétienne, malgré également quelques grandes figures, désormais souvent sénescentes, un néoconformisme assez plat semble dominer. Comme si, par un curieux effet d’une auto-censure plus efficace encore que la censure extérieure, la pensée catholique s’était tout simplement muselée elle-même.

Rares sont hélas sont les publications qui s’aventurent sur de nouveaux chemins, loin d’un jargon clérical équivoque aspergée d’eau de buis. Parmi les quelques publications régulières qui constituent une heureuse exception à  cette situation de désert intellectuel, j’aimerais citer « Micromega », un revue italienne de rare pertinence. Dans un numéro récent, plusieurs contributions autorisées déplorent et analysent l’inertie des anciennes forces vives du catholicisme. Mieux encore, elles tracent un programme de renouveau.

Le point de départ le plus favorable à  un renouveau véritable consiste, comme le note justement Mauro Pesce, en une prise de conscience de cette pluralité initiale, constitutive et récurrente du catholicisme. Ce constat évite de porter des jugements trop rapides sur un catholicisme qui serait essentiellement et uniquement intransigeant; sans nier pour autant la persistance de cette note intransigeante au fil des âges, nonobstant des parenthèses plus détendues. La propension à  une uniformité nivellante et castratrice tient à  des contextes historiques (grande peste, réforme protestante, XIX e siècle…) mais peut et doit être mise en question : d’une part, pour une fidélité plus grande à  la richesse de tout le patrimoine vivant de la foi, multiple, complexe, divers; d’autre part, en raison du défi lancé par une humanité elle-même plurielle et saluant de plus en plus cette pluralité irréductible comme une richesse et non comme un handicap.

Lors de décennies passées, en préparation au Concile Vatican II, un nombre importants de théologiens, de penseurs, de religieux, d’ecclésiastiques et de prélats se sont montrés désireux d’aller à  la rencontre d’une modernité qui loin d’être forcément toujours l’ennemie de la foi chrétienne pouvait au contraire l’enrichir et l’aider à  retrouver ses propres racines vivantes. L’Eglise se libérait ainsi de ses propres réflexes négatifs dont le Syllabus et la condamnation de la liberté religieuse demeurent des expressions aussi fortes que regrettables.

Il est certain également que l’évènement conciliaire, malgré tout son poids d’heureuse nouveauté et son dynamisme, s’adressait davantage à  un monde qui finissait (et qu’en son temps l’Eglise n’avait pas voulu ni su comprendre) et ne pouvait prévoir l’émergence d’une nouvelle ou ultra-modernité qui allait commencer à  fleurir dès la clôture de Vatican II. Ce décalage a suscité des réactions variées allant d’une certaine débandade (avec l’hémorragie que l’on sait) jusqu’à  ce revirement des novateurs hiers devenus les conservateurs de demain. L’itinéraire intellectuel et spirituel de personnalités comme Jean Daniélou, Henri de Lubac ou …Joseph Ratzinger est à  cet égard particulièrement significatif.

C e recul des élites intellectuelles, coïncidant avec l’éloignement accéléré des fantassins de base, laisse l’Eglise et la pensée catholique aux mains des plus conservateurs. Ceux-ci, n’ayant plus au sein même de l’Eglise à  s’expliquer avec les représentants d’une autre vision des choses, ont le champ libre pour reconquérir leurs bastions, revenir sur les avancées postconciliaires et reconstruire l’Eglise sur un modèle intransigeant. Entreprise qui se réalise aussi bien au sommet de la hiérarchie que dans et par les mouvements traditionalistes et charismatiques, qui rencontrent une moindre résistance à  tout niveau.

Le tempérament intellectuel étant en principe réactif, et heureusement, on aurait pu compter sur un réveil de tous les esprits qui considèrent qu’une vraie fidélité à  la foi n’a rien à  voir avec l’assomption de positions et de postures involutives, dépassées et rétrogrades aujourd »hui canonisées (comme un jour Pie IX ou Pie XII) et de plus en plus imposées comme obligatoires et seules conformes à  un esprit chrétien loyal. Face aux clairons et aux trompettes d’une restauration conquérante et triomphaliste, les théologiens n’opposent qu’un silence bien emprunté.

Très justement, Paolo Prodi qualifie ce silence d’assourdissant. La tension entre le discours des instances officielles et celui de théologiens soucieux d’un progrès audacieux de la progression et de l’expression de la foi constitue certainement l’une des constances de l’histoire de l’Eglise. Hors, il est assez inquiétant de constater que cette tension s’est apaisée, mais en quelque sorte négativement, par le silence des théologiens. A l’évidence, la hiérarchie n’a pas la même fonction que le chercheur en liberté. Elle peut abriter en son sein des prophètes mais l’inertie institutionnelle compose en quelque sorte une constante laquelle demande cet air pur qui lui vient d’ailleurs. L’équilibre semble désormais rompu par la timidité des éclaireurs eux-mêmes.

Le Concile Vatican II ne revêt de prégnance historique qu’à  la condition d’être située dans une perspective dynamique, dans une volonté d’une Eglise, qui ne renie pas ce qu’elle doit à  son histoire mais l’inère dans une visée nouvelle et vivifiante. Or, depuis une dizaine d’années, les tentatives se multiplient de réinterpréter le dernier Concile en lui faisant perdre au fond son intention première. En effet, nous assistons à  un regain de conservatisme qui considère précisément comme étant la grande menace, passée et présent, une telle volonté conciliaire d’imaginer une Eglise plus moderne. De ce point de vue, les multiples signes d’une restauration conservatrice ne nous laissent pas simplement soupçonner une correction de trajectoire mais un tournant en sens inverse!

Il est certain que les problèmes extérieurs à  affronter ne sont plus les mêmes. Aujourd’hui, l’Eglise ne peut ignorer la globalisation, les questions écologiques ou la bioéthique. Pourtant, quelque soient les défis en définitive, il y a bien deux façons globales de les considérer : soit en y voyant des signes des temps qui ne sont pas entièrement négatifs dans un esprit d’ouverture, en se laissant aussi enrichir par d’autres approches des choses; soit en campant sur les positions les plus dures et les plus intransigeantes, en dénonçant comme fausse et dangereuse toute autre proposition avancée. Le Vatican de Joseph Ratzinger se veut diamétralement opposé à  l’esprit du bon Pape Jean, qui ne se voulait pas prophète de malheur mais entendait au contraire engager un dialogue bienveillant, fraternel et dépourvu d’arrogance dogmatique et moralisatrice. L’attitude consternante de l’épiscopat italien illustre au contraire une volonté de dominer, de s’imposer, de dicter aux hommes quelle doit être leur conduite, y compris au plan de la législation civile.

Sans aucun doute, la société occidentale connaît depuis un certain nombre d’années une évolution qui dérange profondément l’Eglise catholique. Cette dernière, voit mise en cause sa propre vision de la société qu’elle considère la seule valable et qui plus est la seule pérenne. Cela explique en partie la virulence de ces prises de position par exemple sur la famille. Il est certain que l’Eglise ne saurait purement et simplement se placer à  la remorque d’une société dont elle approuverait tous les choix sans réticence. Pourtant, une distance critique toujours salutaire, a peu à  voir avec cette posture négative, fanatique et étroite qu’adoptent, entre autres, les évêques espagnols, italiens ou mexicains.

Les théologiens ne peuvent se réfugier dans un académisme désincarné et ignorer les grands débats actuels. Ils ne peuvent s’aveugler face aux durcissements continus d’un Magistère de plus en plus réactionnaire et adopter la politique de l’Autruche, qui enfuit sa tête dans le sable pour ne plus voir le chasseur. Lequel, quant à  lui, …l’a bien vue et ne ratera pas sa cible. Je ne pense pas que les théologiens puissent uniquement s’intéresser aux différentes questions particulières, comme la collégialité, ou la trinité, sans insérer leur démarche intellectuelle dans une recherche d’ensemble sur la signification possible du christianisme aujourd’hui et en référence, d’adhésion servile ou de contestation critique, face à  un magistère romain qui a sans doute bien des défauts mais qui toutefois s’exprime et qu’il faut affronter dans un débat intellectuel. L’urgence actuelle est la reconstruction d’un discours théologique d’ensemble, qui ne succombe pas aux sirènes du conservatisme ou du fondamentalisme, sans pour autant se contenter de polémiques régionales, secondaires, ni d’une vague incantation optimiste sans contenu ni contours. Ce discours théologique devrait tracer u horizon de fidélité et de renouveau tout en se détachant d’une version « contre-réformiste » ou « néo-intransigeante ».

Cette carence de réflexion théologique globale se vérifie au niveau théologique, à  de rares exceptions près. Trop souvent, on peut regretter le conformisme d’un épiscopat timoré, sinon parfois franchement réactionnaire; trop souvent également une réduction du propos théologique à  un pot-pourri de bonnes intentions qui enfoncent des portes ouvertes.

L’un des déficits actuels les plus graves est l’absence fréquente de sens historique. La plupart des renouveaux du siècle écoulé (biblique, patristique, liturgique, ecclésiologique…) étaient tributaires d’un grand développement des sciences historiques et plus encore de l’avènement d’un sens de l’histoire. Or, désormais, au bénéfice d’une sorte de logorrhée pseudo-pastorale plate sinon inepte ou d’une piété irrationnelle fuyant la critique ce sens historique est obscurci dans l’enseignement de la théologie et des sciences périphériques. Jadis, un Yves Congar, un Karl Rahner, étaient des historiens précis et studieux, avant même d’être des essayistes. Sans la rigueur d’une approche historique exigeante, le propos théologique devient souvent la pure expression arbitraire des convictions de tel ou tel, à  moins qu’il ne se recroqueville sur la défense gênée mais constante et assidue de positions conservatrices discutables. Je donnerai un exemple parmi tant d’autres ; le sacerdoce des femmes.

En conclusion, il me semble important de reprendre la notion déjà  ancienne (Melchior Cano, XVIe siècle) de « lieux théologiques ». Pour reprendre un nouvel élan, la théologie contemporaine devra habiter ces différents lieux et ne pas se contenter d’une paraphrase diluée des enseignements du magistère ou de ce qui est déjà  acquis, ou semble tel. Elle devra repenser à  nouveaux frais les chantiers actuels, non seulement face aux pensées des hommes, mais avec elles, en elles, sans jamais renoncer à  la liberté critique toujours indispensable mais sans non plus peindre ce cadre fond d’une opposition irréductible entre l’Eglise et la modernité. Certes, la pensée tâtonnera; elle perdra de son arrogance et de ses certitudes. Comme jadis un Pic de la Mirandole, pourtant, elle n’hésitera pas à  envisager bien des itinéraires pour rendre hommage à  une vérité toujours plus grande, qui est vie.

à  suivre dans l’édition du 3 aoà»t

Nouvelle démission d’un jésuite

Golias a déjà  signalé le départ retentissant en Suisse d’un jésuite de renom, le Père Lukas Niederberger, qui quitte donc la compagnie et le sacerdoce.

Il était directeur de la « Lassalle-Haus », centre spirituel jésuite, dans le canton de Zug. Les raisons de son départ tiennent en une phrase : « l’Eglise catholique est devenue une secte! ».

Le religieux se sent de plus en plus mal à  l’aise dans sa posture de défenseur de l’injustifiable.

Lukas Niederberger a annoncé son retrait le jour même de la sortie du motu proprio, quelques jours avant celle du texte de la congrégation pour la doctrine de la foi soulignant que l’Eglise catholique était la seule vraie « église en plénitude ».

MAnifestement, pour le religieux suisse un point de non retour a été atteint.

Relativement jeune encore -il a 43 ans – l’ex-jésuite devrait pouvoir se lancer avec succès dans une carrière profane en raison de ses talents et de son expérience.

Amoureux d’une femme, il ne souhaitait pas mener une double de vie, avec le risque de l’hypocrisie. Il entend donc également dénoncer la règle contraignante et inhumaine du célibat clérical obligatoire.

Lukas Niederberger est entré dans l’ordre de saint Ignace de Loyola en 1985, à  l’âge de 20 ans. Il avait songé à  devenir cinéaste, diplomate ou journaliste. Mais une courte retraite à  Lassalle-Haus avec sa classe de maturité (équivalent du baccalauréat) l’a fait changer de route. « On nous a parlé des jésuites et de leur engagement dans le monde. J’ai voulu devenir l’un d’entre eux. ».

Lukas accomplit son noviciat dans le Tyrol autrichien à  une époque o๠la compagnie demeure très marquée par Karl Rahner. Il poursuit des études de théologie à  Paris et devient sensible à  une autre vision du christianisme, celle par exemple d’un Claude Geffré, très sensible à  l’enrichissement possible du dialogue fraternel avec les autres religions. Lukas Niederberger voyage beaucoup de par le monde, s’intéresse aux autres cultures et aux autres religions. Il se dit beaucoup influencé par la théologie de son compatriote Hans Kà¼ng, lui-même inquiété par Rome.

Au sujet de la pluralité des religions, Lukas Niederberger, y discerne un dessein très positif de la Providence. Pour lui, le christianisme ne peut se prétendre une religion supérieure aux autres. « J’aime l’image que les Baha’is ont des autres religions. Pour eux, chaque religion forme le chapitre d’un livre. Et chaque chapitre a sa valeur. Il n’y a donc aucun sens à  dire qu’un chapitre est meilleur qu’un autre. Chacun est nécessaire à  la cohérence de l’ensemble du livre. Pour moi, la pluralité des religions dans le monde fait partie du plan de Dieu. C’est Sa volonté « .

Lukas Niederberger est inquiet pour l’avenir :  » c’est tragique, dit-il, l’Eglise a un message à  transmettre, mais elle ne sait plus parler aux contemporains, surtout en Europe occidentale. J’ai reçu près de 400 réactions de soutien lorsque ma décision a été annoncée. Nombre de catholiques qui m’ont écrit n’arrivent plus à  s’identifier à  l’institution. » A trop vouloir renforcer l’identité de l’Eglise dans un sens traditionaliste, le pape prend le risque de faire fuir les catholiques modérés. « On peut se demander si une Eglise qui se referme à  ce point sur elle-même n’est pas en train de perdre son identité chrétienne, poursuit Lukas Niederberger. Je ne dis pas que l’Eglise doit suivre les dernières modes. Mais à  force de manquer son adaptation au monde moderne et de ne pas tenir compte des demandes qui lui sont faites, elle devient une secte. Elle semble se contenter du fait que seule une minorité suit son programme. L’Eglise s’est marginalisée dans la société, elle n’a plus aucun impact sur la vie publique « .

L’ex Révérend Père se sent aussi très isolé dans sa génération de prêtres, et plus encore face à  la suivante : les rares personnes qui s’engagent dans une telle voie sont souvent très identitaires et attachées à  la ligne du Pontificat actuel, ou parfois même partagent une orientation traditionaliste encore plus nette.

Ironie de la géographie, Edlibach , siège du centre spirituel Lassalle, se trouve à  seulement un kilomètre environ du village de Menzingen , siège de la fraternité intégriste Saint Pie X

A droite toute ! Mgr Le Gal (l’évêque aux Armées) a encore sévi

Patrick Le Gal est, à  54 ans, un relativement jeune évêque, mais il a déjà  beaucoup fait parler de lui. Devenu évêque de Tulle en 1997 puis évêque aux armées en 2000, il suscite déjà  bien des réserves au moment de sa nomination en raison de prises de position conservatrices très cassantes.

Ainsi, il crossa vivement l’hebdomadaire « la vie » coupable, selon lui, d’avoir ouvert ses colonnes à  des défenseurs du PACS. D’aucuns attribuèrent sa jeune et fulgurante carrière à  ses accointances avec Bernadette Chirac. Son échec pastoral en Corrèze, suivi de la nomination à  sa succession d’un vicaire général de Nantes, Mgr Bernard Charrier, d’une autre génération et d’une autre orientation avait consolidé sa réputation de prélat gaffeur et d’évêque autoritaire et clérical, qui plus est généralement totalement décalé par rapport à  ses interlocuteurs.

Dans un texte très récent, Mgr Le Gal entend recadrer les choses en définissant de façon plus restrictives la charge d’aumônier. Comme si ce titre ne pouvait finalement être donné qu’aux responsables religieux catholiques. Selon l’évêque aux armées « aumônier “ chacun en conviendra “ désignait en français courant un ministre catholique ». Exit donc les responsables d’autres religions et confessions.

Pour Mgr Le Gal, l’aumônier est en général et de préférence un prêtre. L’exception possible tient uniquement au manque de prêtres. L’évêque aux armées semble considérer la mission des laïcs comme de pure suppléance, par défaut, lorsqu’il n’y a pas assez de prêtre. Cette conception minimaliste et réductrice du laïcat tourne le dos aux accents du Concile sur la mission du laïc en vertu de son baptême même, et non point seulement pour des raisons purement contingentes de manque d’effectifs cléricaux.

Mgr Le Gal entend également rappeler ainsi la mission proprement religieuse et spirituelle des aumôniers militaires, lesquels ne doivent pas s’égarer dans des tâches caritatives et purement humanistes. Il s’oppose frontalement à  toute forme de ministère indirect du prêtre, par témoignage en partageant la vie et la condition de ses ouailles. Pour Son Excellence le prêtre est exclusivement homme du sacré et ministre du culte.

Pour l’évêque aux armées, l’aumônier doit rester catholique et non pas une sorte d’agent interreligieux. Mgr Le Gal entend resserrer les vis : « un aumônier catholique est fondamentalement en charge d’un ministère pastoral au sens o๠le comprend l’Eglise catholique et romaine ». Son Excellence entend combattre de « dommageables coinfusions » qui « tendent de façon regrettable à  gommer les différences confessionnelles ou cultuelles ».

Pour Mgr Le Gal, l’ennemi porte un nom : « le relativisme ». En ce sens, le moins que l’on puisse dire est que l’évêque aux a rmées se veut un croisé de l’oeuvre de redressement doctrinal et disciplinaire béni par Benoît XVI.

Selon certaines sources, Patrick Le Gal serait sur le point d’être nommé à  la tête d’un autre diocèse français : il pourrait devenir prochainement évêque de Quimper ou même archevêque de Bourges.

Rwanda : Un autre prêtre devant la Justice Internationale.

Le Tribunal pénal international pour le Rwanda (TPIR) a ouvert vendredi le procès d’un prêtre catholique rwandais, Hormisdas Nsengimana, accusé notamment d’extermination pendant le génocide de 1994, à  propos duquel l’attitude de l’Eglise suscite de vives polémiques.
Le prêtre, 53 ans, qui clame son innocence, est l’un des quatre religieux
catholiques rwandais mis en accusation par le TPIR pour leur rôle présumé pendant le génocide, qui a fait environ 800.000 morts
parmi la minorité tutsie et les Hutus modérés, selon l’ONU.

A cette époque, Hormisdas Nsengimana était recteur du collège Christ Roi de Nyanza (sud), une des écoles les plus prestigieuses du pays.
« Il enseignait le latin, la religion et dirigeait des offices religieux au
collège Christ Roi et à  la paroisse voisine de Nyanza. Malheureusement, il n’a pas mis ses connaissances et ses dons au service de l’avancement de l’humanité mais au contraire de sa destruction », a déclaré à  l’ouverture des débats l’Italienne Silvana Arbia, chef des poursuites au
TPIR. Selon l’acte d’accusation, l’abbé hutu est accusé de génocide, assassinat et extermination. Mme Arbia l’a décrit comme un extrémiste hutu qui, même avant le génocide, prêchait sa haine des Tutsis à  ses élèves, à  des prêtres et des employés du collège Christ Roi. Selon Mme Arbia, l’abbé a ordonné non seulement des massacres mais tué personnellement un vieux prêtre, Mathieu Ngirumpatse, et plusieurs femmes tous tutsis. « Lorsque mon fusil tue cinq personnes, je me sens
reposé », se serait écrié l’accusé en abattant le vieil abbé, intendant du
collège, selon la représentante du procureur, qui a promis de citer 24 témoins pour prouver sa culpabilité.

L’un des avocats de l’accusé, le Britannique David Hooper, a clamé l’innocence de l’homme d’Eglise et émis l’espoir que le procès permettra de rétablir son honneur. Cheveux gris, l’accusé, reconnaissable à  son col blanc de prêtre, a suivi attentivement les débats, sans que son visage ne trahisse la moindre émotion. Hormisdas Nsengimana a été arrêté en mars 2002 à  Yaoundé (Cameroun) et transféré au centre de détention du TPIR le mois suivant. A ce jour, le TPIR a mis en accusation 4 prêtres
catholiques rwandais. Le premier à  avoir été jugé par le TPIR, l’abbé Athanase Seromba, a été condamné le 15 décembre 2006 à  15 ans de prison pour génocide et extermination. Le 19 février 2003, le TPIR avait condamné un pasteur adventiste, Elizaphan Ntakirutimana, à  10 ans de prison pour génocide et crimes contre l’humanité. Le pasteur était le premier homme d’Eglise jugé par le TPIR. Le rôle des Eglises, particulièrement de l’Eglise catholique, dans le génocide de 1994 au Rwanda suscite toujours de vives polémiques.

Lors des pogroms anti-tutsis de 1959 et de 1962 au Rwanda, les Tutsis qui s’étaient réfugiés dans des églises ont eu la vie sauve.
Trois décennies plus tard, ils avaient donc afflué par dizaines de milliers dans des églises pour tenter d’échapper à  leurs bourreaux. Mais, cette fois-ci, pour y mourir, déchiquetés par des grenades, brà»lés vifs ou écrasés par des bulldozers. Selon l’organisation non-gouvernementale African Rights, plus de Rwandais ont péri dans les paroisses (église et les bâtiments avoisinnants) que partout ailleurs dans le pays. Le TPIR, dont le siège est à  Arusha (nord de la Tanzanie), est chargé de
rechercher et juger les principaux responsables présumés du génocide.

Nouveau témoignage

Un témoin entendu mardi par le Tribunal pénal international pour le Rwanda (TPIR) a accusé le prêtre catholique Hormisdas Nsengimana d’avoir froidement tué un autre homme d’église, l’abbé Mathieu Ngirumpatse, et de s’en être vanté publiquement en 1994. Le prêtre hutu, poursuivi pour « génocide », « assassinats » et « extermination », tous chefs d’inculpation pour lesquels il plaide non coupable, était, pendant le génocide, recteur du collège Christ Roi de Nyanza (sud du Rwanda). « C’était le 25 avril 1994 ; une date que je ne peux jamais oublier (¦) L’abbé Hormisdas a pris son pistolet, a tiré dans l’oreille de l’abbé Ngirumpatse et l’abattu sur le champ », a déclaré le témoin.

Selon lui, l’abbé Ngirumpatse a été tué dans l’enceinte de l’église paroissiale de Nyanza, près du collège Christ Roi.

La victime avait auparavant supplié son bourreau en lui disant : « Tu veux me tuer alors que tu es prêtre comme moi ? », a raconté le témoin qui déposait sous anonymat, caché du public par un rideau opaque.

Selon ce témoignage, des militaires avaient voulu tuer le vieux prêtre Ngirumpatse mais Nsengimana a insisté pour le tuer personnellement.

Après avoir abattu son collègue tutsi, l’accusé aurait aussitôt avisé une vieille femme tutsie qui se cachait dans une bananeraie, non loin de là  et l’aurait également tuée, toujours selon le témoin qui a souligné que pendant le génocide, l’abbé Nsengimana portait toujours un fusil, un pistolet et une épée traditionnelle.

Le témoin a, par ailleurs, accusé l’homme d’église d’avoir tué le 8 mai 1994 trois filles tutsies avec son épée, disant qu’il ne voulait pas gaspiller ses
munitions.

Lors du contre interrogatoire, l’un des avocats de la défense, le Britannique David Hooper, a relevé des contradictions entre la déposition du témoin et ses déclarations antérieures.

Le témoin a répondu qu’il s’agissait de défaillances que l’on ne pourrait reprocher à  une mémoire d’être humain.

Le procès de l’abbé Hormisdas Nsengimana s’est ouvert vendredi dernier.

Jeudi, le tribunal avait émis un mandat d’arrêt contre un autre ecclésiastique, l’abbé Wenceslas Munyeshyaka exilé en France.

Le revirement du cardinal Walter Kasper

Pour illustrer une évolution générale des esprits, un tournant d’ensemble il semble souvent opportun de le faire au travers de l’évocation d’une figure emblématique et significative. Je me permettrai à  cet égard de souligner l’évolution d’un ancien théologien allemand de pointe et de pointure, Mgr Walter Kasper, lequel par la suite devint un évêque autoritaire et souvent cassant, puis un cardinal de Curie défenseur de la restauration intransigeante de Benoît XVI.

Né en 1933, ordonné prêtre au titre du diocèse de Rottenbourg et Stuttgart par Mgr Leiprecht en 1975, docteur en théologie, il devient d’abord l’assistant du très conservateur Leo Scheffczyk (qui mourut également cardinal) puis du plus progressiste Hans Kà¼ng. Spécialiste de l’histoire de la christologie, Walter Kasper est l’auteur en particulier d’une petite somme de théologie sous le titre « Jésus le Christ ». Toujours très engagé dans le mouvement oecuménique, il est choisi comme consulteur du Conseil Pontifical pour l’unité des chrétiens. Au milieu des années soixante, le jeune théologien audacieux prend de plus en plus ses distances à  l’endroit de ceux qui partagèrent jadis ses combats. Comme Joseph Ratzinger, mais certes dans une moindre mesure, le professeur Kasper estime que le balancier des théologiens est sans doute allé trop loin. En 1985, fait hautement significatif, il est choisi par le Pape Jean Paul II comme Secrétaire spécial du Synode des évêques consacré au bilan du Concile Vatican II. Sans partager le pessimisme de Joseph Ratzinger (explicite dans son « entretien sur la foi » avec Vittorio Messori), Walter Kasper se rapproche pourtant d’une ligne modérée et semble même partisan d’un prudent recentrage des orientations post-conciliaires. Il refuse en tout cas de se solidariser avec les théologiens qui revendiquent déjà  alors une plus grande liberté de recherche et d’expression (en particulier par l’appel de Cologne).

Ce recentrage vaut à  Mgr Kasper de coiffer la mitre en 1989 et de remplacer Mgr Georg Moser comme évêque de son diocèse d’origine. Bon organisateur, autoritaire et parfois cassant, trop cérébral sans doute, il ne s’y fait pas que des amis mais y maintient un cap résolument conciliaire. En 1994, avec Mgr Karl Lehmann, évêque de Mayence et Mgr Oskar Saier, alors archevêque de Fribourg en Brisgau, il signe une lettre ouvrant en certaines circonstances l’accès à  la communion eucharistique aux divorcés remariés, ce qui lui vaut une volée de bois vert de la part de Rome.

Cela ne l’empêche pas de devenir secrétaire du Conseil Pontifical pour l’unité des chrétiens, à  la place de Mgr Pierre Duprey, un français, et de remplacer, en 2001, dès son élévation au cardinalat le cardinal Edward Idris Cassidy à  la tête du même dicastère. Il faut dire que Mgr Kasper fit beaucoup pour parvenir à  la signature des accords entre luthériens et catholiques de 1999, signés à  Augsbourg, sur la justification par la grâce.

Par la suite, le cardinal Kasper multiplia les signes d’allégeance à  la ligne tracée par Joseph Ratzinger. Tout récemment, il a défendu la note de la congrégation pour la doctrine de la foi relative à  l’Eglise catholique (la seule vraie Eglise du Christ en plénitude) saluant l’impératif de clarté dans le dialogue oecuménique. Il est vrai que sa tâche est bien¦d’éteindre l’incendie.

Pourtant, d’autres interventions du cardinal tendent à  confirmer son virage conservateur. Lors de l’homélie de clotà»re de la semaine annuelle de prière pour lo’unité des chrétiens, le 25 janvier 2005, Walter Kasper a insisté vigoureusement sur le rôle de Jésus Christ seul sauveur et mis en garde contre une conception relativiste du dialogue interreligieux. Selon Son Eminence « nous nous trouvons dans une situation dans laquelle le défi prioritaire semble être d’éviter la dissolution du fondement commun de notre foi en raison d’interprétation dites libérales, qui se définissent comme libérales alors qu’elles sont en fait subversives ; Spécialement de nos jours, quand dans notre société post-moderne, tout devient relatif et arbitraire, et que chacun se crée sa religion à  la carte ».

Dans un livre publié la même année (2005), véritable pamphlet contre la conception progressiste de l’eucharistie, Mgr Kasper conteste en des termes particulièrement vigoureux l’occultation du caractère sacrificiel de la messe et sa réduction à  un repas, o๠« la célébration de l’eucharistie ne se distingue plus d’un banquet ou d’une soirée ». « La messe n’est pas un « service » qui en suivant la loi de l’offre et de la demande, prend telle ou telle forme en fonction des besoins ou des désirs de groupes déterminés. Elle n’est pas un « moyen » en vue d’un but mais a sa fin en elle-même. Elle ne saurait se transformer en « happening ».

Toujours pour le cardinal, « le premier sens de la célébration eucharistique est le « cultus divinus », la glorification, l’ adoration, la louange et l’exaltation de Dieu en mémoire de ses hauts faits. Cet aspect semble plus difficile à  comprendre dans notre société contemporaine centrée sur les besoins de l’homme et sur leur satisfaction. Et pourtant, c’est là  que réside la vraie raison de la crise de la liturgie et de l’incapacité diffuse à  la comprendre. Ni le ministère sacerdotal, ni l’eucharistie ne peuvent être « déduits d’en bas. Une réduction de l’eucharistie à  sa pure signification anthropologique participerait d’une fausse conception de l’aggiornamento de l’Eglise ».

Pour Walter Kasper, il faut également rappeler que tout le monde n’est pas habilité à  recevoir la communion. Cet avertissement vaut en particulier pour les chrétiens d’une autre confession. Exit l’intercommunion. Mais, souligne le cardinal de Curie, cela vaut également pour les catholiques en état de péché mortel. Mgr Kasper cite Bonhoeffer pour fustiger la « grâce à  bon marché » en qui il voit la cause de la décadence de l’Eglise.

En résumé, pour le cardinal Walter Kasper : « la crise de la conception de l’eucharistie est le noyau même de la crise actuelle de l’Eglise ». On croirait lire du Joseph Ratzinger dans le texte.

Il y a quelques mois, alors que la Secrétairerie d’Etat, pour des raisons stratégiques et géopolitiques il est vrai, entamait un grand virage (dans le sens de l’acceptation positive de l’entrée de la Turquie dans l’union européenne), Mgr Kasper tenait des propos assez refroidissants sur l’Islam et se prononçait contre cette même entrée.

Mgr Léonard (Namur) l’évêque fier de ses certitudes

Mgr André Mutien Léonard est évêque de Namur depuis 1991. Né en 1940, universitaire brillant, connu cependant pour ses penchants ultra-conservateurs, il est chargé par Jean Paul II de donner une orientation à  l’Eglise de Belgique, quitte à  court-circuiter la stratégie d’apaisement déployée par Mgr Godfreed Danneels, cardinal très consensuel de Bruxelles. D’emblée, Mgr Leonard a pris ses ouailles à  rebrousse-poil cherchant à  mettre en oeuvre dans son diocèse un plan de restauration avec la plus vive et la plus constante déterminationé.

Très récemment encore, cet évêque intransigeant et provocateur a défrayé la chronique en dénonçant l’homosexualité comme « contre-nature ».

Depuis Mgr Léonard s’en est pris violemment au détracteur du Pape Pie XII (en raison de son attitude discutée lors de la Seconde Guerre Mondiale ». L’évêque de Namur entend réexprimer sa joie d’être catholique, y compris dans un livre apologétique o๠il traite de haut tous ses adversaires.

Dans un texte récent, André Mutien Léonard lance un véritable appel à  la croisade : « catholiques de tous les pays unissez-vous! ». Sur un ton polémique et de façon fort abrupte et cassante, il prend position sur un certain nombre de sujets épineux (revenant par exemple sur la question de la prétendue inefficacité – sinon nocivité – du préservatif pour contrer le sida, devenue son cheval de bataille). Ainsi, avec un aplomb particulièrement confondant, l’évêque répète tout au long de son article que ses adversaires savent qu’il a raison (ce qui veut dire qu’ils sont de mauvaise foi). C’est un peu fort de café. Comme irrespect total du point de vue des autres, on peut difficilement aller plus loin.

Mgr Léonard a salué avec un très grand enthousiasme la sortie du nouveau Motu proprio. Il a d’ailleurs ordonné prêtres le 30 juin dernier quatre diacres de la fraternité sacerdotale Saint Pierre, de sensibilité traditionaliste, attaché à  l’ancien rite. Il ne cache pas sa proximité spirituelle avec les courants les plus réactionnaires. Ladite fraternité est à  l’honneur dans le diocèse de Namur depuis plusieurs années. Elle n’est pas la seule de son espèce.

Il faut savoir également que le même prélat a retiré ses billes (celles de son évêché) des éditions « vers l’avenir », florissantes, mais jugées trop progressistes et trop libres d’esprit, et surtout trop indépendantes de sa personne.

Les polémiques se multiplient en raison du mépris avec lequel l’évêque de Namur traiterait la frange de son diocèse en désaccord avec ses positions conservatrices. On lui reproche aussi de minimiser des affaires de pédophilie en disant que ce problème concerne avant tout des pères de famille. Alors que dans son propre diocèse, des accusations graves ont été portées et que le prélat a surtout tenté de faire la sourde oreille et d’enterrer les choses. De plus en plus d’esprits trouvent malsain ce déni continuel de réalité au profit de la défense coute que coute de l’institution et d’une vision abstraite et idéale des choses. Malsain et choquant, car l’évêque de Namur n’a de cesse de diaboliser ses adversaires et d’adopter des postures moralisatrices, prenant les positions les plus dures et les plus cassantes sur des questions d’éthique sexuelle.

L’éventualité d’une promotion future de Mgr Léonard au cardinalat et au siège de Malines et Bruxelles éveille en tout cas les plus vives inquiétudes. Le gouvernement autoritaire et les positions contestées de cet évêque, autocrate peu apprécié pour son attitude pastorale, incite un nombre croissant de catholiques belges à  exprimer leur tristesse et leur angoisse pour l’avenir.

Y en a marre des défaitistes, et des critiques tous azimuts !

L’Ecclésiaste est de ceux qui passent leur temps à  tout contester, tout dénigrer¦ Sur trois ans, la liturgie des dimanches ne nous propose qu’un seul extrait de son brà»lot à  la fois sur tout¦ et sur rien. « Vanité des vanités, tout n’est que vanité ». En lien avec l’Evangile la contestation porte ici sur l’accumulation inutile des richesses, mais ce n’est pas la seule cible du livre qui égratigne nos recherches, nos débats, nos théories et jusqu’à  nos « pratiques » religieuses¦

Supposons un tel contestataire dans un « conseil » de paroisse ou autre, ce serait l’immobilisme¦ le refus de toutes « propositions constructives » ¦ épuisant ! décourageant ! D’autant que l’Ecclésiaste se contredit allègrement, pour mieux se complaire dans les contestations répétées¦ Le livre est déroutant, décapant ; malgré tout, la poésie aidant, nous nous laissons gagner par ce jeu de massacre¦ à  condition de ne pas être dépressif !

Au jeu des incertitudes et des dénigrements que peut-il rester de solide ? Chaque fois nous nous voyons rétorquer « c’est du bidon », « c’est du toc », « c’est du flan », « c’est de la connerie »¦ « c’est du vent »¦ Nous traduisons le mot hébreux hebel par « vanité », mais les mots exacts seraient « buée », « haleine », « vapeur » : « vapeur de vapeur tout est vapeur ». La vapeur est réalité : nous la voyons s’élever, mais nous ne pouvons ni la saisir, ni l’enfermer¦

L’ecclésiaste ne serait pas aussi nihiliste que les traductions nous le livre : il ne nie pas l’utilité de la sagesse, des plaisirs, de la prière etc. etc. Il constate simplement qu’il est impossible de s’installer, de tenir pour définitivement acquits les bonheurs, les savoirs et les pouvoirs¦ A contrario les malheurs ne durent pas non plus¦ et le riche peut se retrouver pauvre¦

Quel serait alors le message de ce « prédicateur »¦ pourfendeur d’illusions ? D’abord que tout bien pesé¦ la sagesse reste préférable à  la folie¦ à  condition de ne pas se tenir pour sage ou savant¦ plus que les autres ou comme si notre savoir devait s’imposer à  tous. Ensuite vivre pleinement le moment présent¦ dans son travail, dans ses moments de détente et de loisirs¦ comme venant de la main de Dieu : « Il n’y a de bonheur pour l’homme que dans le manger et le boire et dans le bonheur qu’il trouve dans son travail, et je vois que cela aussi vient de la main de Dieu, car qui mangera et qui jouira, si cela ne vient de lui? » 2, 24 et 25. Le bonheur vient de la main de Dieu¦ mais personne en dehors de moi-même ne profitera de ce bonheur à  ma place¦

Le moment présent pris et retourné pour le meilleur, de façon désintéressée, comme il vient, comme un don¦ sans déranger Dieu inutilement¦ A aucun moment l’Ecclésiaste n’accuse Dieu, il dénonce les désirs insatiables de l’homme. Pour lui, ceux-ci ne peuvent qu’aboutir à  une succession d’angoisses et de frustrations¦ Il nous appartient donc de les dépasser et de les surmonter avant tout par un bel optimiste d’hommes et de femmes, bien dans leur tête et dans leur corps¦ Par le bouddhisme ? – « cela aussi est fumée d’encens et timbre de ghanta» !!!

Rien ne doit être exagéré¦ pas même la prière¦ «Prends garde à  tes pas quand tu vas à  la Maison de Dieu: approcher pour écouter vaut mieux que le sacrifice offert par les insensés, mais ils ne savent pas qu’ils font le mal. Ne hâte pas tes lèvres, que ton coeur ne se presse pas de proférer une parole devant Dieu, car Dieu est au ciel et toi sur la terre; aussi, que tes paroles soient peu nombreuses. » 5,1-2¦ Dieu est au ciel et toi sur la terre !¦ la religion ? l’Eglise, la paroisse ? Cela aussi n’est que souffle¦ à  vivre de et par l’Esprit.

© Jean Doussal

Odyssée d’un curé de campagne

Pour l’été Golias propose à  ses lecteurs un feuilleton en cinq épisodes…

Depuis son départ précipité du grand séminaire en mars 49, à  peine six mois après y être entré, Michel n’avait jamais oublié Paul, un de ses quatorze condisciples de première année, grand gaillard blond aux yeux bleus avec qui il avait sympathisé à  la faveur de parties acharnées de ping-pong au cours desquelles il se faisait battre à  plate couture grâce à  la vitesse d’exécution de son adversaire. Comme quoi la pratique d’un sport crée des liens aussi forts que celle d’une communion de pensées sur des considérations métaphysiques et théologiques. Détail pittoresque : les pongistes évoluaient dans une vaste pièce dite ˜salle d’exercices’, appellation sans doute banale aux yeux des profanes qui ne se doutent peut-être pas que le terme ˜exercices’ désigne aussi des actes de piété destinés à  élever l’âme, tels les commentaires exégétiques du Père supérieur.

Cinquante ans après, grâce à  Internet , Michel retrouve la trace de son ami qu’il invite illico à  déjeuner la semaine suivante. Le jour J, posté au pied de sa résidence, il aperçoit bientôt son vieux copain dont il reconnaît aisément la silhouette. Ils marchent l’un vers l’autre et, gagnés par une émotion réciproque, s’étreignent spontanément.

Passées les remarques sur les altérations dues à  leur vieillissement respectif, les unes visibles comme la calvitie ou le port de lunettes, les autres sournoises provoquées par des poussées arthrosiques, ils dégustent un verre de pommeau agrémenté d’amuse-gueules servis par la femme de Michel tout en évoquant, à  bâtons rompus, des souvenirs selon le principe que l’évocation de l’un appelle immédiatement celle d’un autre.

Après le repas, Paul aborde la question à  laquelle il n’avait jamais eu de réponse : « Dis-moi, Michel, pourquoi as-tu quitté aussi brutalement le séminaire ? » et ce dernier d’énumérer successivement son allergie au cérémonial liturgique qu’il juge encore tarabiscoté, guindé et en complet décalage avec les gestes simples et sobres du Christ, ensuite sa réprobation à  l’encontre de formules lapidaires et intolérables comme : ˜Hors de l’Eglise, point de salut’, et sa difficulté à  rester chaste, enfin son sentiment de plus en plus net au fil d’épuisantes introspections que sa vocation sacerdotale n’était en réalité qu’une aspiration à  devenir professeur de lettres dans un établissement catholique. Il le comprit le jour o๠l’un des responsables du séminaire lui annonça sèchement qu’il irait là  o๠l’évêque le nommerait, et, pourquoi pas, curé dans un patelin perdu au fin fond du Perche. Cette éventualité avait sonné le glas de ses études théologiques.
Réflexion faite, le moment venu, il avait choisi d’enseigner dans un établissement
laïc.

« Et bien, à  toi maintenant de me raconter ce que tu es devenu ¦ »
Après s’être raclé la gorge, Paul avertit ses hôtes qu’il risquait de les choquer¦

C’est son histoire peu banale que Michel rapporte maintenant avec l’accord de son ami.

Après avoir été ordonné prêtre, Paul est d’abord nommé vicaire dans un bourg o๠se tient, tous les mardis, un marché aux bestiaux qui attire les fermiers des communes environnantes et que le curé met à  profit pour présenter le jeune vicaire à  ses paroissiens, les uns, des inconditionnels de la messe dominicale, les autres, des brebis occasionnelles qui ne se manifestent que pour un baptême, une communion solennelle ou un enterrement, et bien sà»r, pour les fêtes incontournables de Noà«l et de Pâques.

Paul, cadet d’une famille de cultivateurs, sympathise rapidement avec les marchands de bestiaux, nommés péjorativement maquignons par certains, pour discuter avec eux des problèmes de la tremblante des moutons, d’agnelage et de vêlage mais il est un peu décontenancé par les enfants qui ont fait leur communion solennelle quand il s’agit de trouver les arguments pour les persuader de rester fidèles à  la messe du dimanche, mission que lui a confiée le curé qui n’a plus ni les mots, ni la patience, de discuter avec des gamins plus enclins à  jouer et à  regarder la télé qu’à  écouter un discours qu’ils considèrent d’un autre âge.
Paul se rend compte que les théories enseignées au grand séminaire se heurtent à  des difficultés auxquelles seule l’amour et la pratique peuvent parfois apporter une solution.
A sa grande surprise, les deux ou trois enfants de l’école laïque qui viennent au catéchisme se montrent souvent plus réceptifs à  la bonne parole que leurs rivaux de l’école, dite libre, paradoxe expliqué par le curé selon qui, par esprit de contradiction, ces gosses qu’il connaît bien, prennent un malin plaisir à  prendre le contre-pied des opinions de leurs parents.

Si Paul a la charge du catéchisme et des offices religieux fatigants, le curé, en revanche, se réserve l’exclusivité de la confession des adultes estimant dangereux pour un
jeune prêtre d’entendre les aveux d’hommes ou de femmes en proie à  des problèmes sexuels.

Après quatre années passées à  former des équipes de footballeurs dans la catégorie des poussins, des benjamins et des minimes, tout en animant pour eux et pour d’autres des veillées plus ou moins culturelles, Paul apprend que l’évêque l’a nommé curé dans deux paroisses rurales, à  trente kilomètres de là . Et oui ! il en va des ecclésiastiques comme des fonctionnaires : ils montent en grade, soit au mérite comme Paul reconnu apte à  prendre en charge une paroisse, soit à  l’ancienneté, soit par piston plus ou moins souterrain qui peut même les hisser jusqu’à  la Curie.

Le coeur gros, Paul devra quitter son curé pour un nouveau ministère sans restriction, c’est-à -dire comprenant le sacrement de pénitence, autrement dit, la confession.

(à  suivre)

Une trace sur le sable

Relevé dans le numéro de la Vie du 5 juillet cette note rapide qui rejoint une de nos récentes chroniques : « Le cardinal Martino qui préside le conseil pontifical justice et paix, demande aux catholiques de ne plus soutenir Amnesty international. O๠sont la justice et la paix ? Le doigt pointé contre les « artisans de mort » que seraient les militants d’Amnesty International qui demandent de ne pas poursuivre (dans certaines conditions, ndrl) la femme qui avorte n’est pas le doigt qui, il y a deux mille ans, écrivait dans le sable devant la femme adultère ».

La décision du prélat a scandalisé nombre de chrétiens qui tentent de vivre leur foi et de témoigner de la Parole, de cette parole qui, dans un face à  face bouleversant, libérait cette femme promise à  la mort quelques heures plus tôt : « Va, moi aussi, je ne condamne pas ».

Dans les premières oeuvres d’Arcabas, à  saint Hugues de Chartreuse, figure une traduction de cette page d’évangile. Pour ceux qui ont découvert , il y a des décennies, ce travail puissant, réalisé avec des moyens très pauvres, l’émotion est toujours aussi forte. La femme qui doit être lapidée, attend dans l’ombre formée par le groupe de ses bourreaux. Deux d’entre eux se dégagent de la masse sombre des protagonistes. Un des bourreaux d’occasion s’est accroupi pour ramasser la pierre qu’il est impatient de lancer pour faire éclater cette chair fragile qu’il se défend sans doute de vouloir posséder (mais ne va-t-il pas ainsi vers une autre forme de possession ?). Plus odieuse, en un sens, apparaît une autre figure solidement campée dans ses certitudes que rien, d’évidence, ne saurait ébranler. C’est manifestement le meneur de ce groupe d’assassins qu’il a regroupés pour qu’il accomplissent par procuration le sale travail. Lui n’aura pas de sang sur les mains, aucune tâche ne souillera son vêtement. Il se contente d’être l’inspirateur, de rappeler à  ces consciences faibles les « commandements » et les « préceptes ». Mais ses certitudes l’ont envahi tout entier au point de déformer son corps qui se révèle difforme, le ventre en avant, dans une position qui se veut d’autorité et qui n’est que suffisance. Il veut à  tout prix dominer ses sicaires et surtout ce va nu-pieds qui trace des signes sur le sable sans ce soucier de l’urgence et de la nécessité d’accomplir le rite, de satisfaire à  la Loi. Il ne sait pas encore que sa défaite est assurée et que l’amour sera plus fort que le désir de mort.

Prescience du peintre se révélant ici, dans cette oeuvre « de jeunesse », qui n’a pas pris une ride, comme un traducteur fidèle et inspiré d’une page bouleversante de ces Evangiles qui évoque cette autre plaidoirie obstinée d’Abraham tentant envers et contre tout de sauver Sodome de la destruction en cherchant désespérément ce tout petit nombre de justes. Au moment o๠furent proférés ces propos injustes et blessants, il est permis de s’interroger sur la connaissance exacte qu’avait le membre éminent du Sacré Collège de la réalité qu’il vilipendait. En lançant ses anathèmes, en osant affirmer que les catholiques ne devaient plus soutenir financièrement Amnesty International, le cardinal Martino a endossé la posture de cet homme bardé de certitudes qui regardait d’un air condescendant et sans doute excédé celui qui allait oser cette phrase toujours aussi forte, toujours aussi juste depuis deux mille ans : « Que celui qui n’a jamais péché lui jette la première pierre ».